‹ Le Champ de Mars, 1751-1889Chapitre 44 sur 99 · MONTAIGNE · texte numérisé non relu

MONTAIGNE

L'ignorance ne convient qu'au despotisme.

(lafontaine).

Laissons dire les sots ; le savoir a son prix.

(L.vFON faine).

Donnez des fleurs , donnez , j'en couvrirai ces sages.

(delille).

Vivre ignorant , c'est être mort.

' (SENÊQUE) .

Un détachement de troupes suivait.

Sur la bannière portée en avant de la troisième division , on lisait: Beaux-Arts.

Les arts cherchent la terre où croissent les lauriers.

(lavali.ée)

Un chœur, composé déjeunes artistes « chantant des couplets analogues à l'objet de la fête )>, suivait la bannière. Les artistes qui avaient obtenu des prix dans les écoles spéciales de peinture, de sculpture , d'architecture , ou dans les cours ouverts par le gouvernement , venaient ensuite , accompagnés des administrateurs du Musée central des arts , du Musée spécial de l'école française , du Musée des monuments français et des professeurs des écoles.

Tous les élèves de ces mêmes écoles entouraient les chars de cette troisième division.

Sur la bannière qui suivait, on lisait cette inscription: Monimients de la sculpture antique.

La Grèce les céda ; Rome les a perdus ;

Leur sort changea deux fois , il ne changera plus.

Sur les deux premiers chars étaient les quatre chevaux antiques , de bronze doré , qui décoraient la place Saint-Marc à Venise. Inscription : Chevaux troMsportés de Cormlhe à Rome , de Rome à Conslaniinople ^ de Constantinople à Venise et de Venise en France.

Ils sont eniin sur uHe terre libre.

Sur le troisième char étaient placés Apollon et Clio. Inscription : Tous deux ils rediront nos combats , nos victoires.

Sur le quatrième char , Melpomène et Thalie. Inscription : VuTie "poursuit les cnmes , Vautre les vices.

Sur le ciçiquième , Erato et Therpsycore, Inscription : £lles consolent et chai^ment les mœ^tels.

Sur le sixième , Galliope et Euterpe. Inscription : De Pindare et d^ Horace elles montraient les lyres.

Sur le septième, Uranie etPolymnie. Inscription: V Univers obéit aux lois de rha^^monie.

Sur le huitième, une vestale portant le feu sacré. Inscription : U amour de la PatiHe est le feu sacré des Français

Sur le neuvième , l'Amour et Psyché.

Le dixième , la Vénus du Gapitole.

Le onzième , le Mercure du Belvédère.

Le douzième, Vénus et Adonis.

Le treizième, P Antinous égyptien, l'Antinous du Belvédère.

Le Quatorzième , le Tireur d'épines , le Discobole.

Le quinzième , le Gladiateur mourant.

Le seizième, le Méléagre et une Amazone.

Le dix-septième, Trajan.

Le dix-huitième , l'Hercule Gommode.

Le dix-neuvième, Marcus Brutus. Inscription:

Il frappa le tyran et non la tyrannie.

(legouvé).

Le vingtième , Gaton et Pocire , Zenon. Inscription :

Il faut cesser de vivre en cessant d'être libre.

Le vingt-unième, Démosthène. Inscription:

Des orateurs fameux , le modèle et le maître.

Le vingt-deuxième , Posidippe.

Le vingt-troisième , Ménandre. Inscription :

La comédie apprit à rire sans aigreur, Et plus innocemment dans les vers de Ménandre.

(boileau).

Le vingt-quatrième , la Santé. Inscription : Compagne fidèle de Vhomme tempérant.

Le vingt-cinquième , Cérès. Inscription :

Que Cérès des mortels soit à jamais chérie ; C'est le premier sillon qui fixa la patrie.

(lebrun).

Le vingt-sixième, le Laocoon.

Le vingt-septième , l'Apollon du Belvédère.

