SYPHILIS DES ANIMAUX
En 1899, également, Hùgel et Holzhauser injectèrent, sous la peau d'une truie, du sang provenant d'un malade atteint de syphilis secondaire. Ils disent avoir observé une adénopathie généralisée, une roséole (cela m'étonne et je me demande comment ils ont pu Tapercevoir) et des syphilides papulo-maculeuses. Us crurent à une syphilis atténuée, à cause de Tespëce animale à laquelle ils avaient pratiqué rinoculation.
En 1902, M. Neisser, de Breslau, sur 18 porcs, n'obtint qu'un seul succès, et Ton peut avoir confiance en un expérimentateur comme M. Neisser ; il a observé un érythème d'aspect annulaire rappelant les syphilides papuleuses. Il déclare qu^il se pourrait très bien que « la syphilis prenne, chez les animaux, une forme différente de celle du type humain dont elle découle. »
Il faut donc bien nous pénétrer de ce principe, pour juger, avec un critérium de vérité absolue, les expériences publiées sur les animaux : la syphilis animale peut se présenter sous une forme quelque peu différente de la syphilis humaine.
Parmi tous les animaux, il en est un sur lequel rinoculation de la syphilis présentait le plus d'intérêt : c'est le cheval.
En effet, une affection de la race chevaline, la dourine, est cliniquement analogue à la syphilis, elle est très semblable à cette dernière; mais, contre la thèse
de ceux qui admettent Tidentité de la syphilis humaine et équine, on fait remarquer, avec raison, que toutes les tentatives d'inoculation de la vérole humaine à l'espèce chevaline ont été suivies d'insuccès. Pourtant, M. Tarnowski (de Saint-Pétersbourg), se basant sur les lésions constatées à Tautopsie, admet que les jeunes chevaux sont infectables par inoculation de produits syphilitiques. Il admet ce fait par induction; il s'agit d'une simple vue de l'esprit, d'une simple probabilité, puisqu'on n'a encore fait aucune expérience à ce sujet.
Mais, plus encore que le cochon et le cheval, le singe était désigné et a été choisi comme l'animal de prédilection pour l'inoculation de la syphilis. En effet, comme le dit Darwin, dans son livre de La descendance de Vhomme^ « l'homme est beaucoup plus voisin des singes que ceux-ci ne le sont du chien. »
Par conséquent, il était tout naturel de penser que les expériences d'inoculation de la syphilis réussiraient sur un animal aussi voisin de nous. En se servant de bœufs, de lapins, de rats, même de porcs et de chevaux, on avait bien des chances d'insuccès, on en avait bien plus encore avec la salamandre ou la grenouille ; mais, avec le singe, on pensait, théoriquement au moins, avoir toutes chances de réussir.
En effet, depuis longtemps déjà, on a démontré les affinités anatomiques qui existent entre l'espèce
humaine et Tespèce simienne ; bien plus, on a démontré qu'il y avait, entre les deux espèces; des affinités pathologiques de premier ordre et de la plus haute importance, qui prouvent qu'il y a, chez Thomme et le singe, non seulement analogie de structure, mais analogie de composition humorale.
Ne sait-on pas que le singe est, comme Thomme, très sensible à certaines infections, la tuberculose par exemple. C'est même là le grand écueil de Finoculation de la syphilis aux singes, les animaux inoculés mourant presque toujours de tuberculose.
Il y a plus; il existe des maladies que, seuls parmi les animaux, l'homme et le singe sont aptes à contracter; ainsi, les ruminants prennent la tuberculose, mais, aucun animal, en dehors de l'homme et du singe, ne prend la variole, la fiëvre récurrente et le chancre mou. Ces affections paraissent être véritablement l'apanage des races humaine et simienne.
Qu'il me soit permis de m'arrêter un instant au sujet du chancre mou, car il y a là une importante cause d'erreur dans l'inoculation de la syphilis aux singes. Il faut inoculer à ces animaux un chancre qui soit nettement syphilitique et non un chancre dont le diagnostic soit douteux, à cause de cette aptitude qu'ont les singes à contracter le chancre mou.
Le singe est donc l'animal inoculable par excellence, quitte ensuite, après avoir pris du virus de rhomme pour le transmettre au singe, à inoculer.
avec le virus de celui-ci, des espèces simiennes inférieures pour arriver, en descendant peu à peu Téchelle zoologique, à transmettre la syphilis à d'autres animaux.
