‹ Le Chancre SimpleChapitre 22 sur 49 · OBSERVATION X · texte numérisé non relu

OBSERVATION X

« Le nommé A..., âgé de 28 ans, entra dans mon service le 17 novembre 1861. Ce jeune homme présentait sur la peau de Ja lèvre inférieure, vers la ligne médiane, une ulcération chancreuse, cireulaire, de la largeur d’une pièce de cinquante centimes, offrant tous les caractère d’un chancre simple. Je la montrai à mon collègue, M. le docteur Cullerier, qui l’examina avec grand soin et porta un diagnostic opposé (chancre infectant). Pour lever tous les doutes, j’eus recours à l’inoculation. Le 18, une inoculation fut faite sur l'abdomen, à quelques centimètres au-dessus du nombril, avec une gouttelette de pus empruntée à ce chancre. Pendant que je pratiquais celte petite opération, le malade, en voulant me retenir la main, se fit piquer le doigt avec la lancette chargée de pus. Les jours suivants, un double chancre s'était produit sur l'abdomen et: sur le doigt. Ce malade ne fut soumis à aucun traitement antisyphilitique. Le chancre de la lèvre et les chancres d'inoculation guérirent dans le courant de décembre en laissant des cicatrices simples, dépourvues de toute induration. Aucun accident constitutionnel ne s'était manifesté, quand Je malade quitta l’hôpital le 31 décembre. »

L'observation suivante est extraite de la thèse de M. Millet :

OBsERVATION XI.

T... J..., ébéniste, âgé de 38 ans, entré à l'hôpital du Midi, le 4er août 1865, salle 8, n° 29.

Le 13 juillet, étant au bain froid dans un endroit défendu, T... est RS LE par les municipaux, et fuit devant eux à la nage, pendant

eux heures. À sa sorlie de l’eau, il éprouve une fatigue extrême et

de violentes douleurs lombaires. |

Le lendemain, il se présente à la consultation de l’hôpital Saint- Antoine, prend une ordonnance, rentre chez lui et garde le lit pendant quatorze jours, ne recevant que sa maîtresse.

Le 29 juillet, il sort pour la première fois. Dans la nuit de ce jour,

il éprouve une douleur cuisante à la lèvre inférieure à son lever, il

(1) Millet. Thèse de Paris, 1866.

constate sur la face cutanée et sur la face muqueuse de cette lèvre? de petits boutons jaunâtres, Dès le lendemain, ces boutons sont remplacés par des ulcérations croûteuses.

Craignant alors une affection vénérienne, quoique sa maîtresse, dit-il, soit parfaitement saine, il se présente à l'hôpital du Midi, le 4er août.

‘Etal à l'entrée. — Etat général parfait, appétit excellent, mais mastication gènée par la douleur due au contact des aliments avec la lèvre inférieure. Cette lèvre est légèrement tuméfiée, molle, pâteuse, saus trace d’'induration: muqueuse rouge-foncé, bleuâtre, luisante. À la partie médiane et en bas, près du sillon gingivo-labial, ulcération avec les caractères suivants : arrondie, de 1 centimètre de diamètre, profonde, anfractueuse; bords décollés, saillants et frangés» d'un rouge foncé, tranchant sur la coloration des parties voisines; un lambeau de muqueuse est en partie détaché ; il adhère plus qu’en bas au niveau du sillon. Ce lambeau de muqueuse est accolé, sans adhérence, à la gencive inférieure ; it est ulcéré sur la partie qui correspond à l’ulcération de la lèvre, de sorte qu'au premier abord la gencive elle-même paraît ulcérée; mais il n’en est rien, et l’on rabat facilement le lambeau sur l’ulcération labiale, comme on le ferait d'un couvercle. Le fond de l’ulcération est anfractueux et tapissé dans toute son étendue par une fausse membrane blanche, adhérente et très-résistante. Cette fausse membrane est baignée par une salive visqueuse, grisâtre, très-abondante. Base souple, non indurée.