Venait ensuite une bannière sur laquelle on lisait : Tableaux.

Artistes , accourez I vos maîtres sont ici.

Le vingt-huitième char portait la transfiguration de Raphaël , quelques autres de ses chefs-d'œuvre, des tableaux du Dominiquin, de Jules Romain, etc. Inscription: Ecole Romaine ^ Raphaël^ Dominiqidn , etc.

Invente ; tu vivras.

(lemiekre).

Le vingt-neuvième, des tableaux du Titien, de Paul Veronèse, etc. Inscription: Bcole Vénitiemie ^ Titien y Paul Veronèse ^ etc.

Iris de ses couleurs embellit leurs palettes.

Après les chars venait le buste antique de Junius Brutus , porté par les défenseurs de la patrie. Le piédestal ou l'autel sur lequel il était posé avait pour inscription ce passage de Tacite :

Rome fut gouvernée d/alord par des rois: Jtmius Brutus lui donna la Liberté et la République.

On lisait encore cet hémistiche de Voltaire :

Rome est libre , il suffit

Après le buste de Brutus, marchaient les commissaires envoyés en Italie par le gouvernement , pour la recherche des objets des sciences et arts. Ils portaient à leurs chapeaux une plume

tricolore et à la main une couronne de laurier. Un nombreux détachement de troupes fermait la marche.

Au moment de l'arrivée du cortège au Champ de Mars, François de Neufchâteau, entouré de l'Institut national, se plaça aux pieds de la statue de la Liberté.

Des copies des statues d'Apollon et des Muses décoraient l'autel de la Patrie. D'autres copies des principales statues recueillies en Italie , et des trophées formés par les attributs des beaux-arts , ornaient son enceinte extérieure. Tous les chars se rangèrent dans l'arène sur trois lignes; les objets d'histoire naturelle , à gauclie de l'autel de la Patrie ; les livres et manuscrits j à droite ; les monuments antiques et les tableaux , au milieu. Les membres du cortège s'étant réunis devant l'autel de la Patrie , les soldats armés enveloppèrent les chars.

Les bustes de Brutus et d'Homère furent alors placés sur deux cippes , au milieu des savants et des artistes qui composaient le cortège.

Quand tout le monde fut entré , le Conservatoire de musique chanta le Carimn Seculare^ poème séculaire d'Horace, puis les commissaires en Italie s'avancèrent vers l'autel de la Patrie et remirent au ministre la liste des objets qu'ils avaient recueillis. Le ministre , au nom des savants et des artistes , leur adressa des remerciements au nom de la nation, et le Conservatoire exécuta une ode de Lebrun. Une salve d'artillerie annonça la fin des cérémonies.

Le soir, la maison du Champ de Mars fut illuminée ainsi que le cirque , et des danses terminèrent la fête.

Le lendemain , 10 thermidor , à trois heures , il y eut encore fête au Champ de Mars , pour la présentation des monuments au Directoire ; le président distribua à chacun des commissaires une médaille sur laquelle était gravée , d'un côté une figure de la France , et de l'autre , cette légende : Les sdenees et les arts reconnaissants.

Les membres du Directoire couvrirent de lauriers le buste de Brutus.

On exécuta ensuite des évolutions militaires, puis un aérostat, orné de guirlandes et couvert d'inscriptions « enleva dans les airs les attributs de la liberté et des arts, surmontés de drapeaux tricolores ».

Le Conservatoire chanta une seconde fois le Cartmn Seculare.

— r •'y"ïC^3^':îf2rvjt.T-

lO Août 1798.

(23 Thïbmidob as VÎ).

lidor an VI (10 août 1798), Paris célébra fête du 10 août.

