‹ Le Champ de Mars, 1751-1889Chapitre 45 sur 99 · FÊTE POUR L'ANNIVERSAIRE DU 18 FRUCTIDOR · texte numérisé non relu

FÊTE POUR L'ANNIVERSAIRE DU 18 FRUCTIDOR

Pan V, le Directoire exécutif était composé de La Revellière-Lépaux , Rewbell, Barras , Camot et Barthélémy.

A cette époque , il y avait longtemps déjà, qu'accusés de vénalité, les Directeurs, sauf cependant Caraot et Barthélémy, se livraient à des actes répréhensibles et à de regrettables abus de pouvoir. Barras surtout, par ses mœurs relâchées, par son luxe de mauvais aloi , déconcertait ses amis et fixait l'attention publique.

Instruits du discrédit profond dans lequel les Directeurs étaient tombés, les royalistes, maîtres de la majorité dans le Conseil des Cinq Cents, exprimaient presque ouvertement l'espoir d'une restauration impossible et s'y employaient de leur mieux.

Les journaux les plus influents, servis par des plumes énergiques avaient pris parti dans la lutte et soutenaient avec talent les doctrines tombées.

Bonaparte , alors en Italie , avait pressenti le danger. Passant la revue de ses troupes, le 14 juillet 1796, il avait dit aux soldats: H Jurons sur nos drapeaux, guerre aux ennemis de la République et de la Constitution de l'an III ».

à la marche des affaires. Bonaparte , malgré son éloîgnement , apprit , sans l'avoir trop recherché , jusqu'à quel point le Directoire, cependant victorieux, était faible, impopulaire et facilement attaquable.

Quand les choses eurent repris leur cours normal , le Directoire , complété par la nomination de Merlin (de Douai) et de François de Neufchâteau, pensa qu'il était juste et politique de célébrer par des réjouissances publiques, le succès qu'il avait remporté sur les contre-révolutionnaires. A la suite d'un rapport de Boulay (de la Meurthe), le Corps législatif décida que la fête aurait lieu le 18 fructidor de l'an VI.

Ce jour là , dès le matin , les allées latérales du Champ de Mars , avaient été ornées des plus belles tapisseries de la manufacture des Gobelins.

L'obélisque qui s'élevait devant l'autel de la Patrie avait été décoré de guirlandes de lauriers et de drapeaux ; sur cet obélisque , on lisait :

Au dix-huit fructidor\ Jour de justice et de clémence.

Le soubassement portait l'inscription suivante :

Le salut du peuple est la loi suprême,

Autour de l'obélisque , avaient été élevés plusieurs trophées et des groupes de figures emblématiques. Le premier trophée était formé de couronnes , de sceptres briséte et de débris des autres attributs « de la royauté et de la superstition » . A son sommet se trouvait le génie de la liberté. Le piédestal du trophée , portait une inscription ainsi conçue :

Malheur à qui voudrait relever ces ruines.

Un second trophée supportait des armes et des dépouilles militaires surmontées de couronnes civiques et de couronnes triomphales.

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Sur son piédestal avaient été gravés ces mots :

U amour de la Pairie enflammant nos guerriers , Pour la prehiière fois joint le chêne aux lauiHers.

Un Iroisièiue piédestal avait été réservé à la Clémence et à la Justice, I^a Clémence, d'une main arrêtait le glaive de la Justice «"l (Je l'autre main montrait l'occident. L'inscription gravée sur ce piédestal était la suivante :

//,s' conspiraient contre la France:

Ils ne vivront plus dans son sein.

Un quatrième piédestal supportait la Liberté et la Victoire, ■*^ appuyant l'une sur l'autre et foulant aux pieds les attributs des divers partis qui avaient conspiré contre la République.

Gonii^ie inscription, ces seuls mots:

Compagnes fidèles des Français.

Ka avant de ces trophées et de ces piédestaux , on avait élevé une statue re^résenldiJilVBypocrisicpoUtigiœ « feignant d'adorer le livre de la Constitution » , placé ostensiblement près d'elle suruxi fut de colonne.

1^ Vilain gauche de la statue, fixée au dos, portait des chaînes et des poignards.

-^ Quatre heures, le Directoire exécutif suivi des ministres, des «^ni^assadeurs et de toutes les députations officielles, sortit. de iB ix^aison du Champ de Mars pour aller prendre place sur 1 î*i^pliîthéatre construit autour de l'autel de la Patrie.

