‹ Le Champ de Mars, 1751-1889Chapitre 37 sur 99 · FÊTE DE LA RECONNAISSANCE ET DES VICTOIRES · texte numérisé non relu

FÊTE DE LA RECONNAISSANCE ET DES VICTOIRES

titre X de la Constitution de Pan III , relatif à l'instruction publique , renferme l'article suivant :

Ârl. 301. — Il sera établi des Ktes natiooales [lour entretenir la fraternité entre les citoyens et les attacher à la Conslilution , à la patrie et ans lois.

- Le principe des fêtes officielles étant

admis, c'est par la loi du 3 brumaire an IV {25 octobre 1795) , que leur nature fut déterminée.

Le titre IV de cette loi , sur l'organisatiou de rinstruction publique, est ainsi conçu :

Art. 1", — Dans chaque canton de lu République , il sera célébré , chaque Dimée , sept fêtes nationales , savoir :

Celle de la fondation de la République , le l" vendémiaire ;

Celle de lu jeunesse , le 10 germinal ;

Celle des é})oiix , te 10 Qoréal ;

Celle de la reconnaissance , le 10 prairial ;

Celle de l'agriculture , le 10 messidor ;

Celle de lo liberté , les 9 et 10 thermidor ;

Celle des vieillards , le 10 fructidor.

Art. 2. — La célébration des fêtes nationales de canton , consiste :

En chants patriotiques ;

En discours sur la morale du citoyen ;

En banquets fraternels ;

En divers jeux propres à chaque localité ;

Et dans la distribution des récompenses.

Art. 3. — L'ordonnance des fêtes nationales , en chaque canton , est arrêtée et annoncée à Tavance par les administrations municipales.

Art. 4. — Le Corps législatif décrète , chaque année . deux mois à l'avance , Tordre et le mode suivant lesquels la fête du 1*"^ vendémiaire doit être célébrée dans la commune où il réside.

On ne l'oublie pas , nous n'avons souci , dans cet ouvrage , que des événements accomplis dans l'enceinte du Champ de Mars.

La fêle de la jeunesse , celle des époux et celle des vieillards , par suite de leur caractère ont eu lieu au sein de la ville. Elles pourraient ne pas trouver place ici , cependant nous voulons en dire quelques mots , ne serait-ce que pour mémoire.

Célébrées conformément aux dispositions de la loi , dans les douze municipalités parisiennes , ces trois fêtes ont conservé la physionomie intime et familiale qui leur convenait.

La fête de la jeunesse , réglée par un arrêté du Directoire exécutif en date du 19 ventôse an IV (9 mars 1796) , a eu lieu le 10 germinal (30 mars 1796). Elle avaij, pour but d'anner les jeunes gens de seize ans qui , aux termes de la loi du 28 prairial an m (16 juin 1795) , devaient figurer sur les rôles des citoyens faisant partie de la garde nationale ; d'inscrire sur les registres des citoyens français ceux qui , ayant atteint Tàge de 21 ans , pouvaient exercer leurs droits civils et politiques , enfin de décerner des récompenses aux élèves distingués dans les écoles nationales.

C'est par un arrêté du 27 germinal an IV (16 avril 1796), que le Directoire régla la fête des époux.

Il s'agissait de décerner des couronnes civiques aux personnes mariées qui, par quelque action louable, auraient mérité de servir d'exemple à leurs concitoyens ; il s'agissait aussi de rechercher les époux qui , déjà chargés de famille , auraient adopté un ou plusieurs orphelins.

Dans cette fête, dont l'aspect resta partout extrêmement touchant, les vieillards, accompagnés de leurs enfants et de leurs petits-enfants, devaient avoir les places d'honneur. Celui de tous les vieillards assemblés qui avait auprès de lui la famille la plus nombreuse, eut pour mission de distribuer les couronnes.

La fête des vieillards eut lieu le 10 fructidor an IV (27 août 1796).

Instruites par l'arrêté directorial du 27 Thenuidor an IV (14 août 1796) , les municipalités devaient désigner , au scrutin , les deux pères de famille , les deux mères , de l'âge le plus avancé et que les infirmités n'avaient pas encore atteints. I/arrèté voulait aussi, et fort justement, que les choix se portassent exclusivement sur ceux qui jouissaient d'une parfaite réputation de probité , de patriotisme et de vertu.

Par un sentiment très délicat, le Directoire chargeait les jeunes gens les plus dignes , d'orner de feuillages , dès* le matin de la fête , la demeure des vieillards choisis par les officiers municipaux.

Les lauréats , couronnés de chêne , devaient recevoir pendant la cérémonie, des mains des jeimes épouses, des corbeilles de fruits et de fleurs.

A Paris , la fête , pleine de fraîcheur et de simplicité, fut délicieuse et telle qu'on n'en vit point de comparable. Elle se teniiina par une représentation donnée au Théâtre des Arts^ dont les loges étaient ornées de draperies et de guirlandes de feuillages. On y entendit Œdipe à Colone et le Devin du Village.

