‹ Le Champ de Mars, 1751-1889Chapitre 66 sur 99 · RÉJOUISSANCES PUBLIQUES A I/OCCASIUN DU MARIAGE DU DUC D'ORLÉANS · texte numérisé non relu

RÉJOUISSANCES PUBLIQUES A I/OCCASIUN DU MARIAGE DU DUC D'ORLÉANS

e 1809, le 25 novembre, Louis-Philippe ipousé Marie-Amélie, fille de Ferdid IV, roi des Deux-Siciles. Il en eut is enfants.

L'aîné des fils était Ferdinand-Philippe-Louis- Chartes -Rosolin -Henri , né le 3 septembre 1810, et mort le 13 juillet 1842, à la suite d'un événement déplorable. Ferdinand-Philippe, esprit distingué , le plus populaire de tous les membres de sa famille, a laissé derrière lui , les regrets du pays tout entier. Jjes autres enfants de Louis-Philippe étaient : L6uise-Marie-Thérèse-C;harlotte-ïsabplle, née le 3 avril 1H12, mariée au roi des Belges et morte le 1 1 octobre 1850 ;

Marie-C!iirisline-Caroline-Adelaïde-Frantoise-Léopoldine, née le 12 avril 1813 et morte à Pise le 2janvier \B3Q. La princesse Marie s'était consacrée à la statuaire: on lui doit une Jeanned'Arc à laquelle ou accorde justement quelque valeur ; Le duc de Nemours, né le 25 octobre 1814; Mademoiselle de Montpensier . née le 28 mars 181C , morte le 20 mai 1818 :

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Arrivé à Montrouge , il acquit la certitude que les siens ne couraient aucun danger immédiat. Il regagna le siège de son commandement , pour revenir, le 3 août au matin , cette fois à la tête de son régiment , le premier qui soit ainsi entré dans la capitale avec le drapeau tricolore.

Ferdinand-Philippe , avant les événements do 1830 portait le titre de duc de Chartres. Devenu duc d'Orléans par Tavènement de son père au trône, il prit part, en 1832 au siège d'Anvers et en 1835 à l'expédition de Mascara, en Algérie. Pendant l'été de 1836, il visita les cours d'Allemagne et se liança à la princesse Hélène de Mecklemhourg-Sch vérin, sœur du duc.

Le mariage fut célébré le 30 mars 1837 à Fontainebleau.

Les nouveaux époux furent reçus à Paris avec enthousiasme.

Il faut remonter aux époques les plus mémorables de noire g-lorieuse révolution de juillet , dit le Journal des Débats ; il faut se rappeler l'admirable enthousiasme qui accueillait au sein de la population parisienne , le roi (ju'elle avait élu sur ses barricades; il faut se reporter par la pensée et presque ])arrimaf}^ination, tant cette époque semblait désormais loin de nous , à cette jj^rande et décisive revue de la g^rde nationale de Paris , au Champ de Mars , à la lin du mois d'août 1830 , pour se former une idée de l'accueil quia été fait aujourd'hui , par les citoyens de notre patriotique cité , à la princesse Hélène de Mecklembour;^ , à l'épouse du prince rojal , à la fille de notre monarque constitutionnel !

Mais tout Paris l'a vu ! tout Paris a assisté à l'entrée de la duchesse d'Orléans dans ses nmrs ; et Dieu nous garde d'affaiblir par nos réflexions une émotion encore si récente et si vive î Nous ne voulons que raconter, en historiens fidèhîs , ce que nous avons vu nous-mômes. Nous voulons montrer tout Paris saisissant l'occasion de montrer à con roi l'enthousiasme que tant dtî calonmies n'avaient pas altéré , quoique les terreurs de la politique l'eussent contraint à se taire ; nous voulons montrer Paris renouant j>lus ibrtement que jamais des liens que la violence des factions n'avaient pu briser ! (]ar tel est le résultait de cette grande journée : ce n'est pas seulement la princesse rovale qui est entrée aux Tuileries, qui a été confiée au dévouement et à l'honneur de notre généreuse j)opulation ; c'est le Roi qui a été rendu à la France , c'est la liberté qui a été rendue au Roi I c'est la révolution de Juillet qui a retrouvé les conditions d'existence de la Constitution monarchique : la sécurité du roi fondée sur la conliance hautement manifestée des citovens. En effet, quel avenir pouvait se promettre un pajs où tout le monde était fibre , excepté

RÊJOITISSANCES I>t'BUQ''ES I*OrR LK MARIAGK DU DlC d'oRLKAXS. 311

I>e deux heures de Taprès-midi à la nuit, des jeux, des speotacles et des divertissements publics lurent organisés.