Il est évident que Tinoculation de la syphilis humaine réussira plus facilement chez les grands singes, dits singes anthropoïdes, que chez les petits singes, beaucoup plus éloignés que les précédents de l'espèce humaine. Chez les petits singes, on pouvait penser qu'on provoquerait plus facilement la syphilis avec du virus prélevé chez un singe anthropoïde qu'avec du virus humain ; enfin si l'inoculation de la syphilis doit réussir sur un animal inférieur, il était permis de supposer qu'elle aurait plus de chance de réussir avec du virus provenant d'un petit singe qu'avec le virus de la syphilis humaine.
Malheureusement, ainsi qu'on le verra plus loin, cette idée théorique n'a pu être réalisée. La syphilis des anthropoïdes, déjà atténuée, n'est pas transmissible aux petits singes. Il faut toute la virulence de la syphilis humaine pour que l'inoculation réussisse quelquefois.
Quoi qu'il en soit, voici quelles sont les principales phases de l'histoire de la syphilisation des singes.
Auzias-Turenne, en 1844, a publié des observations de syphilis communiquée à plusieurs macaques et magots; mais, encore ici, avec tout mon désir de rendre justice à cet expérimentateur, il m'est impos-
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sible de ne pas reconnaître qu'il a confondu le chancre mou avec le chancre syphilitique. Dans les expériences d'Auzias-Turenne, les chancres d'inoculation apparaissaient du sixième au huitième jour; ils étaient réinoculables indéfiniment sur le môme sujet ; de plus, toutes les inoculations étaient suivies de succès. Auzias-Turenne a inoculé le chancre mou, non la vérole.
Cependant, il est possible que quelques-unes des expériences d'Auzias-Turenne fussent réellement relatives à la syphilis ; en effet, dans toutes, on ne rencontre pas cette réinoculabilité. En tous cas, si quelques singes ont eu la syphilis, c'est simplement par hasard et rien ne nous prouve la réalité de cette hypothèse.
L'année suivante, en 184S, CuUerier dit avoir obtenu un résultat positif sur un sapajou. Cela est possible, puis-je vous dire aujourd'hui; mais, il y a quelques années, je vous aurais dit, avec le scepticisme classique qui nous caractérisait tous, que Cullerier s'était trompé.
A Fépoque où cette observation fut publiée, le scepticisme, en cette matière, était encore plus ^rand, et Ricord, dans les discussions de TAcadémie de médecine, affirmait ex cathœdra qu'aucun animal n'était susceptible de contracter la vérole, et il ne croyait ni au chat syphilitique, ni aux singes syphilitiques d'Auzias-Turenne.
Pour le chat, c'est possible, mais pour le singe, Ricord se trompait, et, dans cette question comme dans plusieurs autres, il n'apportait qu'une affirmation sans preuves.
Il faut reconnaître, toutefois, que les observations précédentes n'étaient pas faites pour entraîner la conviction; toutes présentaient des lacunes, des faits anormaux, et la conviction de la masse ne peut être entraînée qu'avec des faits probants et bien étudiés.
Cela est tellement vrai qu'après Cullerier, en 1878, Klebs, qui inocula, sans aucun doute, la syphilis à des animaux, ne fut pas cru, pas plus en France que dans son pays.
Klebs annonçait avoir donné la syphilis à un singe, en inoculant, sous sa peau, un fragment de chancre induré, et affirmait que cette syphilis était absolument identique à celle de l'homme.
Malgré son autorité considérable et des plus qualifiées, Klebs ne fut pas cru. MM. Neisser et Kôbner nièrent complètement la réalité des résultats apportés par Klebs, considérant qu'il s'agissait simplement d'inoculation de tuberculose. Cependant, cette expérience était déjà tout à fait probante.
En 1882, c'est-à-dire quatre ans après, Martineau avec l'aide d'un de ses élèves, M. Hamonic, publiait un mémoire sur « la syphilis du singe». Us avaient inoculé un macaque.
Je n'ai pas assisté aux présentations de Klebs. mais
j'ai été témoin de celles de Martineau ; j'ai assisté aux discussions méprisantes et ironiques qu'elles soulevèrent : ce ne furent que quolibets sur le présentateur. Son singe était connu dans les hôpitaux; on avait tenu à lui donner le nom d'un syphiligraphe, il s'appelait Fracastor, et il était de mode de plaisanter Martineau et Fracastor, en associant leurs noms.
