DEUXIÈME SECTION
La monnaie métallique. — Les warrants monétaires et la monnaie fiduciaire. — Le crédit. — L’intérêt (1).
Le rôle économique des métaux précieux commence à être mieux compris. A mesure que la lumière se fait sur le service rendu par ces puissants instruments, à mesure que l’on se rend uu compte plus exact du caractère de la monnaie et de l’influence qu’elle exerce pour entretenir l’équilibre du marché universel, on est moins disposé à suivre les fantaisies des disciples de Law, dont la dernière incarnation, appropriée au goût de l’époque, se rencontre dans la liberté d'émission , confondue avec la liberté des banques.
Qu’on ne s’étonne point de l’insistance avec laquelle nous revenons sur cette doctrine : il n’en est pas, à notre sens, de plus périlleuse ni de plus hostile aux intérêts de la société; si elle venait à triompher, elle risquerait de compromettre les résultats de l’invention la plus merveilleuse à laquelle l’esprit de l’homme se soit élevé dans l’ordre des
(1) Un intervalle de prés de trois ans a séparé la rédaction de cette deuxième section de celle de la première.
relations matérielles. Nous n’hésitons pas à le répéter (1) : « La'monnaie a introduit dans le mouvement des intérêts sociaux une modification plus considérable que les chemins de fer, que la machine à vapeur et la télégraphie électrique. L'invention de la monnaie a été la plus féconde, la plus utile pour rapprocher les hommes, pour former cette grande association générale, qui est la société humaine. »
En effet, grâce à la monnaie, comme l’a dit le jurisconsulte romain, le prix a déterminé partout la valeur de tous les biens comparés à un seul, le métal précieux, ramené par là même à une signification commune. Dans toute vente, dans tout contrat, dans tout engagement, dans toute stipulation, on trouve en présence, sur le pied d’une équivalence parfaite, le produit ou le service d’une part, la monnaie de l’autre. On cède les biens contre une quotité correspondante d’or ou d’argent, on les acquiert avec une pareille quotité; chacun obtient ce qu’il désire, les deux contractants y gagnent à la fois; c’est le bienfait de l'échange régularisé et facilité. Mais, s’il est vrai de dire qu’en dernière analyse les produits et les services s’échangent contre des produits et des services, il est non moins exact d’ajouter que, des deux côtés, on échange une égale quantité d’or. Le bien cédé procure le métal précieux; à son tour, le métal précieux commande un équivalent; partout où il y a achat, il y a vente ; partout où il y a vente, il y achat. Le langage précis du droit romain fait marcher de front les deux opérations : emptiO’Venditio. La monnaie est une marchandise qu’on livre contre une marchandise, mais elle les mesure toutes, elle
(1) Voir notre déposition dans V Enquête sur la circulation monétaire et fiduciaire , p. 5.
facilite l’échange universel et le rend prompt et sûr, parce que le métal reçu ou exigible est toujours pareil; le même degré de fin emporte une identité absolue du poids fixé. On livre des deux côtés des biens d’une même valeur, estimée en métal précieux; c’est comme si l’on troquait le métal contre le métal, poids pour poids.
La précision et la stabilité du terme de comparaison général, tertium comparationis , met en rapport défini tous les habitants, toutes les régions, tous les marchés. On rêve une langue universelle, afin que (es hommes puissent s’entendre les uns les autres, à quelque pays qu’ils appartiennent. Cette langue universelle existe, elle fonctionne chaque jour pour relier les intérêts du genre humain : c’est la monnaie, formée d’un poids déterminé d'or ou d'argent, à un degré déterminé de fin, Turgot l a dit : « L’or et l’argent sont constitués par la nature des choses , monnaie et mpnnaje universelle, indépendamment de tonte convention et de toute loi. » Que pourrait' on ajouter à ces paroles, qu’accompagne le plus admirable et Je plus décisif commentaire?
Produit du travail de l’homme, le métal précieux PP saurait être multiplié à volonté : il exige (‘intervention du labeur et du temps. C’est ce qui le rend propre à fournir, pour la valeur des choses, ja mesure commune la moins instable qu'il soit possible de rencontrer ; c’est là ce qui garantit la justice dans l’exécution des engagements. La monnaie que l’on stipule est l'équivalent du produit cédé ou du service rendu; elle contient le gage matériel d’une puissance d'acquisition égale, maintenue à celui qui s’est volontairement séparé de son bien. Cette puissance, il peut l’exercer quand
il veut, comme il veut, où il veut; pourrait-on imaginer une satisfaction plus complète donnée à 1 exercice légitime de la liberté humaine? Défendre la sécurité et la rectitude de la monnaie, c est donc défendre les deux plus grands intérêts : celui de la justice, qui exige l’égalité dans l’échange, et celui de la liberté, qui conserve la faculté d’obtenir à son choix un service équivalent au service qu’on a rendu.
Substituer au métal précieux, dans l’office monétaire, un papier de confiance, c est exposer à des chances funestes 1 équité des transactions. Il faut, si le papier intervient, qu’il ne puisse fonctionner que comme l’aurait fait le métal luimême. On connaît le principe posé par l’école métallique de l’Angleterre qui a inspiré YAct de i£44 : la masse des instruments de la circulation doit toujours se comporter comme si elle était composée en entier d’or ou d’argent.
On a pu disputer sur la forme donnée à l’expression de la pensée fondamentale : ce n’était qu’une querelle de mots.
Commençons par rendre justice à beaucoup de ceux dont nous ne partageons pas les idées. Ils veident, comme nous, une monnaie fidèle, droite de poids et de titre ; ils sont tous au fond, nous l’avons montré plus d’une fois, de l’école métallique . Ils diffèrent sur les moyens d’assurer l’application du principe fondamental en vertu duquel, pour qu’nn billet de banque vaille toujours de l’or, fonctionne toujours comme l’or, il doit toujours assurer la faculté de l’échange contre de l’or.
Les divers travaux que nous avons sous les yeux s'accordent pleinement pour le demander. Nous n’y rencontrons aucune trace des visées chimériques qui confondent la multiplication des signes de la circulation avec la création
du capital, mais ils diffèrent d’une manière considérable quant aux dégré de sévérité dont ils usent vis-à-vis de la monnaie fiduciaire. M. de Laveleye, M. Roswag et M. Coullet admettent les services rendus par le billet de banque, entouré des garanties qu’il réclame et assuré d’une conversion instantanée en or. M. Hippolyte Passy s’exprime d’une manière beaucoup plus réservée : il réduit singulièrement la proportion d’utilité de la monnaie fiduciaire et ne semblerait pas trop éloigné des conclusions plus radicales de M. Geyer, de M. Cernuschi et de M. Amasa Walker, qui condamnent d’une manière absolue l’institution des banques de circulation, substituée aux anciennes banques de dépôt.
Chose singulière î L’établissement destiné à consolider la rigoureuse précision de la monnaie métallique a servi de point de départ à l’invention qui la menace : les banques de dépôt mettaient l’unité à la place de l’infinie diversité des espèces, elles portaient remède aux falsifications officielles et privées, en réduisant le numéraire à l’identité du même degré de fin ; elles conduisaient à la création de récépissés métalliques, fidèles images de l’or et de l'argent, toujours conservés, pour être restitués au porteur du titre à première réquisition. C’était la monnaie commerciale telle que la recommande M. Amasa Walker; elle réunit les avantages de la monnaie métallique à la commodité que présente l’usage des billets de banque, et demeure libre des inconvénients qu’on peut reprocher à ceux-ci et à celles-là. On a besoin de la valeur permanente qui appartient au numéraire et de l’emploi agile du papier; si on les cumule, il ne reste rien à souhaiter. On ne se heurte plus
contre lo danger de gonfler la circulation au delà du volume qu’elle développe spontanément, d’accord avec la nécessité du marché ; on évite toute altération de la mesure delà valeur ; tous les désirs se trouvent satisfaits, puisqu’on obtient autant d’instruments de la circulation, et de telle espèce que l’exigent (es besoins du commerce ; le mouvement naturel des choses les procure, pourvu qu’on n'en trouble point la marche (1).
Gênes, Amsterdam, Hambourg ont depuis des siècles montré l’utilité d’une organisation pareille. Ha Banque de Gênes, par exemple, recevait des dépôts d'or et d’argent pour le montant desquels elle ouvrait un crédit équivalent. Les litres délivrés, étant facilement transmisibles, furent largement employés dans les transactions commerciales; c’étaient de véritables billets de banque, qui représentaient des espèces, de plein poids et de juste titre, et qui étaient payables, à toute demande, moyennant ces espèces. 11 en étaient de même des récépissés de la Banque d’Amsterdam ; la Banque de Hambourg pratique encore aujourd'hui un système analogue ; les payements s'accomplissent dans cette grande cité au moyen de simples transferts, qui font passer d’un négociant à l'autre Indisposition de l’argent déposé.
Le système de II. VValker recommande cette permanence de dépôts métalliques, conservés dans le trésor des banques, alors que les titres qui les représentent accomplissent au dehors, avec une régularité parfaite et une force bien plus active, toutes les fonctions du numéraire. Il se rapproche de la doctrine vigoureusement exposée par
(I) Ajoasa Waukr, The tcienctof WealtU, liv. IJI, ch. xiu.
M. Cernuschi, mais il signale d'une manière plus nette les bénéfices que procure le papier, simplement substitué à la valeur métallique existante, dont il est l’ombre.
L’fiistoire des banques montre qu’il ne s’agit point ici d’une vaine abstraction ; Yidéal a pris corps, et l’institution a été mise à l'œuvre, Comment s’est*elle transformée depuis? En ne songeant qu’à la fonction matérielle de la monnaie, des esprits inventifs ont supposé qu’il était inutile de conserver dans l’immobilité toute la masse métallique réunie par les banques ; on pouvait employer uue partie de celle-ci, tout en maintenant la totalité des titres respectifs. De cette manière on réalisait un double profit sur la portion du dépôt qui, tout en continuant de circuler sous forme de billets, pouvait être utilisée d’une manière directe. La confiance qu’inspirait la solvabilité de la Banque devait maintenir le cours de ces billets, bien qu’ils fussent dépourvus de gage métallique ; comme on ne pouvait les présenter tous à la fois au remboursement, la réserye maintenue devait faire face aux demandes successives de conversion. Les banques de dépôts se transformaient en banques de circulation ; les véritables warrants métalliques, délivrés contre les dépôts réalisés et conservés, perdirent ce caractère; ils furent remplacés par les billets de banque, qui n’étaient plus qu’en partie doublés de métal , tout eu promettant le payement immédiat. C’était la monnaie fiduciaire.
L’invention fit brillante fortune : on admira le génie de ceux qui avaient soudainement accru la richesse publique en multipliant les signes de la circulation. Si l’on avait pu entrevoir les douloureuses commotions dont l’établissement nouveau devait donner le signal, on l’aurait moins exalté,
même au point de vue restreint et vulgaire d’une prétendue augmention de capital ; un autre intérêt, bien plus grave, se trouva menacé ; si, mieux versés dans la connaissance des lois de la valeur et des exigences de la monnaie, les contemporains de Patterson, le fondateur de la Banque d’Angleterre, avaient compris le trouble apporté à la régularité avec laquelle doit se comporter l 'évaluateur commun , la mesure universelle des produits, des services et des conventions humaines, la monnaie, son projet n’aurait pas été facilement accueilli.
Longtemps ce côté essentiel de la question est resté sur l’arrière-plan ; on s’est beaucoup occupé de la monnaie comme instrument d’échange, pas assez de la monnaie comme soldeur uuiversel et comme mesure de la valeur. Les travaux de M. Cernuschi et de M. Walker ont rendu sous ce rapport un service signalé : s’ils ont eu le tort de vouloir pousser l’application d’un principe rigoureux jusqu’aux plus extrêmes conséquences, ce principe n’en est pas moins vrai; peut-être si les choses étaient entières, si l’émission de la monnaie fiduciaire n’avait point altéré les rapports naturels, aurait-il mieux valu qu’elle n’eût jamais existé. Aujourd’hui ce qui importe, c’est d’empêcher qu’elle ne devienne nuisible ; à celte condition seulement, on peut continuer à profiter du léger avantage qu’elle procure. On y sera surtout déterminé par la crainte de causer une nouvelle commotion dans les relations, commotion qui risquerait d’éclater si l’on supprimait d’une manière absolue la masse d’or fictif versée sur le marché du monde.
M. Cernuschi a procédé à la manière des géomètres ; chez lui les déductions se formulent, en s’enchaînant étroitement.
La mécanique de l'échange, alors même qu’on hésite devant la solution trop absolue qu’elle provoque, doit être accueillie comme une œuvre digne d’appeler des méditations sérieuses ; esprit original et fécond, l’auteur n’aime pas à suivre les sentiers battus, vestigia deserere ausus ; souvent cette hardiesse lui réussit.
Il commence par poser largement le problème. Tous les biens obtenus par le travail successif des générations constituent une masse, dont chacun des biens forme une fraction plus ou moins importante, suivant l’évaluation commune. Comment procéder à celle-ci, comment déterminer les proportions? En choisissant un bien qui serve de terme de comparaison universelle; ce bien, c’est la monnaie. Les heures et les jours ne suffiraient pas à chercher, solliciter, offrir, combiner des trocs ; quel travail et quel mauvais travail les hommes seraient obligés d’affronter, s’ils se trouvaient forcés de passer par cette complication infinie de calculs vagues, incertains (1), si la monnaie ne venait point donner une impulsion, à la fois simple et régulière, à la mécanique de l’échange. La monnaie est le moteur qui anime toute la machine de la production et du commerce.
On accuse la monnaie d’être stérile, en s’appuyant sur un texte mal compris d’Aristote, et l’on méconnaît la nature propre de cet actif instrument ; la monnaie ne doit rien rapporter afin de circuler sans cesse, chacun la reçoit et personne ne la garde ; plus elle change de mains et mieux elle accomplit le mandat nécessaire qui en fait à la fois le levier et le régulateur des transactions.
(1) Mécanique de V échange , p. 25.
La monnaie coûte, dit-on ; c’est pour cela qu’elle rend les services multiples dont profitent la division du travail, la coopération et la distribution équitable des produits. D’ingénieuses combinaisons permettent de réaliser une économie notable sur la dépense qu’elle cause sans Compromettre en aucune manière la force et la stabilité de cet engin merveilleux, qu’il faut d’autant plus sauvegarder qu’on multiplie davantage les fonctions qui lui sont naturellement dévolues. Tout se concilie quand, au lieu de vouloir recourir à la fiction, on se tient sur le terrain solide de l’or et de l’argent, sauf à s’aider dans une limite restreinte du papier, qui peut intervenir sans péril pourvu qu’il se comporte exactement comme le ferait le métal.