Aux Champs Elysées, où deux théâtres représentaient des pantomimes militaires à grand spectacle, et où quatre orchestres étaîe^nt réservés aux danseurs , un mat de cocagne garni de cincj prîxf avait trouvé de nombreux amateurs.

-.•Vu Jardin des Tuileries, vers huit heures du soir, il v eut un grand concert au pavillon de THorloge.

-V la Barrière du Trône , on avait installé , un théâtre de pantoioiimes, quatre orchestres de danse et un autre mât de cocagne.

A^u Champ de Mars, la fête était plus animée encore. On y ^"V'aît construit une redoute représentant la citadelle d'Anvers ^'tta.quée et. défendue par vingt-quatre pièces d'artillerie. Ce spectacle pyrotechnique se termina sans incident par un superbe ^o\xquet de bombes.

-.-V neuf heures, deux feux crartifice furent tirés simultanément : ^"'J-r le quai d'Orsay et à la barrière du Trône. Dans la ville, ^ illumination était générale.

X jà fête du Champ de Mars amena , après le feu d'artifice, un ^I^ouvantable accident.

VJû peu avant onze heures, la foule qui était considérable, ^ ^tant portée en masse vers une des grilles avoisinant l'Ecole ^"^^îlitaire, un effroyable encombrement se produisit. On s'en- ^^sait et on s'étouffait. Vingt -quatre personnes luoururent asphyxiées; douze blessés furent transportés à Thôpital militaire ^U Gros-Caillou. Ot événement, dès qu'il fut connu, causa d^ansla ville une profonde émotion. Le lendemain les journaux ennemis du roi , la grossirent encore et prétendirent que l'administration n'avait rien su prévoir. Le gouvernement fut atUi([ué de la manière la plus vive et la plus injuste.

Plusieurs journaux persistent , dit la (Iharlt^ de IH'AO , h insériT dans leurs rolonnes des renseignements inexacts sur révènement du (Jhamp de Mars ; il v

a même des feuilles qui s'abstiennent de reproduire , en regard des relations exagérées qu'elles donnent , les seules versions exactes fournies sous la garantie de l'autorité.

Nous ne voulons pas juger ce procédé , nous nous bornerons à présenter de nouvelles rectifications contre plusieurs faits énoncés. Tant que la vérité ne sera pas mieux connue, nous suivrons le môme système.

Un journal annonce que })lusieurs personnes ont succombé aux blessures reçues mercredi ; que le chiffre des décès s'élève aujourd'hui à trente-huit, que des victimes ont été j)réci{)itées dans la rivière , et que deux cadavres ont été retirés des eaux. Le chiffre des morts et des blessés est celui que nous avons déjà donné ; il ^ a eu vingt-quatre morts et vingt blessés , dont douze seulement par suite de l'encombrement de la foule sur un seul point ; huit ont été blessés ailleurs et d'une manière différente. Parmi ces vingt blessés , dix-sept étaient sortis hier de l'hospic* du Gros-Caillou , et iout-à-fait hors de danger : Aucune victime n'a été précipitée dans It rivière ; aucun cadavre n'a été retiré des eaux...

On a prétendu que les portes des grilles avaient été fermées au Champ de Mars, parce que le Roi se trouvait dans l'enceinte , et qu'on voulait éviter autour de lui l'encombrement de la foule. Cette assertion est dénuée de toute vérité, Le Roi n'esl pas venu dans la soirée au Champ de Mars , et toutes les portes des grilles soni constanmient restées ouvertes

On persiste à parler de vols commis à main armée , de mutilations atroces et de traitements horribles exercés sur des femmes évanouies ; nous sommes heureux d« pouvoir dire . ])0ur l'honneur de l'humanité , et pour la sécurité de la capitale qu'il n'v a rien de vrai dans tous ces bruiti>.

Les cuirassiers et les soldats casernes à TEcole militaire étaîem venus au secours des blessés, avec un zèle digne des plus grand* éloges. Le général Durocheret voyant le danger, avait, de sor côté, fait ouvrir la grille du grand pavillon du Champ de Mars . par laquelle plus de vingt mille personnes s'échappèrent.

