L'AMÉLIORATION: ACTUELLE
Depuis 1902, une tendance nouvelle s’est manifestée en Espagne, par la baisse, faible d’abord, puis très appréciable du change. Les partisans de la thèse quantitative, qui n’ont guère pu justifier leur croyance à une corrélation entre l’augmentation de la circulation et la hausse du change, auraient peut-être pu chercher ici la contre-épreuve qui leur manquait. [l aurait fallu pour cela qu’à une baisse du change correspondit une restrietion le la circulation, Malheureusement, c’est Je fait tout à fait inverse qui s’est produit, puisque le change est passé de 38, en 1903, à 6.50, en juillet . 1910, et que la circulation fiduciaire était à cette époque de 1.686 millions, soit 228 millions de plus qu’en 1898, où le change était à 53 0/0.
Cette phase nouvelle de la dépréciation espagnole a débuté en 1993, où le change part de 38, pour être à 27 en juin 1905. En 1906, après avoir coté 25.22,
ivre
17 et 15, les cours tombent, le 10 mai, à 6.50, prix qui n'avait pas été atteint depuis longtemps, et qui, d'ailleurs, ne dura guère ; mais la movenne annuelle fut de 9,50.
En 1907, se dessine un léger mouvement contraire, mais d’une amplitude infiniment moindre que les précédents, puisque le cours le plus élevé est H£50 en mai 1907. La baisse reprend bientôt et atteint 11.50 en mai 1908, 10.10 en juillet 1909, 8.50 et 7.95 en décembre 1909, et se tient à une movenne de 6.50 en juillet 1910.
Ces cours sont encore anormaux, la crise, moins vrave, existe toujours, mais nous sommes bien loin de ceux qui ont été pendant longtemps pratiqués. [1 y a eu amélioration, et, fait remarquable, cette amélioration s’est produite sans qu'aucun des systèmes de réforme préconisés ait été entièrement appliqué. Elle a été, peut-on dire, naturelle ; si l’on entend par là que l’on s’est borné simplement à prendre les mesures que semblaient réclamer les nécessités du moment, sans avoir des vues J’ensemble, mais en remédiant à la situation peu à peu et au hasard des ministères.
L'intérêt des mesures prises, on le comprend, est très grand, puisque c’est grâce à elles que l’on a obtenu les cours actuels. Il faut donc qu'elles aient véritablement atteint le mal et que leur efficacité ait été suffisante pour venir à bout d’une situation cmbarrassée depuis si longtemps. Ni ces mesures
es.
concordent avec les principes que nous avons admis, nous aurons alors une contre-épreuve réelle, la seule qui soit suffisante pour établir Pautorité d’une théorie.
Une correspondance financière hebdomadaire (D nous à permis de suivre pour ainsi dire pas à pas les ‘liverses réformes tentées.
On peut les diviser en deux parties, assez nettement différentes. Une première période, qui s’étend de 1902 à 1905, est marquée par les premiers essais de réforme et deux tentatives importantes le syndicat des francs et le payement en or des droits ‘le douane. La deuxième est à peu près exclusivement remplie par lPintervention directe
du Trésor.
L'établissement de l’Affidavit, en 1898, avait facilité la spéculation en enlevant au marché la valeur internationale par excellence, l’Extérieure. Pendant les quelques années qui suivent, nous assistons à un soulèvement de l’opimion publique en Espagne contre la hausse du change.
On l’accusait, entre ( autres méfaits », d’être
cause du renchérissement général des subsistan-
(4) £conomisle Européen, 1901-1910.
es, ce qui était loin d’être tout à fait inexaet (1) ;
et comme, d'autre part, on n'avait plus à s’inquiéter des questions extérieures, les difficultés étant momentanément réglées, on se mit à demander des réformes.
La première mesure prise fut, en 1901, l’inter- Jiction que l'Etat se donna à lui-même de frapper désormais des pièces d'argent, ('ette réforme, toute négative, était loin d’être décisive, mais elle témo:gnait du désir de revenir à une saine politique financière. Désormais, l'Etat ne pouvait plus masquer les déficits budgétaires par les bénéfices réa- Hsés sur la frappe.