Suivant les termes de la loi de brumaire, la fête de la Reconnaissance et des Victoires a eu lieu le 10 prairial an IV (29 mai 1796).

Un arrêté du Directoire exécutif, en date du 20 floréal an IV (9 mai 1796), conçu ainsi qui suit, en avait précisé le but:

Le Directoire exécutif , considérant que la fête de la Reconnaissance , fixée au 10 prairial prochain par les lois organiques de la Constitution . présente une occasion naturelle d'en témoigner, au nom de la nation française , un gage à ceux qui Font le mieux mérité ;

Considérant que c'est ce motif qui a déterminé le Corps législatif à lixer, au même jour, par la loi du 18 floréal , la fête des Victoires ;

Considérant que les quatorze armées de la République n'ont cessé successivement , et chacune à leur tour, de bien mériter de la patrie , et que tout récemment rarmée d'Italie vient de fixer, en quelque sorte , la victoire sous les drapeaux de la République ;

Arrête :

Art. 1*^. — Le 10 prairial prochain , il sera célébré dans toutes les municipalités "*Ia République , une fête de la Reconnaissance et des Victoires.

A.rl. 2. — Les administrations municipales mettront à la célébration de cette '^'cnnité , toute la pompe et toute la dignité qu'un objet aussi touchant et aussi "^oiarquable doit suggérer au vrai patriotisme.

Art. 3. — Elles prépareront , à l'avance , un registre particulier sur lequel

^'^nt inscrits les noms de tous les citovens de leur arrondissement, qui consacrent

^^'^ temps et leur vie à la défense de la patrie ; elles indiqueront l'armée dans

*'^tielle ils servent ; elles rappelleront les victoires que chacune de ces armées a

'^^portées ; elles proclameront à haute voix les noms des citovens qui ont dû

^'^tîciper à la gloire de chacune d'elles.

-^tt, 4. — Elles pourront faire mention particulière des faits qu'elles auraient à

^ï* en faveur des militaires , généraux , officiers ou soldats , qu'une occasion

^-^ favorable de se signaler aurait fait nommer spécialement. Elles v feront

*^inémoration de ceux que le sort des combats aurait fait glorieusement périr

' ^ r la cause de la liberté. •

rt. 5. — Elles appelleront à haute voix , les père et mère des défenseurs de la **^e qui se seront signalés , et leur donneront un témoignage public de la reconice nationale.

k.rt. 6. — Elles offriront , autant que faire se pourra , des places distmguées *^^. pères et mères qui auraient l'avantage de fournir le plus de défenseurs à la

rt. 7.— Elles donneront une palme à tous les militaires de leur arrondissement, •uont eu l'honneur d'être blessés en combattant ; elles leur donneront ou leur

feront donner, après avoir proclamé leurs noms , un témoignage de gratitude et de sensibilité.

Cette cérémonie se fera , autant qu'il sera possible , auprès d'une statue de la Liberté , décorée d'une manière analogue , ou d'un autel de la Patrie , sur lequel seront posés des trophées ou des branches de laurier, ornées de rubans tricolores.

Des décharges d'artillerie , des chants civiques , des discours oratoires , et des jeux tels que les localités peuvent les comporter, doivent embellir cette solennité.

A Paris, la fête de la Reconnaissance et des Victoires fut célébrée au Champ de Mars , au centre duquel avait été construite pour la circonstance , une plate-forme de soixante mètres de diamètre et de quatre mètres d'élévation. On y accédait par quatre rampes ayant chacune vingt mètres de largeur et à la base desquelles étaient figurés des lions , symboles de la force , de la générosité et du courage.

Le lieu de la cérémonie était limité par des canons sur leurs affûts.

Le pourtour de la plate-foruie était décoré de quatorze arbres auxquels avaient été fixés les trophées et les drapeaux des quatorze années de la République. Ces arbres étaient euxmêmes reliés par des guirlandes de feuillages et de fleurs portant des enseignes militaires.

Au centre de la plate-forme , on avait érigé ime statue de la Liberté appuyée d'une main sur la charte constitutionnelle et élevant de l'autre main « le bonnet de Guillaïune Tell » ; derrière cette statue se dressait un arbre plus élevé que les autres, et portant les drapeaux conquis sur l'ennemi par les armées françaises. Au pied de la statue de la liberté, encadrée de trépieds antiques destinés k brûler des parfums , devaient prendre place les membres du Directoire entourés des ministres.

A dix heures du malin , des salves d'artillerie annonçaient l'ouverture de la fête.

La garde nationale et l'année de l'intérieur, avec son artillerie, se rendaient en armes, avec leurs drapeaux, au Champ de Mars , où les autorités constituées avaient été convoquées pour onze heures. A l'Ecole militaire, où s'étaient rendus le Directoire

précédé de sa garde , les ministres et le corps diplomatique , le cortège se forma pour entrer sur le lieu de la fête.

