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SUR LE PAPIER-MONNAIE

S’il est une expérience sérieusement accomplie et dont les résultats ne prêtent point au doute, c’est bien celle des avantages chimériques et des périls du papier-monnaie . Cependant les déceptions sans nombre, les atteintes portées h la foi publique et les ruines du passé ne paraissent pas avoir entièrement dissipé une dangereuse illusion ; des faits récents ainsi que la persistance de fausses doctrines ne le montrent que trop : l’esprit humain s’affranchit avec peine de la fatale influence qu’exerce sur lui le mirage d’une richesse acquise sans peine, au moyen d’une prétendue multiplication du capital, évoqué par la baguette magique du crédit, et d’une nouvelle espèce d’alchimie qui transforme le papier en or.

Des gouvernements peu scrupuleux entretiennent cette erreur afin de se créer des ressources ; une prétendue raison d'Etat conspire avec la séduction du merveilleux et avec l'impatience fébrile du résultat, atteint sans grande dépense de labeur ou de prévoyance, ce triste signe du temps, pour remettre en question, sous des formes diverses, des vérités consacrées par l’élude et souvent confirmées au rude contact de la réalité.

Rien de plus simple cependant que l’examen de ce problème, rien de plus facile que la solution. Il suffit desavoir

quel est le rôle de la monnaie pour mesurer la faible portée d'une création arbitraire et pour en comprendre le péril.

Nous ne sommes plus au temps où l’on confondait la richesse des Etats avec la possession du numéraire; la monnaie, cette grande roue de la circulation, comme l’appelle Adam Smith, conserve néanmoins une place importante dans l’économie des sociétés ; elle constitue dans les conditions les plus claires et les plus sûres le mécanisme des échanges, elle permet d'évaluer tous les produits et tous les services , elle active la création et facilite la distribution des richesses. C’est en effet grâce h la monnaie que le concours de tous h l’œuvre commune se trouve provoqué et que le résultat obtenu se divise entre tous ceux qui y ont contribué. Elle introduit une langue commune dans les opérations du commerce social.

Mais ce n’est point une langue de fantaisie : la monnaie sert de signe et de mesure aux valeurs, parce qu’elle en est le gage, parce qu’elle constitue elle-même une valeur connue, appréciée, acceptée partout. Elle est une marchandise universelle, en même temps qu’elle fournit h chaque pays l’instrument local de vente et d’achat, et de rémunération du service public comme des services privés.

Aujourd’hui les entraves qui gênaient le mouvement international des échanges disparaissent déplus en plus, un équilibre régulier peut s’établir pour adapter aux besoins de chaque marché la quantité de la monnaie nécessaire aux transactions, lorsque celle-ci Conserve son caractère de pureté, sans dégénérer en fiction plus ou moins hardie. Admettons pour un moment que l’or et l’argent servent seuls, sans aucun mélange de signes fiduciaires, à l’office d’instru-

ments d’échange. Comme rien ne s’oppose aU transport des métaux précieux, ils reprendront sans cesse le niveau en se précipitant là où une certaine rareté leur assure plus d’avantages, en abandonnant les places où un trop-plein quelconque les déprécie. Une admirable loi d’attraction les domine et les proportionne aux services utiles qu’ils sont appelés à rendre, en mettant obstacle aussi bien Ü une abondance stérile qu’à une disette de numéraire. Par la force même des choses, il s’établit un déversoir pour la richesse métallique, qui se met toujours en équilibre avec les besoins de la circulation.

La situation risque de se modifier du moment où, pour économiser sur le mécanisme des échanges, on essaye de substituer à l’or et à l’argent des moyens artificiels plus ou moins ingénieux, plus ou moins sûrs, en appelant à son aide la magie du crédit, dont on est porté à exagérer la puissance.

Deux voies sont ouvertes pour atteindre ce but :

En suivant l’une, on simplifie le mouvement des échanges, on arrive à des payements effectifs moins nombreux ; on a recours aux habiles créations qui rendent l’ intervention réelle du numéraire superflue ou restreinte dans nombre de cas, au moyen des lettres de change, de comptes ouverts dans les banques, des compensations et des virements, ou bien on active la circulation de manière a multiplier les services rendus par chaque pièce de monnaie ; on arrive ainsi à obtenir un avantage analogue à celui que deux rails de fer, posés parallèlement sur le sol, permettent d’atteindre par l’économie du frottement, qui accroît la force dë traction. Le même résultat se trouve obtenu avec une moin-

dre dépense de force et de capital, grâce à l’économie et à l’énergie des ressorts mis en œuvre. Ici tout est bénéfice, rien n’est danger ; telle est la plus large fonction du crédit, qui en fait la source d’une inépuisable fécondité.