Ce n’est pas de ce côté que nous attend, néanmoins, le plus grand avantage : il faut maintenir la solidité inébranlable du ressort métallique; au lieu de perdre au sacrifice apparent qu’on 6’impose, on réalise un riche bénéfice, car on peut mettre en œuvre les rouages variés qui permettent d’épargner sur l’emploi matériel de la monnaie, tout en préservant l’intégrité et la sûreté de cet admirable instrument.
Les combinaisons du crédit s’exercent alors avec leur salutaire influence : les caisses de dépôt, les comptes courants, les chèques, les reconnaissances au porteur, les billets à ordre, les virements, les compensations ont une efficacité d’autant plus énergique que le terme plus ou moins prolongé et la confiance plus ou moins large qu’ils sollicitent, s’appuient sur une assise inébranlable. Une monnaie certaine, droite de poids et de titre, revêtue partout d’une qualité identique, anime ces masses énormes d’opérations, mises en rapport direct, accomplies sans l’intervention
du métal, mais régies par la loi équitable de la valeur qu’il détermine et qu’il maintient.
Les bénéfices que procurent les banques de circulation par les billets fiduciaires sont peu de chose en présence de la rapidité des mouvements, unie à l’inébranlable sécurité des rapports que suscitent les véritables institutions de crédit : elles donnent la vie aux capitaux qui existent, mais qui sommeillent ; le mot seul de crédit , qui implique la confiance dans l’avenir, n’entraine-t-il pas aussi la nécessité de rattacher cet avenir à un élément invariable et assuré* qui dissipe le doute et qui procure la sécurité? Pour que les ingénieuses inventions à l’aide desquelles la monnaie change de propriétaire, sans changer de place, fructifient, il faut avant tout qu’elle demeure aussi stable, aussi invariable » que possible. Payer beaucoup avec le moins de monnaie, tout en la maintenant pure et certaine, tel est le problème véritable ; mettre en équilibre les créances et les dettes, soit sur place, au moyen des chambres de compensation, soit à distance, au moyen des lettres de change, tel est le but sérieux auquel il faut viser, et quon ne saurait atteindre que sous la condition d'un mouvement monétaire, basé sur l’identité du sens précis attaché au langage métallique. L’argent de l’un ne diffère en rien de l’argent de l’autre ; c’est grâce à cette uniformité d’idiome matériel que le mécanisme de l’échange fonctionne avec une incomparable fécondité. Les chèques se soldent mutuellement, les traites voyagent pour visiter les places ou les besoins de compensation les appellent ; l’or présent, comme l’or à distance, sont des biens égaux, qui diffèrent uniquement par le change qu’imposent le parcours à franchir, et le temps à joindre.
Le vieil axiome juridique qui a terme ne doit rien appelle un long commentaire pour expliquer l’effet du retard mis à l’exécution de l'engagement, mais chacun comprend que celui qui s’oblige à payer plus tard doit moins. Affiché au moyen de la déduction qu'impose l’escompte ou du supplément que réclame l’intérêt, ou compris dans la facture au moyen de l’exhaussement de la somme demandée pour la vente à terme, le prix du temps s’impose toujours ; il traduit la valeur différentielle entre le présent et le futur, entre la possession actuelle et la jouissance retardée. Les casuistes ont beau ergoter sur le prétendu axiome : le temps ne se vend pas , l’esprit pratique des Anglais a formulé la réponse vraie, en tenant compte de la monnaie du temps : Time is money.
La démonstration produite par M. Cernuschi est d’une saisissante simplicité (1). La distance dans le temps ou dans l’espace, c'est toujours une non-valeur à déduire pour établir l ’ équivalence véritable. La chimère du crédit gratuit et de la suppression de l’intérêt s’évanouit, du moment où l’on renonce à effacer la différence eutre ce qui est et ce qui sera, où l’on recule devant l’idée d’enlever à l’homme son plus noble attribut, celui de la pensée qui plonge dans l’avenir, car, en commettant cette faute, on le priverait à la fois d’énergie et d’espérance.
L’intérêt n’est point acquitté par la monnaie , mais par le capital que la monnaie commande et qu’elle permet d’utiliser; aussi le taux de l'intérêt, dans les circonstances normales, est-il réglé par le profit de l’opération accomplie,
(1) Mécanique de l'échange , p. 72 et suiv.
grâce à l’usage obtenu des instruments du travail, cédés par celui auquel ils appartiennent légitimement. L’intérêt, ajoute M. Cernuschi, n’est pas un privilège du capital, c’est une différence entre deux capitaux, entre celui qui est le plus grand : le présent, et celui qui est le plus petit : le futur.
Ces notions générales une fois établies, l’auteur montre comment les relations sociales se développent avec les besoins et les satisfactions de l’échange, comment la monnaie, en déterminant le prix des choses, affaiblit de plus en plus le caractère purement local et individuel des conventions, pour les soumettre au jugement de tous les hommes, appelés à se prononcer sur chaque produit livré, sur chaque service rendu.
Le monde a commencé par obéir à l’autorité patriarcale, paternelle, souveraine, puis il s’est élevé à la dignité de l’activité personnelle et au contrôle de la responsabilité. Les prix, gênés d’abord par l’isolement et par la taxation officielle, se sont successivement émancipés,’ à mesure que les rapports sociaux se sont étendus et que la liberté s’est développée. A chacun selon ses œuvres, mais les œuvres de chacun seront d’autant mieux rémunérées, qu’il se trouvera mis en contact plus direct et plus juste avec plus d’hommes, appelés à profiter d’une mutuelle assistance. Les divers éléments de la production s’associent, les tâches se divisent, et le résultat obtenu se trouve partagé avec d’autant plus d’exactitude et d’équité, que l’intermédiaire actif de ces rapports les traduit d’une manière plus précise et plus universelle. La monnaie accomplit cette tâche féconde ; elle relie le travail, l’intelligence et le capital, en assurant
à lous ceux dont les efforts passés ou présents contribuent à l'œuvre future une partie du résultat conquis en commun.
Le travail, quand il prévoit un bénéfice à réaliser, ne s’occupe pas du taux de l'intérêt : sûr de la récolte , il ne maudit pas la semence (1). Produire c'est rendre service ; épargner, préserver, conserver, c’est rendre un service uou moins grand ; tous ceux qui épargnent doivent être récompensés, et la possibilité de cette récompense s'accroît quand on facilite la rencontre des besoins réciproques ; tel est le rôle du crédit ; il met en présence des réalités, mesurées par Y évaluateur commun , par la monnaie.
Les banques de dépôt.
Comment assurer le passage facile des capitaux des mains qui les détiennent sans les utiliser entre les mains qui en ont besoin pour féconder l'activité dépeusée? Par les banques de dépôt, réservoir commun où viennent affluer les capitaux disponibles, assurés d’y trouver à la fois sécurité et profit, et d'où s’écoulent les ressources accumulées, pour arriver à ceux qui sauront en tirer le meilleur parti.
C'est sous la forme d’une somme de monnaie que les épargnes arrivent et que les placements se fout; mais il importe de ue pas confondre les capitaux flottants, qui empruntent l’expression numérique, avec la conservation matérielle des espèces. Celles-ci renouvellent sans cesse le
(i) Mécanique de l'cchange, p. 96.
service qu'elles rendent : une somme métallique restreinte suffit pour le roulement de vastes opérations dans les institutions de crédit qu’on appelle banques de dépôt. Chacun des clients de ces établissements qui a cédé un bien quelconque, sans disposer immédiatement de la puissance qu’il obtient pour acquérir un bien équivalent, reçoit en échange un gage assuré du choix futur, en touchant de la monnaie, ou en faisant inscrire au compte qui lui est ouvert par la banque une somme pareille ; d’un autre côté, ceux qui stipulent les avances nécessaires solderont souvent les acquisitions faites au moyen d’uu simple transport du droit qu’ils peuvent exercer sur le dépôt réalisé. Pour que cette double opération s’accomplisse avec la plus grande économie de numéraire, celui-ci ne doit prêter à aucune équivoque ni soulever aucun soupçon ; il suffira que le sens des engagements et des stipulations se trouve à l’abri de toute méprise et de toute variation , pour que la monnaie qui figure dans le contrat comme mesure des actes de chacun apparaisse seulement par les appoints, dans la liquidation des diverses entreprises. 11 y a longtemps que notre savaut et si regrettable ami Senior a nettement expliqué (1) comment s’accomplit l’échange des crédits réels : il s’agit toujours d’une somme de monnaie payable, mais il s’en faut qu elle soit toujours payée ; de cette manière, le montant de la monnaie nécessaire pour accomplir les transactions d’un pays ne constitue qu’une faible fraction des opérations réalisées. Raison de plus pour en maintenir la portée et la solidité. La dépense ainsi faite se résout en multiple bénéfice.
(1 ) Transmission of the precious Metals from Country to Country , 2° édit. Londres, 1330.
Le mirage d’une multiplication factice de numéraire a causé beaucoup de mal par les fausses combinaisons auxquelles il a entraîné, combinaisons qui ont été la cause de tant de crises et de désastres, et aussi en détournant les efforts d’une voie au bout de laquelle se trouvait un succès assuré. On a trop négligé les banques de dépôt ; la féconde activité des établissements écossais vient de ce qu’ils sont demeurés plus fidèles que tous les autres à la mission véritable du crédit, qui est de réunir et de placer les capitaux flottants. La grande chose pour une banque d’escompte, c’est de remplir le rôle d'intermédiaire entre l’épargne et le travail; au lieu de se trouver confinées dans une action secondaire, les institutions ainsi dirigées accomplissent la principale mission ; elles font des affaires énormes. Les banques d’Écosse disposent de 1 milliard et demi de dépôts, taudis qu’elles ont à peine en circulation 50 millions de francs en billets, dépourvus d’une couverture métallique correspondante. Les quatre grandes maisons de Londres, London and Westminster , London Joint-Stock , Union Bank of London et London and County réunissent à elles seules plus de dépôts que les banques d’Écosse ; on évalue à 2 milliards et demi les dépôts des divers établissements de crédit de la Cité. Pour tout le Royaume-Uni, les relevés de ces ressources agglomérées varient entre sept et dix milliards de francs. Bien entendu qu’il ne s’agit point là, comme le vulgaire le suppose souvent, d'espèces réunies (l’Angleterre n’en possède pas le tiers ou le quart), mais de capitaux dont les institutions de dépôt gouvernent l’emploi (1).
(i) Voir notre déposition dans Y Enquête des Banques, p. 06.
Le développement des opérations quotidiennes de ces établissements est immense : effets à encaisser ou à escompter, capitaux flottants reçus ou remboursés, ce grand mouvement se fait presque sans monnaie, tout on reposant sur la monnaie, qu’on transmet sans la déplacer.
« Le négoce des banques, dit M. Cemuschi (1), n’est point un négoce de monnaie, mais un négoce de capitaux. Ils arrivent aux banques et vont aux escomptés. Ceux-ci touchent le prix des marchandises qu’ils ont vendues aux souscripteurs des effets, et en définitive ce sont ces souscripteurs qui sont les véritables détenteurs des capitaux versés en compte courant. »
Le renouvellement continu de capitaux versés et d’effets en portefeuille, de l’actif et du passif, alimente les banques. C’est un flux et reflux naturel qui s’établit; les effets escomptés ont été causés par la vente d’objets destinés à la consommation ; à mesure que ceux-ci se trouvent employés, les rentrées s’effectuent et garantissent les payements successifs.
C’est le capital et non l’argent qui paye l'intérét bonifié aux comptes courants ; cet intérêt est acquitté par l’acheteur des marchandises, qui détient un capital présent, d’une utilité actuelle, et qui a promis livraison d’un capital à venir, avec une utilité future, à l’échéance des effets.
Nous devons ajouter une observation essentielle : quand on connaît ce mécanisme, on est guéri de l’idée que tous les good bills peuvent être représentés par de la monnaie fiduciaire. Rien de plus erroné que cette supposition d’une
(1) Mécanique de l'échange, p. 107.
quotité adéquate d’instruments de la circulation et d’instruments de crédit, destinés à représenter les affaires conclues. Les lettres de change remplissent ce rôle ; elles sont soldées au moyen de la currency . La rapidité de la circulation décuple et centuple la force de cette dernière, en multipliant les évolutions qu’elle exécute. La même monnaie revient sans cesse, pour accomplir une série d’escomptes. Plus le crédit est développé et la circulation active, moins l’étroite illusion du système mercantile peut rencontrer créance. Fortifiez les instruments de la circulation , ils rempliront un office bien supérieur à celui que promet la simple augmentation de la monnaie fiduciaire ; ils se prêteront à un roulement rapide, qui soldera d’immenses transactions avec le concours du crédit. Nous ne saurions trop insister sur ce point : le crédit ne tend point à augmenter la masse de la currency , que celle-ci consiste en espèces ou en billets de banque ; tout au contraire, il a pour effet d’utiliser avec une plus grande économie la somme existante, dont il épargne le déplacement matériel. Les good bills ne sauraient donc servir de mesure à la monnaie fiduciaire.
Les banques de dépôt et d'escompte sont des iustitutions excellentes, qu'on ne saurait trop propager. M. Hippolyte Passy en a fait ressortir le grand mérite (1); il a montré l’action puissante qu'exerce un régime à la fois simple et fécond. En appelant à elles les capitaux flottants, les institutions de crédit arrachent à l’oisiveté les épargnes réalisées, elles en stimulent l’extension, en leur procurant un moyen facile de conservation et un certain profit. Le béné-
(1) Voir sa déposition dans l'Enquête des Banques (séance du 23 décembre 1865).
fice des banques de dépôt (c'est là tout le secret de la prospérité des banques écossaisses), consiste dans la différence entre l’intérêt alloué aux déposants et l’intérêt perçu sur l’escompte et les avances de toute nature. Un mouvement parallèle fait baisser et hausser à la fois l'intérêt demandé et l’intérêt payé, ce qui écarte le reproche habituel adressé aux banques de la circulation de profiter de la détresse générale : l’harmonie qui relie le loyer servi et le taux perçu exclut jusqu’à l’apparence d’un antagonisme quelconque ; elle prévient d’injustes accusations.
