I. — SYPHILIS DES SINGES ANTHROPOÏDES
Les anthropoïdes actuellement connus sont le gorille, le gibbon, l'orang-outang et le chimpanzé. Il existe, au contraire, un très grand nombre de singes communs : [le ouistiti, le callitrèciie, le singe hurleur, le cynocéphale, le macaque, le cercopithèque, etc.. La zoologie comparée permet de les classer suivant une courbe décroissante partant de l'homme, avec les anthropoïdes comme intermédiaires. Hâtons-nous de dire qu'on ne peut encore, actuellement, les dis tin-
guer, les sérier suivant leur degré de réceptivité pour la syphilis, avec une précision absolue. Mais, en tout cas, la syphilis expérimentale confirme la loi de Huxley, qui dit que les anthropoïdes sont plus près de Thomme que des autres singes, ainsi que la découverte do Griinbaum, sur l'identité des humeurs de l'homme et des anthropoïdes : le singe anthropoïde prend la syphilis aussi facilement que l'homme ; l'évolution de la vérole est la même chez l'anthropoïde que chez l'homme.
MM. Roux et Metchnikoff, aprës une incubation de vingt-six jours dans une expérience et de trente-cinq jours dans l'autre, ont vu apparaître le chancre syphilitique sur deux chimpanzés, et ce chancre avait tous les caractères de celui de l'homme, en particulier l'induration et Tadénopathie concomitante.
Aujourd'hui ces expériences sont classiques, irréfutables. M. Lassar (de Berlin) les a répétées et a obtenu, sur le chimpanzé, un chancre après quinze jours d'incubation. En résumé, trois chimpanzés inoculés donnent trois succès. Ces résultats ressemblent peu à ceux que l'on avait obtenus chez les petits singes, plus éloignés de l'homme et le plus souvent réfractaires au développement du virus syphilitique.
Les singes non anthropoïdes, en effet, les singes vulgaires ne prennent pas à coup sûr la vérole, après
chaque inoculation. Le petit singe est un réactif infidèle de la syphilis ; il y a surtout certaines espèces qui sont particulièrement réfractaires; d'autres sont assez sensibles à la vérole. Il importe donc de bien préciser sur quelles espèces portent les expériences, de ne pas se contenter de dire comme Martineau : « Singe d'origine africaine » indication vague et insuffisante. Dans les expériences futures, il sera indispensable d'indiquer exactement l'espèce zoologique du singe inoculé.
Le bonnet chinois (Macacus sinicus), le macaque japonais (Macacus cynomolgus) prennent facilement Ja maladie. C'est sur un bonnet chinois que NicoUe a réussi ; M. Hamonic a obtenu un succès avec Je macaque japonais; M. MetchnikofT a eu un résultat positif sur le Rhésus. Mais Roux et Metchnikoff ont échoué sur un mandrill (Cynocéphalus mormon), sur un maimon (Mainion neniestrinusj. Krishaber, Fournier et Barthélémy avaient eu des insuccès sur le ouistiti, singe très éloigné de l'homme, sur le sapajou et le cynocéphale. Il est donc de toute nécessité de choisir une espèce sensible à l'inoculation et, encore, il ne faut pas s'attendre à un succès constant. M. Metchnikoff, sur douze animaux inoculés, n^obtint que quatre succès.
Là est la principale différence qui sépare les petits singes des singes anthropoïdes; ceux-ci prennent toujours la syphilis, tandis que, chez les petits singes,
PRÉCIS DE SYPHILIGRAPHIE. 7
même dans les espèces aptes à contracter la maladie, il y a des individus réfractaires. Non réceptivité ou réceptivité inconstante au virus, voilà ce qui distingue essentiellement les petits singes des anthropoïdes.
Ce n'est pas la seule différence. La syphilis des anthropoïdes est identique à la vérole humaine ; la syphilis des singes non anthropoïdes est une syphilis attéïiiiée et, peut-être, est-ce de cette notion que viendra la découverte de la vaccination de la syphilis.
Comparons l'évolution de l'infection, la marche de la maladie chez ces petits singes et chez Thomme. Quelquefois, chez les petits singes, le chancre sera induré, nettement induré, avec adénopathie concomitante; mais, dans la majorité des cas, ce sera un chancre minuscule, nain, n'ayant pas l'aspect d'un chancre syphilitique, un chancre de dimensions restreintes, d'aspect spécial, sans induration, sans engorgement ganglionnaire, un chancre qui guérira en huit jours, quelquefois moins, et qu'on ne pourrait considérer, si Ton n'était prévenu, comme un syphilome primitif.