Mais, à côté de ces utiles combinaisons, dont rinfïuence est trop souvent méconnue, vient se placer la création d’un signe, facile à fabriquer, qui ne coûte presque rien et que l’on substitue, dans une proportion plus ou moins large, à la monnaie métallique : c’est le billel de banque, appelé à faire office de monnaie, parce qu’il est ou qu’il doit être accepté dans les transactions pour accomplir les payements libératoires.

Si ce signe fiduciaire repose sur la garantie d’une valeur métallique, contre laquelle il peut s’échanger à volonté, et si l’on peut, à son gré, l'accepter ou le refuser, il constitue la monnaie du papier .

S’il est imposé par l’autorité, qu’il émane du trésor public ou d’une institution privée, quand on n’est pas libre de réclamer la quotité d’or ou d’argent qu’il exprime et qu’on est contraint à le recevoir, il dégénère en papiermonnaie .

Dans le premier cas, il vise à suppléer en partie la monnaie métallique, dont le pays doit conserver une quantité suffisante pour assurer l’échange des billets contre espèces et pour faire face aux transactions dans lesquelles les billets n’interviennent pas. .

Dans le second cas, il a pour effet de remplacer la monnaie métallique jusqu’à concurrence de l’émission du papier à cours forcé.

L’ensemble des transactions n’exige, à un moment donné

dans chaque pays, qu’une quotité déterminée d’espèces. Si des billets se substituent à une partie des instruments d'échange, le surplus s’écoule sous forme de marchandise, afin de rétablir le niveau ; c’est ainsi que le papier chasse le numéraire.

Dans une certaine mesure fort restreinte, comme nous allons le dire, on peut réaliser une économie sur la portion du capital national employée à constituer l’instrument des échanges. Une institution de crédit solidement établie peut maintenir dans la circulation une masse de billets, qui obtiendront une faveur égale à celle des espèces, pourvu que la réserve métallique garantisse le payement à vue, et que l’importance de la coupure facilite le transport et abrège les comptes. Mais on n’arrivera jamais à remplacer ainsi qu’une portion de la monnaie nécessaire : or la quotité de celle-ci, relativement à la masse des transactions, diminue à mesure que la civilisation progresse, que la société se perfectionne, que le crédit s’étend. La richesse de l'Angleterre est évaluée à 200 milliards de francs et la production à près de 20 milliards; le total de la monnaie, métallique et fiduciaire, n’y dépasse guère 2 milliards et demi; on estime à 160 milliards la richesse de la France, sa production n’est guère inférieure à celle de l’Angleterre; elle possède le double, environ 5 milliards en numéraire et en billets de banque. Nous dépasserions la réalité en attribuant à la Russie une richesse de 40 milliards et une production de 10 milliards; elle emploie environ 4 milliards d’espèces et de papier-monnaie. L’économie possible sur la quotité du capital consacrée à l’office de la circulation est donc en raison inverse de l’importance de la fortune publique. Plus

un pays est riche, et moins il gagne à quitter le terrain solide de l’or et de l’argent.

C’est beaucoup que d’estimer du quart au tiers de la somme nécessaire aux échanges l’économie du capital qui résulte de l’emploi régulier des billets de banque ; elle n'équivaut pas, si l’on tient compte des réserves indispensables, à plus d’un demi-milliard en Angleterre et en France. Il s’agit d’un quatre- centième de la richesse du Royaume-Uni, et d’un trois-cent-vingtième de la richesse de notre pays. En faisant ce rapprochement sous un autre aspect, nous dirons que l’intérêt du capital métallique, ainsi remplacé , affranchit l’Angleterre et la France d’une charge annuelle de 20 millions de francs, en calculant l’intérêt à 4 pour 100. C’est environ un millième de la production de chacun de ces Etats. Aussi les billets de banque y rendent-ils des services bien plus considérables par la facilité et la commodité qu’ils procurent que par l’économie qu’ils permettent de réaliser.

