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PREMIÈRE SECTION

Ibit in immensos, ni proTideatis, abusas prœclara rca nummaria. (Buiikuibs, de Monttit.)

Le métal précieux. — Le dépôt. — L’émission. — La mesure de la valeur.

Les crises commerciales et monétaires provoquent naturellement l’examen des questions relatives à la circulation. En présence des désastres subis ou des difficultés éprouvées, on se demande quelles sont les causes véritables du mal et on cherche le remède. Rien de plus utile que ces in-

(I) Le marché monétaire et ses crises depuis cinquante ans, par Al. Emile de Laveleye, professeur d'économie politique à U Université de Liège. 1 vol. in-8°. — Mécanique de l’échange, par Al. Henri Cermjscm. 1 vol. iu-8°. — Les métaux précieux considérés au point de vue économique, par AI. C. Roswag, ingénieur des mines. 1 vol. iu-4°. — Études sur la circulation, la banque et le crédit, par Al. Coullet. 1 vol. in-8°. — lianken und krisen , tl Théorie und Praxis des Zeltel- Bankwesens, par Al. Geyer.

Ce travail a été d’abord présenté à l’Académie des sciences morales et politiques sous la forme d’un rapport verbal. En le rédigeant, nous y avons ajouté les considérations générales qui précédent l’étude des ouvrages récemmeut publiés sur la question monétaire.

vestigations; elles doivent conduire à une appréciation plus exacte des données du problème, en dissipant la vaine fantasmagorie de recettes offertes comme infaillibles, et en écartant des préjugés d’autant plus tenaces qu’ils semblent fournir une solution plus commode. Quand les ressources diminuent et que les besoins augmentent, il faut que le service rendu soit mieux rémunéré; si le capital devient plus rare, en présence d'entreprises engagées sur une plus large échelle, peut-on ne pas le payer cher? Personne n’oserait en disconvenir, lorsque le problème se présente sous cette forme élémentaire. Mais les réserves acquises, aussi bien que les demandes faites, se traduisent dans un langage spécial, qui facilite les relations, multiplie les rapports et féconde les résultats, mais qui risque aussi d'induire en erreur les hommes plus habitués à s’eu tenir aux apparences qu’à scruter le fond des choses. Toutes les transactions se trouvent appréciées en numéraire ; il sert de mesure commune aux valeurs offertes et désirées, et il traduit la puissance d’acquérir aussi bien que les ressources disponibles. L’argent, ce symbole du contrat véritable, apparaît seul sur le premier plan; on le rend donc responsable de tout, et l’on s’épuise en efforts plus ou moins subtils pour faire toujours correspondre l’offre à la demande. Le crédit n’aura-t-il point une puissance magique pour courber le rameau d’or d'or du capital et le mettre à la portée de tous, et le papier ne peut-il pas, au besoin, remplacer le numéraire? Toutepuissance du crédit et papier faisant office de monnaie, voici les deux éléments à l’aide desquels on fabrique la panacée universelle. On n’oublie qu’une chose, bien petite, en effet, c’est que le crédit ne crée point le capital, et que plus le

crédit se développe, plus on a besoin d’asseoir la circulation sur la réalité du métal précieux et non sur la fiction fiduciaire. Rien nest beau que le vrai , a dit le poète; rien n’est fort comme le vrai, peut-on ajouter quand on s’occupe des instruments d’échange. L'action des expédients destinés à faire profiter d’une économie apparente est fort limitée; du moment où l’on pèse sur ce ressort, il se brise. Tel est l’avis presque unanime des économistes dont l’autorité respectée s’impose à nos convictions, et des écrivains qui se sont spécialement occupés de cette matière ; Adam Smith’ et Thornton, lord King et Ricardo, Horner et Huskisson, Robert Peel et Gobden, J. -B. Say et Rossi, Rau et Roscher, Tooke et lord Overstone, Norman et Torrens, Wilson et Mac-Culloch, Léon Faucher et Blanqui, Büsch etTellkampf, Nebenius et Hermann, Gallatin et Condy-Raguet, Senior et Storch, Hubner et Soëtbeer, Stuart Mill et Cherbuliez, pour ne citer que les noms de ceux qui se présentent les premiers sous notre plume, diffèrent par des nuances d’application, ils s’accordent quant au principe fondamental.