Le Directoire s'étant rendu avec les autorités constituées, au Champ de Mars, Merlin, l'un des directeurs, présidant par intérim , prononça le discours suivant , en présence de l'armée et du peuple :

Citovena ,

Les fêtes d'un peuple libre portent le en ractfere de ses affectionB morales. En célébrant l'onniversaire du 10 août , le peuple Tronçais annonce à l'univers que la mémoire de cette illustre journée ne périra jomois , et que les sentiments généreux, les nobles |>assions 'qu'elle vit exciter, respirent et brûlent encore aussi vivement dans tous les cœurs par l'elTroi de la tvrannie , et pour la gloire et le bonheur de la Ré|jublique.

Dans les solennités établies parmi les peuples divers , l'histoire ne nous montre guère que des institutions dont l'objet n'a pas laissé de trace ; et le souvenir des temps qu'elles rappellent , forment souvent un pénible contraste avec le sentiment des circonstances présentes ; c'est la destinée de la République française que 1« cercle des années ne remène pas les grandes époques de noire révolution , sans qu'elles soient signalées par de nouveaux bienfaits , et , pour ainsi dire , éclairées par de nouveaux ravons de gloire ; il semble que chaque triomphe ait ouvert au génie de la liberté une carrière plus heureuse , un avenir plus riche.

Quel témoignage authentique de cette vérité , ne nous offre pas la journée du 10 août ! et combien il est doux de reporter nos regards sur des événements qui , vraiment admirables dans leur marche ^ sont plus admirables encore dans leurs résultats !

Le despotisme avait ressaisi les instruments de sa puissance ; séductions , menaces , perfidies , il employait tous les ressorts pour miner les fondements de la liberté , et préparait , dans les ténèbres le moment de lui porter les derniers coups. AsavoiT, de nombreuses cohortes s'étaient rassemblées sur nos frontières ; le fer et laflaname à la main , elles attendaient la proie que la trahison devait leur livrer : le crime allait se consommer ; du haut de son palais , où l'ombre de Médicis errait

encore , la tjrannie agitait ses drapeaux sanglants , et préludait au carnage

C'en est fait , l'heure de la justice a sonné , le trône s'ébranle , et ses vastes débris ronlent aux pieds des vainqueurs.

Braves guerriers ! généreux citoj^ens ! volez à de nouvelles victoires ; d'avides étrangers et de lâches parricides ont souillé le sol éle la liberté. La terreur etla honte seront leur partage , et vous les verrez , comme de vils troupeaux , fuir et se disperser soos vos coups.

.^insi fut couronnée l'immortelle journée du 10 août ; rapi)ellerai-je les prodiges mnltiplîés qui la suivirent ? Montrerai-je la République étouffant, dans son berceau, les serpents qui s'élançaient contre elle , croissant et se fortifiant dans les combats livrés a\]x rois coalisés , triomphant enfin de tous ses ennemis , et donnant la paix aux Taincus , et la liberté aux peuples opprimés ? Quelle partie de l'immense théâtre de la guerre n'a pas été illustrée par ses exploits? Quelle époque d'une aussi longue révolution n'est pas resplendissante de l'éclat de ses triomi)hes !

^* ne nous est pas donné de pénétrer l'avenir, et de pressentir les secrets qu'il

reniepiïjeen son sein. Mais si les calculs de la raison humaine ont quelque degré de

certitude ; si les prodiges du passé permettent quelque essor à nos espérances ; si

ce sentiment intime qui révélait nos prochaines victoires aux fondateurs de la Répu-

"^Ue ne nous abuse point , bientôt nous aurons ù nous féliciter du complément de

*** nos succès. Le plus déloj-al de nos ennemis , l'ennemi de l'humanité , se repaît

core de ses criminels projets : sans doute avant que la septième année de la Répu-

"^e éclaire le retour de cette solennité , le jour de la vengeance aura lui , et la

^^dence sera justifiée.