Ces avantages ne sont pas sans entraîner des inconvénients d’autant plus sérieux, que la quotité des billets se multiplie davantage. A mesure que celle-ci augmente, l'approvisionnement métallique diminue, et comme la confiance est l’étoffe dont le crédit est fait, si à des temps calmes et prospères succède une période d’inquiétude, ou bien si des besoins impérieux commandent une forte exportation d’espèces, il faudra s’efforcer, même au prix de lourds sacrifices, et en le payant cher, de rappeler le métal absent ; c’est là ce qui rend si délicat et si périlleux l'office de l’émission des billets de banque; c’est là ce qui ne permet point d’aller dans cette voie au delà d’une limite restreinte.

Si on la dépasse, on amène forcément les crises commerciales, lorsque le papier fiduciaire n’a été remis qu’en représentation d’engagements privés, et une crise politique, lorsque les besoins de l’Etat en ont provoqué la création.

Adam Smith reconnaît futilité de la route aérienne du crédit qui permet d’employer h la culture une partie des chemins, représentés par la richesse métallique : « Néanmoins, ajoute-t-il, suspendus sur ces ailes d’Icare, le commerce et l’industrie ne sont pas aussi sûrs que quand ils portent sur le terrain solide de l’or et de l’argent. » Après avoir signalé l’écueil, il s’attache à détruire l’attrait d’un bénéfice imaginaire : car « la masse totale du papier-monnaie de toute espèce qui circule dans un pays ne peut jamais excéder la valeur totale de la monnaie d’or et d’argent dont ce métal tient la place. »

Plaçons-nous, par une hypothèse extrême, dans une société au milieu de laquelle l’usage des métaux précieux aurait disparu. Si l’on allait au delà, comme le papier ne réunit pas en lui les caractères du signe et du gage, comme il ne devient pas une marchandise quand il cesse d’étre un moyen de libération, il ne pourra point s’écouler au dehors, et le trop-plein entraînera la dépréciation. Or qui se flatterait de pouvoir mesurer exactement la quotité nécessaire des moyens de circulation Y Celle-ci répond non-seulement de la masse, mais aussi de la rapidité des échanges. Quand les métaux précieux fonctionnent seuls, ou en majeure partie, le niveau se maintient naturellement, grâce au déversoir ouvert sur les marchés étrangers ; il ne peut qu’être violemment déplacé quand on dépasse les limites de la prudence dans l’émission de la monnaie de papier , et surtout

quand on s'abandonne aux dangereuses séductions du papier-monnaie.

Le danger existe lorsqu’une institution privée est dotée du dangereux privilège qui la dispense du payement à vue ; il s’aggrave de beaucoup lorsque l’Etat lui-même s'empare de cette périlleuse fonction. L’histoire est là pour fournir en traits éclatants les tristes exemples du châtiment qui a partout frappé les mêmes fautes. La France, l’Angleterre, l’Autriche, la Russie, les Etats-Unis, pour ne pas allonger cette liste en citant les Etats secondaires, ont porté la peine du système de Law et des assignats, du cours forcé des billets de banque, des bankzeitel, des roubles de papier, de la monnaie continentale. Chose curieuse, un seul pays qu’on menace d'effacer entièrement de la carte de l’Europe, la Pologne, s’est préservé de cette plaie, jusqu'au moment où elle a subi la domination de l'empire russe. Celui-ci a pratiqué, au contraire, de tout temps, sur une large échelle, un système fictif de la circulation, qui lui avait été légué par la tradition chinoise, tartare et mongole. Sans vouloir faire un vain étalage d’érudition, et sans entrer dans des recherches qui pourraient ne présenter qu’un intérêt de curiosité, nous nous bornerons à rappeler queTchinghis-Khan se servait de papier-monnaie, et que vers la fin du treizième siècle, son petit-fils Koblai l’employait de manière à exciter la naïve admiration de Marco Polo (1).