Que l’on adopte le currency-principle ou le banking principle, que l’on considère l’émission des billets comme un élément de sécurité publique , qui réclame Y unité, ou qu’on l’envisage comme une industrie livrée au régime de la concurrence; que l’on professe la théorie mécanique de Yaet de 1844, qui régit la Banque d’Angleterre, ou celle qui s’abandonne avec plus de confiance à la prévoyance humaine, et qui laisse à la direction de la Banque de France plus de latitude, il est un point sur lequel le terrain scientifique ne connaît guère de dissidence, c’est la limitation inévitable de la somme des billets appelés à servir de medium

aux échanges, que celte limitation soit imposée par la loi d'une manière absolue, qu'elle dépende d’un rapport déterminé du papier avec la réserve métallique, ou bien qu’elle résulte de la force seule des choses. Nous devons même le reconnaître, on rencontre parmi certains représentants de la liberté des banques les opinions les plus restrictives en matière de quotité de la circulation fiduciaire. Ceux-ci font un grief au principe de l’unité de ce qu’il amène une trop forte circulation de papier, tandis que la libre concurrence restreindrait cette circulation à la longue, en provoquant une défiance salutaire. Il est vrai que ce n’est pas à cet argument que font appel les prétendus novateurs, habiles à éblouir la foule par la promesse décevante du crédit illimité et de l’escompte à bon marché!

La séduction est d'autant plus facile à exercer que les erreurs du système mercantile et les chimères de Law ont encore laissé dans les esprits des traces profondes. Confondre la richesse avec l’abondance du numéraire, n’est-ce point l’illusion commune contre laquelle on se heurte à chaque pas? S’il suffit de multiplier les espèces pour accroître les ressources productives, et si le papier remplace aisément les espèces, le syllogisme le plus simple conduit à % une conclusion complaisamment acceptée : il suffit d’augmenter la monnaie de papier pour parer à toutes les crises et satisfaire tous les besoins.

On nous dira : C'est peine superflue que de s’attaquer aujourd’hui h une méprise aussi grossière ; le bon sens et l’étude en ont depuis longtemps fait justice. Pas tant qu’on se l’imagine; à voir les merveilleux projets étalés chaque jour avec assurance, on doit reconnaître que la race des disciples de

Lavv et des adeptes du système mercantile n’est pas près de s'éteindre. Les économistes ont suffisamment réfuté ces erreurs, mais quelques-uns, entraînés par l’ardeur du débat, ont peut-être aussi contribué à faire naître dans les esprits une illusion en sens contraire. L’or était tout pour les partisans de la balance du commerce : l’or semble ne plus être rien pour certains de leurs adversaires; ils élimineraient volontiers le numéraire du catalogue de la richesse publique, en regardant comme une charge superflue la dépense qu’entraîne cet agent de la circulation. L’or, à leurs yeux, ne produit rien, il y a tout avantage à le remplacer par des instruments moins coûteux.

Il n’en est point ainsi : l’or est la machine merveilleuse qui aide à entretenir la communication des services entre les hommes, en assurant un prix légitime à chaque effort dépensé : la division du travail et le concours des forces, employées à distance, l'échange des denrées et des marchandises, l’appréciation et la rétribution instantanée du labeur et du produit, s’appliquent et se multiplient, grâce h cette machine qui rend le plus, en comparaison de ce qu’elle coûte, et qui contribue d’une manière énergique à maintenir la sécurité des transactions et l’équité des rapports. L’or n'est pas seulement l’agent actif de la circulation, il est la mesure fidèle de la valeur, mesure la moins variable et la plus sûre qu’on ait rencontrée dans les sociétés civilisées. C'est grâce à la monnaie que s’effectue l’estimation relative de chaque produit; elle introduit la lumière et l'équité dans les échanges, elle régularise la communication des marchandises, en servant de type uniforme et de commun dénominateur aux transactions du monde entier.