On a soin d’échelonner les avantages acquis aux déposants suivant la durée présumée de leurs placements : de là viennent les différences du loyer dont bénéficient les sommes remises à disponibilité, ou astreintes à un délai plus ou moins prolongé qui doit précéder chaque retrait. D’ingénieuses combinaisons tendent à maintenir une correspondance constante entre les engagements et les rentrées; lorsqu’on dispose de capitaux flottants, il faut en faire un emploi à courte échéance, ou du moins ne s’engager dans des opérations d’une réalisation plus lointaine que pour une portion restreinte des ressources acquises.
Les lettres de change combinent les compensations entre les capitaux à remettre ou à recevoir dans des lieux différents ; les banques de dépôt et d’escompte arrivent au même résultat poulies capitaux à solder ou à toucher sur place, à termes rapprochés. Oïl égalise les valeurs en compensant la distance par le change et le temps par l 'escompte. La monnaie est indispensable, mais stérile ; le problème consiste donc à diminuer le sacrifice qu'elle impose, non en la détériorant, mais en évitant d’y recourir, dans les limites
du possible ; tel est le grand office de la banque : il arrive à régulariser les payements économiques. Lord Lauderdale a eu raison de présenter la monnaie comme « la machine qui économise le plus de travail. » La banque , exempte des fictions fiduciaires, élève cette économie à une plus haute puissance, en procurant à une currency réduite une force d’action plus considérable.
Aussi partageons-nous pleinement l'opinion exprimée par M. Ilippolyte Passy, quand il met le service de la banque , comme intermédiaire entre l’épargne et le travail, beaucoup au-dessus de celui qu’on lui demande, comme à une manufacture de monnaie fiduciaire. Nous aurions seulement désiré qu’il séparât d’une manière plus complète les deux attributions. Au lieu de conseiller à une banque de circulation d’accepter des dépôts à intérêt, mesure que nous ne saurions admettre, il vaut mieux organiser à côté d’elle des établissements multiples, destinés à faire fructifier les ressources oisives. Les dépôts sans intérêts qui continuent à se diriger vers les caisses de la Banque d’Angleterre et de la Banque de France, ont un caractère particulier ; ils ne forment qu’une fraction de plus en plus restreinte de la masse des dépôts effectués ailleurs. Nous n’avons pas atteint le résultat colossal auquel l’Angleterre est parvenue, cependant le mouvement commence ; déjà les caisses de dépôt , organisées par le Crédit foncierf le Crédit agricole , la Société générale , le Crédit industriel et commercial , le Comptoir d'escompte , la Caisse des dépôts et comptes courants , etc., ont obtenu, moyennant le service d’un intérêt modéré et échelonné, une somme de beaucoup supérieure à celle des dépôts sans intérêt , confiés à la Banque de
France. Il y a place pour les deux formes, qui correspondent à des situations différentes. Les agences de la Société générale présentent un type excellent pour la fondation dans les départements de branches , qui pourront fonctionner comme celles des banques d’Ecosse, à côté des succursales de la Banque appelées à remplir une autre destination.
M. Hippolyte Passy n’est point épris de la monnaie fiduciaire ; à son avis elle unit des avantages réels à des inconvénients non moins réels; toute compensation faite, la somme des inconvénients l’emporte. Il reproche aux banques de circulation d’avoir tendu le ressort, en profitant des faveurs des gouverements : le public a considéré les billets émis comme tenant de l’Etat des garanties particulières, il les a acceptés plus facilement, ce qui en a trop accru le nombre. Suivant nous le public avait raison, le tort était tout entier du côté des gouvernements, qui, en accordant un privilège, n’en avaient pas sévèrement tracé la limite, et du côté des banques, qui ont tout compromis en ne maintenant pas assez haut ce que nous appellerons le titre métallique de la monnaie fiduciaire.
M. H. Passy reproche aux banques de circulation de négliger l’appel productif adressé aux capitaux oisifs, qui auraient mieux alimenté l'escompte, et de profiter uniquement des dépôts sans intérêts, sauf à enfler outre mesure la masse de la monnaie fiduciaire. C’est l'origine des embarras monétaires: les banques, entraînées par le désir du gain, laissent trop diminuer la réserve métallique, qui constitue uue charge ; cela les oblige à précipiter la hausse de l’escompte, quand l’échange du papier contre le numéraire
devient plus fréquent. Les crises sont d’autant plus graves, que le billet a pris une place plus large dans la circulation. Si, au contraire, des banques de dépôt avaient utilisé en plus forte proportion le capital existant, le marché serait moins assailli par les tempêtes commerciales. Il reste, dit M. Passy, beaucoup trop d’illusions à l’endroit du billet de banque : nous partageons cet avis et nous ajouterons que le mal vient en grande partie de l'assimilation qu’on établit entre ces titres et les lettres de change ; en considérant uniquement la bank-note comme la transformation des valeurs de portefeuille sous une forme qui les rend plus acceptables, on oublie que la nature même de l’instrument change alors que le délai de payement s’efface; en créant le billet payable au porteur et à vue, c’est du comptant que l'on fabrique. Les échéances rapprochées et échelonnées, et la certitude de la rentrée permettent un ravitaillement successif de la réserve ; si la masse essentiellement limitée de la monnaie se trouve trop accrue par le complément fiduciaire , celui-ci revient promptement au guichet d’échange, pour réclamer de l’or, ou bien il expulse du pays une quantité correspondante de métal précieux, en
altérant le rapport nécessaire entre les deux éléments de
la circulation ( currency ). 11 ne faut donc pas se fier à la mutation des good bills en monnaie fiduciaire : celle-ci a un cercle d’action très-restreint, tandis que les affaires qui se traduisent en lettres de change rencontrent en quelque sorte un champ d’action illimité. M. Passy le reconnaît : la masse des instruments d’échange doit contenir proportionnellement moins de papier au porteur et à vue, à mesure que le crédit et les transactions se développent ; les verse-
ments, les compensations, les chèques économisent la monnaie, dont ils rendent en grande partie le maniement inutile, en même temps qu'ils en accélèrent les rotations de manière que la même somme suffise à des payements multipliés.
Si, au lieu de créer du comptant , on l’avait attiré par des dépôts rétribués, rien de pareil n’aurait lieu; on rentrerait dans la vérité du mouvement économique. L’Angleterre profite déjà de cette amélioration notable; c’est surtout grâce aux institutions de dépôt et au Clearing-house qu’elles alimentent, que l’on y voit moins de billets de banque accomplir une masse colossale de payements. Ces établissements prêtent h leurs clients du capital réalisé, et le prêtent sous la forme transitoire des espèces ; mais, grâce au mécanisme organisé , ce sont des valeurs réelles qui s’échangent contre des valeurs réelles ; les retours fâcheux qui atteignent la confiance ont bien moins de prise sur une situation solide, où l’on a laissé peu de place à la fiction.
Il ne faudrait pas transformer la Banque de France sur ce modèle, pas plus que, malgré des propositions réitérées dans le même sens, on n'a consenti à modifier ainsi la constitution de la Banque d’Angleterre. Tant qu’il y aura des établissements munis de la faculté d’émettre de la monnaie fiduciaire, ils ne sauraient, sans un grave péril, attirer par l’intérêt alloué des dépôts qui accroîtraient encore leur puissance d’action et qui adjoindraient au privilège de droit un monopole de fait bien plus redoutable. Telle a été la pratique constante des deux plus grandes banques de circulation , celles d’Angleterre et de France ; aux États-Unis les mêmes nécessités ont conduit à un pareil résultat ; les banques d’émission ne servent point d’intérêt sur les dépôts. L’opi-
nion émise à ce sujet par M. de Laveleye (1) s’accorde pleinement avec celle de M. Coulletft), et les chapitres qui épuisent cette question ne sont pas les moins intéressants à consulter. Les banques d’Écosse n’ont échappé en partie au danger (car l’adjonction à l’émission des dépôts rétribués en a fait sombrer plusieurs) qu'en limitant étroitement le chiffre des billets non couverts par le métal en caisse ; elles sont arrivées à ce résultat que, comme source de profit, rémission n'est presque rien en comparaison des dépôts ; le billet conserve les avantages de commodité qui lui appartiennent, sans courir un risque trop grand quant au remboursement à vue ; d’ailleurs les banques d’Ecosse ne pourraient point fonctionner même sur cette échelle restreinte, si elles ne prenaient pas leur point d’appui sur la Banque d’Angleterre (5).
Pour servir un intérêt aux dépôts, il faut renoncer à l’émission de billets payables au porteur et à vue. Nous ne demandons pas la suppression radicale de cette fonction dévolue aux banques de circulation, mais nous n’entretenons pas plus d’illusions que M. H. Passy au sujet des avantages qui en dérivent : nous voulons, comme lui, que ce soit une faculté renfermée dans un cercle limité. Il penche à supposer que la liberté absolue d’émission, ouverte à tous, conduirait au but, qui est de faire disparaître le billet de banque émis sans garanties métalliques. Telle est aussi l’idée de M. Cernuschi : « En fait d’or supposé,
(1) Le marche monétaire , p. 207. Voir aussi, p. 281, un excellent discours de M. Frére-Orban sur celle question.
(2) Etudes sur la circulation monétaire , p. 316.
(3) Voir notre ouvrage : La Banque d’Angleterre et les Banques d’ Écosse , 1867.
dit-il ( 1 ), on sera dans le vrai le jour où, tout le inonde étant libre de l’émettre, personne 11e voudra plus l’accepter. » Nous avouerons que nous ne sommes pas partisan de cette cure radicale qui supprime la maladie en tuant^le malade. Il serait difficile de discerner dans la circulation le billet non couvert, ou couvert dans des proportions diverses par du métal, du billet le plus solidement assis sur une réserve correspondante. Or nous voulons maintenir les avantages notables qui appartiennent à la forme de la monnaie de papier ; nous ne désirons qu’en raffermir la substance de manière h écarter jusqu’à Pappréhension d’un péril. Nous pensons avec M. Walker, quoique dans une mesure différente, qu’il faut concilier l’agilité de la monnaie de papier avec la solidité inébranlable du numéraire.
On y parviendra en distinguant plus nettement la fonction de la banque de la fonction de l’émission, et en constituant dans chaque pays à côté de la banque de circulation, fondée sur le principe de l’unité, de nombreuses banques de dépôt, d’escompte et de comptes courants, établies en vertu d’une liberté entière. L’agriculture, Pindustrieet le commerce n’auraient qu’à s’en féliciter ; la. vieille école, qui exploite le préjugé suranné des vertus attribuées à la multiplicité des billets de banque, a fait son temps : elle est en voie de rejoindre sa sœur ainée, l’école mercantile. M. H. Passy l’a fort bien prouvé en s’appuyant sur l’exemple de Hambourg : les billets de banque ne répondent nullement à une nécessité commerciale ; du moment où iis dépassent une proportion fort réduite par rapport aux existences métalliques, ils sont plutôt un inconvénient qu’un avantage.
(1) Mécanique de l'échange , p. 231.
Personne ne révoque en doute la nécessité absolue d’une convertibilité assurée, on ne saurait s’arrêter au billet comme billet; il faut arrriver au métal, seul propre à solder tous les engagements et à agir au dehors. Or les conditions d’une convAlibilité certaine sont d’une nature sévère.
L’unité favorise la circulation des billets de banque, ajoute M. Passy ; quand on veut le billet, il faut Y unité. La Suisse fournit une preuve décisive de l’état misérable de la circulation fiduciaire lorsqu’elle s’écarte de ce principe. Aussi comprenons-nous que ceux qui veuleut exclure le billet de la circulation visent à le faire mourir naturellement sous les excès et les incertitudes d’un droit absolu d’émission. Nous désirons au contraire le conserver dans la mesure qui se concilie avec la stabilité monétaire ; nous sommes en défiance des solutions radicales. C’est pour ce motif que nous essayons d’établir les conditions nécessaires qui doivent présider au maintien rationnel et rassurant de la monnaie de papier.
Nous ne croyons nullement que le rôle du billet de banque soit celui d’un effet commercial; il remplit forcément l’office monétaire, et il l’a trop souvent rempli surabondamment, aussi travaillons-nous à écarter une confusion périlleuse. On obtient une lettre de change par un billet h vue, et l’on croit qu’il suffit de veiller à la solidité de l’effet commercial pour se mettre à l’abri de tout péril : c’est une erreur aussi grave que celle qui invite à se reposer sur la garantie qu’offre le monnayage de la rente ou le monnayage du sol. Il ne s’agit pas de rencontrer la certitude du payement futur, il faut obtenir celle du payement immédiat en espèces. Le titre à vue sur le réservoir métallique la donne tant que ce
réservoir fonctionne sans embarras ; chacun y puise, moins dans les temps calmes, plus aux époques difficiles qui sont en même temps celles où l’on a le plus besoin d’escompter. Aussi plus on prétend fabriquer de billets, et plus on en voit échanger au même moment pour de l’or, si celui-ci est devenu la marchandise la plus avantageuse à porter sur le marché étranger. De là vient le mal ; les crises monétaires seraient moins funestes et entraîneraient plus rarement des crises commerciales si la proportion du métal, relativement à la masse des billets qui circulent en temps normal, était plus ample.
On obtient ce résultat quand à côté d’une banque unique de circulation, ne recevant que des dépôts sans intérêts, on suscite des banques multiples, occupées à réunir les capitaux flottants, en les rémunérant, et préservées du danger de l’émission de billets à vue. Sauf cette distinction, nous partageons pleinement les idées de M. H. Passy, qui s’appliquent sans réserve aucune aux banques de dépôts et à leurs succursales.
Dans la séance de la Commission d’enquête du 25 décembre 1865, s’est établi la discussion suivante ;
M Michel Chrvalieii. D’n prés le plan que vous indiquez, il serait préférable d'avoir une faculté d'émission de monnaie fiduciaire beaucoup moins étendue et de compter beaucoup plus, pour les bénéfices de la banque (1), sur la différence entre le taux de l'intérêt qu’elle servirait aux gens qui apporteraient leur fonds et celui qu’elle percevrait pour l’escompte de ses effets. Votre idée fondamentale serait qu’il vaudrait mieux pour une banque (2) n’avoir pas la base d’une monnaie fiduciaire abondante.