Cette admiration n'a été que trop contagieuse ; les pro-

(1) Un journal anglais a récemment publié sur le papier-monnaie en Chine les renseignements suivants :

«Le papier monnaie est eu usage en Chine depuis une époque excessivement reculée. Cent dix-neuf ans avant l’ere chrétienne, ou u la preuve de son existence. Un papier-monnaie circulait parmi

cédés qui, de la Chine et de la Mongolie, ont fait invasion en Russie, ont aussi été admis dans l'Europe occidentale. Mais nous croyons devoir signaler comme un fait remarquable le soin scrupuleux avec lequel Napoléou a su écarter ce danger. Jamais, quel que fut l’entraînement des expéditions lointaines, il n’a consenti à créer du papiermonnaie. Pendant que l’Angleterre instituait le cours forcé pour combattre la France, pendant que la Russie et l’Autriche frappaient des masses prodigieuses d'assignats, Napoléon a su se préserver de ce désordre, et M. de Montalivet, ministre de l’intérieur, écrivait dans une circulaire du ; i5 octobre 1810, adressée aux préfets : « Le papiermonnaie est considéré par l’Empereur comme le plus grand

ccs populations comme représentant une valeur conventionnelle. La forme usitée était soit des morceaux de parchemin, soit des morceaux de carton. Dans le dixième siècle de notre ère, le trésor impérial émit une sorte de billets de banque propres à solder ou liquider les transactions sur marchandises. Ces billets portaient le sceau du gouvernement et étaient d’un usage général dans le commerce.

« Le célèbre Marco Polo, dons ses voyages à travers la Chine, vers le milieu du treizième siècle, trouva le papier-monnaie en circulation et d’un usage aussi familier que l’argent. On s’en servait pour payer les officiers du gouvernement, et, dans les transactions ordinaires, pour payer toute espèce de marchandises. La population était forcée de l’accepter en payement de comptes, sous peine de mort.

« Cette valeur conventionnelle existait aussi sous forme de carrés faits d’écorce d’arbre ayant subi une certaine préparation. Il y avait des billets de différentes valeurs, portant les signatures de plusieurs grands mandarins et le sceau de l’empereur. Le contrefacteur de ces billets était puni de mort. Les détenteurs de billets usés, tachés ou altérés par l’usage, pouvaient les échanger contre de nouveaux, eu payant 5 pour UK) de la valeur totale.

« L’usage du papier-monnaie se propagea ri augmenta à un tel point sous la dynastie des Mongols, qu’il en résulta de grands maux

fléau des nations et comme étant, au moins au moral, ce que la peste est au physique. »

Par un singulier enchaînement de vérités et d’erreurs, les opérations les plus sages des banques le plus sévèrement administrées ont fini par dégénérer en création de papier-monnaie.

Partout en Europe, excepté en Pologne, le droit régalien de battre monnaie, qui avait affiché la prétention de mettre un terme aux supercheries et au pillage, oiganisés par les suzerainetés locales, finit par donner naissance à des dégradations successives de titre, à des diminutions de poids, à l’avilissement de la monnaie. Le grand Copernic écrivait au commencement du seizième siècle dans un traité presque ignoré, consacré à l'étude de cette importante question : « Quelque innombrables que soient les fléaux qui d'ordinaire amènent la décadence des royaumes, des priueipau-

pour le pays. Sous le plus aveugle et le plus tyrannique de tous les gouvernements, plus les ressources materielles s’épuisaient, plus le montant de la monnaie de convention augmentait.

« Loin de profiter des leçons que l’expérience et le malheur avaient données à leurs prédécesseurs, les empereurs de la dynastie de Ming continuèrent l'émission du papier, et arrivèrent enfin, pour en forcer la circulation, à prohiber absolument l’usage des monnaies d or cl d’argent. La réaction se produisit vers le milieu du quinzième siècle ; elle fut complète. Pour un cash de cuivre on aurait eu la valeur de mille cashs en papier.

a Les cashs chinois sont des pièces de cuivre jaune ayant un trou carré au centre pour pouvoir les enfiler ensemble par lots de dix, cinquante et cent. Mille pièces de ces monnaies valent environ i dollar.

« En résumé, le |papier-monnaie existe encore aujourd'hui en Chine, mais il est tombé dans un tel mépris, qu'on peut l’y considérer comme nul. Quelques voyageurs, ou agents diplomatiques, ont pu récemment en faire des collections et les apporter comme un objet de curiosité eu Europe et en Amérique. »

lés et des républiques, les quaire suivants sont, à mon sens, les plus redoutables : la discorde, la peste» la stérilité delà terre, et la détérioration de la monnaie. Pour les trois premiers, l’évidence fait que personne ne les ignore; Mais pour le quatrième, qui concerne la monnaie, excepté quelques hommes d’un grand sens, peu de gens s’en occupent. Pourquoi? Parce que ce n’est pas d’un seul coup» mais petit à petit, par une action en quelque sorte latente, qu'il ruine l'Etat. »

