‹ Le Champ de Mars, 1751-1889Chapitre 98 sur 99 · SUR LA TOUR KIFFEL · texte numérisé non relu

SUR LA TOUR KIFFEL

Voir renibrasement de la tour, admirer les cascades d'étincelles qui tombaient de son sommet , c'est ce qu'un million de Parisiens ont fait hier soir. Mais un spectacle dont ils ne pouvaient jouir, c'était celui qu'offrait le feu d'artifice vu du haut delà tour elle-même avec Paris illuminé à ses pieds. Spectacle incomparable. Derrière d'épais nuages , tandis que , à cette hauteur, le vent redouble et qu'il fait un froid vif, le soleil disparaît , et peu à peu l'ombre fond les profils aigus des toits.

Paris s'allume.

Dire que Paris s'allume , c'est pourtant exagérer. Paris s'éteint , au contraire. Mais cette masse prodigieuse qu'on sent vivre , qu'on entend vivre , se pique par ci par là de points lumineux , qui vont se multipliant à l'infini , et qui forment bientôt une sorte de voie lactée étendue à nos pieds. Les illuminations s'allongent

lentement : on dirait des serpens de feu dont les tronçons rampent , grandissent et se rejoignent enfin.

La salle du banquet des maires nous apparaît sous la forme d'une carapace lumineuse. Les rues avoisinantes ont été évacuées. Des troupes en nombre important les occupent. La foule , au Trocadéro , est immense. Il se trouve là , au centre , deux pièces ovales de gazon entourées d'un trottoir ; sur ces trottoirs , en rang régulier, se sont assis des gens , et cela forme , vu du haut de la tour Eiffel , un encadrement fort étrange.

Bientôt , l'obscurité grandissant , la foule disparaît ; elle se fond dans la masse sombre. Mais nous sentons qu'elle est toujours là plus nombreuse , plus vivante. C'est d'un effet incomparable , du haut de la tour, le bruit que font ces centaines de mille personnes. A certains moments , la tour est éclairée par des jets de lumière oxhydrique. Nous ne pouvons pas juger du coup-d'œil. Nous savons seulement que c'était pour nos veux quelque chose de très désagréable. Mais cette foule énorme trahissait aussitôt son enthousiasme par des cris confus qui nous arrivaient de toutes parts , et semblaient parfois provenir de si loin , en si grand nombre , que nous nous sentions plein de respect pour nous-mêmes en songeant que nous étions l'arbitre de tout , et qu'au signal convenu , armés de petits tisons, nous ferions converger vers le point unique où nous nous trouvions des centaines de milliers de regards.

Malheureusement , cet ambitieux orgueil ne tarda pas à être déçu. Sur la plate-forme de trente-quatre mètres de côté que nous occupions se trouvaient disposées en bon ordre les pièces d'artifice. Ces pièces se composaient d'une galerie entoui^ant la plate-forme à hauteur d'homme. Cett« galerie comprenait 680 pluies de feu et 680 chandelles romaines. Une série de feux devaient remplacer les fusées , auxquelles il avait fallu renoncer, pour le sommet du moins. Les fusées devaient partir d'en bas . en face de chacun des angles de la tour Eiffel. Qu'jr avait-il encore *? Deux mille saucissons détonants avaient été suspendus à vingt-cinq mètres au-dessous de notre plancher. Enfin , le bouquet qui occupait le centre de la plate-forme , se composait de trois mille chandelles romaines , suivies de quatre cents bombes tricolores.

Après quelques minutes d'attente , le signal est donné. Nous occupons tous des abris déterminés. M. Dida , l'artificier, allume son tison. Il j a une demiminute d'angoisse. Allons-nous sauter avec le feu d'artifice ou brûler avec le plancher ? Brusquement , une séiie de détonations éclatent. Nous sommes dans un nuage de fumée et de feu. Puis tout disparaît dans l'obscurité. Un second feu succède au premier. C'est le signal pour les fusées qui parlent de terre. Celles-ci , (jui sont magnifiques , s'élèvent à quelques mètres seulement au-dessous de nous. Le vent d'Est pousse naturellement vers la plate-forme celles qui sont tirées de ce côté. Nous sommes donc attaqués par un point auquel nous n'avions guère

songé. Cette pluie de feu qui nous tombe sur la tête est intolérable. Sans compter que sur la plate-forme les détonations continuent et que la fumée est épaisse.