D'autre part, cela rassurait pour l’avenir le plus grand nombre de ceux qui étaient persuadés que Ja hausse provenait de l’inflation de la circulation. L
C’est également en décembre 1901 que parut le projet ‘le réformes de M. Urzaiz, projet fort imparfait, et qui n’eut aux C'oitès aucun succès. Mais M. Bourgarel constate (2) que le dépôt seul du projet, avant d’avoir recu aucune espèce de réa-
(1) Le renchérissement des prix est en effet un phénomène assez général dans les pays à monnaie dépréciée, il s'explique facilement par le fait que la prime du change grève tous les objets importés el par répercussion beaucoup d’autres, |
(2) Bourgarel. Æ'conomiste Européen, 1901.
D 9, — lisation, à suffi à faire baisser le change. Ce dernier, qu, depuis le début de 1901, était à 37 ec 28 et avait atteint en août et septembre 42 et 43,50, passe à 36.39 et 3490 au début de 1902.
Nous voyons apparaître ici un des côtés les plus intéressants de la question, et qui prouve bien, ainsi que nous le signalions, toute l'importance du rGie de la Spéculation dans cette crise : c’est que toutes les fois qu'il sera question de réformes le centre-coup immédiat sera la baisse des cours.
Les spéculateurs, en effet, craignent que le gou-
vernement ne stabilise le change à un taux plus bas que celui auquel ils l’ont acheté, ïis ont vaguement peur d’un retour de l’or ef ils S’empr'essent de vendre au prix qu'ils trouvent.
Cette première manifestation du rôle de la spéeulaticn ne fut ni très durable, ni très importante, à cause du peu le succès du projet. Nous la retrouverons bientôt plus nettement caractérisée.
En 1902, les réformes annoncées restent stationnaires et mous notons Simplement que l'Etat, par ie texte de la loi sur la circulation fiduciaire, manil'este l’intention de donner à la Banque d’Espagne toute son indépendance, en remboursant, par une cérie d'emprunts extérieurs, les pagarez qu’elle détient. Un premier emprunt eut même lieu immédiatement, qui fut couvert 16 fois. Maïs comme la Banque elle-même fut un des gros souscripteurs, il n’y eut pour le moment rien de changé.
En août 1903. M. Villaverde succède à M. Rodricanez comane ministre des finances. Immédiatement apparaît le projet de restauration du change dont nous avons parlé. Ce projet, très bien accepté, devait causer une peur intense aux spéculateurs, d'autant plus qu’à ce moment la Banque d’Espaone se mettait à vendre du papier sur l’étranger et qu'on voulait voir dans cette opération un essai du bureau de change dont il était question dans le projet.
Le correspondant de l’Æconomiste européen constate l’affolement. «€ Les spéculateurs, dit-1l, vivent au jour le jour, négociant immédiatement leurs achats de change. Banquiers et cambistes ne gardent leur papier que le temps de trouver preneur. »
Les observations qui concernent la spéculation sont très concordantes. C’est ainsi que pendant la semaine qui suit la démission de M. Villaverde, le change est passé de 33.90 à 35.10. Au mois de. juillet, M. Villaverde revient au pouvoir, et immédiatement après le dépôt de son projet, en octobre, les cours tombent de 36 à 31.25, 32 et 33. En décembre, M. Villaverde est renversé ; c’est M. Osma, qui a crixiqué le projet, qui le remplace au pouvoir ; immédiatement, le change passe, du 3 au 10 -décembre, de 53.80 à 35.95 et 36,10.
Le mouvement est donc très net : dès qu’on présente un projet qui pourra restreindre les bénéfi-
es dé la spéculation, le change baisse : dès qu’on ie retire où qu'il disparaît par la chute de son auteur, le change hausse.
