‹ Le Champ de Mars, 1751-1889Chapitre 19 sur 99 · PROCLAMATION DE LA LOI MARTIALE · texte numérisé non relu

PROCLAMATION DE LA LOI MARTIALE

et espérant le conjurer^ les députés , dans leur séance du vendredi 15 juillet, décrétaient la mise en accusation de Bouille, convaincu d'avoir préparé la fuite du roi.

Attendu qu'il résulte des pièces dont le rapport lui a été fait, que le sieur Bouille, général de l'armée française sur la Meuse , la Sarre et la Moselle , a conçu le projet de renverser la Constitution ; qu'à cet effet , il a cherché à se faire un parti dans l'empire , sollicité et exécuté des ordres non contresignés , attiré le roi et sa famille dans une ville de son commandement ; disposé des détachements , fait marcher des troupes vers Montmédj' et préparé un camp près de cette ville ; cherché à corrompre les soldats , les a engagés à la désertion pour se réunir à lui, et sollicité les puissances étrangères à faire une invasion sur le territoire français.

Décrète :

Qu'il y a lieu à accusation contre le sieur Bouille , ses complices et ses adhérents , et que leur procès leur sera fait et parfait par devant la haute cour nationale provisoire , séante à Orléans , etc., etc.

Le 16 juillet, poursuivant son œu\Te, l'Assemblée nationale adoptait le décret suivant :

A.RT. l**". — Si le roi , après avoir prêté serment à la Constitution , se rétracte , il sera censé avoir abdiqué.

Art. 2. — Si le roi se met à la tête d'une armée pour en diriger les forces contre la nation , ou s'il ordonne ù ses généraux d'exécuter un tel projet , ou enfin s'il ne s'oppose pas , par un acte formel , à toute action de cette espèce qui s'exécuterait en son nom , il sera censé avoir abdiqué.

Art. 3. — Un roi qui aura abdiqué ou qui sera censé l'avoir fait redeviendra simple citoyen , et il sera accusable suivant les formes ordinaires pour tous les délits postérieurs à son abdication.

Contrairement aux espérances du pouvoir, les Parisiens ne se contentèrent point de celte satisfaction donnée à leurs plaintes. Par les deux décrets que nous avons ci-dessus reproduits, l'Assemblée reconnaissait bien qu'il y avait lieu de poursuivre avec rigueur ceux qui avaient prêté la main à l'évasion du roi , mais la personne de Louis XVI restait en dehors de toute accusation ; le second décret ne visait que l'avenir.

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Le principe de la royauté sortait donc sain et sauf du débat ; ce n'était pas ce que voulaient les républicains.

De là à reprendre le pétitionnement demandant la déchéance, il n'y avait qu'un pas. Le peuple le franchit vite. Après quelques conciliabules , le Champ de Mars fut de nouveau choisi pour lieu d'assemblée ; rendez-vous y fut pris par les sociétés patriotiques pour le dimanche 17 juillet.

Dès huit heures du matin , la réunion ayant été fixée seulement à midi , l'autel de la Patrie était envahi par des hommes sans mandat , par des étrangers ou par des personnalités douteuses. On y pérorait dans le vide, attendant les patriotes qui devaient quitter la place de la Bastille à onze heures ; rien encore ne faisait présager les événements qui allaient s'accomplir.

Bien avant l'arrivée des sociétés patriotiques , deux hommes , dont les intentions sont restées inconnues , s'étaient introduits sous l'autel. Par suite d'une circonstance fortuite, ils avaient été découverts , pratiquant à l'aide de vrilles , des trous dont l'emploi ne pouvait être déterminé , et fut d'ailleurs fort mal expliqué par eux. Conduits devant le commissaire du Gros- Caillou , ils avaient été , après interrogatoire , remis en liberté.

Soupçonnant deux traîtres , la foule , follement exaspérée , s'empara de ces deux malheureux ; l'un d'eux fut poignardé , l'autre fut pendu à un réverbère.

Le supplice de ce dernier fut effroyable. La corde qui le soutenait s'étant rompue , la populace , ivre de fureur se précipita sur lui , lui trancha la tête , et promena ce sanglant trophée , à l'extrémité d'une pique , dans les rues du quartier.

La nouvelle de ces meurtres , aussi sottement barbares qu'inutiles , parvint rapidement à Paris , où siégeait l'Assemblée, qui décréta immédiatement des mesures rigoureuses , et chargea Bailly de les appliquer si le besoin en était reconnu.

Pendant que ces faits s'accomplissaient , les Sociétés patriotiques se rendaient au Champ-de-Mars , pour y signer la pétition

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qui restait l'objet principal de leur démarche , et dont elles a\'aient résolu de modifier les termes. Il était près de midi.