Dans cette douloureuse circonstance, tout le monde avait fail son devoir. Bien des soldats s'étaient conduits en héros.

Le lendemain de l'événement , les ministres se^rendirent au> Tuileries pour informer le roi du malheur survenu pendant li nuit. Après en avoir conféré , on estima que le banquet et h bal qui devaient avoir lieu le lendemain à l'Hôtel-de-VilL devaient être ajournés.

Le conseil municipal de Paris se montra d'un avis difTérent

Cependant le roi insista pour que la fin des cérémonies fût remise au lundi 19. a Supprimons ces fêtes » dirent alors quelques journaux. Le Journal des Débats répondit :

Après Taccident funeste qui est venu troubler si douloureusement les réjouissances publiques , tout le monde a paru d'abord approuver la simple remise des fêtes préparées à THôtel-de- Ville de Paris. Quelques journaux maintenant vont plus loin ; ils voudraient que Ton renonçât complètement à ces fôtes , et que tant de préparatifs déjà faits , tant de dépenses consommées fussent perdus. Nous concevons la pensée qui a porté quelques personnes à exprimer ce vœu ; il n'a rien que d'honorable. Nous ne le confondons pas avec ces misérables exagérations d'une douleur factice , qui , dans un deuil si juste, ne cherchent qu'une occasion d'insulte et de sinistres présages, S'il y a quelque chose de triste au monde et de répugnant, c'est de voir l'esprit de parti établir sa polémique haineuse et ses calculs égoïstes sur un accident déplorable , qu'on n'exploiterait pas si bien si l'on en était plus sérieusement touché. On a été jusqu'à faire un odieux ra|)prochement entre l'accident de mercredi dernier et l'attentat du 28 juillet 1835 , l'attentat de Fieschi , comme s'il v avait quelque proportion entre un accident et un crime ! Pour nous ,

nous ne dirons pas même ce que nous pourrions dire N'est-ce pas assez

d'avoir ajourné les fêtes de l'Hôtel-de-Ville ? Serait-il convenable de les supprimer y...

S'il ne s'agissait que de renoncer à quelques heures de [)laisii', le sacrifice ne coûterait guère ; il serait bientôt fait. Mais la fête de l'Hôtel-de- Ville est une fête publique : c'est l'hommage que la ville de Paris , que la capitale du rovaume offre, par l'organe de son Conseil municipal, à l'héritier du trône. Quelque funeste qu'ait été l'accident de mercredi dernier (et personne ne le déplore plus que nous , nous n'v trouvons aucune compensation î ) , ce n'est pas une bataille |)erdue , une de c«s calamités qui tiennent tout un royaume en douleur et en effroi î La compassion pour les victimes a été générale , tout Paris a été attristé sans faire étalage de sa tristesse... Tout ce qui exagère est suspect d'hvpocrisie et de fausseté.... Faudra-til maintenant prolonger le deuil avec une affectation qui aurait quelque chose d'outré ?

Si encore la ville de Paris n'avait rien préparé, si les dépenses n'étaient

pas faites , on concevrait qu'un ajournement plus long retardât le moment des fêtes que la ville veut offrir au Roi et à sa famille. Mais quoi ! l'Hôtel-de- Ville va-tr-il rester paré jusqu'à ce qu'on juge que les familles qui ont perdu quelquesuns de leurs membres, sont consolées? Ou bien va-t-on arracher ces tentures, jeter ces fleurs , briser ces constructions élégantes , chefs-d'œuvre du goût et de l'art , et perdre en un moment le fruit de tant d'ingénieux efforts ? Est-ce que les fêtes publiques ne sont pas un des ornements de la civilisation ? Est-ce qu'elles ne

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ne contribuent pas à la douceur et à Télégance des mœurs? Est-ce qu'elles n'excitent pas le génie des arts et les progrès de l'industrie ? Quelles sont donc les mains qui ont élevé et décoré ces salles brillantes , sinon des mains d'ouvriers , sinon des classes laborieuses que la richesse fait revivre en se répandant sur elles par l'industrie? Qui gagnera à la destruction en pure perte de tant d'apprêts? La fête de l'Hôtel-de- Ville , si elle a lieu , va mettre en mouvement mille industries qui perdront un jour de gain , un jour comme il y en a peu dans l'année , si on supprime cette fête. Non , quoiqu'on en dise , ces jours de fête et de pompe sont des jours utiles . nécessaires à la population industrieuse d'une ville comme Paris. Si les riches en profitent par quelques courts moments de plaisir^ les classes laborieuses en profitent bien plus par les occasions d'industrie qu'elles y trouvent.