Les métaux précieux se divisent et se recomposent à volonté, ils se conservent sans s’altérer et se déplacent sans peine; leur nature intrinsèque est partout et toujours identique, leur approvisionnement ne varie que dans une proportion restreinte, ils ont pour eux l’éclat et la durée, ils valent beaucoup sous un petit volume; faciles à manier et à transmettre, ils sont également accueillis dans les divers Etats. Ces qualités réunies ont déterminé la mission économique qui leur est dévolue ; celle-ci ne saurait leur être disputée que par des produits qui présenteraient les mêmes qualités à un degré supérieur, et qui seraient ainsi revêtus d’une puissance d’acquisition à peu près égale.

« L’invention de la monnaie, dit M. Michel Chevalier, a donné aux transactions un sens h l’abri de toute contestation. Celui qui achète s’engage à donner, et celui qui vend s’oblige à recevoir une quantité déterminée d’or ou d’argent... Voici ce qu’il faut voir dans toute opération de commerce, dans toute vente : la livraison ou la promesse d’une certaine quantité de métal (1). »

Tout contrat aboutit à de l’or; nous exprimons nos obligations en numéraire. D’ingénieuses combinaisons servent à éviter le déplacement des espèces, à compenser les engagements, de manière que l’or et l’argent n’interviennent point matériellement à toutes les étapes de la circulation et que dans la plupart des transactions d'une grande importance, ils ne figurent que comme appoint ; mais leur influence est toujours présente, c’est à eux que se rapporte constamment le règlement des échanges. Économiser l’emploi du

(1) La Monnaie , p. 36t.

numéraire, voilh ce que Ton peut obtenir grâce aux institutions de crédit; on diminue ainsi la masse des métaux nécessaires pour l’office de la circulation. Mais l’économie des ressorts et la facilité du mouvement, qui augmentent l’effet produit par le mécanisme, le rendent plus précieux, au lieu de le supprimer. Autre chose est favoriser Faction du métal, autre chose le remplacer. 11 ne s’agit pas, en effet, d’une conception vague, mais d’une substance concrète, qui donne non pas le sentiment , mais la mesure de la valeur.

Plus nous avançons et plus les rapports se multiplient entre les hommes : les conditions des échanges cessent d’être locales, elles éprouvent l’influence du marché universel. Non-seulement le métal, appelé à régulariser les conventions, apparaît d’une manière éclatante, avec le caractère cosmopolite qui le distingue, mais le capital disponible suit la même loi : il se porte là où les conditions les plus favorables lui sont faites. L * argent et le capital , que l’on confond trop souvent entre eux, se présentent sous des formes distinctes : le capital, fruit du travail accompli, est destiné à vivifier la production qu’il alimente; il se compose de denrées, de marchandises, d’instruments, d’approvisionnements de toute sorte, qui contribuent à l'entretien des hommes comme au soutien de l’industrie. L’argent lui sert à la fois de dénominateur et de levier; l’argent n’est pas la richesse elle-même, comme le supposait l’école mercantile, mais il en est l’utile et précieux instrument; il fait partie du capital, il n’est pas tout le capital, tant s’en faut; il n’en constitue qu’une fraction, d’autant plus réduite que la masse de la production s’est accrue davantage. Le crédit ne crée point le capital, il en dirige simplement l’emploi, en le fai-

sant arriver entre les mains de ceux qui savent en faire l’usage le plus profitable. Les banques, en recueillant d’une part les réserves accumulées et en les offrant sous forme d’avances et d’escomptes, remplissent le rôle fécond d’intermédiaires entre le capital et le travail ; leur office est de faire fructifier tout le capital existant, qui leur arrive sous forme de dépôts. Ceux-ci empruntent l\ipparence passagère du numéraire, mais ils ne sont en réalité autre chose que les produits disponibles sur lesquels seront assises les entreprises futures : les dépôts sont du capital réalisé .

