‹ Le Champ de Mars, 1751-1889Chapitre 41 sur 99 · FÊTE EN MEMOIRE DE LA CHUTE DU TRÔNE · texte numérisé non relu

FÊTE EN MEMOIRE DE LA CHUTE DU TRÔNE

A deux heures , La Revellière-Lépeaux , président du Directoire , prononça le discours suivant :

Français ,

Déjà depuis longtemps la raison commençait à éclairer nos esprits , et le feu sacré de la liberté se glissait dans nos veines ! L'étude des langues énergiques , dont le goût venait de se répandre , les svstèmes hardis , les pensées fortes , les lentiments profonds et les images vigoureuses des philosophes et des poètes qui ont illustré l'Europe avaient agrandi nos idées et échauffé notre imagination ! L'exemple de l'Amérique septentrionale , convertie en République , ne pouvait plus être stérile.

C'est alors que la liberté se fait entendre avec éclat sur le territoire français ! A sa voix puissante , le Dauphinois descend de ses montagnes j et le Breton se

lève an milieu de ses landes et de ses forêts : ils veulent leur indépendance !

Bientôt ce mouvement généreux se communique à toutes les parties de la Franee : Ltt repràentants de la nation sont assemblés !

La courageuse résolution des députés du peuple , dans la journée du 23 juin ,

commença à saper les fondements d'un trône qui nous opprimait depuis tant

de siècles ; la chute de la Bastille , dans la journée du 14 juillet , continua de

l'ébranler. Cependant il existait encore , il menaçait de se consolider de nouveau

et de peser sur nous avec plus de force que jamais. Grâces te soient rendues ,

immortelle journée du 10 août ! C'est toi qui le renversas !

Les amis de la liberté , fatigués des manœuvres d'ime cour aussi lâchement perfide que profondément corrompue , accourent de toutes parts. Leurs redoutables phalanges attaquent ce colosse de royauté , qui ne méditait que ruines et

que forfaits ! 11 est réduit en poudre, et la République est proclamée à la face

de ses ennemis les plus redoutables.

Ah I c'est en vain que de lâches partisans de l'esclavage et des hommes qui , incapables d'oublier une injure , sacrifieraient la plus juste et la plus belle des causes au désir de se venger ; c'est en vain , dis-je , qu'ils chercheraient à jeter des nuages sur cette journée ! L'impassible histoire lui assurera sa place au rang des journées les plus glorieuses ; elle dira à la postérité , que si quelques brigands se glissèrent dans les rangs sacrés , et réussirent d'abord a établir leur affreuse domination , et à combler la mesure du crime , en profitant de l'étonnement et du chaos que dut nécessairement produire la chute épouvantable de cette antique monarchie , il n'en est pas moins vrai que le 10 août fût l'ouvrage des patriotes les plus purs , et que tous ceux d'entre eux que la nature avait doués d'un grand courage et d'un esprit élevé jr contribuèrent par leurs discours ou par leurs écrits, ou bien en payant de leur personne.

Klle lui dira que , sans la journée du 10 août , la France était partagée en lam-

beaux par une coalition redoutable , ou le tr6ne raffermi par le renversement de nos institutions naissantes , et qu'alors un tjran furieux se livrait à des vengeances encore plus exécrables et plus prolongées que celles qui signalèrent le règne passager du triumvirat.

Elle lui dira que , sans la journée du 10 août , le Françaisn'aurait jamais joui de toute l'étendue des droits que peut comporter l'état social; que l'égalité n'existerait pas , non cette égalité chimérique dont les fougueux partisans de la Constitution de 93 ont si longtemps abusé , et voudraient abuser encore pour enfanter toutes sortes de crimes et de malheurs , mais cette égalité réelle de droits , qui ouvre la carrière des fonctions publiques à tous les citoyens ; cette égalité que nous assure la Constitution de 95 , cette Constitution qui , tout en donnant aux lois une grande force d'exécution , et aux personnes , aux propriétés et aux fruits de l'industrie , une entière assurance , ne souffre pas qu'aucune famille , aucun individu , puissent prétendre à des prérogatives et à des distinctions particulières, et s'arrogent des prétentions , mêmes éventuelles , sur. les emplois publics ; cette Constitution qui , en même temps , oblige les législateurs et les premiers magistrats de la République à rentrer dans la classe des simples citoyens , après un petit nombre d'années d'exercices.

Enfin l'histoire dira à la postérité que c'est à l'immortelle journée du 10 août

que nous devons la République! La République! Eh! quel est celui

qui possède un cœur assez froid et un esprit assez rampant pour ne pas sentir son être s'agrandir et son âme s'élever, à la seule idée d'j vivre et d'en être membre î. .

Mais ; citovens , il ne suffit pas de l'avoir conquise et de l'avoir constituée par des lois sages , il faut la conserver. Quel serait votre sort, si elle périssait? la honte et le malheur Le moyen de la perpétuer est dans nos mains. Voulonsnous être assurés que le trône des rois ne se relèvera jamais , abattons celui du vice , érigeons celui de la vertu?...

Que toutes les affections de la nature que la corruption des cours avait détruites, et que le jeu terrible des factions avait fait [)resque oublier, reprennent leur empire! Que les doux nœuds de la famille se resserrent î que les noms délicieux d'amani fidèle , de tendre époux , de bon père , d'enfant chéri , d'ami sûr, de voisin secourable , d'homme de bien , prononcés par une bouche reconnaissante , flattent cent fois plus agréablement notre oreille , que tous les titres auxquels l'ambitioi attache tant de prix ! Que l'austère franchise et une vie simple soient préférées i tout l'éclat d'un talent mensonger et à celui d'une brillante fortune ! C'est pa: la modération dans les désirs , c'est par l'habitude de s'oublier tout entier, pou: ne songer qu'au bonheur des siens , que l'égoïsme se détruit et que l'on form< ces grands cœurs auxquels rien ne coûte pour venir au secours de leur pays o\ pour en augmenter la gloire et la prospérité. C'est alors qu'embrasés par l'amou de la patrie , nous sacrifions nos intérêts aux siens ; c'est alors que la générosité

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