Quant ce fut fait et que le Directoire eut pris place sur la plate-forme, l'année divisée en quatorze camps représentant les quatorze armées , commença les évolutions prescrites. On avait pris soin , car c'était surtout â ceux-là qu'il s'agissait de rendre hommage, d'adjoindre à chacun des quatorze camps, un certain nombre de vétérans et de soldats blessés qui , sous la conduite de leurs chefs , avaient mission de présenter au Directoire les drapeaux des quatorze armées , afin qu'il les couronnât.

Camot, président du Directoire, se leva alors et prononça l'un de ses plus patriotiques discours.

Vous , à qui la France a dû sa régénération politique , philosophes courageux dont les écrits ont préparé la Révolution , limé les fers de l'esclavage , et atténué de longue main les fureurs du fanatisme ;

Vous , citoyens , dont le bras intrépide a effectué cette heureuse révolution , fondé la République , et lutté depuis sept ans contre le crime et l'ambition , le rojalisme et l'anarchie ;

Vous tous enfin qui travaillez à rendre la France heureuse et florissante , qui rillustrez par vos talents , qui l'enrichissez par vos découvertes , recevez le témoignage solennel de la reconnaisstmce nationale.

Recevez-le surtout , armées républicaines , vous dont tout rappelle la gloire et les succès. C'est vous qui nous avez défendus contre dix rois coalisés , qui les avez chassés de notre territoire , qui avez reporté chez eux les fléaux de la guerre ; vous n'avez pas seulement vaincu des hommes , vous avez surmonté tous les obstacles de la nature , vous avez triomphé des fatigues , de la faim , des hivers.

Quel spectacle pour les peuples , et quelle terrible leçon pour les ennemis de la liberté ! Une république naissante arme des enfants pour défendre son indépendance ; rien ne peut retenir leur impétuosité ; ils traversent les fleuves , forcent les retranchements , gravissent les rochers. Ici , après une foule de victoires , ils reculent nos limites jusqu'aux barrières que la nature nous a données , et poursuivant sur les glaces les débris de trois armées , vont , d'une nation opprimée et ennemie , faire un peuple libre et allié ; là ils vont exterminer des hordes de traîtres et les brigands vomis par l'Angleterre , pum'ssent les chefs coupables , et rendent à la République des frères trop longtemps égarés ; ici , franchissant les Pyrénées y ils* se précipitent de leur sommet , renversent tout ce qui s'oppose à leur élan , et ne sont arrêtés que par une paix honorable ; là , escaladant les

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Alpes et l'Apennin , ils s'élancent à travers le Pô et l'Adda ; l'ardeur du soldat est secondée par le génie et l'audace des chefs ; ils conçoivent avec profondeur, ils exécutent avec énergie , tantôt disposant de leurs forces avec calme , tantôt se précipitant au milieu des dangers à la tête de leurs frères d'armes

Mais ne vo;yons-nous pas dans cette enceinte même une portion de ces braves défenseurs ? Vainqueurs des ennemis extérieurs de l'Etal , ils sont venus réprimer des ennemis intérieurs , et maintiennent ati-dedans , la République qu'ils ont fait respecter au dehors. N'j vojons-nous pas encore ces vénérables guerriers blanchis sous les armes , ceux que d'honorables blessures forcent à un repos prématuré et dont nous apercevons d'ici l'asile ? Avec quel plaisir nos veux se reposent sur cette intéressante réunion ! Avec quelle douce émotion nous contemplons ces fronts victorieux.

Pourquoi ne reste-t-il plus que votre souvenir, héros morts pour la Liberté ! Vous vivrez du moins à jamais dans nos cœurs ; vos enfants nous seront chers. La République acquittera sur eux ses dettes envers vous ; et nous venons pajer ici la première en proclamant votre gloire et sa reconnaissance.

Armées républicaines , figurées dans cette enceinte par une portion de vousmêmes y i)lialanges invincibles dont j'aperçois de tous côtés les trophées , dont j'entrevois dans l'avenir les nouveaux succès , avancez et recevez les couronnes triomphales que le Peuple français nous ordonne d'attacher à vos drapeaux.

A ce momeal , au milieu de rémoliou la plus généreuse , au milieu des acclamations du peuple et de l'année elle-même, successivement et dans un ordre parfait, s'avancèrent les camps représentant les quatorze années.

Le Directoire , saluant en eux à la fois le passé et Pavenir , couronna les drapeaux.

Quand cette cérémonie, admirable par son but autant qu'utile par ses effets, fut terminée , le Directoire se retira et abandonna le Clhamp de Mars à la foule. Alors , furent organisés des jeux et des danses qui ne prirent fin que le lendemain.

28 Juin 1796.

(10 Messidoh an IV).

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