Dans la tour tout entière , c'est une trépidation constante. La chaleur est si forte que les fers eux-mêmes sont chauds au toucher. Le vacarme est horrible.- Tout à coup , on signale un incident. La galerie a pris feu avant le temps voulu. C'est une des maudites fusées d'en bas qui bouleverse absolument l'ordre fixé. Alors, tout autour de nous , un bruit étourdissant éclate.

La fumée , où nous distinguons pourtant la bonne odeur de la poudre , nous asphj'xie. Les étincelles tombent avec un bruit métallique étrange. Nous ne vovons rien , d'ailleurs. Tout trépide sous les détonations successives. Car ce n'est pas seulement la galerie qui a pris feu , mais la plupart des autres pièces. II ne reste guère d'intact que les saucissons et que le bouquet. Enfin , M. Dida met le feu à ces dernières pièces. La chose est finie , le feu d'artifice est éteint ; nous n'en avons rien vu. Mais , aussitôt la fumée dissipée , Paris surgit de nouveau à nos ^'eux , où du moins cette masse d'ombre piquée de lumière où roule tout un peuple , tandis que le Trocadéro s'étend devant nous , ouvrant ses bras lumineux, agrandi j)ar les girandoles coloriées , à travers lesquelles on entend la chute d'eau couler avec un bruit harmonieux et clair, et tandis que sur la droite , ainsi que les ailes immenses d'un moulin à vent horizontal , les raj^ons périodiques d'un phare posent sur les toits et sur les façades des maisons , des taches lumineuses.

A perfection n'est point humaine et nous nous sommes lancés à sa poursuite ; nous sommes des oseurs. L'étude des questions politiques nous sollicite ; nous nous y jetons sans suffisante préparation.

Nous voulons la vérité et nous croyons follement que ceux qui nous ont précédés dans la carrière, n'ont pas apporté à sa recherche le soin que nous y donnons nous-mêmes.

Quand nous aurons usé, avec les hommes qui les représentent, toutes les formes de gouvernement, nous en arriverons peut-être à penser que certains de nos gouvernants avaient des idées justes et qu'il ne serait pas impossible que nous seuls fussions difficiles à conduire.

Ce sera le commencement de la sagesse ; mais nous n'en sommes pas encore là !

11 nous faut cependant être sages, nous sommes en 1889 et nous avons cent ans.

En 1871, le vieux chêne gaulois, ébranlé par la foudre, a vu se détacher l'une de ses branches mères ; l'arbre. Dieu merci ! a encore de la sève et la branche repoussera. Le sol est bon.

l'exposition universelle de 1889. 427

Ne nous laissons pas distraire ; travaillons, nous n'avons pas fini notre tâche ! Célébrons le centenaire de la grande révolution qui a mis la France aux mains des français. L'occasion nous est offerte de montrer une fois encore, ce que nous pouvons faire. Montrons-le hardiment et regardons l'avenir en face, il est à nous !

Le succès de l'Exposition universelle est assuré. I^e Ministre du commerce et de l'industrie s'en est réservé le ' Commissariat général. Les Le Play et les Krantz ont laissé de dignes successeurs :

M. Alphand a la direction générale des travaux

M. Georges Berger a la direction générale de l'exploitation ;

M. Grison a la direction générale des finances.

Ces directeurs, dont les attributions ont été fixées par le décret du 28 juillet 1886, se sont consacrés à l'œuvre nationale, dont la réalisation leur vaudra la reconnaissance du pays.

Les origines de l'Exposition de 1889 sont inconnues. Qui , le premier en a conçu la pensée? On l'ignore. Le projet était dans l'air. Au mois de mai 1883, le Petit Journal en parlait ; un mois après plusieurs autres journaux publiaient une note ainsi conçue :

(c MM. Hervé-Mangon, LiouviUe, Million, etc., ont eu un » entretien avec M. Hérisson, Ministre du Commerce, à propos » d'un projet relatif à l'installation d'une Exposition nationale )> qui serait ouverte à Paris, en 1885. Le Ministre du Commerce » s'est déclaré partisan de ce projet ».