Sous le ministère de M. Osma, que l’on sait opposé au projet Villaverde, la spéculation essave de regagner les bénéfices qui lui ont échappé l’année précédente. Nous lisons textuellement ceci (H) : « Les banquiers ont imposé leurs conditions à un tel point qu'il a été impossible, pendant quelques jours, d’acheter les sommes dont on avait besoin. » Les cours atteignent à ce moment 39. Cependant, M. Osma, se rendant peut-être compte de l’impopularité qu'allait lui attirer la nouvelle hausse, essave de faire quelque chose d’utile. I décide la Banque d’Espagne à livrer de l’or, mais la quantité cédée fut trop insignifiante pour avoir un résultat quelconque. :
La seule opération qui exerça une influence réelle fut, en septembre, l’émission d’obligations des chemins de fer du nord de l'Espagne, qui créèrent des disponibilités en rendant l'Espagne créditrice des sommes émises à l’étranger.
Cet événement se produisit au moment des récoltes, où il x a toujours, en Espagne, une création ce change sur l'étranger plus importante ; c’est pourquoi les cours, qui avaient attemt 39 en mars 1904, clôturent en décembre à 34.21.
(1) Economisle Européen, avril 190%.
DrpRERE Syndicat des francs. —— En 1903, cependant, avait eu lieu la création la plûs intéressante qui ait été tentée en Espagne : le syndicat des francs. Ce syndicat était une union privée de gros acheteurs de change. La Banque d’Espagne y entrait pour 12 0/0 ;-la compagnie des chemins de fer du nord de l'Espagne pour 37 0/0 ; les Andalous (Compagnie de chemins de fer) pour 80/0. La Banqué d’Espagne ouvrait un crédit de 90 milhons à l'étranger, garanti par la Banque d’Espagne, la Banque-de Paris et le Crédit Lyonnais. Le but du syndicat était de supprimer la concurrence que les grandes (Compagnies de chemins de fer et la Banque d’Espagne se faisaient entre elles pour leurs achats respectifs de change sur l’étranger. Cette idée est excellente ; grâce au syndicat, les grands établissements, dont les besoins sont connus jà l'avance des spéeulateurs, peuvent à un moment donné se passer d'eux et utiliser pour les achats ies époques où celui-ci Sera le meilleur marché. La spéculation n'aura plus comme clientèle directe que ie commerce et la petite et moyenne inaustrie, dont les besoins sont plus variables, moins cennus ; elle sera tenue à plus de prudence et, au premier abord, Putilité de cette institution paraît indéniable.
de. ae Au début, tout se passa comme on le pensait, et
la Banque put acheter à 32 0/0, taux qu'elle s'était fixé, à un moment où le change oscillait entre
32.19 et 35. Malheureusement, bon nombre de petits acheteurs ne pouvaient attendre les prix fixés par le syndicat et payaient plus cher. Cela augmentait pour ce dernier les difficultés de se procurer du change au taux fixé, et quoiqu'il ait cessé ses achats en février, la demande était tellement forte qu Son aetion sur le marché fut nulle et que, tout au contraire, quand, en-avril, 1l dut les reprendre, il entraîna lui-même la hausse (36 0/0). Sous le ministère Villaverde, à la faveur de la baisse, le kvndicat des francs put effectuer normalement ses achats. Mais quelque heureuse qu’ait été l’idée de sa fondation, 1l ne devait pas être renouvelé en 1904, parce qu'en réalité il n’avait pas suffisamment obvié à la difficulté qu'éprouvaient ses membres à se procurer du change.
Il n'avait fait qu'éviter entre eux la concurrence et ce n’était pas assez. Les spéculateurs s'étaient vite aperçus que les besoins périodiques des Compagnies étaient les mêmes ; la personne de l’acheteur seule avait varié. Mais malgré son cchee, le svndicat”des francs avait rendu service au change, par la constitution de sa réserve, et s'il n'avait pas entraîné la baisse, il avait en tout cas fort probablement évité une nouvelle hausse.
