LE BALAYEUR
L’aube d’hiver enveloppait le boulevard d’uue mélancolie grisâtre et lourde, aggravée par les tachas sanglantes et dansantes des becs de gaz qui i rouaient le voile" épais du brouillard ; nul bruit ne troublait le silence accablé de l’heure matinale.
Derrière la silhouette énorme et vague de la porte Saint- Denis, une lueur envahissante montait, menaçait le zénith, gagnait en largeur sur l'horizon; mais de l'autre côté, vers Toléra, c’é ait encore une obscurité molle et floconneuse, il ou s exhalaient, a souffles courts, des mélopées de bise; et des frissons agitaient les arbres nus...
Un homme passa, portant un long balai. Les traits creusés et blêmes, les mains enfoncées dans les trous de ses loques fl fila sans détourner la tête.
Bientôt, semblable au premier, un autre passant survint puis un autre encore. Et leurs silhouettes souffreteuses apparaissaient et disparaissaient dans la pénombre comme des fantômes rapides et impondérables.
Enfin 1 un d eux s arrêta, se battit deux ou trois fois les mains contre les épaules et commença, d’un balancement régulier qui faisait décrire à son balai une large courbe sur l’asphahe, à faire la toilet. e du trottoir.
Un copain arriva, la tête encapuchonnée dans un vieux caban d’officier.
— Tiens! v’ià Pierre, fit-il. Saint, mon vieux. Eh bien' ça va-t-y mieux chez toi, ce matin ?
L’autre haus. a les épaules, faiblement.
— Non, ça va plus mal.
— Le gosse ?
A cette question, le balayeur interrompit son travail et levant sur son camarade le regard de son œil cave, il laissa tember ces seuls mots, dont l’absolu était atroce :
— Le gosse ?... Perdu.
Un frisson d’horreur secoua le copain devant le spectacle de cette douleur sans phrases.
Et c’était terrifiant en effet ce martyre accepté en fait ncoinpli, sans une révolte. Mais leurs cerveaux simples de balayeurs considéraient ces choses comme fatales inéluctables... Rien ne pouvait changer la face du monde Et la misere homicide continuerait à frapper les générations de pauvres jusque dans leurs germes, à souffler la phtisie ou le rachitisme dans l’organisme affaibli de leurs enfants et à
Eux-memes, vieux à quarante ans, n’étaient-ils pas destmes a crever dans un coin, un beau jour, lorsque, usés, vides, hnis, ils se verraient contraints de renâcler devant là besogne quotidienne?
Il en serait ainsi demain, dans cent ans, dans mille ans, toujours! Et leur desceudauce hériterait de leur mUère «n naissant, comme d’un pied bot, d’une bosse ou de toute autre infirmité naturelle... Il n’v avait qu’à tendre le cou et à peiner, jusqu a la mort, sans rien dire...
. . . Les deux hommes étaient restés face à face, muets Pmi dans sa torture de père, l’autre dans .sa pitié d’ami ; 'mais voici qu’à l’étalage île leur propre misère tout un univers de conceptions neuves poussait sous leurs crânes en une germination vertigineuse...
Et comme quelques gros messieurs enveloppés de fourrures sortaient cl une maison riche en plaisantant, les deux hommes, le poing tendu, les cinglèrent d’une insuite.
Un éclat de rire moqueur leur répondit.
Alors le balayeur ravala sa haine, reprit son balancement régulier et, rêvant a son petit louveteau, qui agonisait dans la mansarde lointaine, se mit eu devoir cle parachever le gain de la pièce de quarante sous qu’on lui octroyait chaque
H. Lenuou.