Sur le Macacus sinicus, M. Nicolle avait constaté seulement de petites papules croûteuses^ non indurées, sans adénopathie. MM. Roux et Metchnikoff en concluent que, sur cette espèce simienne, la syphilis est atténuée, rendue peu virulente. Ils prennent alors de la sérosité du chancre de ce macaque, atteint de syphilis atténuée, et l'inoculent à un chimpanzé; cette inoculation provoqiie chez le chimpanzé l'apparition
de la même lésion minime, papulo-croûteuse, non indurée, sans adénopathie de voisinage. Le passage du virus syphilitique humain dans l'organisme d'un singe d'espèce inférieure donne lieu à une vérole atténuée et qui reste atténuée et rudimentaire, quand elle est inoculée secondairement à un anthropoïde.
Ainsi, en inoculant du virus humain à un chimpanzé, on a une syphilis absolument semblable à celle de l'homme; en lui inoculant du virus pris sur un singe inférieur, dont la syphilis est atténuée^ le chiiïipanzé a une autre syphilis, de virulence moins forte. Pour MM. Roux et MetchnikofT, c'est là déjà une sorte de vaccine syphilitique.
L'atténuation de l'accident primitif constitue une première difficulté dans le diagnostic de la syphilis du singe non anthropoïde; c'est pourquoi les expériences de jadis furent révoquées en doute.
Mais il existe une autre difficulté du diagnostic ; c'est l'absence d'accidents secondaires. En effet, il n'y a guère que Martineau, Sperk et Hamonic qui disent avoir observé l'apparition de syphihdes généralisées chez les petits singes. Les autres auteurs, NicoUe sur le bonnet chinois, Roux et Metchnikoff sur un assez grand nombre d'animaux, n'ont jamais constaté d'éruptions ^secondaires.
Cette absence de lésions secondaires distingue nettement la syphilis des anthropoïdes de celle des petits singes, les premiers ont les mêmes accidents secon-
daires que riiomme ; ils ont une véritable syphilis humaine. Les petits singes n'ont que le chancre et un chancre souvent atypique.
Les chimpanzés de Roux et Metchnikoff et de Lassar ont présenté des éruptions généralisées, des syphilides papuleuses à teinte jambonnée, des syphilides pustulo-croûteuses. L'infection s'est généralisée chez eux à tout le système lymphatique; on a constaté une adénopathie généralisée et une hypertrophie splénique.
Chose plus remarquable encore, la syphilide papulosquameuse secondaire d'un chimpanzé, inoculée à un autre chimpanzé, a donné lieu, chez celui-ci, à un chancre induré ; donc, non seulement les accidents secondaires existent chez les anthropoïdes, mais ils sont contagieux comme chez l'homme.
Du reste, le virus syphilitique est aisément transmissible d'un chimpanzé à un autre chimpanzé; nous avons vu que MM. Roux et Metchnikoff avaient ou l'idée de se servir, comme vaccin, du virus passant d'un singe ordinaire à un anthropoïde. Inversement, les mêmes expérimentateurs ont cherché à transmettre la vérole du chimpanzé à deux petits singes. Cette expérience a été suivie d'insuccès.
Donc, la syphilis de l'homme est inoculable aux anthropoïdes et inoculable, mais plus difficilement, à un certain nombre de petits singes. La syphilis des petits singes est inoculable aux anthropoïdes et
donne une syphilis atténuée, mais la syphilis des chimpanzés, par contre, ne se transmet pas aux petits singes.
Cela semble prouver que la syphilis des chimpanzés est déjà atténuée, que leur syphilisation est inférieure et insuffisante pour permettre Tinoculation chez des animaux qui sont réfractaires à la syphilis et chez lesquels il faut toute la virulence de la syphilis humaine pour donner parfois un résultat positif.
Voilà les résultats obtenus par l'expérimentation . Ne pourrait-on contester la nature syphilitique des lésions obtenues chez le singe par l'inoculation de la vérole humaine?
La nature spécifique des lésions observées sur le singe est prouvée par les raisons suivantes : d'abord, Taspect clinique de Fulcère primitif, identique, dans certains cas, au chancre humain ; Tincubation variant de quinze à quarante-neuf jours, exactement comme chez l'homme; le passage de l'infection de singe à singe et, enfin, l'immUnité acquise, par une première inoculation, contre une réinoculation. Ces caractères suffisent à lever tous les doutes.
L'anatomie pathologique a montré également l'identité de structure du chancre humain et du chancre simien. MM. Becke et Meyer, Arnal et Salmon ont constaté que l'un comme l'autre étaient constitués par une accumulation d'éléments embryonnaires (un plasmôme formé de mononucléaires) et, particuhèrement,
par une accumulation d'éléments embryonnaires autour des vaisseaux, avec lésions d'endartérite.
Les syphilides secondaires sont moins caractéristiques.
Les recherches précédentes ont été faites sur les anthropoïdes. Chez les petits singes, les lésions anatomiques sont également analogues. Salmon a examiné un chancre de la conjonctive et un cas de syphilis oculaire chez deux macacus cynomolgus; il a retrouvé les lésions épilhéliales, la pigmentation en particuUer, la mono-nucléose du tissu cellulaire et des vaisseaux, Tendartérite qui permettent d'affirmer le diagnostic de lésion de nature syphilitique.
