PREMIÈRE FÊTE DE IJL LIBERTÉ
Chàteau-Vieux par les dififérents départements qu'ils ont traversés.
Gouvion , à la suite de cette séance , envoya sa démission.
Le lendemain 10, le député Loireau revint encore sur la question. Il prétendit que la fête triomphale projetée ne pouvait avoir lieu sans un décret du Corps législatif, et que la municipalité ne pouvait y coopérer sans avoir reçu l'autorisation de l'Assemblée nationale. C'était la thèse que soutenait André Chénier dans le Journal de Paris. L'Assemblée passa à l'ordre du jour. Cependant, dans un esprit de conciliation, la municipalité déclara qu'elle assisterait à la fête « sans écharpe )> , c'està-dire non officiellement.
Le 11 , le Conseil général de la commune fit une nouvelle proclamation :
Le Corps municipal , instruit qu'un grand nombre de citoyens doit se réunir dimanche prochain i)our se livrer aux sentiments purs de la joie et de l'allégresse...
Ne pouvant se rappeler sans attendrissement que dans ces beaux jours de la liberté , il (le peuple] se rendait en foule et pourtant avec ordre au Champ de Mars
pour élever un temple majestueux à la Constitution , que nulle baïonnette
ne prescrivait la marche
Persuadé qu'il est aussi sage que moral de renouveler ce bel exemple , d'abandonner le peuple au sentiment de sa dignité , que ce sentiment lui tracera des règles d'ordre et d'harmonie tout aussi bonnes que la police
Considérant en outre que les amusements civiques qid se préparent ne sont commandés par aucune autorité constituée , et que les citoyens qid se rassemblent ne peuvent , suivant les lois , le faire que paisiblement et sans armes ;
Arrête :
1" Aucun citojen , s'il n'est de service , ne pourra , sans réquisition légale , paraître en armes dimanche prochain 15.
2** Les voitures , à l'exception de celles destinées à l'approvisionnement et au nettoiement de Paris , ne pourront rouler le môme jour depuis 10 heures du matin jusqu'à 8 heures du soir.
Le Directoire du département et la municipalité étaient en désaccord ; une entente finit par avoir lieu, et le 12, le Directoire
publiait la note suivante , signée de Larochefoucault , président , et de Blondel , secrétaire :
Des explications fraternelles qui ont eu lieu entre la Municipalité et le Directoire , sont résultés , sous la foi des assurances les plus positives , des renseignements propres à satisfaire les bons citoyens.
La Municipalité a formellement annoncé au Directoire que la fôte projetée pour le 15 de ce mois ne porte aucun caractère de fête publique ; qu'elle n'est ordonnée par aucune autorité constituée ; qu'aucune municipalité , aucun corps administratif , aucun corps de troupes , aucune partie de la force armée n'y assistera collectivement , ni avec le cérémonial et les marques distinctives qui conviennent aux solennités publiques ; que les particuliers qui donnent cette fête la consacrent directement à la Liberté ; qu'elle est annoncée maintenant sous ce titre ; que la Municipalité , sans en ordonner les détails , s'est assurée, autant qu'il est possible, que rien n'j blesserait ni la décence publique , ni la dignité des citoyens d'une nation libre , ni le respect d(L aux lois ; enfin que le rassemblement indiqué aura lieu paisiblement et sans armes , et que cette disposition, conforme à la loi , est spécialement ordonnée par l'arrêté de la Municipalité du 11 de ce mois
En transmettant au Directoire l'arrêté de la Municipalité , en date du 1 1 , Pétion écrivait :
Je pense , Messieurs , que l'intérêt public et le bien de la paix exigent que le Déparlement se réunisse à la Municipalité dans cette circonstance. Les opposants ne trouvant plus de points d'appui , alors toutes les petites passions particulières se tairont , et l'espoir de ceux qui ne respirent que le trouble sera encore une fois trompé.