^ ^on arrivée, le Conservatoire exécuta une symphonie et ireilixç|j.j ^ président du Directoire, prononça le discours suivant :

^ ^Ue» plaisent aux Amis de la Patrie , ces solennilrs touchantes qui ne

ï^VP^Ufînl le souvenir d'un danj^er que pour rendre plus doux et plus sensible le

touv^Ujp de la victoire ! Qu'ils aiment à se réunir autour de l'autel élevé par leurs

^^^^^ pures et généreuses , ces républicains fidèles , qui ont bravé tous les orages

de la Révolution et survécu à tous ses ennemis ! Etonnés , attendris de se revoir encore , après tant de périls , avec quels transports ils se serrent dans leurs bras , et renouvellent le serment de ne jamais se séparer !

En parcourant les monuments des victoires qui les entourent , ils se disent avec orgueil : Ici s'écroulèrent sous nos premiers coups ces tours odieuses et menaçantes , où la vengeance des rois entassait ses victimes ; là , fut réduit en poudre un trône sanglant et délesté. Dans cet asile où régnait le despotisme , la République fut proclamée ; le rovalisme en frémit d'épouvante : le monstre releva bientôt sa tête orgueilleuse ; mais chacun de ses efforts a été marqué par une défaite, et la Patrie reconnaissante vient encore aujourd'hui célébrer une gAnde victoire.

Au sein de la République fut ourdie une trame savante et criminelle ; de vils esclaves s'agitaient pour nous redonner un maître ! Ils ne se montraient pas à découvert , en hommes qui ont le courage du crime ; ils travaillaient dans l'ombre du mystère , dont les lâches aiment toujours à s'envelopper. L'affaiblissement de l'énergie républicaine , ime doctrine cruelle de tolérance prétendue et de fausse humanité , des sentiments do compassion pour les ennemis de la Patrie , une haine violente pour ses défenseurs , des regrets hvpocrites sur la chute de l'autel , des larmes véritables sur la destruction du trône, la diffamation des fonctionnaires républicains , le poison de la calomnie distillé par des plumes vénales , la dégradation insensible et lente de l'esprit public , une fausse direction imprimée aux élections populaires ; enfin toutes les manœuvres obscures de la corruption et du vice , tels étaient les movens des conspirateurs ; ainsi se développaient les symptômes sinistres qui menaçaient la Patrie de calamités nouvelles.

Les efforts de l'intrigue ne furent malheureusement pas tous perdus pour elle. Trop longtemps ses criminelles espérances se réalisèrent : les amis des rois entrèrent dans le Sénat ; ils osèrent s'asseoir auprès des Pères de la Patrie ; la contagion pénétra jusque dans la suprême magistrature , et le. fojer de la conjuration fut placé dans le centre même des premières autorités ; la liberté en deuil déserta le sanctuaire des lois , les voix républicaines y furent étouffées , et les intérêts de la royauté plaides ouvertement à la tribune d'un peuple libre.

D'impudents orateurs se chargèrent d'émouvoir la sensibilité nationale en faveur de ces enfants dénaturés qui ont abandonné leur patrie et déchiré ses entrailles : les barrières de la République , jusqu'alors impénétrables à ces lâches transfuges , se rouvrirent tout-à-coup pour eux , et les suppôts du fanatisme , ces utiles auxiliaires de toutes les conspirations , furent rappelés avec urgonce.

Le domaine de la nation , ce patrimoine immense que la liberté a conquis sur ses ennemis domestiques , fut revendiqué avec audace : le fer des assassins en frappa les acquéreurs , et chaque jour on arrachait à la République une portion de cette riche dépouille pour la rendre à des esclaves révoltés et fugitifs.

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Mais les membres fidèles du gouvememenl étaient surtout odieux et insup- {K)rtables aux conspirateurs ; l'on savait bien qu'ils auraient le courage de sauver la République ou de s'ensevelir sous ses ruines.

Le moment n'était pas encore venu de les attaquer par la force des armes : on les combattait avec l'arme empoisonnée de la calomnie ; chaque jour voyait édore de nouvelles accusations ; tandis qu'ils s'occupaient . surtout à rendre la paix à l'Europe , on travaillait à leur ravir cet ascendant de considération qui fait la force de tous les pouvoirs ; on demandait , à grands cris , la cessation du fléau de la guerre , et on allumait partout le fléau de la discorde ; on rompait tous les liens de la subordination , et on se plaignait hautement des désordres qu'on avait fait naître ; on pressait d'agir, et sous la perfide démonstration d'une feinte popularité , on obstruait tous les canaux de la fortune publique ; après avoir ]>aralT8é toute action , on reprochait avec amertume le dénuement des armées , rinterruption qu'on avait forcée , des services les plus urgents et les plus sacrés ; ainsi (levaient retomber sur la tête des premiers magistrats de la République les crimes mêmes des conspirateurs.