(1) Nous dirions du système des banques , en réservant les dépôts
rémunérés aux institutions distinctes et libres, qui font appel aux capitaux flottants. L. W.
(2) Même observation. U ne devrait y avoir qu'une banque chargée
Pensez-vous que dans ce plan les banques, ou plutôt les succursales, les agences des banques seraient plus faciles à multiplier et h disséminer, par conséquent, dans les différentes parties du pays où il y a de l’industrie, qu’elles ne le sont dans le système actuel?
M. Uippolyte Passy. Oui, et je vais dire pourquoi.
Pour moi, toute la question du crédit consiste dans l’appel à l’activité des capitaux qui dorment chez les particuliers et qui, tant qu’ils demeurent sans emploi, privent le travail des moyens de production qu’ils devraient et pourraient lui fournir.
Tel est le régime de l’Ecosse. Il est rare qu’un paysan écossais garde chez lui 20 ou 30 francs : tout va aux banquiers et des banquiers aux industriels.
Rien n’a été plus favorable à l’Ecosse que l’usage qui s’est généralisé de remettre aux banques, qui en servent l’intérêt, les capitaux sans emploi. Cet usage a développé le goût de l’épargne, et le travail commercial et manufacturier lui a dû des moyens d’action infiniment plus considérables que ceux qu’eussent pu lui procurer des banques que le privilège de l’émission eût dispensées de la nécessité de rémunérer les dépôts.
Ce que je reproche aux banques privilégiées, c’est principalement de n’avoir pas accoutumé les populations à se dessaisir des fonds qu’elles gardent inutilement et qui, s’ils arrivaient aux gens qui en ont besoin, rendraient d’immenses services. L’exemple des banques non privilégiées d’Angleterre, qui réalisent des bénéfices plus considérables que ceux de la Banque d’Angleterre, car l’Union donne 30 pour 100...
M. Michel Cubvalibr. Elle a donné 40 pour 100 en 1804.
M. Hippolyte Passy. C’est un chiffre plus élevé que celui des années antérieures. Les banques dont je parle ont, pour rétribuer les prêts qu’on leur fait, deux modes : elles donnent peu aux comptes courants, parce que c’est de l’argent qui peut leur être redemandé du jour au lendemain ; elles donnent davantage, comme on le fait ici pour les bons du Trésor, à l’argent qu’on ne leur demande qu’au bout de deux, trois ou six mois, ou d’un an. Ce sout des 'nlérêls gradués qui sont toujours, bien entendu, inférieurs au taux de l’escompte, sans quoi les banques ne réaliseraient pas de profits, puisqu’elles se servent de cet argent pour faire l’escompte.
Ce système a deux avantages très-grands : celui de décider, par
de l’émissiou de la monnaie fiduciaire. Les autres banques seraient libres, elles opéreraient au moyen de dépôts à intérêt. L. W.
l’appât d’un intérêt, les personnes en possession de cette portion du capital qu’on appelle la monnaie , à ne pas garder sans emploi des fonds qui, versés dans les affaires, deviendraient productifs au grand protit de tous, et, en second lieu, de maintenir dans la circulation le métal dont la sortie au delà de certaines proportions, ne manque jamais d’exposer le pays où elle a lieu à des crises dommageables.
M. lk Président (M. Rocher). Le système que vous développez tend à faire considérer la monnaie fiduciaire comme ayant favorisé l’inertie des capitaux au lieu de les exciter, alors que la dispensation d’un taux d’intérêt réduit tendrait à leur donner une activité plus grande et à les faire mouvoir plus facilement dans la circulation. Eh bien, ce système des joint-stock-banks n’est, à aucun degré, interdit en face de la Banque de France. La preuve en est que ce qui est complète*, ment établi en Angleterre peut aujourd’hui s’établir en France.
Dans la suite de son instructive déposition, notre savant confrère a parlé des escomptes faits à prix réduit, en dehors de la Banque de France comme de la Banque d’Angleterre :
M. Hippolytr Passy. Cette faculté qu’ont, dans certains moments, les établissements comme les banquiers privés d’escompter à moindre prix que les banques en possession d’un privilège d’émission, tient à deux causes : d’abord à ce que, n’ayant pas de billets dont on puisse demander le remboursement immédiat, ces établissements échappent à l'obligation de défendre des encaisses peu menacés; en second lieu, à ce que, grâce à l’intérêt qu’ils servent aux déposants, ils disposent constamment de capitaux libres. Le temps approche, je crois, où les marchands de Paris déposeront de moins en moins leur argent sans emploi à la Banque et où ils iront le porter aux établissements qui leur en serviront l’intérêt
M. le Président. Croyez-vous que cet appât donné d’un intérêt modéré, afin d’avoir le bénéfice de l’écart pour l’escompte, exercerait une grande inlluence en France, et que l’habitude de conserver son argent dans son secrétaire, à sa disposition, qu’on appartienne au commerce ou aux carrières civiles, n’est pas une habitude qui tient ou à des souvenirs politiques ou à des appréhensions qui ne sont pas complètement effacées, ou à un état de mœurs que le temps, et un temps assez long, peut seul faire disparaître?
M. Hippolyte Passy. Je suis de cet avis. Je crois qu’en toute chose
il faut le concours du temps, et qu’il ne suffit pas d’un décret pour changer les mœurs, les habitudes contractées sous l’empire des arrangements du passé.
Une des questions du programme parle des épargnes et demande si maintenant elles suffisent aux opérations entreprises.
Eh bien, voici une remarque que je crois fondée. Jusqu’ici, aux épargnes annuelles se sont réunies d'anciennes épargnes amassées depuis longtemps, et dont l’emploi a fourni une part notable des capitaux dÿasorbés par les entreprises nouvelles. Aujourd’hui, bien qu’en France on thésaurise encore beaucoup trop, l’épuisement sur bon nombre do points des anciennes épargnes réduit les ressources disponibles; et, à considérer la quantité croissante des créations nouvelles, il me parait qu’il est devenu difficile aux épargnes annuelles de subvenir aux besoins que jusqu’ici elles ont réussi à satisfaire.
Peut-être les gens qui continuent à thésauriser ne tarderont-ils pas à comprendre qu’ils se privent des avantages que leur assurerait l’usage productif de l’argent qu’ils amassent; mais il importe, pour les décider à rendré cet argent d lô circulation et aux affaires, qu’il existe des établissements prêts à leur en payer un intérêt raisonnable, tout en leur offrant toutes les sécurités désirables.
M. Michel Chevalier. Je ne me suis pas bien fait comprendre de vous. Je me place au point de vue de la convenance qui existe aux yeux de beaucoup de personnes de multiplier autant que possible, dans les localités de deuxième ou de troisième ordre, des établissements de crédit qui ne seraient pas des établissements indépendants, mais des succursales d’un établissement plus important. 11 y a en Écosse des banques qui ont cinquante ou soixante succursales.
M. Uippolytk Passî. 11 y a en Écosse quatre cent soixante succursales pour dix-sept banques, du moins d’après des renseignements qui remontent à quelques années.
M. le Présidekt. Ce sont principalement des banques d'escompte, bien qu’elles aient le droit d’émission (1).
M. Hitpolytb Passy. Ce sont à la fois des banques de dépôts por-
(1) Le droit d’émission appartient aux banques mères. 11 est limité pour chacune d’elles, en ce qui concerne la création de billets au delà de l’encaisse métallique. Cette émission est autorisée au total pour toutes les banques d'Écosse pour moins de 2750000 liv. si. (G9 millions de francs). De fait, elle ne s’élève guère eu moyenne au delà de 40 millions ; le reste des billets est représenté par le numéraire en caisse. L. W.
tant intérêt, d’escompte et de prêts sur caution. Ces banques ont droit d'émission, et elles en usent sobrement ; car, eu égard aux chiffres de la population, les billets qu'elles tiennent en circulation, au dire de M. Wilson, ne s’élèvent pas, â beaucoup près, à la moitié de ceux qui figurent dans la circulation de l’Angleterre
M. Michel Chevalier. 11 y a aujourd’hui en Écosse treize banques et des succursales dont le nombre, de quatre cents qu’il était à l’époque dont parle M. Passy* est monté à cinq cent quatre-vingtquatorze ; il y a eu un document parlementaire, l’année dernière, qui le constate (!).
Mais je me place à un point de vue spécial : celui de la convenance ou de la non-convenance de multiplier ce que j’appellerai des succursales dans les localités de deuxième et de troisième ordre.
M. Passy croit-il que le système consistant pour les banques d attendre principalement leurs profits des dépôts est plus de nature d déterminer la multiplication de ces établissements que le système qui se fonde sur la faculté d’émission de la monnaie fiduciaire?
M. IltppOLïTE Passy. Vous demandez si le système des banques recueillant les fonds appartenant nu public et en payant l'intérêt aurait plus d’avantages que le système actuel. — A mon avis, oui.
Vous demandez si cela multiplierait les établissements dans les localités de deuxième et de troisième ordre. — Je n’en doute nullement.
Les banques ne s’établissent que dans les lieux où elles peuvent réaliser des bénéfices. Il en est de même des succursales de la Banque. Supposez que les succursales de la Banque ou d’autres établissements appellent les fonds disponibles en leur allouant un intérêt. Bientôt elles habitueraient les particuliers a leur en apporter. Puis avec ces fonds elles escompteraient les effets de commerce, se réservant un bénéfice raisonnable. Peu à peu s’étendraient et se multiplieraient des relations doublement profitables au public ; telle banque qui à l’origine aurait eu peine à marcher finirait par prospérer.
En Angleterre, il y a peu de villages qui n’aient un banquier, lequel reçoit l’argent, les revenus de tout le monde, et paye les dépenses de tout le monde. On a des livrets et des chèques. En Hollande, on voit beaucoup d’arrangements de ce genre. Ici des causes, dont plusieurs sont d’ordre politique, ont agi défavorablement et empêché les banques de prendre racine et de se multiplier. Pour moi, je
(1) Le nombre des banques mères est réduit aujourd’hui en Ecosse à douze.
compte bien plus, pour amender la situation, sur le système qui consiste à tirer les capitaux donnants de leur sommeil par l’allocation d’une rétribution que sur la faculté d’émission de la monnaie fiduciaire.
Déjà, dans Paris, se multiplient avec un succès croissant les établissements qui transmettent de main en main les capitaux qu’ils obtiennent en leur payant un intérêt. Pareils établissements trouveront peu à peu place dans les provinces ; les services qu'ils rendront y seront de plus en plus appréciés, et on les verra croître graduellement en nombre et en importance. C’est à ces établissements que l’avenir appartiendra.
M. Miguel Cuevalikü. Est-ce que la fonction de ces personnes que vous appelez banquiers, existant en Angleterre dans les petites localités, jusque dans les villages, n’est pas remplie en Ecosse par les succursales des banques?
M. Hippolïte Passy. Oui. Ces succursales couvrent le pays et sont très-bien inenees. Leurs opérations sont diverses, selon les lieux. Il y a telle région de l’Ecosse où les succursales font surtout beaucoup de prêts sur caution; l’emprunteur est cautionné par des gens qui ont de l’argent dans la banque. 11 y a des banquiers qui ne demandent pas toute la caution qu’ils devraient peut-être demander. C’est une affaire de moralité sociale, de confiance au reste bien rarement trompée.
On ne sait pas assez quel bien ont fait en Ecosse des banques recueillant toutes les épargnes et les mettant à la disposition de l’agriculture, du commerce et de l'industrie. Elles ont répandu le mouvement et la vie jusque dans les moindres hameaux, et si elles n'ont pas été complètement exemptes de ces inconvénients qui se retrouvent dans toutes les choses humaines, elles l’ont emporté de beaucoup par l’étendue des avantages qu’elles ont produits.
La haute et légitime autorité qui s’attache aux opinions de M. H. Passy nous a porté à reproduire toute cette partie de sa déposition; nous avons d'autant moins hésité à le faire, que le volumineux recueil de Y Enquête sur lu circulation monétaire et fiduciaire risque fort de ne pas être généralement consulté.
L’adhésion formelle donnée à l'idée des banques de dépôt, et l’espoir de les voir prospérer, acquièrent une va-
leur considérable en émanant d’un financier aussi expérimenté. Là est l’avenir du crédit, là se trouve la source à laquelle l'agriculture viendra, elle aussi, puiser les avances nécessaires. Ce sont les projets chimériques de papiermonnaie hypothécaire et les illusions de la monnaie fiduciaire qui ont jusqu’ici privé le sol du concours des capitaux et entravé les développements utiles du crédit agricole.
Nous pensons, avec M. Coullet (1), que le moment est venu où des associations nombreuses pourront utilement prendre part aux affaires de banque. Les dépôts de fonds en compte courant commencent à entrer dans les habitudes françaises ; ne négligeons rien pour que les institutions qui font appel aux capitaux flottants parviennent chez nous au degré d’importance et de prospérité qu’elles ont atteint en Angleterre et en Ecosse.
L’importance que nous attachons à cet ordre d’idées a provoqué cette longue digression. Elle se rattache d’une manière intime à la question fondamentale de la solidité monétaire. Les métaux précieux doivent demeurer la base inébranlable de la circulation ; loin d’en souffrir, le développement du crédit prendra un énergique essor, lorsqu’on aura mis en pratique la distinction fondamentale qui sépare la mise en œuvre des capitaux réalisés de la création de la monnaie fiduciaire .
(1) Loc. cil p. 371, 372.
ni
Fonctions de la monnaie. — L’escompte.
Les services rendus par le numéraire et l'importance du rôle économique des métaux précieux ont été mis en relief par les travaux que nous examinons en ce moment. MM. de Laveleye, Coullet, Roswag, Geyer, Juglar, Walker et Cernuschi, sont pleinement d'accord sur ce point fondamental.
« L'or et l’argent, répétons-le avec Turgot, sont constitués, par la nature des choses , monnaie, et monnaie universelle, indépendamment de toute convention et de toute loi. » L’or et l’argent sont monnaie dès leur naissance. Quelle est leur fonction? Toujours déboursés et toujours remboursés, comptés, délégués, compensés, on les passe de main en main, de caisse en caisse, on cherche à en tirer profit, et comme on ne peut le faire qu’en les cédant ils sont destinés h un mouvement perpétuel. L’instinct populaire a donué le nom de capital mort à l’or et à l’argent conservés : les garder, c’est renoncer à l’avantage que doit procurer tout bien dont ils commandent l’achat et l’emploi. La possession de l’or et de l’argent est un sacrifice continu ; loin de nous en plaindre, nous devons reconnaître là une qualité distinctive de l'instrument de la circulation.