Les billets de banque sont aussi du capital, en tant qu’ils représentent l’or déposé, et qu’ils ne font que le remplacer dans la circulation. Mais on ne se borne pas à leur demander d être l ombre fidèle du numéraire; il ne suffit point qu ils offrent une grande rapidité pour les comptes et une plus grande facilité pour le transport, ni qu’ils préviennent la perte provenant de l’usure des espèces, le frai ; on veut qu ils ajoutent une masse nouvelle à la masse déjà existante d agents de la circulation, qu’ils multiplient les signes monétaires, en suppléant à l’absence de la monnaie métallique, signe et équivalent des produits dont elle amène l’échange. Le papier est fabriqué à peu de frais, on peut donc en accroître aisément la quotité : il est plus élastique

que le métal, il peut donc s’étendre à mesure que les besoins augmentent.

Ici encore se reproduit la confusion vulgaire de l 'argent et du capital; les besoins auxquels il s’agit de pourvoir sont de deux natures : ceux de la circulation, qui demande des instruments d'échange, ceux de l’industrie, qui demande des instruments de travail. On veut obtenir le pouvoir de

disposer d’une fraction du capital que l’argent peut acquérir, et, si l’on n’y réussit pas, on dit que l'argent manque; mais la quotité de l’argent est forcément limitée par l’usage auquel il est appelé à servir, la quotité du capital ne connaît point de bornes.

Admettons pour un moment les visées les plus ambitieuses des zélateurs de la monnaie de papier; elle ne pourra jamais, comme l’a suffisamment démontré Adam Smith, dépasser, toutes choses égales d’ailleurs, la somme de numéraire qui aurait fonctionné pour effectuer les échanges. Or, du moment où l'on admet que les transactions du détail doivent s’accomplir avec des espèces, et que le rôle du papier est de se substituer au numéraire dans les négociations entre commerçants, la limite est bientôt atteinte, et l’émission fiduciaire ne répondra jamais aux appétits qui la provoquent.

Que dirons-nous d’une émission qui devra se rattacher au métal par un lien solide, dont la condition absolue sera d’assurer invariablement l’échange facultatif des billets contre espèces, de manière h donner au papier la valeur de l’or lui-même? La mesure dans laquelle on peut procéder à une pareille émission est bien autrement restreinte. C’est le terrain sur lequel se placent ceux qui 11e se résignent point à passer pour des empiriques ; tous ils proclament comme un principe reconnu la nécessité du remboursement, tous ils protestent contre le papier-monnaie. Us sont donc tous de Y école métallique. On peut différer sur les moyens d’atteindre le but, on ne diffère point sur le but lui-même.

La nature et l’importance des opérations déterminent dans chaque pays la somme des instruments d’échange, et

celle-ci ne saurait être qu’en partie représentée par du pa-

pier ; du moment où cette vérité est proclamée, les limites dans lesquelles la circulation fiduciaire peut s'étendre sans péril ne sauraient être incertaines, surtout alors que l’on ne perd pas de vue la double qualité de moyen d’échange (medium of exchange) et de mesure de la valeur (standard of value) que la monnaie doit retenir.

L’idée erronée que, pour multiplier le capital, il n’y a qu’à multiplier le numéraire, se trouve au fond de toutes les . réclamations faites, de tous les plans produits. Ceux qui disent : le numéraire manque, concluent qu’il faut en faire avec du papier ; ils sont dupes d’une métaphore. Parce que l'argent, qui a une valeur intrinsèque et échangeable, sert de mesure au capital, celui-ci est qualifié d'argent , en vertu d’une habitude de langage. L'argent donne le pouvoir de . disposer du capital, mais il ne se confond pas avec lui, à moins que ce ne soit pour une fraction, en qualité de marchandise qui trouve un placement sur le marché général du monde. Le papier, qui sert de représentant actif à une quotité égale de métal déposé, ne modifie en rien la position des choses : il en est autrement du papier qui ne correspond point à cette quotité. Il constitue une espérance et non une réalité, il n’est pas le fruit du travail, limité par les forces de la production, mais le résultat d’une combinaison artificielle, subordonnée à la volonté et à la prudence de ceux qui y ont recours. On l’exalte comme un moyen ingénieux de substituer à un instrument coûteux, qui est le métal, un instrument qui n’exige presque aucun sacrifice; mais de là vient justement la faiblesse et la fragilité du numéraire fictif. Le papier chasse l’or, il ne rend de service que dans