**^Umée du 10 août , journée fatale aux tjrans ! confirme cet heureux augure ,

"^c^ois l'hommage de la reconnaissance de tous les cœurs républicains , tu seras à

J'^ïiaia chérie et révérée par les Français et par les peui)les dont la République a

"^•^ les fers ; mais sois aussi un jour de consolation et d'espérance pour les o[)pri-

^^ qui t'implorent. Que ton nom retentisse jusqu'au fond de la belliqueuse

^*^dc , et qu'il verse dans les âmes de ses dignes enfants , le courage qui brave

^ Jugera , la constance qui renverse les obstacles , l'ardent amour de l'indé-

pendance , la haine implacable de la tyrannie , le mépris de ses trompeuses promesses et de ses offres empoisonnées ; fais-leur entendre tes énergiques et terribles leçons , et qu'ils sachent vouloir être libres.

Pour nous , Français , au milieu des transports d'allégresse que ce beau jour nous inspire, n'oublions pas le tribut d'éloges que réclament les courageux citoyens dont la valeur a fait triompher la plus sainte des causes. Tant que la République fleurira , tant que la nation française en recueillera les bienfaits , le souvenir de ce qu'ils ont fait pour elle vivra dans les siècles ; leurs noms ne seront prononcés qu'avec vénération, et la reconnaissance nationale consacrera leurs droits à l'amour et à l'admiration de tous les hommes vertueux et sensibles.

Ombres illustres , cette fête solennelle appartient à votre mémoire ; vous n'attendez de nous , ni des regrets , ni des larmes ; nous savons vous honorer plus dignement : les acclamations d'un peuple immense rassemblé dans cette enceinte , sont l'éloge public que nous vous décernons ; et les jeux qu'il y va célébrer sont la pompe funèbre que nous devons qux tombeaux des martyrs de la liberté.

Liberté sainte ! fixe à jamais ta demeure parmi les Français ; appelle à tes côtés les vertus, tes inséparables compagnes , la sagesse, la justice, le désintéressement; dissipe les funestes nuages de l'ignorance et de la superstition ; propage les vérités bienfaisantes , le culte de l'humanité ; maintiens l'union et la concorde entre les législateurs et les magistrats ; conserve aux guerriers le courage et la prudence ; inspire aux citoyens le goût de leurs devoirs et le zèle du bien public , et puisse enfin , sous ton aile prolectrice , la République heureuse et triomphante ne plus voir que des frères parmi les citoyens , et ne plus compter que des amis parmi

les peuples !

Vive la République !

Quand le président eut repris sa place , les jeux et les courses commencèrent ; il n'y eut pendant le jour , rien de bien remarquable au Champ de Mars , mais le soir l'Ecole Militaire , l'autel de la Patrie et l'amphithéâtre s'illuminèrent et c'est alors que le peuple prit une part directe aux réjouissances.

De nombreux orchestres , placés dans la partie septentrionale du Champ , s'étant organisés , on dansa là pendant une partie de la nuit.

A Paris , le Garde-meuble , les palais des deux Conseils , celui du Directoire , tous les établissements publics étaient resplendissants de lumières. Sur la terrasse du Palais des Cinq Cents , on tira un fort beau feu d'artifice , au milieu duquel on réduisit en cendres les attributs de la royauté.

Un brillant concert eut lieu sur l'une des terrasses du Jardin des Tuileries, illuminé comme tous les monuments.

Le Palais lui-même avait reçu une ornementation fort originale: dans tous les trous faits à l'édifice par les canons du 10 août, on avait placé de petits drapeaux tricolores. Leur nombre était considérable.

Dans bien des fêtes de la Révolution, on retrouve, comme dans celle-ci, la préoccupation de li\Ter aux flammes, les a attributs de la royauté ».

On peut croire que ces attributs étaient extraordinairement nombreux et vivaces. Si cela n'est pas, il en faut conclure que le Gouvernement révolutionnaire était conduit à en faire exécuter de nouveaux , cbaque fois qu'il était nécessaire qu'il les fît disparaître.

4 Septembre 1798.

{18 FBUCITIDOR AN VI).

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