La monnaie, dit M. Cernuschi, est aussi utile que la balance, que l’écriture, que la roue, que le wagon ; elle vérifie, communique, anime et transporte toutes les valeurs. Qu’elle constitue des fonds de caisse ou qu’elle se réduise à un modeste fonds de poche, elle utilise une frac-
tion particulière de biens , pour rendre praticable l’échange de tous les autres, vis-à-vis desquels elle agit comme le matériel roulant du chemin de fer qui sert à rapprocher les hommes et les choses. On ne saurait dire que c’est un bien stérile, ou du moins il importe de ne pas se méprendre sur celte locution ; la monnaie est stérile comme le métier, comme la machine, comme l’outil, quand on ne les met pas en mouvement; c’est l'instrument le plus actif et le plus fécond de la société humaine ; c’est celui qui a le plus contribué à la faire grandir en multipliant l’échange des pro- * duits et des services, en suscitant les deux sources fécondes du progrès : la division du travail et la coopération.
Proportion gardée de la fortune, le riche garde moins de monnaie que le pauvre, c’est dans les conditions moyennes qu’on en rencontre l’emploi le plus habituel. A mesure que l’aisance se développe et fortifie les rangs de ceux qui conquièrent une position plus indépendante, le besoin de numéraire grandit; en m me temps, réparties entre plus de mnins, les espèces contribuent à maintenir la stabilité des rapports, en vertu de la loi des grands nombres.
L’exploitation des métaux précieux augmente, tant mieux ; ils doivent se mettre en équilibre avec les besoins de populations plus nombreuses et d’intérêts plus multipliés. De nos jours, nous avons vu un immense développement donné à la production de l’or ; elle n’aurait pas suffi pour tenir le pas à l’accroissement rapide des rapports sociaux dû à la vapeur et à l’application féconde des sciences à l’industrie. Il a fallu imaginer les ingénieuses méthodes des payements économisés, qui donnent à chaque pièce d’un outillage monétaire accru une force d’impulsion plus
considérable encore. La quotité d’or et 4’argent employée par chacun augmente, et la population s’étend ; il faut faire marcher de front le travail agrandi des mines et la simplification du mécanisme monétaire.
Pourquoi l’or et l’argent ont-ils été adoptés par le consentement instinctif du genre humain? Parce que toute autre monnaie serait plus exposée à ressentir le contre-coup des inégalités de production, et des variations dans la masse réunie , par conséquent des changements de valeur plus forts et plus fréquents (1). Grâce aux métaux précieux, les générations peuvent se communiquer les engagements, et l’échange des capitaux se poursuit à travers les siècles : Yidentitè de l’or et de l’argent garantit Y équivalence des services. L’espace, comme le temps, ouvrent le marché universel du monde.
On aspire aujourd’hui au rapprochement, à la fusion de plus en plus intimes des diverses fractions de la famille humaine;- il n’y a pas d’instrument plus énergique au service de cette noble cause, que la monnaie métallique ; elle est le puissant levier à l’aide duquel s’établit la mutualité de l'échange . Tous ceux qui tiennent à la justice et à la liberté doivent préserver de la moindre atteinte la fonction de la monnaie, que les métaux précieux remplissent avec une force et une utilité incomparables. — C’est pénétré du sentiment profond de la démocratie moderne, que M. Cernuschi a tracé les pages brillantes consacrées à dévoiler les arcanes du mécanisme de l’échange ; la même pensée se révèle dans le beau livre de M. Walker, l’économiste émi-
(1) Mécanique de l'échange , p. 140.
nent des Etats-Unis d’Amérique. — Qu’on ne s’y méprenne point ; la démocratie n’a point la figure rébarbative qu’on lui a trop souvent prêtée : elle repousse toute idée de spoliation et de désordre ; fille du travail, elle en respecte les résultats, et gardienne sévère de la justice, elle repousse la fiction captieuse, aussi bien que l’arbitraire.
L’or et l’argent sont cautionnés par les limites d’une production régulière (1) : c’est une valeur qui n’emprunte rien à la convention, pas plus que le fer, le bois ou le blé, mais c’est une valeur dotée des qualités spéciales qui l’appellent à servir de mesure fidèle et de gage assuré aux transactions humaines, parce qu’elle traduit le mieux les lois de la proportionnalité.
M. Cernuschi a magistralement décrit la mécanique de l'échange , dont le mouvement des métaux précieux constitue la dynamique. Tout solde dû par les Etats, comme par les particuliers, est payé en or ou en argent, dont le pouvoir d’action s’égalise partout : que les prix montent, l’or déprécié s’en va ; qu’ils baissent, l’or enchérit et revient ; la différence de valeur monétaire entre un pays et un autre ne peut durer d’une manière permanente, si l’on respecte à l’égard des métaux précieux la loi du laissez faire et du laissez passer. Tout se borne alors à «le faibles oscillations autour du pair métallique, et tout le monde travaille à rétablir l’équilibre. Pas plus que tout autre objet matériel, l’or et l’argent ne sont immobiles, mais ils possèdent une incomparable vertu de permanence relative, et quand celleci se trouve atteinte, ils recèlent en eux-mêmes une vis mcdicatrix qui contient le mal et qui le répare.
(1) Lac. cil. y p. 144.
Quand une secousse monétaire se fait sentir, la dépréciation se produit générale, immense : titres et denrées subissent une perte énorme. Sans doute, il faut céder alors les lettres de change et les effets à ordre à plus bas prix, mais tout se réduit de ce côté h un préjudice relativement faible : ce sont quelques semaines d’escompte calculé à un taux annuel plus élevé. Si tout le monde pouvait traverser les crises à de pareilles conditions, on ne pourrait que s’en féliciter (1).
L’élévation temporaire de l'escompte est un fait spontané, une manifestation naturelle de la corrélation d’équilibre qui existe entre toutes les valeurs ; elle équivaut à une demande de secours monétaire, toujours entendue au dehors. « Si quelque imprudent, dit M. Cernuschi, voulait empêcher la hausse naturelle et salutaire de l’escompte, il offrirait l'or renchéri au bas prix antérieur. Tous les portefeuilles se videraient, tous les porteurs de lettres de change les présenteraient à l'escompte. »
L’or s’écoule : on veut persister, on se roidit contre la nécessité, on a recours h des expédients, on fabrique des billets de banque : mais comme ceux-ci sont remboursables en or, à vue, l'escompté va au remboursement : il poursuit les achats au dehors, les prêts au dehors, car il cède à plus haut prix l’or qu’il continue d’obtenir à meilleur compte. Le pays manquait d’or, la monnaie fiduciaire se multiplie, mais l’or continue d’émigrer; on use de toutes les ressources, on augmente le capital des banques, on vend les titres, les rentes, rien n’y fait ; le péril s’aggrave de
(i) Mécanique de l'échanqc , p. 1G5.
jour en jour. On a ouvert un grenier d'abondance , où chacun peut se procurer l’or au rabais ; ceux qui spéculent en profitent, tandis que la masse va en supporter la rude conséquence. Les provisions métalliques, entamées de plus en plus, s’épuisent ; le run se déclare contre les banques, et l’on tombe dans l’abîme du cours forcé. — Tout ce tableau a été tracé par M. Cernuschi de main de maître.
La loi de la gravitation universelle domine d’iippuissantes tentatives ; si l'escompte demeure stationnaire, quand la situation du marché monétaire commande la hausse du loyer de l’argent, tous les efforts sont vains, la digue fragile qu’on a voulu élever ne tarde point à être submergée.
Ici encore l’accord est général : « Je ne conçois pas de meilleur moyen de défendre l’encaisse que l’élévation du taux de l’escompte... C’est le moyen vrai, naturel et le plus efficace, » dit M. II. Passy. « Les banques n’ont été protégées que par une seule mesuré, l'élévation du taux de l’escompte. » « Le seul moyen efficace pour les banques de retenir leur numéraire, c’est d'en porter le prix à un taux qui ne permette plus l'emploi rémunérateur h l’extérieur, » ajoute M. Coullet (I). « Le taux de l’escompte est soumis à des lois naturelles, nulle organisation financière, nul système, si ingénieux qu’on le suppose,, ne peuvent faire que les capitaux soient a bas prix quand ils sont rares (2). » M, Rosvvag pense que l’escompte reflète l’état du stock monétaire, on ne peut le réglementer ; les critiques dirigées contre la variabilité et l’élévation prolongée de l’escompte sont sans portée : c’est le mode le plus sûr
(t) Éludes sur la circulation monétaire, p. 163,
(2) Ibid., p. 264.
de refaire l’encaisse (1). Le livre de M. Juglar repose sur cette base (2), M. de Laveleye a consacré à la même question une démonstration décisive (3) ; on peut dire comme au palais : il y a chose jugée.
Rôle économique de l’échange. — Mécanique de l’échange. — L’or fictif.
Revenons au rôle économique des métaux précieux, pour constater la même unanimité d’opinion parmi les écrivains distingués dont nous examinons les travaux. — M. Uoswag fournit à cet égard de précieux renseignements : il montre comment les alternatives de la valeur vénale de l’or et de l’argent réagissent sur l’économie générale de la société. Une relation intime existe entre les questions techniques de la production, qu’il a savamment mises en relief, et les questions économiques. L’histoire et la statistique sont sans cesse invoquées par l’auteur des Métaux précieux , qui a rencontré un secours fécond dans le livre remarquable de M. Levasseur : la Question de l'or , couronné par l’Académie des sciences morales et politiques, il y a cinq ans ; cet ouvrage est un de ceux qui ont contribué à faire appeler, bien jeune encore, le brillant et profond auteur de 1* Histoire des classes ouvrières , à remplacer dans la section d’économie politique M. le comte Duchâtel. — M. Roswag s’appuie con-
(1) Les métaux précieux, p. 250-257.
(2) Le change et la liberté d'émission , voir notamment p. 261.
(3) Le marché monétaire , p. 106 et 252.
stamment sur les recherches de M. Levasseur; ce double contrôle donne aux rensignements fournis un caractère de grande précision.
Le rôle des métaux précieux, { loin d’être aussi insignifiant ni aussi facile «à éliminer (1) que des esprits superficiels Font imaginé, est, au contraire, un rôle essentiel dans le mouvement des intérêts sociaux du monde entier. On a commis sous ce rapport les contre-sens les plus singuliers: on s’en est pris à l’or et à l’argent comme s’ils avaient faussé les conditions du travail, alors qu’ils en consacrent l’empire légitime, et qu’ils contribuent à lui assurer une juste récompense. La disparition de la monnaie, ce serait la réapparition du troc, de cet échange direct, informe, difficile, aventureux, rebelle aux évaluations exactes, aux subdivisions commodes. La monnaie est rinstrument même de la justice dans la répartition des produits du labeur ; elle présente ce que le génie humain a trouvé de plus utile, de plus fécond, de plus impartial (2). Toute la mécanique de réchange pivote sur la monnaie métallique.
Armé d’un jugement aussi lucide que ferme, M. Cernuschi ne se laisse point éblouir par le faux clinquant des plans imaginaires; il revient sans cesse au point fondamental, qui lui sert d’infaillible pierre de touche. L’or et l’argent seuls présentent une masse homogène dans toutes les molécules qui la composent; seuls ils sont toujours et partout identiques. Par une étrange contradiction, ceux qui ont bâti les systèmes de papier hypothécaire, ont toujours donné à leurs billets une expression métallique. Ils se trouvent ainsi ré-
(1) Les métaux précieux, p. 284.
(2) Mécanique de l'échange, p. 176.
duits à reconnaître que dire : Bon pour tant d'arpents de terre t c’est ne rien dire; bien peu d’arpents se ressemblent, ils valent tantôt peu et tantôt beaucoup, suivant la fertilité et la situation. Aussi les novateurs se bornent-ils à Inscrire sur les titres projetés : « Bon pour telle somme d’or et d’argent, garantie par de la terre. » Alors le papier émis n’est qu’une créance, on reconnaît implicitement que l’or seul est monnaie, et pas la terre. Le titre peut être excellent, mais ce n’est pas une monnaie (1).
Le billet à rente , autre invention qui n’est pas aussi nouvelle que l’a cru notre excellent ami M. le comte Cieszkowski, au lieu de pouvoir servir d'évaluateur , a besoin sans cesse de se faire évaluer lui-même ; ce titre élastique est soumis au creuset de la monnaie regardée comme stérile. Celle-ci présente seule une mesure fixe dans le métal qui la constitue, et qui, comme le philosophe de l'antiquité* peut dire : Omnia mecum porlOi car il transporte avec lui sa valeur entière. Ce bien destiné à évaluer et à solder tous les autres, il faut le prendre où il se trouve, dans 1a nature elle-même, et non dans les livres d’un débiteur ou dans l’imagination d’un comptable (2).
On se plaint de la dépense monétaire; nous aurons bientôt, en étudiant le livre de M. Walker, l’occasion de l’évaluer et de montrer combien est minime la perte d’intérêt applicable à chaque échange accompli, et nous partageons l’opinion si fortement exprimée par M. Cernuschi ; aucune iuvention humaine n’est plus utile que la monnaie, aucune
(1) Mécanique de l'échange, p. 177-179.
(2) Ibid., p. 181.
institution sociale n’impose moins de dépense (1). Le but de la monnaie est de rendre faciles, exacts, prompts et peu coûteux les échanges grands ou petits : elle ne donne à personne, ni richesse ni misère ; elle opère simplement la distribution, et se borne à garantir le résultat de la réparti* tion des produits. Elle est la mesure, elle n’est pas le principe de la valeur.
On avait commencé par s’insurger coutre les métaux précieux ; maintenant on prétend les multiplier par l’artifice de la monnaie fiduciaire, par la création de l’or fictif, suivant la pittoresque expression de M.CernuschL Profitant de l’emploi commode du papier favorisé par la puissance publique, doté de l’attrait séducteur que présentent ces mots magnifiques : payable au porteur et à vue , le billet de banque, agile dans les mouvements qu’il effectue, a été préconisé comme exerçant une action bienfaisante sur la circulation, sur le crédit, sur le taux de l’escompte, sur l'augmentation de la richesse. Tout cela n’est vrai, disons-nous avec M. Roswag (2), qu'autant que la monnaie fiduciaire ne forme qu’un complément limité d’une masse monétaire, constituant une base réelle et effective. La monnaie mélalligue doit être toujours derrière la monnaie de papier, prête à répondre à l’appel, car la monuaie métallique présente seule la substance matérielle qui éteint les dettes (3). Oh mêle à tort dans cette question l’idée du crédit ; celui-ci est T instrument qui permet d’user du capital d’autrui, et qui reliant
(1) Mécanique de l'échange y p. 485.