La diversité et la variation des monnaies furent une des causes de l’établissement des banques de dépôts qui ramenèrent ces signes incertains à un commun dénominateur, en créant une monnaie de banque » fixe, invariable, qui tenait compte de la valeur métallique des espèces déposées. Les litres créés se trouvaient intégralement représentés par le numéraire remis aux banques ; à la commodité et à l'exactitude ils joignaient la sécurité la plus complète et ne tardèrent point à conquérir une faveur universelle;

On remarqua que ces titres continuaient de circuler, pour la plupart, sans réclamer la restitution des garanties. Certaines banques employèrent celles-ci en partie, en laissant ainsi à découvert, du moins quant au gage métallique, une fraction de leurs billets. On fut naturellement conduit à tenter l’opération inverse, en émettant plus de billets qu’on ne possédait de réserve en monnaie ou en lingots, en multipliant «ainsi les profits de l'institution, et en remplaçant une portion de l’approvisionnement en métaux par des billets de confiance.

On s’était obligé au payement à vue; mais les demandes n’étant pas simultanément formulées, ou arrivait à leur faire

face, en diminuant la quotité des réserves correspondantes aux titres émis. La pente était périlleuse, l’attrait du bénéfice poussait les banques de circulation à étendre leurs opérations et à utiliser de plus en plus la merveilleuse faculté de battre en quelque sorte monnaie avec des feuilles de papier promenées sous une presse. Il est vrai que rengagement du remboursement immédiat condamnait à des précautions sans cesse combattues par l’appât du lucre ; on côtoyait le danger, si on n’était pas suffisamment armé d’espèces pour faire honneur au payement à vue. La situation n’a point changé de nos jours à cet égard : elle nous paraît conduire à distinguer de plus en plus l’émission des billets faisant office de monnaie, des opérations de banque proprement dites, et à concentrer la faculté de créer ces billets, en conciliant ainsi les deux principes auxquels on fait sans cesse livrer bataille, la liberté des banques et l’unité du billet payable au porteur et à vue.

A l’époque où les erreurs du système mercantile résumaient la fortune des Etats dans la possession du métal précieux, le supplément fourni à la circulation par le billet de banque devait être salué avec enthousiasme. Le papier s’élevant au niveau de l’or et de l’argent, qui étaient l’équivalent de la richesse, on pouvait multiplier la richesse â volonté. Restait, il est vrai, la condition gênante du remboursement ; mais elle était superflue, elle formait obstacle à l’expansion du capital, et l’autorité souveraine, maîtresse de tout, pouvait bien la supprimer. Quelle admirable découverte î Le génie de Law ne devait-il pas, comme le chantaient les poètes du temps :

Enrichir à la fois les sujets et le roi,

puisqu’il ouvrait à l’esprit d’entreprise une source inépuisable, puisque le îWississipi était appelé par lui à devenir comme une Californie anticipée?

Ainsi donc on commence par chercher dans les banques de dépôt un remède à l'altération des monnaies ; le billet de banque circule appuyé sur une pleine garantie métallique ; celle-ci diminue dans les banques de circulation et finit par s’effacer dans le papier-monnaie.

Colbert dénonçait dans la faculté ouverte par les emprunts une cause de ruine pour l’Etat ; qu’aurait-il dit en face de ce form-dable instrument du papier-monnaie , qui allait livrer d’abondantes ressources à la prodigalité et aux entreprises téméraires des gouvernements, en aspirant la richesse créée pour l’anéantir, et par de folles dépenses, et par la destruction d’une partie, de la fortune publique, qui allait s’évanouir eu fumée, sous la forme décevante des billets à cours forcé et des assignats?

Les sophismes ne manquèrent point pour donner un brillant vernis à ces opérations désastreuses. Procurer au papier la valeur et l'efficacité de l'argent, c’était faire de rien quelque chose et participer aux attributs de la puissance divine; la richesse venait de l’abondance du numéraire; grâce au papier, on n’était plus enchaîné au métal, qui avait le mauvais goût de ne pas se multiplier à volonté et le mauvais caractère de se refuser; on pouvait accroître h volonté le numéraire de papier, agent fécond et docile du pouvoir suprême. L’abbé Terrasson explique d’une façon curieuse ce phénomène d’optique financière : « Le billet d'un négociant, dit-il, pouvant être refusé dans le commerce, ne circule pas comme l’argent et par conséquent revient bientôt à

sa source ; son auteur se trouve obligé de payer et se trouve privé du bénéfice du crédit. Il n’en est pas de même du roi : tout le monde étant obligé d’accepter son billet, et ce billet circulant comme l’argent, il paye valablement avec sa promesse même .