La population aisée se passera très facilement d'une îête à l'Hôtel-de- Ville ; ce sera une véritable perte pour la population ouvrière et commerçante.

Nous abrégeons ce que nous pourrions dire sur ce sujet. Qu'on suspende la fête de l'Hùl^l-dc- Ville plus ou moins longtemps ; qu'on la supprime toulr-à-fait ; ce ne sera jamais là un grand événement politique. Nous serions des premiers à en conseiller la suppression , si les convenances semblaient l'exiger réellement. Ceux auxquels cette fête doit être offerte ont assez montré la svmpathie qu'il y a dans • leur âme pour toutes hîs douleurs ; ils n'ont pas besoin de fêtes , ils n'ont besoin que de l'amour du j)avs ; ils ne sont heureux que de son bonheur. C'est la ville de Paris qui va les chercher ; c'est elle qui ne veut pas perdre cette occasion de leur témoigner son dévouement et son amour. La fête est pour Paris. Le Conseil municipal s'est décidé à ne pas la supprimer pour les motifs que nous venons d'énoncer simplement , et nous ne pensons pas que les hommes qui auraient mieux aimé de bonne foi que la fête n'eîit pas lieu , fassent un crime , au Conseil municipal d'avoir pris un parti plus conforme aux intérêts de la population.

Les fêtes eurent lieu le 19 juin.

Obéissant au jugement du public, l'Académie française crut devoir proclamer solennellement les noms de ceux qui, au péril de leur existence , dans la nuit du 14 juin 1837, avaient sauvé d'une mort horrible, bon nombre de leurs concitovens. Le 9 août, la Compagnie décernait des couronnes aux généreux sauveteurs dont les noms lui étaient connus. Pierre Lebrun, interprète de l'Académie prononçait le discours suivant :

Je ne craindrai pas de réveiller une impression trop ])énible en reportant d'abord votre esprit vers Tévincment qui , il j a si peu de temps encore , a attristé des réjouissances publiques et la fin de ce jour consacré par la ville de Paris à une

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nnion royale qui venait de donner au pays et à la couronne , avec tant de sujets de joie , tant de gages de sécurité ; journée digne de ne laisser aucun triste souvenir ! car elle a donné lieu à de si nobles mouvements , ù des sentiments si beaux , depuis les derniers rangs du peuple et de Tarmée jusqu'aux premiers degrés du trône , que l'impression douloureuse qu'elle rappelle cède bien vite à l'admiration qu'elle inspire.

Vous vous êtes reportés au Champ de Mars , et à la nuit du 14 juin.

Vous connaisse^ l'événement : vous savez de quel encombrement subit , après la fête terminée , la foule , pressée de sortir du Champ de Mars , avait obstrué le passage de la grille voisine de l'Ecole militaire. Une femme suffoquée tombe , ceux qui la suivent trébuchent sur elle , poussés par la foule croissante qui se précipite et qui les écrase sous ses pieds. De là un grand désordre , un affreux tumulte , des cris de détresse , des blessés . des mourants , des morts , des malheurs enfin , qui , restés heureusement en petit nombre , devenaient incalculables sans le dévouement , la présence d'esprit , l'humanité intelligente d'un homme . que d'autres hommes courageux se sont empressés d'imiter.