(2) Les métaux précieux, p. 137.
(3) Ibid., p. 138.
l’avenir au présent a besoin, pour ne pas se briser, d’être appuyé sur une monnaie stable et fidèle (1).
Le billet de banque ne néglige rien pour reproduire avec une sorte de fidélité photographique toutes les qualités de la monnaie métallique : il évalue, il choisit, il calcule, il paye, et il est stérile par lui-même ; c’est bien l’image de l’or, mais ce n’est pas l’or lui-même, et il ne vaut qu’autant qu’il donne la pleine assurance de procurer instantanément celui-ci ; il n’est utile que s’il suit fidèlement les mouvements naturels des métaux précieux. On se vante d'avoir augmenté le matériel roulant, soit; mais qu’on se garde de l’endommager , en évoquant le périlleux concours d’une monnaie tantôt bonne et tantôt mauvaise. Si elle n’était pas aussi solide que de l’or, dans tous les cas, à tout événement, au lieu de la prôner il faudrait la proscrire.
Nous avons déjà dit que si le numéraire peut devenir la cause transitoire d’une élévation du taux de l’escompte, il ne constitue point la raison d’être de l’intérêt. La monnaie traduit et fournit le capital actif, qui détermine seul, par le profit de l’emploi auquel il sert, le taux normal du loyer consenti ; on acquitte ce loyer, non sur la monnaie, mais sur ce qu’on se procure avec la monnaie (2). Comment se ferait-il sans cela que l’on paye en une année beaucoup plus d’intérêt qu’il n’existe de monnaie, et que celle-ci suffise en outre à payer tous les biens et tous les capitaux qu’on échange ? Le numéraire est en état de renouvellement perpétuel ; il solde sans cesse tout l’inventaire de la fortune publique, sans rien y ajouter autrement que par le mouve-
(1) Les métaux précieux, p. 138.
(2) Mécanique de l'échange, p. 206.
ment qu’il imprime à la production et aux échanges. Aristote avait raison: l’or est improductif , en effet il n’engendre pas l’or; mais il est indestructible et il donne l’impulsion à tout le mécanisme économique. Cette stérilité naturelle répand partout l’abondance et la vie. — Si l’inlérêtest un crime, comme le sophisme ne se lasse pas de le répéter, cherchez ailleurs le coupable.
En désespoir de cause on a, pour les billets dépourvus de couverture métallique, la ressource suprême du cours forcé , mais on sait ce qu’il en coûte ; d’ailleurs l’arbitraire essaye là d’une vaine tentative : il n’y a que spoliation exercée vis-à-vis de ceux qui possèdent des droits acquis, quant aux autres, tout se réduit à une vaine illusion d’optique; les transactions s’accommodent aux nouvelles formes d’échange, en réservant un bénéfice énorme à ceux qui possèdent les métaux précieux et qui spéculent, et en écrasant ceux qui travaillent et dont la rémunération est la plus lente à s’élever en proportion de la dépréciation monétaire (1).
Quant à la surélévation de l’escompte, for fictif ne peut rien pour l’arrêter : s’il est suffisamment garanti par une
couverture métallique correspondante, il doit se conduire exactement comme l’or vrai, par la raison décisive qu’il est convertible en or ; il se maintiendra au même niveau (2).
(1) N. Cernuschi, comme John Stuart-Mill, insiste avec raison sur l’empire qu’exerce ici la coutume : « Il est, dit-il, des chiffres consacrés par l’habitude qu’on a peine à modiüer. Le prix du travail à la journée, au mois ou à l’année est le dernier à hausser. Journaliers et fonctionnaires, commis, magistrats, tous ceux qui reçoivent des honoraires fixes, sont intéressés à ce qu’on ne découvre pas d’or nouveau, à ce qu’on n’altère pas la monnaie, à ce qu’on cesse de frapper de l’or supposé. » ( Mécanique de l'échange, p. 218).
(2) Mécanique de l'échange, p. 208.
Qu’on ne dise pas: il y en aura plus. Non, la circulation normale reste la même ; le billet déplace l'or, voilà tout. Et s’il était vrai qu’il réussit à s’établir a côté, en gonflant la masse des instruments d’échange, loin de contribuer à une baisse de loyer monétaire, le billet servirait forcément à provoquer les mouvements saccadés qui dans les époques de crise poussent l’escompte à des taux désastreux.
L’émission fiduciaire promet en vain des capitaux tirés du néant : elle ne peut faire que ce que font l’or et l’argent eux-mêmes ; ceux-ci sont les véhicules des capitaux réels, productifs, dont ils immobilisent la portion consacrée à l’oftice monétaire et destinée à servir de ferment pour animer le reste de la masse. Tout n’est qu’illusion de * ce côté, à moins qu’on ne descende à un procédé plus savant, mieux voilé que l’action des anciens falsificateurs , et qu’on ne consente à l’altération de la monnaie au bénéfice de quelques-uns, au détriment de tous.
On détruirait, de cette manière, le caractère essentiel de l’instrument monétaire, destiné à servir de terme de comparaison commun et permanent. L’élément qui le constitue a été pris parmi les choses qu’il s’agit de comparer, car chaque objet ne peut être mesuré que par un autre objet de la même espèce admis comme unité. Gomme pour mesurer la distance il faut prendre un type de longueur, le mètre, comme pour déterminer le poids il faut prendre un type pesant, le kilogramme, pour comparer la valeur des biens il faut choisir un bien. Sans doute, la valeur varie, et le terme de comparaison, au lieu d’avoir l’inflexible permanence qui distingue le système des poids et mesures, oscillera lui-même. Mais l’or et l’argent, quand on combine leur action, éprou-
vent les variations les plus faibles pour l’espace de temps qui embrasse d’ordinaire le cours des transactions humaines. Aristote, ce génie universel, avait déjà proclamé cette vérité (!) en disant : « La monnaie elle-même n’échappe point h la même objection que les autres biens, car elle ne conserve pas toujours la même valeur ; néanmoins il y a plus de probabilité de la voir demeurer stable. »
Il ne dépend de personne d’écarter cette infirmité de la mesure destinée à exprimer la valeur des choses, mais on peut l’atténuer en conservant un type monétaire fidèle, durable, d’un usage universel, d’un maniement commode, toujours identique , toujours réel. Le sacrifice qu’il impose se borne à l’intérêt du capital employé à l’établir : on ne perd que le loyer du temps pendant lequel on le garde. Grâce aux payements économiques et au commerce des capitaux flottants, dont nous nous sommes attaché à faire ressortir l’influence féconde, chacun conserve, pour les entreprises qu’il entame, une plus faible quantité d’espèces : le sacrifice diminue sans que rien porte atteinte à l’influence supérieure d’une monnaie, droite de poids et de titre.
La pensée fondamentale de M. Cernuschi est digne d’être méditée. Pour lui, l’échange est une science aussi exacte que la mécanique ; le but qu’elle poursuit, c’est l'équivalence des services. Mieux inspiré que Proudhon qui, eu visant au même résultat, s’est égaré dans l’abstraction du sophisme, M. Cernuschi a suivi la voie droite de la réalité; il a vigoureusement mis en relief la base même sur laquelle
(1) Éthiques, liv. V, ch. ▼.
repose l’équitable rapprochement des intérêts. — L’échange est un acte libre et simple ; qu’on se garde bien d’en faire une opération confuse ou de recourir à l’arbitraire : on ne peut ni forcer le bon marché, ni arrêter le prix de l’or, ni dominer le taux de l’intérêt. « Dieu nous garde de l’équité cérébrine des Parlements, » disaient les vieux jurisconsultes: c'est l’empire des lois qu’il faut suivre, et eu ce qui concerne les lois de l’économie politique on ne les décrète pas, on les découvre en étudiant la nature des choses. L’illusion de la force échoue misérablement quand elle essaye de faire violence aux vérités éternelles et immuables. « On ne peut faire, dit M. Cernuschi, qu’un bien vaille moins qu’il ne vaut, ni que le bien futur vaille dès a présent le bien actuel, ou que le bien éloigné vaille autant que le bien sur place. On ne peut décréter la valeur, elle est indomptable » (1). La valeur se base sur l’équivalence des biens qu’on échange; chacun préfère à ce qu’il détient ce contre quoi il le cède ; les deux jugements se font équilibre, et un échange juste donne satisfaction aux deux contractants. Telle est la vertu merveilleuse des relations mutuelles, dont profitent à la fois tous ceux qui les engagent.
Mais, dans tous les contrats, ventes, locations, emprunts, honoraires, salaires, on livre des deux côtés des biens estimés à la même valeur, celle de l’or ou de Y argent. On se communique réciproquement des biens , ramenés à une commune dénomination métallique, poids pour poids, et les intéressés tiennent eux-mêmes la balance. Le prix , en effet, n’est rien autre que la valeur des choses exprimée en mon -
(1) Mécanique de réchange , p. 225, 226.
tiaie ; M. Roswag n’a fait que traduire (1) la sentence admirable du jurisconsulte romain (2).
Il faut rendre l’échange sûr, aisé, prompt et juste : la monnaie réalise cet idéal ; quand on fait la guerre à l’or et à l’argent, c’est l’équité des rapports que l’on combat.
M. Cernuschi reproche à l’or fictif de faire supposer que l’or vrai n’a lui-même qu’une valeur imaginaire, et qu’on peut s’en passer (5) ; l’or fictif confond toutes les idées , obscurcit toutes les notions. De là dérivent, comme d’une source commune, les aberrations les plus périlleuses; de là vient la famille des conceptions étranges qui ont fait mettre en avant la monnaie nationale , la monnaie de convention , la monnaie idéale, destinées également à distribuer largement le crédit, à créer une richesse sans fin. Ces erreurs fatales ont causé un mal énorme, surtout en jetant un ferment de discorde entre ce qu’il y a de plus inséparable, de plus utilement lié l’un à l’autre : le capital et le travail. N a-t-on pas parlé aussi de mounayer le travail, d’en faire un titre fiduciaire, en oubliant qu’on ne saurait employer ainsi qu un bien réel, déjà existant, et un bien propre au service monétaire, doué de qualités spéciales, qui n appartiennent qu’au métal précieux?
Nous avons essayé de résumer d’une manière complète les idées de M. Cernuschi. Saus aller aussi loin que lui, sans condamner d’une manière absolue toute monnaie fiduciaire. pour ne laisser subsister que de véritables warrants métalliques (4), nous comprenons qu il ait fait comme Mal-
(1) Iss métaux précieux, p. 210.
(2) Digeste, XVIII, De conlrahenda emplione, \ , Pr. Paul.
(3) Mécanique de l'échange, p.228.
( i) Nous avons-expliqué nos motifs dans notre travail sur le ( hange .
thus, et que, trouvant l’arc trop tendu du côté de la libre émission y il l'ait trop tendu de l’autre. Il a d’ailleurs accompli cette tâche avec une hauteur de vue et une vigueur de déduction auxquelles on 11 e saurait trop rendre justice.
L’Over- Issue. — L’or et l’argent. — L'Europe et l’Amérique.
La monnaie fiduciaire a suscité, presqu’au même moment, en France, en Allemagne et aux Etats-Unis, trois adversaires décidés. M. Geyer a d'abord publié uue brochure (1) que nous préférons à l’ouvrage plus étendu qu’il vient de consacrer aux banques d’émission (2). Il joint à un talent réel beaucoup d’esprit de système, et une certaine recherche d’originalité de vues qui nuit quelquefois à l’expression nette de la pensée. Nous devons le dire aussi, nous aimons la discussion, mais nous sommes attristé chaque fois qu’un débat scientifique dégénère en des attaques acérées ou des personnalités blessantes. Défenseur déterminé du currencij-principley M. Geyer aurait dû s’abstenir, en critiquant le banking-principle , de porter contre la mémoire de Tooke des accusations irritantes et mal fondées. Ces procédés de langage 11 e fortifient nullement la cause que l’on sert, et ils mettent en garde coutre les arguments employés. Ou est toujours tenté de supposer, quand
(1) Banken und Krisen , 1865. — Théorie und Praxis des Zetlel bankwesens, 1867.
(2) Banken und Krisen, p. 19 et suiv.
un écrivain se fâche et se laisse aller à des injures, qu’il manque de bonnes raisons h faire valoir.
Tel n’est certes pas le cas de M, Geyer ; il en a produit d’excellentes ; il a mis surtout beaucoup d'art et de science à démontrer l’erreur dans laquelle est tombé Tooke, quand celui-ci prétendait que l’émission des billets ne saurait arriver à YOver-Issue. Suivant lui, les billets qui excèdent les besoins de la circulation rentrent, on n’a donc jamais à craindre le trop-plein du marché.
A l’appui de ce principe, Tooke a multiplié des recherches curieuses pour montrer la permanence du chiffre des billets aux diverses époques de crise ou de prospérité. M. Geyer a complété ces observations, mais il a en même temps fait ressortir tout ce que la doctrine présente d’incorrect. Ce qui importe ce n’ost pas tant la niasse des billets qui circulent, que la somme de ceux qui sont dépourvus de gage métallique (1). Mais M. Geyer entend k sa manière la conservation de cette garantie, il y comprend tout ce qu’il appelle les capitaux oisifs , dont il confond le mouvement avec celui du numéraire. Les dépôts deviennent pour lui une sauvegarde et un moyen de contrôle : Divisez, dit-il, la somme des billets non couverts, par le chiffre des dépôts et suivant que le quotient s’accroît ou diminue, vous pouvez calculer avec précision si la crise approche ou si le calme doit se maintenir. La couverture métallique n’aurait pas besoin de se concentrer dans les caves de la banque d’émission ; il faudrait également tenir compte du reste de la réserve métallique du pays et des caisses privées. C’est un
(t) Théorie unit Pnucis Zetldbankwesens , p. 137.
amendement sujet à caution, que M. Geyer propose au currency-principle , qu’il regarde cependant comme la base de toute cette branche de la science (1).