la proportion où il permet k celui-ci de s’échanger contre le capital actif; cette proportion se rencontre dans la quotité du métal expulsé. Si le papier est plus maniable et plus rapide dans les évolutions que lui imprime le mouvement des échanges, il ne doit même pas égaler la somme du métal qu’il remplace; d’un autre côté, la condition absolue du remboursement facultatif en espèces, que personne n’entend contester, nécessite des réserves métalliques dont l'importance est calculée de manière à correspondre à toutes les éventualités. C’est seulement lorsque cette condition se trouve rigoureusement remplie, que la circulation mixte, composée de papier et d’or, peut se comporter comme la circulation métallique. Nous n’entrerons pas, pour le moment, dans l’examen de la question jusqu’à quel p.oint l’alliage du papier au métal produit un bénéfice sérieux, alors même qu’il n’expose pas la circulation à de graves échecs. Nous nous bornerons à l’étude de la circulation fiduciaire et des conditions dont elle exige l’accomplissement.

Le bénéfice annoncé consiste simplement dans l’économie du métal, qui peut être échangé sur les marchés extérieurs contre du capital actif, au lieu de continuer à servir comme instrument de la circulation. Disons-le encore, au risque de nous répéter : la somme du numéraire, essentiellement limitée, ne peut être qu’en partie remplacée par du papier. Vouloir étendre celui-ci au delà delà somme de l’or dont il permet de se passer est chose impossible, et l’on doit contenir l’émission de manière à conserver la réserve métallique, sur laquelle repose la sincérité et la solidité des engagements contractés.

Les développements sur lesquels nous avons cru devoir

insister n’ont qu’un but, celui de montrer combien est forcément restreinte l’action de la monnaie de papier, dans l’hypothèse la plus favorable, et quelle est la différence radicale qui la sépare de l’action du capital productif, mis en mouvement par les agents de la circulation. Le billet de banque, comme la monnaie métallique, n’est que l’instrument à l’aide duquel la disposition des produits existants passe de l’un à l’autre; ceux-ci constituent le fond même de la richesse. Si la monnaie n’existait pas, des phénomènes analogues s’accompliraient, mais avec lenteur, sous une forme lourde et incommode, qui gênerait singulièrement le développement du travail et qui en restreindrait le résultat : l 'économie monétaire . constitue un progrès immense sur IVconomie naturelle , elle rend les capitaux plus productifs et, par conséquent, elle aide à en augmenter la masse. Ce sont ces capitaux, mis en mouvement par le numéraire, qui en dernière analyse se trouvent fécondés par le travail humain. Le vulgaire imagine, en voyant les espèces passer de main en main, que le mode d’emploi importe peu pourvu que l’argent reste dans le pays. Cependant l’argent n’est que le véhicule des objets utilisés, la question importante est toujours de savoir comment ceux-ci l'ont été et avec quel résultat.

Ce sont les banques de dépôt qui jouent le grand rôle, et non pas les banques de circulation, ou, pour nous exprimer d’une manière plus exacte, disons que la fonction véritable des banques est de réunir les ressources acquises, afin d’en activer l'emploi le plus fructueux ; elle l’emporte singulièrement sur la fonction accidentelle de l’émission des billets, dont on exagère d’habitude les résultats. Les dépôts

sont du capital disponible, ils proviennent d’opérations achevées et fournissent la substance même des travaux industriels; ils empruntent d’une manière tout à fait transitoire la forme monétaire qui en mesure l’importance. Quand on dit : les banques possèdent en Angleterre 520 millions de livres de dépôts, ce n’est point de 8 milliards de francs en espèces qu’il s’agit, mais bien de l’accumulation d’une valeur de 8 milliards en denrées, instruments, approvisionnements, marchandises de toute nature, dont ces banques ont le soin de. diriger temporairement l’usage. Là se trouve le véritable capital disponible de la société, bien plus que dans la monnaie métallique ou fiduciaire destinée à lui servir de véhicule. Les banques de dépôt réduisent singulièrement le besoin de la monnaie en mettant en œuvre le fécond élément des virements et des compensations, du compte courant et des chèques. On réalise plus d’affaires en remuant moins de numéraire sans altérer en rien la solidité et la fixité de celui-ci.