L'adjudant Martinel , du V de cuirassiers , se trouvait en ce moment devant le quartier de son régiment , voisin de la grille : il entend le tunmllo , il accourt , il se jette au-devant de la foule , qu'il cherche à repousser de ses efforts , de sa voix , de ses prières , pour rendre plus libre le passage , et pour en retirer les victimes ; niais la foule , ignorante autant qu'épouvantée de ce qui se passe , pousse toujours en avant , s'amoncelle de plus en plus , et accroît le péril de tous les efforts qu'elle fait pour en sortir. Dans la lutte , un if illuminé se renverse et barre le chemin. Cl'est presque vainement alors que le brave Murtinel , aidé de quelques cuirassiers , s% 'efforce d'arracher les malheureux , renversés et blessés , ù une mort imminente. lia bientôt compris qu'il n'existe qu'un mo\en de les secourir et de prévenir de fïlus grands désastres ; ce moj^'en , c'est de couper la foule au dedans de la grille. 11 court au quartier du régiment ; on sonne à cheval ; il n'attend pas lui-même C|ue les hommes de garde soient prêts , car il n'v a pas un seul moment à perdre. Xïliitralnant sur ses pas quelques cuirassiers , il se jette à pied dans l'intérieur du Champ de Mars; il se fait jour à travers la foule, qu'il écarte de toute la force cjue prête à sa force ordinaire le sentiment de la mission qu'il s'est donnée ; il met, pour arriver au plus fort du péril toute l'ardeur que les autres mettent à s'en tirer. 11 j pénètre enfin , guidant le cuirassier Spenlée , qui , seul de ses camarades , a pu continuer à le suivre ; et la , s'adossant à la foule , à la façon d'un guerrier d'Homère , il travaille avec une admirable énergie à dégager le passage, a relever ceux qui ne sont])lus , à sauver ceux qui respirent encore, l'n vieil invalide évanoui et un jeune soldat sont cm])ortés dans ses bras et arrachés par lui à la mort , et successivement un jeune garçon , une femme , une petite fille , neuf personnes enfin. On le voit sortir, rentrer sans cesse ; en tirant des victimes de la

foule il a failli y rester, n'importe ; il y revient pour en chercher encore ; il ne croit jamais avoir fini sa tâche. Epuisé , haletant, rien ne peut assouvir cet insatiable besoin dont Thumanité le tourmente ; il poursuit sa besogne héroïque , au péril continuel de sa vie , donnant à tous l'élan , encourageant tout le monde de sa voix comme de son exemple. Le cuirassier Spenlée , électrisépar lui , sauve à la fois de la terrible bagarre un homme et un enfant. Les officiers de son régiment y sont aussi dignement représentés que les sous-officicrs et les soldats. Le porte-étendard Mitz se précipite pour délivrer une femme qu'on écrase ; le lieutenant Gruss , qui emportait dans ses bras une jeune fille sans connaissance , se fait enc-ore mettre un jeune garçon sur les épaules, et lutte une demi-heure contre la foule sous ce double fardeau ; il tombe près de périr. Martinel , renversé lui-môme , était sur le poinl de succomber.

C'est alors qu'on vit un curieux et touchant spectacle ; c'est alors qu'un piquet de cuirassiers , envoyé \)0\iv mettre une digue à l'immense flot qui envahissait la grille , parut de loin , au-dessus de la foule , exécutant la manœuvre de salut dans cette mêlée d'espèce nouvelle. On vovait ces braves , consternés et silencieux , s'avancer pas à pas , lentement , avec j)rudence , sur des chevaux qui , comme s'ils eussent été intelligents de l'humanité de leurs maîtres, semblaient marcher euxmêmes avec j)récaution. 11 était touchant de voir de tous côtés des mains s'élever vers eux comme vers des libérateurs, et leur tendre des enfants dont ils chargeaient la crou])e et le cou de leurs chevaux. A force de lenteur et de ménagement, un à un , deux à deux , en longue et ])atient« file , ils sont parvenus à enfoncer peu à peu la foule : ils l'ont enfin coupée : ils ont ])osé la digue à sa masse immense ; la grille est dégyg«'e , les comnumical ions sont rétablies, le j)euple s'écoule. Officiers , colonel , généi'ul , rétablissent Tordre , com])lètent les mesures de salut , organisent celles de secours. Alors la sci-ne change, et c'est un autre genre d'exercice qui est offert à riiumunilé des soldais et des citovens ; les uns et les autres s'unissent pour secourir les victimes , pour les mettre en lieu d'asile ; on établit dans la caserne des ambulances ; les cantinières deviennent des sœurs de charité; on apporte les blessés, on leur jnodigue les soins les plus délicats et les plus attentifs. Des jeunes filles , en revenant à elles , épouvimtées de se trouver entre les bras de soldats , s(» rassur(»nt hienloL en vovant le respect dont on les environne. 11 était beau de trouver dans tous ces hommes de guerre tant de sentiments de douce et délicate pitié , de sentir des cœurs si humains palpiter sous les cuirasses. Km|)ressés , attentifs, debout toute la nuit, ils apjK)rtaient incessanmienl aux blessés leur linge , leurs matelas , leurs couvertures : aussi admirables dans cette veille de charité , qu'ils le furent jamais dans un jour de bataille.