Cependant, en dépit de tous les sarcasmes, le singe de Martineau eut un chancre, dont le moulage a été conservé.
Dans des notes successives, Martineau a- relaté l'apparition de syphilides papulo-hypertrophiques sur le scrotum, qui, d'ailleurs ont été mises en doute, puis d'une éruption papulo-érosive sur la voûte palatine et même, ce que je ne puis croire, d'accidents cérébraux et médullaires.
Fracastor fut brûlé dans sa cage par accident, et on ne put vérifier, par Tautopsie, ses accidents de syphilis nerveuse.
En tout cas, que le singe Fracastor ait eu tous ces accidents ou non (certes je ne les admets pas tous), le principal point est que l'évolution du chancre, son incubation, d'abord, et ses caractères, tels qu'ils ont été décrits, rappellent d'une façon complète l'histoire du chancre syphilitique de Thomme.
Il n'est pas douteux que Martineau ait réussi à inoculer la syphilis à son singe, de même que Klebs
avait réussi, quatre ans auparavant, dans des tentatives analogues. Cela, cependant, ne fut admis par personne, si ce n'est peut-être par quelques auteurs dont les noms étaient bien oubliés et que MM. Roux et Metchnikoff ont, en quelque sorte, ressuscites dans ces derniers temps.
D'autres expérimentateurs continuèrent néanmoins à travailler dans la même voie et à inoculer la syphilis à d'autres singes.
En 1884, à Lyon, Cognard essayait l'inoculalion sur plusieurs singes et l'opération réussissait sur l'un d'eux. Il obtenait, sur ce dernier, une induration au point d'inoculation, puis de l'ecthyma généralisé. Mais, de même que précédemment on avait nié les résultats obtenus par Klebs et Martineau, de même les compatriotes de Cognard et, particulièrement, à la Société médicale de Lyon, MM. Dron et Horand crurent qu'il s'agissait « d'une sorte de septicémie » et non de syphilis.
En 1886, 1887 et 1888, Sperk fit des expériences qui montrent combien est difficile l'inoculation de la syphilis aux singes et combien les résultats sont incertains.
Dans l'espace de ces trois années, Sperk inocula quarante-six singes de diverses espèces, que malheureusement, il ne spécifie pas. Or, la syphilis ne s'inocule pas indifféremment chez toutes les espèces de singes; certaines même sont tout à fait réfrac-
taires. Il arriva que, sur ces quarante-six inoculations, un très petit nombre réussit.
Mais, en médecine, les expériences négatives ne prouvent rien; un seul fait positif a de l'importance, tandis que cent faits négatifs n'en ont aucune.
Sperk réussit particulièrement sur un macaque mâle, inoculé par scarification au prépuce, et obtint un ulcère chancreux après vingt-un jours d'incubation ; voilà une observation catégorique. De plus, cette lésion fut inoculée avec succès, en série, à d'autres singes, par trois passages successifs.
Ainsi se trouve démontrée l'inoculabilité du chancre de l'homme au singe et l'inoculabilité de ce chancre simien, provenant de l'homme, à d'autres singes en trois séries successives.
En 1893, M. Maurice NicoUe, à côté de nombreux insuccès, réussit sur une espèce de macaque. Son frère Charles NicoUe, en 1899, c'est-à-dire six ans après, obtint trois succès; des papules caractéristiques apparurent du quinzième au dix-neuxième jour au point d'inoculation; une seule fois, avec ce chancre, il trouva une adénopathie perceptible. Mais, on verra . tout à l'heure que la syphilis des petits singes n'est pas la môme que celle de rhonime; on l'ignorait à cette époque, et c'est ce qui fit révoquer en doute les résultats de ces observateurs. Le mémoire de Charles NicoUe parut en 1903. Ces succès ont été obtenus sur
une seule espèce de macaque, qu'on appelle vulgairement le bonnet chinois (Macacus sinicus).
Beaucoup d'autres médecins, qui opéraient sur d'autres espèces de singes, échouaient; car, à côté des résultats positifs, il y aà mentionner de nombreux insuccès. C'est qu'en effet, le petit singe est, d'une façon générale, réfractaire à la syphilis; quelques variétés seules sont capables de contracter cette affection, tandis que les anthropoïdes sont, au contraire, d'excellents sujets d'inoculation. C'est pourquoi Krishaber, Fournier et Barthélémy en 1881, Neumann en 1882, Mossé, Borel, L. Lévy en 1900, etc., échouèrent; ils avaient cherché à inoculer la maladie indistinctement à des petits singes d'espèce quelconque : macaques, sapajous, cynocéphales, ouistitis.