L 'émission des billets doit se résigner à un rôle secondaire ; tandis que les dépôts ouvrent à l’action des banques un champ à peu près illimité, la création des billets faisant office de monnaie, et destinée uniquement à régler les opérations du comptant, ne peut se mouvoir que dans d’étroites limites; elle obéit à un autre principe. L’illustre chancelier de l’Échiquier, M. Gladstone, nous écrivait, il y a un an, que la distinction entre l’office de la banque et la fonction de l’émission était à la fois saine et vitale, et il ajoujoutait (lettre du 24 décembre 1864) : « Durant la dernière crise, le gouvernement de la Banque d’Angleterre a été courageusement et sagement dirigé, et les principes essen-

tiels du statut (1) peuvent être regardés comme ayant gagné en vigueur par l’effet de notre récente expérience. » Cette opinion émanée de si haut ne s’accorde guère avec le singulier tableau que nous voyons tracer souvent du discrédit dans lequel serait tombée en Angleterre l’œuvre de sir Robert Peel.

Ce dernier l’avait bien compris : ce qui importe avant tout, c’est la qualité et non la quantité des billets de banque. Celle-ci diminue depuis vingt ans et diminuera sans doute encore de l’autre côté du détroit. Dans l’origine, il s’agissait de dégager une portion du métal employé à la circulation; le billet avait alors une importance qui décline, à mesure que cette œuvre se trouvant accomplie il devient de plus en plus essentiel d’agglomérer les dépôts. M. Prince- Smith, un libre échangiste de vieille date,, l’explique fort bien dans un remarquable travail récemment publié (2); qui peut fournir les capitaux à ceux qui en ont besoin et qui ne les possèdent pas? Ceux qui les possèdent et qui n’eu font pas un usage immédiat. Les banques remplissent l'office d’intermédiaires entre le capital et le travail : leur principale utilité consiste dans la puissance qu’elles développent pour attirer les dépôts et dans l’art avec lequel elles distribuent l’usage de ceux-ci. Tel est le grand côté de la question du crédit. Quand on se pénètre de cette vérité fondamentale, on fait promptement justice des attaques dirigées

(J ) UAct de 1 844, qui consacre la séparation complète des deux départements de l'émission et de la banque (Issue department, Banking department ).

(2) Geld und Banken. Voir le Vierleljahrschrifl für Volkswirlh schaft de Berlin, 18G5. II e vol., p. 146 et suiv.

contre les banques de circulation t chaque fois que les besoins grandissent relativement aux ressources acquises. On leur reproche de ne pas créer assez de billets, alors que le capitaine suffit pas aux demandes; voudrait-on les faire venir au secours de la fiction commerciale par une fiction monétaire? Aucun système de banque ne saurait directement créer de capital, il peut seulement utiliser celui qui existe. Quant à multiplier l'or fictif, alors que l’or vrai et le billet qui représente l’or viennent à manquer, ne serait-ce point altérer le numéraire, fausser les prix, introduire dans l'accomplissement des contrats un trouble fatal et porter atteinte à la sécurité des conventions 7 Par la force des choses, ce qui est office de banque, conserve un caractère privé ; ce qui est fonction d’émission, prend un caractère public. Les relations qui naissent à la suite des dépôts sont purement volontaires et se renferment dans un cercle restreint de clients et d'intéressés, tandis que le billet de banque circule partout, passe entre toutes les mains et devient monnaie courante , en exerçant sur les prix une action directe. Qu’une banque de dépôt fasse de mauvaises affaires, elle causera des pertes individuelles ; qu’une institution qui émet de la monnaie de papier succombe ou faiblisse, il en résulte une calamité générale. Les rapports internationaux se trouvent engagés du moment où il s'agit des agents de la circulation ; quand ceux-ci sont affectés dans leur solidité ou dans leur valeur, l’équilibre des prix est rompu entre les divers marchés du monde, et le thermomètre du change, d’autant plus sensible que les relations sont devenues plus fréquentes et plus faciles, indique aussitôt la venue du mal.