Messieurs , au milieu de tant de braves gens , c'est une grande gloire d'avoir pu être remarqué. 11 a été bien honorable pour Martinet , quand tant d'autres avaient plus ou moins droit à la récompense , d'avoir été nommé par tous comme celui qui

l'avait méritée. Et nous, quand cette approbation univei*selle est venue nous demander pour lui la couronne que nous accordons aux actions vertueuses , nous l'en avons pu juger d'autant plus digne , que nous avons cru reconnaître à ses dévouements successifs qui, dans une heure, se sont renouvelés assez de fois pour hpnorer toute une vie , les caractères auxquels on reconnaît la vertu , je veux dire la constance , la continuité , l'entier oubli de soi-même. En voyant Martinel si à son aise au milieu du danger, accomplissant des actions si diffîcDes d'une manière si naturelle , nous nous sommes dit : « Cet homme a l'habitude de telles actions ; il les trouve trop simples à faire pour en être à son essai. » Alors nous avons cherché dans sa vie , et voici ce que nous avons trouvé.

Mais à quoi bon raconter ici les divers faits de dévouement , de courage et d'humanité qui ont honoré sa carrière ; sa promptitude à se précipiter, en toute occasion , pour sauver des malheureux , soit dans la rivière , soit dans les incendies , partout où il y a un danger à courir, partout où il trouve ù bien faire ? Que deux traits suffisent pour donner ici l'idée de tous les autres.

En 1820 , à Strasbourg , un soldat était tombé dans la rivière de l'ill , près des écluses d'un moulin ; la place ne laissait guère de chance de salut , et c'en était fait du malheureux. Aux cris d'une femme au désespoir, Marlinel , qui passait, s'élance tout habillé , sans regarder s'il y va ou non pour lui de la vie ; il nage droit vers l'écluse, et là, s'appuvant d'une main au poteau de la vanne, il se dispose à saisir de l'autre au passage le malheureux, qu'un courant rapide emporte vers la roue du moulin. Il le voit venir, enfoncé déjà de plusieurs pieds sous l'eau ; il faudrait quitter son appui })our le saisir, mais il sera entraîné lui-même ; il le quitte cependant , saisit le corps , passe sous la roue du moulin avec lui , emporté par la rapidité du courant , et reparaît bientôt de l'autre côté de l'écluse sans avoir lûché le malheureux , qu'il rapporte au bord , et qu'on rend à la vie.

Une autre fois , à Strasbourg encore , ce n'est plus dans l'eau , c'est dans le feu qu'il se jette , c'est dans un péril plus grand et plus certain , dans une poudrière , qu'un incendie est près de faire sauter ; et c'est un sentiment d'humanilé exaltée qui le pousse , car, au-dessus de cette chambre , qui renferme un baril de poudre et mille paquets de cartouches , il j a une infirmerie , où neuf de ses camarades sont retenus dans leur lit. De tous côtés on se sauvait. Martinel décide plusieurs hommes à secourir avec lui Tinfirmerie , et il monte , sans s'apercevoir que l'incendie qui augmente a déjà empêché ses compagnons de le suivre. Il arrive seul à la porte d'ime chambre voisine de celle où sont les cartouches ; il trouve , par fatalité , cette porte fermée ; d'un banc il se fait un bélier et l'enfonce ; mais là, près de passer outre , et, comme il allait se précipiter, de grandes flammes le repoussent. Alors sa résolution chancelle , il recule , il va redescendre ; puis il pense tout-à-coup que le feu s'approche des cartouches , et que , s'il manque de résolution , ses camarades vont sauter : l'instinct de sa propre conservation alors

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ne l'arrête plus , il s'élance , en fermant les j'eux , à travers la flamme , et les habits , les mains , le visage , les cheveux noircis , brûlés , il trouve avec bonheur les cartouches encore intactes ; il repousse , il écarte les amas de papier d'enveloppe que le feu allait gagner, il paraît à la fenêtre , il crie , il appelle : « De l'eau, de l'eau ! » Sa présence dans la poudrière rassurant ses camarades sur l'imminence du péril , ils montent : la chambre des cartouches est inondée , et les neuf malades sont sauvés !