Ces expérimentateurs avaient, cependant, varié le mode d'inoculation et de recherches : ils inoculaient, sous la peau, soit la sérosité du chancre soit des fragments du chancre. L. Lévy essaya même d'inoculer du sang syphilitique, non seulement sous la peau, mais par injection intra-veineuse. D'autres, comme Borrel, injectaient, après trépanation, le virus dans le cerveau même de l'animal. Malgré cette ingéniosité, on n'obtenait rien, parce que les espèces avaient été mal choisies.
Récemment, en 1904, MM. Neisser et Veil eurent l'idée d'affaiblir la résistance du porc et du singe au virus syphilitique, en leur injectant, au préalable, des
sérums anticytasiques. Ils espéraient rendre plus facile rinoculation de la syphilis. Mais cette idée théorique n^a donné aucun résultat.
La conséquence de ces essais, la plupart infructueux, était que des auteurs qui, comme Charles Nicolle, avaient obtenu des résultats positifs, hésitaient aies publier, croyant s'être trompés et sachant que personne ne croirait à leurs affirmations.
A la suite de toutes ces expériences, généralement négatives et dont les quelques rares résultats positifs étaient contestés, il était classique d'affirmer, avec Hunier, Diday et Ricord, que la syphilis est une maladie spéciale à l'homme, qu'aucun animal ne contracte la syphilis, et M. Fournier, dans son traité classique, en 1899, écrivait : « La syphilis est exclusivement propre à l'espèce humaine ».
Alors se produisit un fait curieux. Certains esprits n'acceptaient pas sans raisonner cette opinion officielle; ils se demandaient pourquoi les animaux ne prenaient pas la syphilis; on arriva ainsi à cette conclusion que la différence des humeurs explique l'immunité des diverses espèces animales vis-à-vis de la syphilis.
Cette explication, je me hâte de le dire, est exacte.
La plupart des animaux ne contractent pas la syphilis, parce qu'ils ont une statique humorale différente de celle de l'homme; mais c'est alors qu'on a découvert qu'il y a des animaux, dont la composition
humorale est semblable à celle de Thomme, dont le sérum sanguin a toutes les propriétés de celui de l'homme.
En 1902, le journal The Lancée publiait un article de M. Griinbaum, qui montrait que certains animaux ont un sérum semblable à celui de Thomme ; ces animaux sont : le chimpanzé, le gorille, l'orangoutang, trois grands singes anthropomorphes. Ce fut Taurore de la vérité.
En effet, le sang de ces trois grands singes, injecté à des lapins, permet d'obtenir la même réaction, la même précipitine que le sang humain; donc le gorille, le chimpanzé et Torang-outang se rapprochent de rhomme, non seulement parleur structure, mais aussi par leur composition humorale. Entre Tespèce humaine et l'espèce simienne anthropoïde, il existe non seulement des analogies d'anatomieet d'embryologie, mais encore des analogies physiologiques : « La parenté sanguine de l'homme et des anthropomorphes est démontrée par la production des sérum s hémolytiqueset précipitants. »
Cette notion nouvelle de physiologie confirme ce que nous apprenait déjà l'anatomie comparée et ce qu'enseignait Huxley, à savoir que les singes anthropoïdes se rapprochent plus de r homme que des autres singes. Leur composition humorale est la même que celle de l'homme, tandis que celle des autres singes est différente.
Cette découverte de Grûnbaum, l'identité physiologique de l'homme et de certains singes, permettait de prédire, à coup sûr, pour ainsi dire, la réussite de rinoculation de certaines maladies et, notamment, de la syphilis aux anthropoïdes.
En 1903, MM. RouxetMetchnikoff faisaient accepter par tout le monde la réalisation de la syphilis du singe ; ils instituèrent des expériences qui réussirent sur un chimpanzé. En 1904, dans un deuxième mémoire, les mômes auteurs publiaient d'autres obs.ervations sur la syphilis du cliimpanzé et sur la syphilis des singes non anthropoïdes. Il est donc nécessaire, pour l'exposé de la syphihs du singe, de suivre, en quelque sorte, l'ordre zoologique, de décrire à part l'évolution de la syphilis chez Icisinge anthropoïde et chez les autres singes.