« Ges deux métaux (l’or et l’argent), ajoute-t-il, ne sont que les signes qui représentent les richesses réelles, c’està-dire les denrées. Un écu est un billet conçu en ces termes: Un vendeur quelconque donnera au porteur la denrée ou marchandise dont il aura besoin jusqu’à coucurrenee de trois

livres, pour autant d’une autre marchandise qui m’a été li-

vrée, et l'effigie du prince tient lieu de signature. Or qu’importe que le signe soit d'argent on de papier? Ne vaut-il pas mieux choisir une matière qui ne coûte rien et qu’on ne soit pas obligé de retirer du commerce, où elle est employée comme marchandise, enfin qui se fabrique dans le royaume, et qui ne nous mette pas dans une dépendance nécessaire des étrangers et possesseurs des mines, qui profitent avidement de la séduction où l'éclat de Cor et de l'argent a fait tomber les autres peuples , une matière qu’on puisse multiplier selon ses besoins, sans crainte d’en manquer jamais, enfin qu’on ne soit jamais tenté d’employer à un autre usage qu’à la circulation? Le papier a tous ces avantages qui le rendent préférable à l’argent. »

On le voit, les prétendues découvertes, pompeusement étalées de nos jours par de nouveaux alchimistes sociaux, ne sont que des vieilleries, condamnées depuis longtemps par le bon sens et par l’expérience. — Des doctrines analogues à celle de l’abbé Terrasson ont inspiré le système , et conduit à une émission de 2,696,400,090 livres de billets non

remboursables, absorbés par une hideuse banqueroute ; elles ont aussi, alliées à d’autres erreurs sur le monnayage du sol, enfanté chez nous les 45 milliards d’assignats. On a beau vouloir pallier de pareilles saturnales du crédit, en disant que les assignats ont sauvé la Révolution, comme on a dit que la Terreur avait sauvé la République. Nous protestons de toute l’énergie de notre conviction contre ce jugement. Le beau mémoire communiqué à l’Académie des sciences morales et politiques par M. Levasseur montre combien les ruines provoquées par la création désordonnée des assignats ont affaibli la France; et M. Michelet a éloquemment écrit : « La Terreur a tué la République, en évoquant dans les âmes un sentiment plus puissant que celui de la crainte, le sentiment de la pitié ! »

Un jeune séminariste de vingt-deux ans, qui devait illustrer le nom deTurgot, réduisit à néant les erreurs professées par les défenseurs du papier- mouuaie. dans son admirable lettre à M. l’abbé de Cicé (Paris* 7 avril 1749). 11 est difficile de mettre une logique plus puissante au service d’une meilleure cause.

Sauf une légère différence, provenant des frais de fabrication, l’argent non monnayé est au pair de l'argent monnayé, la valeur numéraire n’étant qu’une dénomination. « C’est comme marchandise que l’argent est non pas le signe, mais la commune mesure des autres marchandises, et cela non pas par une convention arbitraire, fondée sur l’éclat de ce métal, mais parce que, pouvant être employé sous diverses formes comme marchandise étayant, à raison de cette propriété, une valeur vénale un peu augmentée par l’usage qu’on en fait aussi comme monnaie pouvant d’ail-

leurs être réduit au même titre et divisé exactement, on en connaît toujours la valeur. »

Après avoir posé nettement le vrai principe, Turgot signale le péril de la multiplication arbitraire du papier. « Mais, dit l'abbé Terrasson, le roi, pour conserver son crédit, est intéressé à renfermer le papier dans de justes bornes, et cet intérêt du prince suffit pour fonder la confiance. » Quelles seront ces justes bornes et comment les déterminer? L’or et l'argent sont distribués par leur circulation même, suivant la proportion des denrées, de l’industrie, des richesses et du revenu qu’elles procurent, ainsi que les dépenses faites. Le papier-monnaie n’a pour mesure que des approximations trompeuses, qu’un entrainement naturel enfle au gré des désirs du pouvoir. Au lieu de proportionner les émissions aux besoins inconnus du marché, celui-ci îes fait cadrer avec l'insatiable exigence du Trésor, la ruine est au bout. C'est l'histoire commune du papier-monnaie partout où il a fonctionné comme attribut de la puissance publique, quand le billet de banque a cessé d’être sauvegardé par un contrat, pour se transformer en un acte du pouvoir.