Séance tenante , une rédaction nouvelle fut adoptée dans les termes qui suivent :

Représentants de la nation ,

Voas touchiez au terme de vos travaux ; bientôt , des successeurs , tous nommés par le peuple , alloient marcher sur vos traces , sans rencontrer les obstacles que TouB ont présentés les députés des deux ordres privilégiés , ennemis nécessaires de tous les principes de la sainte égalité.

Uq grand crime se commet ; Louis XVI fuit ; il abandonne indignement son poste ; l'empire est à deux doigts de l'anarchie. Des citoyens Tarrôtent et il est ramené à Paris. Le peuple de cette capitale vous demande instamment de ne rien prononcer sur le sort du coupable sans avoir entendu l'expression du vœu des 82 autres départements.

Vous différez ; une foule d'adresses arrivent à FAssemblée : toutes les sections de l'empire demandent simultanément que Louis soit jugé. Vous, Messieurs, vous avez préjugé qu*il étoit innocent et inviolable , en déclarant , par votre décret du 16 que la Churte constitutionnelle lui sera présentée alors que la Constitution sera ache?ée.

Législateurs ! ce n'étoit pas là le vœu du peuple , et nous avons pensé que votre

plus grande gloire , que votre devoir même , cousistoit à être les organes de

l'opinion publique. Sans doute , Messieurs , que vous avez été entraînés à cette

décision par la foule de ces députés réfractaires qui ont fait d'avance leur protes-

bilion contre toute la Constitution. Mais , Messieurs , mais , représentants d'un

peuple généreux et confiant , rappelez-vous que ces 290 proteslans n'avoient

point de voix à l'Assemblée nationale ; que le décret est donc nul dans la forme et

dans le fond : nul dans le fond parce qu'il est contraire au vœu du souverain :

nul en la forme parce qu'il est porté par 290 individus sans qualités.

Ces considérations, toutes ces vues du bien général, ce désir impérieux d'éviter Tanarchie, à laquelle nous exposeroit le défaut d'harmonie entre les représentants et les représentés , tout nous a fait la loi de vous demander, au nom de la France entière , de revenir sur ce décret , de prendre en considération que le délit de Louis XVI est prouvé , que ce roi a abdiqué ; de recevoir son abdication , et de convoquer on nouveau Corps constituant , pour procéder d'une manière vraiment nationale , au jugement du coupable , et surtout au remplacement et à l'organisation d'un nouveau pouvoir exécutif.

Reproduite à plusieurs exemplaires cette pétition nouvelle se signait donc au milieu d'un calme relatif, sur Tau tel de la

Patrie , lorsque , vers deux heures , trois officiers municipaux , les citoyens Hardy, Leroux et Renaud , délégués pour rétablir l'ordre ou proclamer au besoin la loi martiale , se présentaient au Champ de Mars ; ils y recevaient bon accueil.

Malheureusement , il n'en fut pas de même pour les gardes nationaux en armes qui les accompagnaient ; graveijient insultés, hués par la populace, ils durent procéder à quelques arrestations.

On parlementa néanmoins , et on finit par s'entendre. Les délégués acceptèrent qu'une députation de douze citoyens les accompagnât à la maison commune.

A ce moment , le Champ de Mars était occupé par plus de quarante mille personnes. Celles qui avaient signé la pétition ou qui voulaient que leur tour vint de le faire , organisèrent , en attendant le retour delà députation , des chants et des danses. Tout cela était sans doute fort bruyant , mais , en exceptant les crimes du matin et la réception des gardes nationaux , ce n'était plus, à proprement parler, le désordre; dans tous les cas, quelque irritation que cela pût faire naître en haut lieu , cela ne semblait pas avoir un caractère de gravité qui ne dût point se tolérer.

Cependant , au cours des divertissements , un instant interrompus par une forte pluie d'orage , le bruit ne tarda pas à se répandre que la loi martiale , évitée quelques heures plus tôt , venait d'être décrétée , et que le drapeau rouge flottait sur l'Hôtel de Ville. Le saisissement fut profond ; mais pensant, non sans quelque raison , que son attitude n'avait rien qui pût alarmer le Corps municipal, la foule demeura et assista, plus surprise qu'anxieuse , à l'arrivée , par des voies différentes , de dix mille gardes nationaux , appuyés de trois bouches à feu , et d'un fort détachement de cavalerie.

Que se passa-t-il alors? Quels cris furent proférés, quelles luttes s'engagèrent ? On le sait mal , et les avis sont restés partagés. Bailly, dans son rapport , lu à l'Assemblée le lendemain ,

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