Cependant, l'approche de la fête n'apportait pas le calme dans les esprits. Le matin même du 15 avril , jour fixé pour sa célébration, André Chénier publiait encore dans le JourruU de Paiis l'hymne suivant :
Salut , divin Triomphe I entre dans nos murailles !
Rends-nous ces guerriers illustrés Par le sang de DesiUe , et par les funérailles
De tant de Français massacrés.
Jamais rien de si g^and n'embellit ton entrée y
Ni quand l'ombre de Mirabeau S'achemina jadis vers la voûte sacrée ,
Oii la Gloire donne un tombeau ,
PREMliCRE FÊTB DE LA LIBERTÉ. 63
Ni quand Voltaire mort et sa cendre bannie
Rentrèrent aux murs de Paris , Vainqueurs du fanatisme et de la calomnie^,
Prosternés devant ses écrits.
Un seul jour peut atteindre à tant de renommée ,
Et ce beau jour luira bientôt !
C'est quand lu conduiras Jourdan à notre armée
Et Lafajette à l'échafaud.
Quelle rage à Coblentz I quel deuil pour tous ces princes ,
Qui , partout diffamant nos lois , Excitent contre nous et contre nos provinces
Et les esclaves et les rois !
Ils voulaient nous voir tous à la folie en proie :
Que leur front doit être abattu !
Tandis que , parmi nous , quel orgueil , quelle joie
Pour les amis de la Vertu !
Pour vous tous , 6 mortels , qui rougissez encore ,
Et qui savez baisser les yeux !
De voir des échevins que La Râpée honore ,
Asseoir, sur un char radieux , Ces héros , que jadis sur un banc de galères ,
Assit un arrêt outrageant , Et qui n'ont égorgé que très peu de nos frères.
Et volé que très peu d'argent.
Eh bien ! que tardez-vous , harmonieux Orphées ?
Si , sur la tombe des Persans , Jadis Pindare , Eschyle ont dressé des trophées ,
Il faut de plus nobles accents.
Quarante meurtriers , chéris de Robespierre ,
Vont s'élever sur nos autels I
Beaux-Arts , qui faites vivre et la toile et la pierre ,
Hâtez-vous , rendez immortels Le grand Collot d'Herbois , ses clients helvétiques ,
Ce front que donne à des héros La vertu , la taverne et le secours des piques ;
Peuplez le ciel d'astres nouveaux !
0 vous , enfants d'Eudoxe et d'Hipparque et d'Euclide ,
C'est pour vous que les blonds cheveux Qui tombèrent du front d'une reine timide
Sont tressés en célestes feux.
Par Toas , l'heureux vaisseau des premiers Argonautes
Flotte encore dans l'azur des airs.
Faites gémir Atlas sous de plus nobles hôtes ,
Comme eux dominateurs des mers.
Que la nuit , de leurs noms . embellissent les Yoiles ,
Et que le rocher aux abois Invoque en leur galère , ornement des étoiles.
Les Suisses de Collot d'Herbois.
Malgré tous ces dissentiments , malgré toutes ces hésitations , la fête fut intéressante et belle.
La fôte de la Liberté a été célébrée avec une afiluence , une allégresse , un ordrOi une paix , une effusion franche de bienveillance et de joie populaire qui doit laisser un souvenir doux dans l'âme de tous les patriotes , un sentiment de confusion dans celle des ennemis impuissants du bien public , et un regret cuisant dans le cœur de quelques écrivains qui , opposant à cette fête une contradiction aussi absurde qu'opiniâtre , ont risqué de la rendre sanglante.
Le char de la liberté , conduit par la Renommée et attelé de \'ingt superbes chevaux , y fut fort remarqué. Une musique le précédait ; autour dansaient des hommes et des jeunes filles.
Le peuple est digne d'être libre , s'écrie le Moniteur. Livré à lui-môme dans l'effort d'un triomphe qu'on lui a disputé , il a su à la fois s'j livrer et se contenir. Il était là dans toute sa force et il n'en a point abusé. Pas une arme pour réprimer les excès , mais pas un excès à réprimer.