Nous ne pensons point que cette innovation soit heureuse ; beaucoup d’erreurs s’y mêlent à une certaine dose de vérité. L’auteur reconnaît lui-même qu’il n’y a aucun moyen de connaître l'importance des réserves métalliques inoccupées et puisque tout consiste à vérifier l'état du capital métallique mort , il en résulte qu’on doit renoncer à la monnaie fiduciaire (2). Les vices de la liberté d’émission se trouvent nettement signalés ; il la met sur la même ligne que la liberté de la fraude (3). Les banques de circulation fournissent, suivant M. Geyer, la matière première des crises, en créant un capital fictif, sans tracer de limite nécessaire ; elles surexcitent et énervent le crédit ; elles arrivent à multiplier les variations fatales de l’escompte. Il faut distinguer l’office naturel de la Banque de la création d’un capital fictif, et maintenir l’équilibre à l’égard du métal possédé, équilibre impossible avec la pluralité des banques d émission. On ne saurait faire suivre à un malade le régime d’un homme bien portant. — Le mal inoculé par la circulation fiduciaire n’a jamais été plus sévèrement traité, mais M. Geyer pactise trop avec l’erreur d’un papier-d’État irremboursable ; il tombe dans une confusion étrange en inclinant vers la fixité de l’escompte et il attache une importance exagérée aux petites coupures de la monnaie de papier. L’expérience récemment accomplie en France
(1) Théorie und Praxis Zcllelbankwcsens , p. H.
(2) Ibid., p. 227.
(3) Ibid., p. 124.
montre combien le billet de cinquante francs tarde à occuper une place quelque peu notable dans la circulation ; cela tient surtout à l’emploi habituel de l’or. M. Geyer juge d'après l’exemple qu’il a sous les yeux : les petits billets deviennent d’un usage plus habituel quand la monnaie métallique est lourde et encombrante comme l’est l’argent. 11 faut tenir grand compte de cette circonstance lorsqu’on examine les opinions émises de l’autre côté du Rhin au sujet de la circulation fiduciaire. C’est pour restreindre celle-ci que des économistes distingués y demandent l’or comme base de la monnaie courante. Rien de plus facile que de concilier les deux intérêts, divergents en apparence. Si le billet approche du caractère de warrant métallique , il peut écarter les inconvénients attachés au maniement de l’argent, en donnant à celui-ci une impulsion commode et rapide sous la forme du papier, appelé à en constituer la représentation fidèle.
La meilleure solution de la question monétaire se rencontre pour nous dans le maintien simultané du double type, de l’or et de l’argent. M. Geyer a fort bien répondu aux reproches dirigés contre ce qu'on appelle à tort le double étalon , la Doppelwœliruny ; il a montré le lien de solidarité naturelle qui existe entre les deux métaux précieux (1). Ce n’est pas leur emploi simultané dans le monde, mais l'emploi exclusif d’un seul qui présente les inconvénients les plus graves (2). La France, loin de perdre au régime établi par la loi de germinal an XI, y a gagné ; elle a vendu plus cher l’argent remplacé par de l'or, et au lieu
(1) Théorie und Praxis ZcUelbankwescns, p. 128-130.
(2) Ibid ., p. 131.
de mettre sans cesse en mouvement le balancier législatif pour frapper une loi nouvelle, à mesure que la production des métaux précieux éprouve des variations alternatives, elle s’est bien trouvée d’avoir eu confiance dans leur libre emploi. Si tous les Etats pratiquaient le même système du double type monétaire, les oscillations de la valeur métallique se restreindraient beaucoup ; c’est le prétendu étalon unique qui est la cause première du mal. Les Etats qui ont conservé et l'or et l’argent peuvent utiliser chaque mutation, pour entretenir la stabilité moyenne de la monnaie ; ils profitent d’une grande facilité de relations avec les pays où l’argent seul sert de base à la circulation, comme avec ceux où l’or seul est élévé au rang de monnaie légale. Les prétendus inconvénients qu’on a voulu dénoncer sont purement imaginaires; M. Geycr les signale comme le fruit d’une théorie superficielle (1).
L’auteur a parlé en très-bons termes des banques de dépôt; comme M. Cernuschi, il voudrait que l’on prît l'habitude d’avoir son compte ouvert en banque, comme on a ses titres de propriété et ses papiers d’affaires chez le notaire, auquel ou se confie dans chaque circonstance qui peut affecter la position de fortune. — Le régime des virements et des compensations, et les divers instruments de crédit, sans porter aucune atteinte à la sincérité et à la solidité du numéraire, en économisent remploi, car ils contribuent largement à eu épargner le transport.
Ce qui doit vivement frapper, c’est la coïncidence remarquable des conceptions auxquelles sont arrivés dans
( i ) Théorie und Praxis Zeltelbankwesens, p. 138.
des régions différentes, sans avoir eu aucune communication entre eux, des économistes de France, d’Allemagne et d’Amérique. Le même phénomène a été plus d’une fois signalé pour de grandes découvertes scientifiques. Quand l’idée est mûre, elle éclate à la fois sur des points séparés ; elle peut emprunter des formes diverses, le fond reste le même. M. le professeur Tellkampf, membre de la Chambre des seigneurs de Prusse, peut revendiquer avec raison le titre d’un des précurseurs de la doctrine nouvelle, qui porte le coup de grâce aux réminiscences déguisées du système mercantile. Les fondateurs du currency-principle ont posé le principe dont MM. Cernuschi, Geyer et Walker semblent avoir trop éteudu l’application rigoureuse. Que la masse de billets, ajoutée aux espèces, se comporte exactement comme le ferait une circulation exclusivement métallique, tout est là, et cela suffit.
Fauses illusions entretenues par l'émission dos billets de banque: Accroissement du capital, Economie réalisée, Prospérité des Etats- Unis, Facilités données aux petites industries. Fondation des établissements de crédit, bénéfices obtenus. — La circulation fiduciaire ne doit pas être proscrite, mais elle doit être réglée.
Nous n’adoptons qu’en partie la déduction mathématique de M. Amasa Walker, mais nous ne saurions taire l’expression d’une admiration sincère pour cet ouvrage capital : Science of Wealth % ouvrage digne d’être mis au premier rang de ceux dont l’étude de l’économie politique peut le
mieux s’enorgueillir. Il faudrait le traduire en entier pour le faire dignement apprécier.
Le livre III (2 e partie), est consacré aux instruments de l'échange ; l'auteur traite successivement du troc et des diverses formes de la circulation (currencg), de la monnaie, de la circulation basée sur le crédit et de la circulation mixte ( circulation fiduciaire). Il se livre à une analyse pénétrante de la nature et des fonctions des dépôts, et donne une étude approfondie, puisée notamment dans rhistoire des finances américaines, des fluctuations subies par l a quantité et la qualité de la circulation mixte , et des résultats que ces changements ont entraînés. Les chapitres où M. Walker examine l’influence de la circulation mixte sur l’instrument commun des échanges et la mesure de la valeur, sont des plus importants. Nulle part ou ne saurait rencontrer un tableau plus décisif des perturbations causées par l'abus de la monnaie fiduciaire ; cette leçon est d’autant plus persuasive qu elle nous vient des Etats-Unis.
Nous n’insisterons pas sur des idées qui sont communes
à M. Walker et à M. Cernuschi ; ils ont tous deux mis hors
de conteste l'action prépondérante et bienfaisante des métaux précieux dans le règlement des intérêts de la production et de l’échange, c’est-à-dire dans le vaste domaine de l’économie politique; nous espérons que Ion ne tardera pas à conquérir pour la France, au moyen d'une traduction fidèle, les précieux enseignements répandus dans le livre de M. Walker. Mais, aussi bien pour compléter notre étude sur les métaux précieux et la circulation fiduciaire, que pour faire apprécier la pensée de l’éminent économiste américain, nous essayerons de présenter l’analyse du cha-
pitre xn (livre III, 2 e partie), qui met à nu les trompeuses illusions, entretenues au sujet de la circulation fiduciaire. Si M. Walker va plus loin que nous dans la rigueur mathématique des conclusions, presque tous les motifs qu’il invoque et dont nous croyons possible de tempérer la conclusion inflexible, se recommandent par la puissance de la pensée et par la force pénétrante de l'exposition.
M. Amasa Walker a successivement dénoncé les erreurs commises. La première qu’il attaque de front c’est le prétendu accroissement du capital au moyen de l’émission des billets.
Le capital et la portion de la richesse qui sert à la reproduction des biens. La monnaie représente une forme du capital; elle peut constituer le fonds du banquier ou des manieurs d'argent , mais pour l’industriel, le marchand ou l’agriculteur elle n’opère que comme l’instrument au moyen duquel ils se procurent le capital qu’ils emploient, dont ils usent et qui leur procure le profit.
La monnaie ne constitue qu’une faible fraction de l’ensemble du capital, réuni dans le monde (l’inventaire social de M. Cernuschi); le crédit n’y trouve aucune place.
Le crédit agit uniquement comme moyen d’économiser les ressorts et de rapprocher les divers éléments de la production ; le cercle de l’action qu’il exerce ainsi s’étend saus cesse d’une manière féconde, mais il ne participe en aucune façon à la fonction spéciale de la monnaie, ce levier infatigable et ce contrôle vigilant des échanges.
La circulation mixte, qui repose en partie sur le métal, en partie sur la confiance, remplit, tant qu’elle se maintient, l’office même de la monnaie métallique, elle devient
comme celle-ci le véhicule des capitaux. Mais elle a une tendance constante à dépasser les besoins du marché, à troubler les relations, à exagérer les prix, à augmenter les importations et à faire décliner les exportations ; elle amène finalement l’appel à la monnaie réelle, qui fait opérer le retrait de la partie purement fiduciaire de la circulation, au moment même où les engagements qu’elle a contribué à étendre, rendent plus indispensable que jamais l'intervention du comptant. On découvre alors trop vite que l’excédant des instruments de circulation n’était pas du capital, mais du crédit, revêtu d’une fausse apparence, crédit qui s’évanouit, alors que Ton a le plus besoin des instruments monétaires (1).
Le crédit n'est pas du capital,. ajouterons-nous ; il amène une balance de doit et d'avoir, qui s’éteignent réciproquement sans qu’il reste rien à la suite de cette compensation, tout le service du crédit, et il est considérable, se renfermant dans la mise en contact du capital et du travail.
Une autre illusion trompeuse est celle qui fait ressortir l'avantage prétendu de l’économie réalisée par le papier sur le métal précieux qu’il remplace j la circulation fiduciaire revient, dit-on, à meilleur marché que la circulation réelle, obligée de mettre en mouvement une valeur intrinsèque > elle est donc préférable. Le numéraire coûte beaucoup de travail, le papier n'en exige que peu en comparaison ; par conséquent, comme il correspond au même usage, et présente un maniement plus commode, il n'y a qu’avantage à s'en servir : telle est l’idée populaire.
(1) Science of WeaUh, p. 208.
La monnaie, avons-nous dit, est un instrument, rien de plus ; nous ne pouvons ni la boire ni la manger, ni nous en couvrir. Il y a avantage à ce que les outils, les instruments, le matériel employé reviennent h aussi bon marché que possible, pourvu qu’ils soient sûrs et efficaces. Il en coûterait moins d’employer la charrue de bois, elle serait plus légère, et certes aussi agréable que celle qui fait appel au concours du fer. Pourrait-elle faire le même usage, et, en fin de compte, rapporterait-elle le même profit ?
Un chapeau de papier revient à plus bas prix qu’un chapeau de feutre, de eastor ou de cuir, mais que dure-t-il? quelle commodité procure-t-il ? S’il coûte moins, il ne sert pas d’une manière sérieuse. Le même principe s’applique à la monnaie. Lorsqu’elle consiste en papier, elle manque des qualités qui en rendraient l’emploi plus économique que celui d’une circulation de valeur réelle ; elle ne saurait accomplir d’une manière complète et parfaite aucune fonction monétaire; elle dérange la marche régulière des transactions, parce qu’elle n’obéit point aux lois régulières du commerce entre les hommes; elle étend outre mesure l’action expansive du crédit, et elle lui porte un rude échec, si elle se contracte au moment où la confiance s’affaiblit. Le profit réalisé sur la fabrication de cet instrument factice des échanges est insignifiant quand on le met en regard des immenses intérêts qu’il met en jeu (1 ).
M. Walker prend les Etats-Unis pour exemple ; la moyenne
(1) Nous croyons qu’il est possible de maintenir dans une mesure restreinte une circulation fiduciaire à côté de la circulation métal lique. L’économie qui en résulte est faible, nous sommes ici de Taris de M. Walker; elle n'est cependaut pas complètement à dédaigner.
de la circulation en papier, déduction faite de la réserve métallique, a été, de 1850 à 1859, de quatre dollars par tête. En estimant l’intérêt de cette somme à G pour lOO, on arrive à une économie individuelle de 24 cents par an ; c’est bien peu en comparaison des ressources de chaque citoyen de la république américaine. Le même calcul appliqué à l’Angleterre et à la France donne un résultat plus faible encore, et l'Ecosse elle-même, que Ton met sans cesse en avant, n’économise pas, au moyen du billet de banque, un capital de plus de 15 francs par tête, ce, qui au taux de 4 pour IUO, représente une dépense de GO centimes. Toute tentative destinée à étendre ce bénéfice serait vaine : elle ne servirait qu’à causer des crises bien autrement dommageables.
Le congrès des Etats-Unis a demandé pour la première fois au secrétaire du Trésor, le 7 juin 1841, le compte des pertes encourues, par le gouvernement et par la popula-
tion, du chef des banques de circulation. La somme a été estimée àplus de 580 millions de dollars (environ 2 milliards de francs). M. Walker croit que le total était bien plusconsidérable. Il estime les pertes causées par les banques, depuis 1841 jusqu’en 1865, à plus de 500 millions de dollars (2 milliards et demi), somme qui aurait suffi pour constituer une circulation métallique solide, en suppléant nonseulement aux besoins du présent, mais aussi à ceux des générations futures.
Quant à l’économie du frai , qui tient à l’emploi des billets, on peut la réaliser sans rien compromettre. Une circulation à laquelle M. Walker donne le nom de circulation commerciale , entièrement fondée sur le métal, représenté par le warrant monétaire , ferait éviter toute perte prove-
nant de l’usage matériel du numéraire, en assurant tous les avantages d’une circulation de valeur réelle.