Comment déterminer la quantité de l’émission fiduciaire qui peut être tolérée sans danger? Existe-t-il à cet égard une règle fixe, une proportion déterminée? Faut-il imposer une limite absolue ou s’en rapporter à la prudence des banques? L’unité de l’émission doit-elle prévaloir, ou bien peut- on se fier à la libre concurrence? Est-il possible de prévenir les crises commerciales et monétaires, ou du moins d’en atténuer la gravité ? Ce sont des questions vivement discutées aujourd'hui; elles demandent, quelque parti que l’on adopte, la constatation exacte des faits connus et l’appréciation sincère des opinions émises par les hommes dont on invoque l’autorité.

Notre opinion très-ferme et très-nette eu faveur de l'unité d’émission 11e nous empêche point de comprendre l’entrainement auquel cèdent des esprits distingués, quand ils demandent qu’on applique sans réserve le principe de la concurrence. Ils croient servir une cause sacrée, celle de la liberté de l’industrie; nous aussi nous croyons lui être toujours demeuré fidèle ; dans ce débat c’est la vraie doctrine libérale que nous entendons défendre, en essayant de dissiper de fausses apparences. L’oflice véritable des banques 11e consiste nullement dans la création d'une monnaie de papier, cette mission rentre dans la province du gouvernement, pour emprunter le langage de John Stuart Mili. L’État n’est-il pas chargé de maintenir la sécurité et la sincérité des transactions? Comment pourrait-il demeurer indifférent à ce qui menace de porter atteinte à la mesure de la valeur, et par conséquent à ce qui ébranle l’équitable exécution des engagements? On a beau prétendre que le billet de banque u’est pas une monnaie : il remplit courant-

— 3or, —

ment la fonction de la monnaie, cela suffit (1). James Wilson, dont ceux qui combattent notre principe ont souvent invoqué l’autorité, l’a reconnu lui-même. En traçant de main de maître la distinction entre le capital et la monnaie, il a dit : «Sous ce terme de monnaie nous comprenons aussi les billets de banque, convertibles à volonté, qui, d’après l’acception populaire du terme, constituent avec les espèces la circulation du pays ( c 2). »> L’avis de Huskisson est encore plus énergiquement formulé : « La monnaie et le papier qui promet de la* monnaie sont fune et l’autre une commune mesure dans le commerce et expriment tous deux la valeur de tous les produits (3). » Il faut veiller à ce que la stabilité de la mesure métallique ne se trouve point compromise, par suite de l 'élasticité dont on prétend faire un mérite à la monnaie de papier.

Par la puissance du commerce, par le développement de l’industrie, par le progrès des richesses, l’Angleterre a été initiée avant nous aux procédés du crédit, elle a profité d’une rude expérience en matière d’émission fiduciaire ; peut-être les échecs subis lui ont-ils inspiré une certaine roideur quant à la solution admise. Mais si Y Ad de 1844 a rencontré de l’opposition, il importe d’expliquer la nature des critiques qui lui ont été adressées : elles partent d’un autre point de vue que les attaques récemment dirigées chez nous contre la Banque de France. Tooke, Newmarch, Wilson, Fullarton, Gilbart et Mac-Leod, pour ne parler que des adversaires les plus marquants, ont regardé

(1) Voir notre ouvrage la Question des banques, p. 419 et suiv.

(2) Capital, Currency and Banking.