On ne doit pas confondre les effets désastreux de ces émissions désordonnées avec la dispense temporaire accordée a une banque qu’on autorise à suspendre le remboursement des billets en espèces. Lorsqu’on a soin de limiter rigoureusement la quotité des billets en circulation, il est possible de conjurer les mauvais effets d’un acte pareil, surtout quand il est facile d’en entrevoir le terme, et que la conduite prudente de l'institution lui a conquis une grande solidité.

L’acte de 1797 qui donna cours forcé aux billets de la Banque d’Angleterre, n’en affecta d’abord que légèrement le cours, parce qu’on ne les multiplia point au delà des besoins constatés delà circulation intérieure. Le total s’élevait en 1796 à 10,750,000 livres sterling, il ne fut eu 1797 que de 9,675,000 et ne dépassa point 13 millions (525 millions de francs) jusqu’en 1800. La dépréciation commença alors que les besoins du Trésor augmentèrent cette somme. 11 faut dire aussi que l’essor prodigieux de l’industrie exigeait des instruments d'échange plus nombreux, en même temps qu’il alimentait la guerre. Grâce aux inventions de Watt et d’Arkwright, les mécaniques anglaises filaient de l’or et fournissaient la substance des emprunts successifs du T résor, qui s’élevèrent à des proportions colossales. La Banque d’Angleterre facilitait ces emprunts par l’escompte des billets de l’Échiquier, qui au bout de quelque temps étaient convertis en rente, mais la circulation des billets n’ateignit jamais des quotités inquiétantes ; elle ne dépassa 20 millions (500 millions de francs) qu’en 1810, et le maximum n’atteignit pas 28 millions (700 millions de francs) avant la reprise en 1822 du payement en espèces. Cependant, môme dans ces limites, la prolongation du cours forcé fut cause de pertes considérables, d'abord par la hausse du prix de l’or, ensuite par la pénible transition d’un régime déprécié au rétablissement du numéraire métallique.

La Banque d’Angleterre ne fournit donc aucun argument en faveur du papier-monnaie, et il suffit de se rappeler combien elle a été relativement sobre dans sa conduite, sans éviter néanmoins le péril de la dépréciation du signe fiduciaire, pour renoncer à de téméraires visées.

On est encore bien moins autorisé à invoquer l’exemple de la Banque de France en 1848 pour amnistier le papiermonnaie. Tout le monde sait combien, malgré l’immense ébranlement produit par la révolution de Février, la bonne tenue de ce grand établissement, la sécurité de ses opérations et le soin qu’il avait toujours eu de maintenir les réserves métalliques, lui ont permis de rendre de services au gouvernement et à l’induslrie pétulant cette crise douloureuse. Le cours forcé des billets n’a été en quelque sorte que nominal : les administrations publiques, les fabricants, les commerçants obtenaient le numéraire métallique dont ils avaient besoin. La confiance conquise par la Banque appelait les dépôts. Bien qu’elle eût absorbé les banques départementales et réalisé la grande pensée d’unité d’émission, eile dut ne pas dépasser une circulation de 452 millions de billets ; ce chiffre fut por-é à 525 millions le 22 décembre 1849, alors que l’encaisse se trouvait fortement reconstitué, que les billets s’échangeaient au pair, et même avec un certain avantage, et que, en réalité, c’étaient les espèces métalliques qui avaient cours forcé, puisque la demande des billets en dépassait l’offre. La reprise du payement régulier en espèces fut instamment réclamée par la Banque elle-même et prescrite par le décret du 0 août 1850, sans causer aucune perturbation.