De tels faits , que nous ignorerions encore si d'autres faits plus récents ne les eussent mis en lumière , auraient suffi pour lui mériter notre choix. Certes , Messieurs , ce n'est pas un dévouement ordinaire qui lui fait affronter ainsi l'eau , le feu , tous les dangers. Quand , après l'avoir vu à Strasbourg , en 1820 , et même à Nancy, en 1817, se prodiguer partout où l'humanité lui montre un bon emploi de sa force et de son courage , nous le retrouvons , en 1837, à Paris , dans le Champ de Mars , le même au bout de vingt années ; quand nous le voyons couronner ses dévouements habituels par un dévouement si vraiment admirable, nous ne pouvons hésiter à lui décerner un prix que ses camarades , ses officiers et tous les témoins de son action lui accordent d'ailleurs d'une voix si unanime. Nous ne nous sommes pas contentés d'écouter cette voix de loin ; nous avons été nousmêmes interroger sur place l'admiration qu'il a inspirée ; nous nous sommes transportés au lieu qui a vu son dévouement ; nous avons entendu les généraux , les officiers , les soldats , les citoyens , les victimes sauvées , les magistrats de la cité ; nous avons écouté, dans la caserne, ses émules eux-mêmes ; et ceux qui pouvaient prétendre le plus à lui disputer le prix ont été les plus ardents à déclarer qu'il en était le j)lus digne , et qu'il avait remporté l'honneur de la journée.

1/ Académie française décerne le grand prix des actes vertueux à Mathieu Martinel , du village de Hombourg , département de la Moselle , adjudant sousofficier au V^ régiment de cuirassiers.

L'Académie , en le lui décernant , est heureuse de songer qu'elle couronne , avec lui et en lui , ce grand nombre de braves dont les dévouements se sont signalés autour du sien , dans la soirée du Champ de Mars. Elle voudrait pouvoir détacher en quelque sorte , })our chacun d'eux , une feuille de la couronne qu'elle décerne à l'adjudant Martinel. Le lieutenant (rruss, le porte-étendard Mitz*, le cuirassier Spenlée, sont dignes assurément d'être nommés après lui, devant cette assemblée, avec le même honneur qu'ils l'ont été devant leur régiment , ])ar l'ordre du chef même de l'armée.

Mais tous les corps présents au Champ de Mars y ont apporté , si je puis parler ainsi , leur contingent de dévouement , de zèle et d'humanité. Les ordres du jour de cinq régiments ont signalé des noms dignes aussi de louanges : le IP de dragons , ceux du brigadier Budy, de Vigier, de Rivallier et de Schuburu ; le 19*^ léger, le musicien Schirack et les chasseurs Blondin et Michaud ; le 27*, le 44*-*

et le 51* de ligne , le sous-lieutenant Thirion , les sergents Charpentier et Bellanger, et les braves Robert , Blanc et Cornus. L'Académie n'a rien à ajouter ù l'honneur qui leur a été fait ; elle le proclame. Honneur aux chefs de pareils soldats ! Honneur aux soldats dont l'humanité égale le courage !

C'est un beau et noble spectacle que le concours de tant de dévouements. Messieurs , si la place où je suis assis peut donner à mes paroles une autorité qu'elles n'ont pas par elles-mêmes , j'oserai féliciter l'armée ; elle a bien mérité du pa;>'s ; elle a gagné bien mieux qu'une bataille : elle a sauvé des citoyens. Je la féliciterai de cette union s^^mpathique , de ces secours qu'elle a prêtés , de cetle manière nouvelle de fraterniser dans le Champ de Mars avec eux. Qu'il me soit permis de féliciter aussi la patrie en voyant ses régiments faire im aussi noble emploi de l'oisiveté de leur courage ; qu'il me soit permis d'être Her d'appartenir ù un pavs où tout se tourne en honneur, jusqu'à des calamités môme ; où un événement , fût-il malheureux , ne semble venir que pour mieux développer toute la noblesse des âmes , et n'être enfin qu'une occasion solennelle, pour le peuple, de connaître tout ce que valent ses défenseurs ; pour l'armée , de sentir qu'elle est du même sang et de la même famille ; pour le prince , de manifester les généreuses sympathies qui le rendent de plus en plus cher à l'une et à l'autre ; pour l'Académie enfin , ■ de témoigner hautement combien les lettres sont amies des armes , et ont de plaisir à louer tout ce qui concourt à relever leur gloire , tout ce qu'elles font de beau et d'utile , tout ce qu'elles dévouent , au bien de la patrie , de courage et de générosité !

21 Mai 1848.

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