Ainsi que le dit M. Théry, son tort était d’être « une institution privée se bornant à acheter », tandis que pour peser sur les cours d’une mar-
chandise, il faut en offrir. Au fond, le syndicat à
SA
surtout agi par la crainte que l’on a eue de lui ; mais les besoins étant connus et à peu près fixes, cette appréhension fut de courte durée. Cet essai mérite tout de même d’être retenu ; il indique la possibilité et même la nécessité d’une création d'Etat, puisque cette mesure était la seule qu’aient pu prendre des particuliers. Cela permettait de conclure qu’un établissement, non plus privé, mais. sous la direction du Trésor, et capable non seulement d'acheter, mais d'offrir à un certain prix sa marchandise, le change, s’imposait si l’on vou- Jait enrayer la hausse.
Payement en or des droits de douane. — Cette mesure faisait partie du projet de M. Urzaiz et devint la Loi du 23 février 1902 (1). Le Trésor s'était décidé à établir le payement en or des droits de douane pour subvenir à ses besoins extérieurs sans avoir à supporter la prime du change.
Pour ne pas trop aggraver les tarifs douaniers, on consentit des réductions sur les tarifs antérieurs, en rapport avec le taux moyen du change sur l'étranger, suivant une échelle partant de 40 0/0 pour descendre jusqu’à 10 0/0, taux à partir duquel il n’était plus fait aucune réduction.
On obtenait ainsi le double résultat de ne pas
) Bullelin de la Chambre de Commerce francaise de Barcelone, Mars 1907, | |
sêner le commerce et d'atteindre le but qu’on se proposait, qui était de procurer au Trésor des recettes en or.
Celui ci put même, grâce à une série de budgets normaux, utiliser l’or qui lui arrivait par cette voie, non seulement pour les services ‘le sa dette extérieure, mais aussi pour la constitution d’une réserve or en vue de réformes monétaires possibles.
On à beaucoup discuté cette mesure, qui obligeait les importateurs à payer les droits dans une monnaie qui faisait prime et par laquelle ils avaient à supporter la perte au change dans deux circonstances : d’abord pour régler leurs achats à l’étranser, ensuite pour acquitter les droits en or. = Mais d’une façon générale, on peut dire, surtout en considérant le judicieux emploi qui a été fait plus tard de la réserve acquise par le Trésor, que le payement en or ‘des droits de douane a eu d'excellents résultats.
1 faut en outre remarquer que les marchandises qui produisent la plus grande partie des droits de douane payés en or, le pétrole, le blé, le charbon, sont importées par des entreprises très puissantes, qui ont l’habitude d’acheter du change et le font avec beaucoup d’habileté.
D'ailleurs, si cette mesure alourdissait le marché du change en augmentant les besoms des impot-
tateurs, elle le déchargeait d’un autre côté, car
oœrâce à l’or ou aux traites sur l'étranger qu'il recevait, le Trésor cessait désormais d’être acheteur. Enfin, on atteignait la spéculation à la hausse, qui n'avait plus à compter sur les besoins connus et inévitables du Trésor. On peut dire aussi que le payement en or des droits de douane devait agir comme un sureroit de protection nationale, puisau’on grevait les produits importés, en plus du tarif douanier de la somme représentant le prix du change! C'était un moyen d’encourager l’agriculture, le commerce et l’industrie du pays, dont l’aceroissement était le seul moven d'opérer un revirement durable dans la balance des comptes.
Enfin et surtout, l’or était concentré dans les mains du gouvernement, qui non seulement n'avait plus à acheter du change, mais qui pourrait, lorsque la réserve sertit suffisante, en offrir.
Quand le Trésor a utilisé cette réserve en faveur du change, on à prétendu qu'il ne faisait que rendre d’une main ce qu'il avait pris de Pautre. En réalité, il faisait mieux et tout autre chose. Si le syndicat des francs avait échoué, c’est qu'il s'était borné à agir sur la demande et non sur l'offre ; Le Trésor, au contraire, peut, à cause de l'importance de Sa réserve, ait moment où Ù livre du change, obliger les autres vendeurs à céder au même prix que hui. rend ainsi la spéculation extrémement ti-
mide, el c'est par là qu'il agit sur la baisse.