L'idée fit son chemin et le 8 novembre 1884, M. Maurice Rouvier étant Ministre du Commerce, M. Jules Grévy, Président de la République, rendait un décret instituant, non pas une Exposition nationale, mais bien une Exposition universelle devant s'ouvTir le 5 mai 1889 et prendre fin au 31 octobre de la même année.

Comme suite à ce premier décret, intervint la loi du 6 juillet 18865 ainsi conçue, dans ses dispositions essentielles.

Article T*". — Est approuvée la convention passée entre le Ministre du commerce et de l'industrie . représentant l'Etat ; le Préfet de la Seine, représentant la Ville de Paris, autorisé par la délibération du Conseil mimicipal du 31 mars 1886, et le Gouverneur du Crédit foncier, ag-issant pour le compte de Tassociation de garantie à instituer pour l'Exposition universelle de 1889.

Aucune dépensé ne pourra être engagée au delà du chiffre de 43 millions, prévu à l'article V^ de cette convention, à moins qu'il n*v ait été préalablement pourvu par une loi S])éciale.

Les produits éventuels d'une redevance qui serait réclamée aux exposants a raison des. emplacements qui leur seront concédés, ne pourront entrer dans le calcul des recettes prévues par l'article 5 de la convention quejusqu'àconcurr-ence de la sonmie nécessaire pour parfaire une recette totale de dix-huit millions de francs (18,000,000 fr.).

Article II. — L'État contribuera aux dépenses de l'Exposition de 1889 au moven d'une allocation de dix-sept millions de francs (17,000,000 fr.).

Cette allocation sera imputée, jusqu'à concurrence de la somme de douze millions six cent quatre-vingt-treize mille six cent trente-cinq franco '12,693,635 fr.), sur le prêt de 80 millions de francs fait à l'Etat j)ar la Banque de France en vertu de la convention du 29 mars 1878, approuvée par la loi du 13 juin suivant.

Dans le cas où les dépenses n'atteindraient pas la somme de 43 millions de francs prévue à l'article V^ de la convention, l'économie réalisée profiterait uniquement à l'Etat.

Article III. — Il est ouvert au Ministre du commerce et de l'industrie, sur l'exercice 1886, au delà des crédits alloués par la loi de finances du 8 août 1885, un crédit extraordinaire de douze millions six cent quatre-vingt-treize mille six cent Irente-cinq francs (12,693,635 fr.), qui formera un chapitre spécial intitulé ; « N*'43. — Part contributive de l'État dans les dépenses de l'Exposition de 1889 ».

Il sera pourvu à ce crédit extraordinaire au moj'en de la ressource mentionnée à l'article précédent.

dette loi, par son article l****, portait approbation de la Convention suivante :

Entre les soussignés :

1" M. le Ministre du commerce et de l'industrie, au nom et pour le compte de l'Etat, d'une part ;

l'exposition universelle de 1889. 429

2® M. le Préfet de la Seine, au nom de la Ville de Paris, d'autre part ;

Et 3® M. Albert Christophle, Gouverneur du Crédit foncier, agissant pour le compte de l'Association de garantie à instituer pour l'Exposition universelle de 1889, de troisième et dernière part.

Il a été convenu ce qui suit :

Article F'. — Les dépenses de toute nature à effectuer pour l'Exposition universelle qui doit être ouverte à Paris en 1889, en vertu du décret du 8 novembre 1884, sont limitées à la somme de 40 millions de francs.

11 sera réservé en plus une sonmie de 3 millions de francs à valoir pour travaux imj)révus ou modifications des devis en cours d'exécution.