Mais, en fait, la circulation du papier entraîne un frai plus considérable que celle de l’or ; il en coûte plus à entretenir cent dollars de monnaie fiduciaire, que cent dollars de monnaie métallique. L’or et l’argent circulent d’euxmêmes, tandis qu’il faut un mécanisme onéreux pour faire circuler les promesses d'or et d'argent . Aucun banquier ne voudrait se hasarder à dire que la monnaie de papier n’entraîne pas un sacrifice supérieur à un vingtième pour 100 par an.
Les banques gagnent à la perte ou à la destruction accidentelle des billets, mais c’est au détriment du public. En 1841, on a évalué ce chapitre à 7 millions de dollars (plus de 30 millions de francs). Ce sont les citoyens les plus pauvres qui en ont supporté la plus large part, aussi bien que par suite de la contrefaçon.
Pour se rendre compte de l’économie réelle, il faut faire la somme des frais occasionnés par l’administration des banques d’émission. M. Walker les a estimés, pour les Etats- Unis, à O millions de dollars (plus de 30 millions de francs) par an. Si Adam Smith avait connu ce fait, il aurait moins prisé la mise en culture des terrains que la roule aérienne de la monnaie fiduciaire permet de mettre en valeur. L’expérience, ajoute M. Walker, a montré que la voie la plus simple et la plus économique est encore celle du terrain solide de l’or et de l’argent. Les voyages en ballon ne sont pas moins périlleux pour l’industrie et pour le commerce que pour les aéronautes.
Une autre supposition fallacieuse combattue par M. Amasa
Walker est celle qui attribue h la circülatitJti mixte la pros- *
périté des Etats-Unis. On a pris une simple coïncidence pour la cause (\). Sans doute les États-Unis ont grandement prospéré depuis un demi-siècle; parcequ’oit y a beaucoup absorbé de boissons spiritueuses, dans le tti me espace de temps, faudrait-il en tirer la conséquence que la prospérité dit pays a tenu h la consommation de ce poison?
Est-ce pour cela ou malgré cela que l'État a grandi? Dira-t-oU qu elusage des liqueurs enivrantes a pu exciter lés hommes et faire accomplir une masse de travail, et que la circulation mixte a stimulé les affaires, exhaussé les prix, poussé aux spéculations, par conséquent qu’elle est favorable h la production?
Le raisonnement, dit M. Walker, vaut autant dans un cas que dans l’autre; toujours un excitement artificiel amène la prostration. Tout aboutit aux entraînements d’Une dépense ruineuse ; on néglige le labeur Sérieux pour les gains rapides, au lieu de travailler, on joue.
On a prétendu qtie l’or et l’argent ne suffisaient pas aux échanges multipliés et qu’il fallait leur fournir lé papier comme auxiliaire. On pouvait, Il y a vingt ans de Cela, sè hasarder dans une pareille hypothèse, mais les richesses nouvelles des mines, en apparence Inépuisables, ont fait taire cet argument. Il est cependant aussi fondé aujourd’hui que jamais : c’est h peine si la moitié des métaux précieux en la possession de l’homme a été Consacrée au monnayage ; le reste se trouve absorbé par la vaisselle d'or et d’argent et par les ornements multipliés, surtout en Europe et dans
(1) Sctcwe vf Weallh, p. 203.
l’Orient. Si la moitié des membres de la famille humaine employait un couvert d’argent, et si le quart possédait une alliance d’or, la provision métallique n’y suflirait pas.
L’idée qui prévaut quant à la nécessité de la masse monétaire vient d'une conception erronée des services que cette masse fournit. Si l’on dit que la production annuelle des États-Uuis est de 20 milliards de francs, on s’imagine qu’il faut 20 milliards d'espèces pour faire accomplir à cette immense agrégation de biens toutes les évolutions qu’elle traverse, depuis la recherche du produit brut jusqu’à la consommation du produit fabriqué ; il n’en est rien : grâce à la rapidité imprimée à la circulation, et par suite des payements économisés, 2 milliards de valeur monétaire suffiraient pour les mutations successives de 20 milliards de production. D’ailleurs, si la monnaie augmente hors la proportion voulue, les prix haussent, et il faut plus d’espèces pour exécuter le même office. Nous n’avons pas besoin d aller aussi loin que John Stuart Mill ni de dire que la quotité des métaux précienx réunis est complètement indifférente, et qu’avec leur accroissement toutes les proportions grossissent comme derrière le verre d’une lanterne magique, sans que la valeur des choses se modifie. Tout en reconnaissant que l'abondance des instruments, lorsqu’on en maintient la solidité entière, peut aider la production et encourager le travail par l’extension d’un bon outillage, l’effet obtenu ne saurait être que fort restreint, et s’il fallait l’acheter au prix d’un péril quelconque, il vaudrait mieux y renoncer. Autre chose est l’expansion naturelle du métal, autre chose l’expansion artificielle des billets.
Une autre erreur exerce encore plus de séduction : les
banques de circulation favorisent, dit-on, ceux qui ne possèdent qu’un petit capital et qui ont besoin d’une extension de crédit.
Ce qui altère le crédit, ce qui augmente le risque des prêts ne saurait être favorable à ceux qui out besoin d’emprunter. Toutes choses égales d’ailleurs, il doit être plus aisé d’obtenir des avances dans une société qui ne voit succomber que le vingtième des débiteurs, que si le cinquième fait naufrage : moins le risque est grand, moins on hésite à donner du crédit. — Est-ce que la circulation mixte diminue le risque ? Loin de là, elle l’aggrave. La simple inspiration du bon sens enseigne, et la statistique prouve que les hasards du crédit se proportionnent à l’extension de la monnaie fiduciaire. Au lieu d’être propice à ceux qui ont besoin du capital. .elle leur est hostile; elle aggrave leur position de tout le poids qui déprécie la sécurité de l’avenir, attachée à la stabilité monétaire. Ce sont les petits commerçants, les petits détaillants, les petits fabricants et les artisans qui souffrent le plus d’une incertitude qu’on ne peut combattre qu’a coups de grands sacrifices et en présentant une surface d’opérations considérable. Le nombre de ceux qui tirent un profil direct et régulier de la participation aux diverses entreprises grandit à mesure que s’affermit la solidité monétaire. Les prétendus bienfaits d’un crédit artificiel ne profitent jamais qu’aux plus riches.
Il n’est pas non plus exact de prétendre, comme le soutiennent les partisans d’un spécieux sophisme, que les banques ne pourraient ni s’établir ni exister sans le bénéfice de la monnaie fiduciaire; on prend trop souvent le
fait tel qu’il a été pratiqué pour le principe lui-même. Or M. Walter soutient comme nous que l’office de banque et la fabrique de la monnaie de papier constituent deux fonctions distinctes, bien qu’on les réunisse ordinairement aux Etats-Unis.
Les banques à fonds réunis et les banques privées (jointstock and private-banks) de l’Angleterre, ont multiplié sur une échelle immense la preuve contraire. L’étendue de leurs relations et la somme des bénéfices obtenus laisse bien loin en arrière les banques d’émission. Sur cinq mille banques que possède l’Angleterre, le vingtième h peine émet des billets payables au porteur et à vue ; ce chiffre va même en diminuant, l.’act de 4844 teud à concentrer l’émission entre les mains de la Banque d’Angleterre ; en attendant, il a mis un terme au mal dont souffrait la circulation, en posant étroitement la limite de la création des billets permise à chaque banque autorisée. Cela n’a pas empêché tout récemment des chutes scandaleuses et de cruels désastres; Birmingham s’en souviendra longtemps.
Les banques sont du domaine de la civilisation ; elles forment une institution à laquelle les uns confient des capitaux qu’elle doit prêter aux autres. Leur existence et leur prospérité demandent les capitaux formés et la confiance établie, qui sont comme le fruit de la culture et de l’élévation sociale. Les banques sont des machines qui économisent et qui provoquent le travail avec autant de force que d’utilité. Leur but légitime est de faciliter l’usage de la monnaie, d’en augmenter l’efficacité comme moyen d’échange, et d’en activer la circulation, en même temps qu’elles en économisent l’emploi et en épargnent le traus-
port. Ce but se trouve atteint. Un grand capital concentré dans le même établissement, qui est bien disposé à cet effet, coûte moins à conserver et donne plus de résultat que s’il était disséminé dans des caisses multiples et entre des mains que l'isolement affaiblit. Les prêteurs savent où porter leur avoir disponible, les emprunteurs savent où s’adresser ; les banques qui remplissent leur mission naturelle et féconde mettent en présence des intérêts qui, étrangers et inconnus l’un à l’autre, auraient pu ne jamais se rencontrer. Les condamner, ce serait condamner les voies rapides de communication.
Tant que les banques se sont consacrées aux prêts des capitaux existants, à la négociation des lettres de change et des billets à ordre, à la collection et au transport des espèces, elles ont rendu un service considérable sans entraîner aucune perte ; la Banque de Hambourg est demeurée fidèle à ces errements. Quand les banques ont voulu nonseulement placer la monnaie métallique, mais fabriquer une monnaie fictive, en promettant de payer en numéraire des billets au porteur et à vue, leur caractère a changé : une nouvelle situation leur a imposé une constitution nouvelle et des limites sévères.
Si la banque se borne h employer le capital souscrit ou déposé, et à négocier le papier de commerce, elle peut, pourvu qu’elle soit honnêtement et habilement conduite, devenir un instrument de prospérité générale et distribuer de beaux dividendes. Telle est la large carrière ouverte devant les banques de dépôt. Bien ne les empêche de fournir, en place des espèces, des billets d’un transport plus facile et d’un mouvement plus commode, pourvu que ceux-ci
représentent strictement le métal conservé comme gage, d’une manière permanente. Elles conserveront alors pleine liberté d’action, et rien ne limitera leurs opérations, vivifiées par une concurrence régulière. Mais si elles se mêlent de forger une monnaie fiduciaire, il faut quelles se plient aux règles destinées à dominer les mouvements de celle-ci, afin qu'elle se comporte exactement comme si la masse entière des instruments de la circulation ne se composait que d’or et d’argent : tel est le sens du currencyprinoiple .
M. Walker ne se contente pas de cette garantie ; il ne croit pas qu'une circulation fictive puisse échapper au péril qu’elle suscite, même en étant régie par une loi prévoyante; il combat ce système comme une nouvelle et dé* cevante illusion. Le vice radical qu’il relève, c'est que la monnaie fiduciaire ne repose pas sur l'élément de la valeur i il ne voit de remède que dans le retour pur et simple à la rigueur des principes et ne conseille que le maintieu d’une monnaie commerciale , papier identiquement représenté par le numéraire en caisse, profitant seulement de la facilité du transport et du maniement, ainsi que de la suppression do la perte qui provient de l’emploi direct des espèces, sujettes à s’user par suite du frai , Nous nous sommes expliqués à cet égard ; nous croyons possible d’aller au delà sans danger véritable; la Banque de France, ainsi que la Banque d’Angleterre le prouvent aujourd'hui, en obéissant aux mêmes principes sous des formes différentes : ou peut éviter le péril d’une circulation factice, mais c’est à condition de conserver l'unité d émission et d’en limiter le montant pour la portion qui n’est point adossée au numéraire.
La dernière fallacy stigmatisée par M. Amasa Walker se formule en facilités données aux banques d’émission pour le cas de pression et de panique. Elles reportent alors sur le public les fautes commises, et tirent profit de la détresse générale en resserrant le crédit et en faisant monter démesurément le loyer de l’argent , comme elles l’ont fait aux États-Unis, où elles Tout porté à 18 pour 100 en 1847, à 10 pour 100 en 1851, à 18 pour 100 en 1854, et à 50 pour 100 en 1 857 î Une révulsion fatale a lieu sous ce régime tous les trois ou quatre ans ; un naufrage complet exerce ses ravages presque à chaque période décennale. Tout cela est vrai, quand on abandonne les règles tracées par le cur rency-principle, quand on dégrade le titre métallique de la monnaie fiduciaire. Il nous semble que l’étude attentive du cours du change et la limitation des billets qui ne reposent point sur le gage métallique suffisent pour prévenir ces désastres.
Le bénéfice des actionnaires de la banque ne nous consolerait point des pertes subies par l’ensemble des hommes de travail, mais ici encore M. Walker prouve combien on s’est trompé au sujet de ces avantages exceptionnels; une démonstration vigoureuse aboutit à cette conclusion, heureuse et consolante h notre sens : nul n’échappe aux fatales conséquences d’un régime vicieux (1).
Qui gagne donc k ce régime? Personne. Si on a gonflé la circulation, les prix seuls changent, la valeur des choses reste la même ; mais la monnaie , au lieu de maintenir la foi des engagements, y porte le trouble et l'injustice par Pim-
(1) Science ofWcalih, p. 222.
mixtion désordonnée d’un élément fictif. Les débiteurs peuvent s’acquitter à meilleur compte, en faisant supporter aux créanciers une véritable banqueroute partielle; les spéculateurs peuvent agioter, les contrats peuvent être violés sous l’apparence d’une exécution littérale; les uns récoltent sans l’avoir mérité, les autres perdent sans qu’il y ait de leur faute : on favorise le jeu, on décourage le travail.
Nous avons voulu reproduire fidèlement cette partie du travail de M. Amasa Walker; elle inspirera sans doute le désir de lire l’ouvrage ; il en est peu qu’on puisse étudier avec plus de profit. L’auteur ne fait grâce à aucune déception, il dévoile tous les subterfuges, et il fait nettement comprendre l’influence équitable des métaux précieux comme régulateurs du marché universel.
Nous ne pouvions terminer cette longue étude par l’examen d’une production plus remarquable. Elle a raffermi les convictions que nous n’avons cessé d’exprimer en ce qui concerne la liberté d'émission , mal à propos confondue avec la liberté des banques. Loin de nous faire taxer de trop de sévérité, ce livre tendrait plutôt à nous faire reprocher la réserve que nous avons apportée quand nous avons indiqué les conditions que doit remplir la monnaie fiduciaire . Au lieu de proscrire celle-ci d’une manière absolue, nous croyons que cette monnaie ne présente point d’inconvénient sérieux si elle est maintenue dans une mesure restreinte et si elle obéit à la loi suprême d’une parfaite conformité d’action avec la monnaie métallique .
Ce reproche, nous l’acceptons, convaincu qu’aucune solution pratique ne dépend duu seul principe, poursuivi à outrance; il faut, en tenant compte du milieu où l'on agit et des faits qui se sont développés, concilier les déductions impérieuses d’une logique inflexible avec les enseignements plus contenus de l’expérience.