Nous dirons aux administrateurs : donnez souvent de ces fêtes au peuple ; répétez celle-ci chaque année le 15 avril ; que la fête de la Liberté soit notre fôte printanière , que d'autres solennités civiques signalent le retour des autres saisons de l'année Les fêtes populaires sont la meilleure éducation du peuple.
14 JuiUet 1792.
DEUXIÈME ANNRŒRSAIRE ]^E JA FÉDÉRATrON.
; premiers jours de juillet 1792 , Paris parait le deuxième amaiversaire de la Fédération. La France, à ce moment, était en guerre avec l'empereur François II, allié de la Prusse ; les circonstances étaient graves.
Il fallait se réjouir cependant et fêter
dignement la Fédération française. T^ roi
y songea le premier. Le 5 juillet 1792, croyant répondre au
sentiment de l'Assemblée nationale , il lui adressait le message
sui\^nt :
Nous touchons , Messieurs , à cette époque fameuse où les Français vonl , dans toutes les parties de l'empire , célébrer la mémoire du pacte d'alliance , contracté sur l'autel de la Patrie , le 14 juillet 1790. La loi prohibe toute rédération particulière ; elle ne permet qu'un renouvellement annuel du serment fédératif dans le chef-lieu de chaque district ; mais nous avons une mesure , qui , sans porter la moindre atteinte au texte de la loi , me parait ôtre au niveau des grands événements qui se pressent de toutes parts. C'est surtout lorsqu'une grande nation est forcée b faire la guerre pour défendre sa liberté qu'elle sent impérieusement le besoia de maintenir la paix au dedans ; c'est lorsque des dissensions intestines coïncident avec la guerre étrangère, lorsque des méchants veulent exciter le trouble , que les citoj'ens paisibles ont besoin d'âtre rassurés. H faut prouver aux
armées qu'elles combattent pour la paix et la liberté. J'ai cru qu'il ny avait pas de garantie plus sûre à lui donner que la réunion des deux pouvoirs renouvelant le même vœu : celui de vivre libre ou de mourir.
Un grand nombre de Français accourent de tous les départements ; ils pensent doubler leurs forces , si , près de jiartir pour nos frontières , ils sont admis à la Fédération avec leurs frères de la ville de Paris. Je vous exprime le désir d'aller au milieu de vous , recevoir leur serment et de prouver, aux malveillante qui cherchent à perdre la Patrie en nous divisant , que nous n'avons qu'un même es})ril , celui de la Constitution , et que c'est principalement par la paix intérieure que nous voulons ])réparer et assurer nos victoires.
Louis XVI S'était trompé une fois de plits. Après avoir pris connaissance de ce message . dont la fonne paraissait pourtant bien faite pour donner satisfaction aux patriotes les plus ombrageux , rassemblée discutait longuement sur les mots a je vous expriuie le désii* d'aller au milieu de vous recevoir leur sennent ».
Il était bien clair ([u'un désir exprimé par le roi, ne pouvait être accueilli par PAssemblée. Louis XVI le comprit. I^ lendemain , il cluirgeait Dejoly, ministre de la justice, de déclarer <c que ses intentions n'étaient pas telles qu'on Tavait pensé ; (( ([ue ce n'était pas lui seul (jui pouvait ni devait recevoir le « serment . mais ([u'il croyait pouvoir le re(*evoir avec TAs- (( semblée »,
Celle-ci ne voulait rien entendre ; sur la proposition de Couthon , elle passa à Tordre du jour.
Le 14 juillet, la fête avait lieu. Louis XVI y parut humilié , vaincu. Madame de SUtël , navrée , rappelle ce souvenir dans ses Cousifl(h'(ftio)iS sur la Révolution française :
Je suivais de loin , dit-ello , la léle du Roi , poudrée , au milieu de ces létes \\ cluneux noirs. Sun habit , encore brodé , ressortait à côlé du costume des gens du p(Mipl(? qui se pressaient autour de lui. Quand il monta les degrés de Tautel , on crut voir la victime sainte s'ofTrant volontairement au sacrifice. Il descendit ,