Article II. — Pour faire face à ces dépenses:

1" M. le Ministre du commerce et de l'industrie, agissant au nom de l'Etat, s'engage à contribuer pour une somme de 17 millions de francs ;

2® M. le Préfet de la Seine, agissant au nom de la Ville de Paris, s'engage à contribuer pour ime somme de 8 millions de francs ;

3® Pour couvrir la somme formant la différence entre les contributions de l'Etat et la Ville de Paris, soit 25 raillions de francs, et les 43 millions de francs jugés nécessaires pour les travaux et dépenses de l'Exposition. MM. les Fondateurs de la Société de garantie s'engagent à fournir, dans les conditions ci-après indiquées, une somme qui ne pourra, dans aucun cas, et quel que puisse être finalement le total des dépenses, excéder 18 millions.

Les allocations de l'Etat et de la Ville de Paris seront employées à subvenir aux premières dépenses de l'Exposition, et il ne sera fait aucun appel à l'Association de garantie qu'après épuisement de ces allocations

Article IV. — Les opérations de recette et de dépense de l'Exposition seront effectuées par les soins du Trésor public et soumises au contrôle législatif de la Chambre des députés et du Sénat et au contrôle judiciaire de la Cour des comptes. La subvention de la Ville de Paris, les produits des entrées, les recettes de toute nature, les versements de l'Association de garantie seront encaissés ])ar le Trésor public, à titre de fonds de concours, avec affectation spéciale au service de l'Exposition. Les dépenses seront rattachées au budget du Ministère du commerce et de l'industrie, où elles formeront un chapitre spécial qui sera crédité : P des 17 millions formant la part contributive de l'État ; 2® du montant des fonds de concours encaissés par le Trésor public.

Article V. — Dans le cas où le produit des recettes de l'Exposition ajouté aux subventions d'ensemble 25 millions, à fournir par le Trésor public et la Ville de Paris, excéderait le montant des dépenses de toute nature de ladite Exposition, cet excédent serait considéré comme bénéfice et attribué à l'Etat, à la Ville de Paris et à l'Association de garantie, dans la proportion de leurs apports respectifs

Article VI. — Dans le cas où, par suite de circonstances extraordinaires, les dépenses de toute nature que l'Exposition de 1889 pourra entraîner dépasseraient 43 millions de francs . Texcédent serait à la charge de l'Etat, qui, à titre de compensation, et avant tout prélèvement au profit soit de la Ville de Paris, soit de l'Association de garantie, bénéficierait de toutes les recettes qui dépasseraient 18 millions de francs, et ce, jusqu'à concurrence du surcroît de dépense mis à sa charge.

Article VII. — La direction et la surveillance de l'Exposition universelle de 1889 appartient à l'État.

Il sera institué auprès du Ministre du commerce et de l'industrie une Commission de contrôle et de finances composée de membres représentant l'Etat, la Ville de Paris et l'Association de garantie, dans la proportion des contributions recpeclives des trois parties contractantes.

Les membres de cette Commission seront nommés par décrets du Président de la République insérés au Journal officiel. Elle sera présidée par le Ministre.

Cette Commission administrera et gérera l'Association de garantie. Elle sera consultée par le Ministre du commerce et de l'industrie sur toutes les questions intéressant la gestion financière de l'Exposition. Il ne pourra être passé outre à son avis , toutes les fois qu'il s'agira de questions concernant les recettes de toute nature ù percevoir à l'occasion de l'Exposition.

Article VIII. — Il ne sera délivré aucune entrée gratuite en dehors des cartes exclusivement personnelles distribuées aux exposants et au personnel.

Dans le cas où, pendant le cours de l'Exposition, il serait accordé gratuitement des entrées, ces entrées seraient, au regard de TAssociation de garantie, considérées comme j)ajantes et portées a ce titre au compte de l'Association.

Le Gouvernement se réserve expressément le droit de décider seul s'il sera réclamé ou non une redevance aux exposants, à raison des emplacements qui leur seront concédés.

Les prix d'entrée ne dépasseront pas les prix des Expositions de 1867 et de 1878.

Article IX. — La présente conventionné sera définitive, à l'égard de l'Etat et de la Ville, qu'après avoir reçu la sanction législative, et, à l'égard de l'Association de garantie, qu'autant que le capital de 18 millions aura été intégralement souscrit.

Fait, en triple original, ù Paris, le 27 mars 1886.

Vu et approuvé l'écriture ci-dessus, le 29 mars 1886.

Signé: Edouard LOGKROY.

Page 1