Voilà ce qu’on gagne à ne pas se laisser entraîner par des facilités chimériques, à ne pas multiplier les billets par milliards comme l’ont fait l'Autriche et la Russie. L’Etal qui tolère ou qui commet un pareil abus, manque à la haute mission du pouvoir : au lieu de maintenir l’ordre, de ga-

rantir la sécurité, de conserver la foi publique, il devient lui-même un instrument de triste perturbation, et porte en même temps atteinte h la loi morale et h l'intérêt de la production. Du moment où la monnaie perd son caractère de gage solide des transactions, où, au lieu d’échapper aux /

variations rapprochées de valeur, elle en subit le jeu, la confiance s’efface, les opérations à long terme disparaissent, le crédit, ce grand ressort de l'industrie, se brise, la circulation s’arrête. Le papier-monnaie détruit le type de la valeur, le sovereign archétype , ainsi que lord Liverpool nommait le métal précieux. Le billet cesse d’en être le reflet, le signe représentatif : le danger s’accroît rapidement, si, au lieu de demeurer un instrument du commerce et d’être adossé par l’escompte h des marchandises, il est livré à l’arbitraire de l’Etat, qui le transforme en ressource de trésorerie. Il devient alors presque impossible d’éviter la pente fatale, qui aboutit par l’excès de l’émission à la banqueroute, car l’Etat arrive toujours h fabriquer plus de billets que n’en comporte le besoin de la circulation, et h mesure que la dépréciation se manifeste, il en accélère le désastre par la nécessité d’employer plus de billets à solder les mêmes dépenses. La perte subie par le pays est loin de se borner à la diminution de prix de la masse des signes fiduciaires ; elle se multiplie par la somme des transactions dénaturées par une valeur idéale. Le numéraire d’une nation ne forme jamais qu’une faible part de la richesse, et la dégradation du papier exerce une funeste influence sur tous les produits, distribués désormais selon une fausse mesure.

Toutes les relations du souverain avec les citoyens et des citoyens entre eux se trouvent altérées; les contrats sont

violés, l’injustice triomphe, et la fortune publique décline par la ruine des particuliers.

Quelque déplorable que nous paraisse le système du papier-monnaie, nous ne voulons rien exagérer; il n'est pas impossible d'échapper aux dangers qu’il semble provoquer, mais c’est en renonçant à y voir une mine féconde et à lui demander plus de secours qu’il ne peut en donner. En le renfermant dans des limites très-restreintes, en mettant un soin scrupuleux à ne jamais dépasser une somme qui sera une fraction du mouvement produit par les dépenses et les recettes de l’Etat, le Trésor peut trouver dans un papiermonnaie admis dans toutes les caisses publiques le moyen de contracter un véritable emprunt sans intérêt. Les billets du Trésor ne sont alors qu’une sorte d’anticipation de l’impôt, et leur rentrée opère une compensation. Mais ce ne sera jamais qu’une faible ressource, et comme elle ouvre de tristes perspectives et peut entraîner de graves désordres, notamment en cas de guerre, il vaut mieux y renoncer. Beaucoup de petits Etats allemands ont des bons de caisse , qui circulent comme monnaie, parce qu'il y en a fort peu. En présence d’un budget d’un demi-milliard de francs, la Prusse ne compte pas 60 millions de Tresorscheine ; le duché de Bade s'élève à une proportion plus forte, 5 millions de florins de papier-monnaie pour un budget de 17 millions de florins. Ce n’est que dans les Etats microscopiques et besoigneux que le rapport s’élève encore davantage ; il est vrai que les quotités restent minimes. Saxe-Meiningen a un budget de 2 millions de florins et 356,000 florins de papier-monnaie. Saxe-Altenbourg en compte 432,400 thalers, alors que les recettes du Trésor ne s’élèvent qu’à 829 ,526 tha-

lers, et l’on a pour 175,000 thalers (près de 800,000 francs) de papier non remboursable jusque dans Anhalt-Bernbourg (1).

Ces modestes entreprises font humble figure à côté des 5 milliards de papier-monnaie de l’empire russe, qui aimerait fort à paraître moins majestueux de ce côté.

Les deux caractères distinctifs du papier-monnaie sont qu'il n’est pas remboursable en espèces sonnantes, et qu'au lieu d’avoir pour limite la confiance publique, il s'impose par voie d’autorité au moyen du cours forcé, en usurpant la faculté libératoire. Mauvais comme instrument de crédit commercial, il devient désastreux comme instrument de la puissance publique, à moins que de s’amoindrir au point de ne rendre que des services presque insignifiants. Du moment où on veut l’employer sur une plus large échelle, il entraîne aux abîmes.

(1) (!es chiffres datent de 1863.

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