‹ Le Champ de Mars, 1751-1889Chapitre 31 sur 99 · EXÉCUTION DE BAILLY · texte numérisé non relu

EXÉCUTION DE BAILLY

» Que ce qiii convertit ce soupçon en certitude , c'est qu'il parait constant qu'au lieu de diriger le feu sur les assaillants placés sur les banquettes ou gradins environnant le Champ de Mars , l'on a tiré sur les citoyens paisibles et sans armes étant sur les gradins ou bien à l'entour de l'autel de la Patrie , qui avaient à peine vu arriver la municipalité et la force armée . qui n'ont été avertis qu'en recevant la morl y et que l'on a inhumainement massacrés, soit avant qu'ils pussent se croire punissables , soit qu'ils cherchassent à échapper par la fuite à la fureur de leur premier magistrat , du commandant Lafajette , des deux hommes enfin qui ont quitte l'honorable fonction de défenseurs des citoyens pour en devenir les bourreaux ;

* Qu'une nouvelle preuve matérielle de In perfidie , de la profonde scélératesse de BaiUj résulte du soin qu'il avait mis à rendre le signal de la mort le moins apparent possible ; que l'on ne peut , sans frémir d'horreur et d'indignation , voir l'espèce de luxe apporté dans la fabrication du funeste drapeau , dont nul homme ne |>ouvait se charger sans trembler ; considéré surtout le petit volume auquel on l'avait réduit , lorsque l'humanité commandait qu'il fût assez grand pour être aperçu au-delà de l'espace que peut parcourir le plomb meurtrier.

» Qu'il résulte encore de l'examen des pièces d'autres preuves que l'impopularité de Bailly et de sa soif du sang du peuple , dont on ne peut douter en examinant sa conduite envers les membres du comité de lu section de la Fontaine de Grenelle ; que , lors de l'affaire des Théatins , on entendit , lui , maire , lors de Tobsenation des commissaires de cette section , sur ce que l'exécution de sa volonté à force ouverte aurait peut-être fait périr cinq cents hommes , répondre : « C'est un malheur, mais il faut obéir. »

^ D'après l'exposé ci-dessus , l'accusateur public a dressé la présente accusation contre J.-S. Bailly, pour avoir méchamment et à dessein , de complicité avec Louis Capet , Marie-Antoinette et Mothé-Lufayette , tramé lu fuite de Capet et de M famille , ce qui tendait à allumer la guerre civile en France ; avoir, de complicité «vec les mêmes , tramé des complots contre la sûreté intérieure de la France , et ciierché à armer les citoyens les ims contre les autres , notamment lors de l'affaire Ms Théatins , et particulièrement lors de l'affaire du Chamj) de Mars

* La déclaration du jury de jugement portant :

^ Qu'il est constant qu'il a existé entre Louis Capet , sa femme et autres conspvatenrs un complot tramé contre la sûreté intérieure de la France , et tendant ù allomer la guerre civile en armant les citoyens les uns contre les autres , en portant Atteinte à la liberté du peuple , et dont la suite a été le massacre d'un nombre ÛMalculablc de citojens;

*^ Que Jean-Svlvain Baillv, ci-devant maire de Paris , est convaincu d'être 1 tuteur ou complice de ce complot et de son exécution.

Le Tribunal , après avoir entendu l'accusateur public et l'accusé y condamne ledit J.-S. Baillj à la peine de mort

Ordonne que les biens dudit condamné seront acquis et confisqués au

profit de la République , et que le présent jugement sera exécuté sur l'Esplanade du Champ de Mars , qui se trouve entre l'autel de la Patrie et les rues de la Seine ; ordonne en outre que le drapeau rouge qui a été trouvé à la municipalité sera attaché à la voiture de l'exécuteur pour être lacéré et brûlé au pied de l'échafaud , avant l'exécution dudit Baillj.

Ordonne en outre que le présent jugement sera imprimé , affiché dans toute l'étendue de la République française une et indivisible.

Fait à Paris , le décadi 20 brumaire , l'an 2* de la République française une et indivisible.

Jean-Sylvain Bailly fut exécuté le lendemain , 21 brumaire. Une pluie froide et pénétrante tombait par intervalles. Il fit à pied le long trajet qui sépare la Conciergerie du Ghamp-de-Mars. au milieu des insultes misérables et basses de cette population qui l'acclamait deux ans auparavant.

Â^rrivé au pied de l'échafaud , dit M. Thiers , il semblait toucher au terme de son supplice ; mais un des forcenés attachés à le poursuivre , s'écrie qu'il ne faut pas que le champ de la Fédération soit souillé de son sang. Alors j on se précipite sur la guillotine , on la transporte avec le même empressement qu'on, mit autrefois à creuser ce même champ de la Fédération ; on court l'élever sur le bord de la Seine , sur un tas d'ordures , et vis-à-vis du quartier de Chaillot où Bail^ avait passé sa vie et composé ses ouvrages.

Cette opération dure plusieurs heures. Pendant ce temps, on lui fait parcourir plusieurs fois le Champ de Mars. La tête nue , les mains derrière le dos , il se traîne avec peine. Les uns lui jettent de la boue , d'autres lui donnent des coups de pied ou de bftton. Accablé , il tombe ; on le relève de nouveau. La pluie y le froid ont communiqué à ses membres un tremblement involontaire : « Tu trembles , » lui dit im soldat. — « Mon ami , répond le vieillard , c'est de froid. » Après plusieurs heures de cette torture , on lui brûle sous le nez le drapeau rouge ; le bourreau s*emj)are de lui enfin , et on nous enlève encore un savant illustre et l'un des hommes les plus vertueux qui aient honoré notre patrie.

Le 19 floréal an II (8 mai 1794), la Révolution sacrifiait Lavoisier 1 D'autres les avaient précédés , d'autres encore les suivirent. Que de pertes inoubliables ! Que de crimes inutiles I

30 Décembre 1793.

(10 NivftSE AN II).

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