Sur Ja face cutanée à la lèvre inférieure, on voit, au milieu des poils de la barbe, deux petites ulcérations croûteuses. Les gencives sont pâles, non tuméfiées, non ulcérées; elles offrent au collet des dents ua enduit gris-jaunâtre. Dents bonnes, mais noires comme celles des fumeurs.

Rien dans les autres parties de la bouche et du pharyux.

A la région sus-hyoïdienne, sur la ligne médiane, on sent un ganglion sous-maxillaire, volumineux comme un gros œuf de pigeon, tendu, élastique et douloureux à la pression. Salivation peu abondante, plus pourtant que d'habitude ; salive épaisse, filante; haleine non fétide.

Pas de douleur spontanée, mais seulement dans la mastication.

Ce malade fume beaucoup. Il fait remonter les derniers rapports sexuels au 10 juillet.

Le 2 août, inoculation sur l'abdomen. La surface de l’ulcération est graütiée avec une épingle neuve que nous piquons ensuite dans la peau.

Le 3 même état. — Gargarisme à l’acide chlorhydrique.

L’inoculation présente un petit point rouge acuminé.

Le 5, la fausse membrane a disparu, l'ulcération est comblée par un détritus jaunâtre ; inoculation nettement pustuleuse.

Le 7, les bords de l’ulcération se sont affaissés; elle est moins profonde, mais elle paraît plus large.

Le malade a détaché les croûtes de la barbe; on y voit maintenant deux petites ulcérations, assez profondes, arrondies, à bords taillés à pic, à fond grisâtre.

L'enduit qui eutourait les dents a disparu, celles-ci se nettoient, le malade n’a pas fumé depuis son entrée.

L'inoculation forme une pustule blanc-jaunâtre de la grosseur d’un pois.

La mastication est peu douloureuse. On remplace l'acide chlorhydrique par un gargarisme et une potion au chlorate de potasse.

Le 9, même état, même traitement; appétit violent ; six portions!

Le 492, la réparation a commencé; elle se fait de la périphérie au centre. Le fond des ulcérations est net, le détritus jaunâtre a disparu. Plus de salivation, plus de douleur.

Le 14, la surface de l’ulcération de la muqueuse a diminué de moitié ; le lambeau accolé à la gencive a disparu en partie. ù

Les ulcérations cutanées sont en voie de cicatrisation.

Pustule d'inoculation stationnaire.

Le 17, la réparation marche ; le lambeau a été éliminé, la pustule d’inoculation s’est flétrie; elle laisse à sa place un pelit noyau dur.

Le ganglion sous - maxillaire a diminué de volume : il est indolent.

Le 19, toutes les ulcérations sont cicatrisées; les gencives et les dents sont en bon état; le ganglion présente encore une légère augmentation de volume. On cesse le traitement.

Le 21 août, exeat, guéri. Le malade promet de revenir s’il lui survient quelque accident. Nous ne l’avons pas revu depuis.

N. B. Nous devons ajouter que nous croyons peu aux renseignements donnés par le malade touchant ses relalions sexuelles; il a toujours paru embarrassé par nos questions, et nous a constamment refusé de nous laisser examiner ou seulement interroger sa maitresse,

Enfin, nous-même, pendant le siége, avons eu l’heureuse bonne fortune d'observer un chancre simple de la région céphalique, siégeant sur la lèvre inférieure, au milieu de la

ET partie située entre la ligne médiane et la commissure gauche,

et développé dans de curieuses circonstances. Voici cette observation dans tous ses détails:

OBsSERVATION XII.

Le 4 décembre 1870, le nommé J... D... srtiste peintre, âgé de 29 ans, d’une bonne constitution, se présente à nous, accompagné d’un de ses amis.