Ainsi, non seulement, les grands singes ont des lésions primaires absolument identiques, au point de vue anatomique, à celles de Thomme, mais aussi les petits singes ont des lésions histologiques qui rappellent de près celles du chancre humain.
Quelles sont les précautions à prendre pour inoculer la syphilis aux singes?
M. Lassar, de Berlin, fait pénétrer le virus dans une sorte de poche sous-épidermique; MM. Roux et Metchnikoff l'inoculent comme le vaccin, en faisant une série de scarifications superficielles et en déposant le virus syphilitique dans l'épiderme, sans, pour ainsi dire, faire saigner la peau.
Autre point important : En quel endroit du corps faut-il pratiquer l'inoculation?
Martineau, qui avait eu de nombreux échecs, avait obtenu un succès sur le prépuce; il en concluait que l'inoculation est préférable sur les régions glabres, dont la peau est mince^, et que les régions pileuses sont réfractaires à Tinoculation. En réalité, chez le singe comme chez Thomme, tout le revêtement ectodermique et même celui des muqueuses dermo-papillaires, telles que les lèvres et la conjonctive, sont accessibles et favorables à la contagion. On a même obtenu des ulcères primitifs sur la cornée.
On a pu également réaliser des inoculations multiples, à condition que ces inoculations soient contemporaines, de sorte que le chancre multiple est réalisable expérimentalement chez les animaux, comme chez rhomme.Mais, quand on pratique ainsi plusieurs inoculations contemporaines sur le même sujet, elles ne réussissent pas toutes ; deux ou trois seulement donnent des succès.
MM. Roux et Metchnikoff, sur un chimpanzé, ont obtenu un chancre de la verge coexistant avec un chancre de la cuisse.
Mais, peut-on obtenir des chancres successifs, c'està-dire un chancre avec une inoculation pratiquée aujourd'hui et un autre avec une inoculation faite dans quelques jours?
Les expériences de M. Metchnikoff sembleraient prouver que cela n'est pas possible. Cet auteur a essayé en effet d'inoculer un chimpanzé femelle deux fois à
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cinq jours d'intervalle; seule, la première inoculation a réussi, la seconde n'a pas donné de résultat.
Mais je ne sais pas à quelle distance, sur la surface du corps, ces deux inoculations successives ont été faites, et c'est là le point important. Il est tout naturel d'admettre que, si une première inoculation a été faite à la cuisse, par exemple, et une seconde aux organes génitaux, il n'y a que la première inoculation qui soit suivie de chancre, ces deux parties dépendant du même réseau lymphatique; mais, il faudrait faire des inoculations successives à plusieurs jours d'intervalle sur des régions éloignées, aux organes génitaux et à l'œil, par exemple. Alors seulement, si Ton n'obtient qu'un seul chancre, on pourrait nier la possibilité des chancres successifs chez le singe.
Il y a encore une autre précaution à prendre, sur laquelle a insisté M. Metchnikoff. Il est important d'inoculer l'animal presque immédiatement après avoir recueilli la sérosité virulente sur le sujet atteint de syphilis.
Le virus syphilitique paraît perdre, en effet, assez rapidement ses. propriétés : il est affaibli par le transport. Comme source de virus, on a utilisé le chancre induré récent ou en voie de guérison, chez des malades déjà mercurialisés ou non traités. On a eu aussi des succès avec la sérosité de syphilides ulcérées. M. Salmon a même obtenu un résultat en inoculant une papule sèche de la peau de l'homme.
En est-il do même avec les accidents tardifs de la vérole? Salmon, avec le pus d'une gomme, n'a pu transmettre la syphilis au singe. Mais, c'est une expérience unique qu'il faudra renouveler, pour être fixé sur l'inoculabilité ou lanon-inoculabilité expérimentale de la gomme syphilitique chez le singe; ce qui ne prouverait encore rien pour l'homme.
La recherche du spirochète de Schaudinn a été faite par MM. Metchnikoff et Roux chez trente et un singes inoculés. Ces auteurs l'ont constaté vingttrois, fois et font observer qu'ils l'auraient rencontré plus souvent encore s'ils n'avaient considéré celte recherche comme superflue, la nature et le rôle du microorganisme ne laissant pour eux aucun doute.
Tels sont les détails des expériences aujourd'hui connues. Nous sommes donc maintenant fixés sur la réalité de la syphilis chez le singe. Il est à souhaiter que cette syphilis expérimentale permette d'élucider les points obscurs encore de l'évolution de la vérole.
Ce chapitre ne peut avoir actuellement de conclusion pratique immédiate ; mais j'ai pensé qu'il était indispensable que l'enseignement officiel de la syphilis fit mention des résultats acquis parles recherches de MM. Roux et Metchnikoff, en même temps que de la découverte de MM. Schaudinn et Hoffmann, dont le parasite a été aujourd'hui décelé dans presque toutes les productions syphilitiques.