Cette lutte insolente du royalisme contre la liberté ne pouvait pas durer plus longtemps.

Du milieu des camps s'élève tout- à-coup un cri terrible; il est répété du Minmel des Alpes jusqu'aux bords du Rhin.

Généreux guerriers , votre courage s'indigne de tant d'audace ; vous jurez par la gloire du nom français , par les innombrables monuments de vos triomphes. ïMis surtout par les m&nes de vos frères morts au champ d'honneur, que tant de sacrifices à la Liberté ne seront pas perdus pour elle,

vos vœux sont entendus. Des représentants incorruptibles , des magistrats courageux partagent votre juste indignation ; comme vous ils ont fait le serment ue mourir ou de vaincre. Vous les trouverez toujours au premier rang, soit que '^fovalisme se présente sous ses couleurs naturelles, soit qu'il emprunte les tonnes liideuses do l'anarcliie , soit que plus dangereux encore il couvre ses pro- J^^ "^nguinaires des apparences hypocrites du patriotisme et do l'humanit<\

^^ liberté allait périr : on ne dut écouter que la loi suprême , le salut du "«nple j les chefs de la conspiration roj'ule furent frappés avec la rapidité de la ^"^fe ; ils disparurent en un clin d'œil du sol français. Ainsi puissent disparaître ^1^ ennemis de la liberté ! Grâces immortelles soient rendues à celui qui pré- **"* •ux brillantes destinées de la République.

^ il fut imposant et calme ce jour de vengeance nationale , où le sang

^ûq fut épargné , les agitateurs contenus , les propriétés respectées , et un (s^d mouvement régularisé par la modération et par la sagesse ; ce jour ({ui ^Joua tant de trames coupables , qui confondit les projets sinistres des gouver- ^>uent8 ennemis , et porta l'allégresse et l'espoir dans l'âme de nos alliés !

Qu'elle vive à jamais dans les fastes de l'histoire , cette époque mémorable , pour servir d'étemelle leçon aux ennemis de la Patrie comme à ses amis les plus fidèles ! Elle apprendra aux conspirateurs de tous les partis , que les révolutions des peuples libres se consolident par les obstacles qu'elles rencontrent , que tout effort pour leur imprimer un mouvement rétrograde raffermit , et accélère leur marche.

Et vous , amis sincères de la liberté , elle vous avertira sans cesse que le royalisme s'agite dans tous les sens , qu'il usurpe toutes sortes de formes pour renverser le grand édifice que vous avez élevé : tenez donc* les jeux toujours ouverts sur cet ennemi redoutable , si souvent puni et jamais corrigé. Armez-vous d'une méfiance salutaire contre ses artifices , pénétrez ses secrets détours ; arrachez le masque dont il se couvre ; surtout repoussez avec horreur les semences de discorde qu'il répand avec une adresse si subtile. N'oubliez jamais que votre union fait votre forcé , que c'est par l'union que le succès doit couronner votre persévérance ; alors seulement vous pourrez jouir en paix du spectacle de la félicité publique qui sera votre ouvrage , de la liberté que vous aurez conquise par votre persévérance , conservée par votre sagesse , honorée par vos vertus ; alors , vous aurez assuré à la journée du 18 fructidor , la gloire la plus solide et la plus désirable , celle de rester unique dans ses fastes , et de n'avoir jamais besoin d'être renouvelée.

De longues acclamations se firent entendre, au moment où ce discours achevé, le Directoire, précédé des ministres et des officiers composant l'Etat -major, descendit vers l'obélisque, s'approcha de la statue de l'Hypocrisie et lui enleva le livre de la Constitution , pour le porter triomphalement sur l'autel de la Patrie.

Une salve d'artillerie annonça au peuple assemblé « que cette œuvre de justice était accomplie ».

Les musiques militaires exécutèrent alors des chants de victoire et le Conservatoire chanta la strophe de la Marseillaise (c Amour sacré de la Patrie » .

La fête se termina au Champ de Mars par des évolutions militaires.

Le soir , des orchestres avaient été placés dans les Champs Elysées , brillamment illuminés ; on y dansa une grande partie de la nuit.

19 Septembre 1798.

(.S^ JOUR COMPLÉMENTAIRE DE l'aN VI).

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