Antécèdents vénériens. — Deux blennorrhagies remontant, l'une à 1860, l’autre à 1867. Cette dernière fut compliquée d’une orchite à gauche.

Etat aciuel. — 1° Trois chancres, dont l’un siége sur le frein qu’il a détruit en partie, et les deux autres dans la rainure balanopréputiale du côté droit du frein; 2 adénite inguinale à droite, très-enflammée ; peau chaude, tendue, rouge violacé ; fluctuation.

Au dire du malade, les chancres ont apparu le 19 novembre, quatre jours après un coit avec une fille du boulevard. I n'a pas voulu voir de médecin et les a traités, d’après les conseils d’un pharmacien, avec du coton imbibé de vin aromatique. — Quant au bubon, il a commencé à en souffrir le 27, et attribue son développement aux exercices faligants auxquels l’oblige le service de la garüe nationale.

Je prescris au malade le traitement suivant : repos au lit; panser les chancres matin et soir avec la poudre iodoforme ; appliquer des cataplasmes sur le bubon jusqu’à demain matin. — A dix heures, j'irai l’ouvrir.

« Mais ne pourriez-vous l'ouvrir tout de suite, je souffre horriblement, et cela me soulagerait plus vitel »

En vain j'objectai au malade qu'il serait plus commode pour mo; et pour lui de l'ouvrir chez lui, lorsqu'il serait couché. IL insista tellement que je me dicidai à faire l'opération séance tenante.

Je prie le malade de déboutonner son pautalon, et de l’abaisser jusqu'aux genoux. Je lui relève sa chemise et le fais allonger sur une chaise longue, en ayant soin de placer sous ses fesses un carré de toile cirée recouvert d’une serviette pliée en deux. Une fois dans cette position, je rase les poils qui me gènaient, place une éponge eutre sa cuisse droite et ses bourses, et prie son ami de se mettre à gasche de la chaise longue, de maintenir étendue d’une main ja ambe droite du patient, et de soutenir l'éponge de l'autre. Je preuds lors un bustouri, l’enfonce à une profondeur de 3 centimètres environ

et le retire en faisant une incision de la même largeur. Le pus sorten assez grande quantité (presque un verre à bordeaux) grâce à la pression que j'exerce sur les deux côtés de l’incision, malgré les cris du patient.

Je procède ensuite au pansement : tampon de charpie sur le bubon, compresse par-dessus ; le tout fixé par un bandage approprié que j'arrête avec une épingle, placée au-dessus du tampon de charpie. Je congédie mon malade, lui prescrivant de se mettre au lit en rentrant et de tenir des cataplasmes sur son bubon jusqu'à nouvel ordre. À

Le 8 décembre, je vais le voir. Je le trouve dans son lit, ayant de tous points suivi mes prescriptions. Les chancres allaient mieux; le bubon avait à peu prè: perdu tous ses caractères inflammatoires. Je fais cesser les cataplasmes et prescris des mèches enduites de :

Glycérolé d'amidon.... 15 grammes.

Poudre iodoforme..... 3 grammes.

J'allais me retirer, lorsque M. D... me dit que sa lèvre inférieure ui fait mal. Soulevant alors son énorme moustache, qui. la. cachait presque complétement, j'aperçois sur le milieu de la partie située entre la ligne médiane et la commissure gauche, une ulcération longitudinale ayant la forme d’une gerçure profonde, mais dont les bords sont taillés à pic, un peu décollés, et dont le fond grisâtre fournit une sécrétion purulente.

Avant de faire connaître au malade mon opinion sur cette ulcération, qui offrait toutes les apparences d’un chancre, je le questionnai, pour savoir depuis quand il avait cette plaie à la lèvre.

— Quand je suis allé chez vous, me dit il, j'avais simplement la lèvre gercée, je ne me suis aperçu que deux jours après, c’est-à-dire avant-hier, de l'aspect étrange que prenait ma gerçure. È

— N'avez-vous pas, par mégarde, porté vos daigts à la bouche, sans les avoir essuyés, après avoir touché vos chancres ou votre bubon ?

—- Non, monsieur, je ne crois pas,

— Voyons, rappelez bien vos souvenirs.

— Attendez !... je me souviens maintenant qu’en rentrant de chez vous, j'ai défait le bandage et que, par une élourderie bizarre, j'ai mis entre mes lèvres l’épingle qui retenait le bandage au niveau de la charpie placée sur le bubon... mais il est impossible que.

— Plus de doute! vous avez un chancre à la lèvre; c'est le pus qui souillait l’épingle qui, déposé sur votre lèvre, à transfo:mé la gerçure en un chancre. Du reste, pour nous assurer que c’est bien

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un chancre, si vous Je voulez bien, je vais pratiquer sur une partie de votre corps une inoculation ?

Le malade y consentit. Je pris donc sur la pointe d’une aiguille du pus de la plaie de la lèvre, et je l’inoculai sur son ventre, 2 centimètres environ au-dessous du nombril, en lui recommandant d éviter tout frottement sur ce point. Je me retirai ensuite, promettant de revenir dans quatre jours.

Le 12 décembre, les chancres de la verge allaient de mieux en mieux et commençaient à entrer dans la période de réparation. Le bubon allait bien. La plaie de la lèvre, sur laquelle je n’avais rien mis, avait augmenté de dimension. Enfin, l’inoculation était positive, et présentait une auréole rouge inflammatoire, ayant à son centre une petite vésicule pleine de sérosité !

Notre diagnostic se trouvait donc réalisé ! L'ulcère de la lèvre était bien un chancre simple.

Je cautérisai fortement l’inoculation, fis continuer l'iodoforine sur les chancres de la verge et dans le bubon. Quant au chancre labial, je le cautérisai légèrement au nitrate d'argent et le saupoudrai de poudre iodoforme, que je maintins, en la recouvrant, d’une bandelette de baudruche gommée.

Le 20 décembre, les chancres de la verge étaient cicatrisés. Celui de la lèvre le fut deux jours plus tard, sans avoir occäsionné d’engorgement ganglionnaire. Enfin le bubon fut guéri le 3 janvier.

FAITS FOURNIS PAR L'EXPÉRIMENTATION.—S1 les observations que nous venons de citer peuvent laisser quelque incertitude sur l’existence du chancre céphalique simple par contagion, ces doutes ne pourront se manifester au sujet des faits que nous allons exposer, puisqu'ils sont fous fournis par l’inoculation artificielle, et réunissent par conséquent toutes les conditions de la certitude.

Ces faits, que nous allons rapporter en suivant leur ordre chronologique de publication, démontrent d’une manière absolue que lwrégion céphalique ne jouit d'aucune immunité contre le chancre simple.

Le premier fait d’inoculation artificielle du chancre simple à la région céphalique, a été publiée par M. Diday, de Lyon (1).

Ms

OBsERvATION XII.

Le 18 septembre {857, sur mon invilation expresse, à laquelle il voulut bien se rendre, M. Rollet recueillit sur une lancette le pus provenant de chancres du fourreau; ces chancres au nombrede deux, existaient depuis quinze jours chez un jeune homme, et avaient tout l'aspect des chancres simples. Avec une lancette chargée de ce pus, M. Rollet fit deux piqûres au-dessus de l’apophyse mastoïde, chez un vieillard cancéreux, mais exempt de syphilis actuelle ou passée. —. Sur chacun des points piqués, ilse développa en deux jours un chancre qui offrit les caractères du chancre simple. Deux mois après, aucun accident qu’on pût leur attribuer n'avait paru chez le sujet.

Le second est dû au D' Huebbenet professeur à Kiew: il est extrait d'un mémoire lu le 20 février 1858 à la Société des médecins de Kiew, et publié trois mois plus tard en

France (2).

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