(3) The question concerning lhe dépréciation ofour currency, 1810,

le principe du remboursement facultatif comme une garantie suffisante contre l'excès d’émission, mais ils ont en môme temps insisté sur la nécessité d’élever le taux de l’escompte, quand un change défavorable commence à indiquer le besoin d’empècher le retrait de l’or. Loin de blâmer la Banque d'eagérer le taux de l’intérêt, ils lui ont reproché d'amener des variations extrêmes en le réduisant par trop, • quand l’escompte est facile et à bas prix sur le marché libre ; ils voient dans cette réduction un encouragement à la spéculation et la cause des écarts périlleux. Le banking-prin * ciple n'est pas moins sévère dans ses procédés que le currency-principle , seulement il les pratique d'une manière différente : tous deux conseillent un fort approvisionnement métallique ; mais le currency-principle veut en assurer le maintien au moyen d’une limitation absolue de l'émission, pour la partie non couverte par la réserve d’or, tandis que le banking-principle s’en rapporte à l’habileté et à la prévoyance de la direction. Pas plus l’un que l'autre n’imagine accroître le capital, par la multiplication de la monnaie de papier, et tous deux regardent la stabilité (steadiness) de la mesure de la valeur comme la sauvegarde de la bonne foi publique et de la richesse nationale. Il n’est jamais venu à la pensée de ceux qui professent ces deux doctrines de dire : a Nous n’avons pas besoin d’or, mais de billets, » car ils savent à merveille que si les billets ne sont pas exactement l’équivalent de l’or, ils ne valent rien.

En nous transportant du domaine des débats théoriques dans le monde des affaires, nous voyons qu’il existe un tout autre courant commercial à Londres qu’à Paris. Les négociants anglais savent à merveille le cas qu’il faut faire de

l'antiquaille du capital illimité et de l'escompte invariable (i). Ils comprennent que plus le crédit développe les engagements contractés à ternie, plus il faut maintenir la fixité du numéraire. Les procédés perfectionnés de banque ont réussi à réaliser une grande économie sur la quotité nécessaire des agents de la circulation, en or comme en billets de banque : d’un autre côté, les banques de dépôt ont de plus en plus attiré vers un emploi productif les réserves conservées naguère en numéraire, et qui cessent maintenant d’étre un capital mort. Il en résulte que les accumulations d’espèces, les hoards, sur l’action desquels Fullarton avait en partie bâti sa théorie, ont disparu. En même temps les échanges extérieurs et la production ont pris un essor qu’on aurait à peine osé soupçonner : les entreprises lointaines et hasardeuses se sont multipliées, surtout sous l’influence des sociétés à responsabilité limitée : de tout côté, le capital a été attiré par les gros profits et par l’appât d’espérances plus larges encore. L’épargne annuelle de l’Angleterre a beau s’enfler eu des chiffres fabuleux, elle a beau atteindre 3 millards de francs, elle ne suffit pas aux demandes nouvelles. Qu’y a-t-il d étonnant à ce que le marché monétaire, assis sur une base étroite, devienne d’une excessive susceptibilité, et à ce que, de temps à autre, le taux de l’escompte, qui suit les variations du capital disponible, augmente? Nos voisins en prennent leur • parti, ils se consolent de payer les avances cher, lorsqu'ils reconnaissent qu’ils les payent ce qu’elles valent, et ils ne commettent point l’étrange contradiction qui consiste à

(1) Expression dont s’est servi le Times.

proclamer l’argent une marchandise et à vouloir en même temps qu’il échappe à la variation des prix, condition commune de toutes les marchandises.

Quoi qu’on en ait dit, Y Ad de \ 844, qui régit la Banque d’Angleterre, n’est pas aussi malade qu’ou affecte de le croire, et le Parlement serait peu disposé à profiter des consultations bénévoles de certains praticiens étrangers. La tendance n’est ni vers la liberté de l’émission ni vers la confusion de cette fonction avec les opérations de banque proprement dites; tout au contraire, on inclinerait plutôt à confier à l'État, sous des conditions sévèrement définies, la confection de la monnaie de papier comme la fabrication de la monnaie métallique. Mais ces velléités ne promettent pas d’aboutir. Le grand résultat de Y Ad de 1844 a été de préserver de toute atteinte la sécurité du legal standard , de l’étalon de la valeur, qui demeure invariable sous la forme des espèces d’or, et de billets de la Banque d’Angleterre, exactement égaux aux espèces d’or. Quand celles-ci ont quelque disposition à s’éloigner, cela dénote une baisse relative vis-à-vis du prix des autres marchés ; mais l’équilibre ne tarde point à se rétablir, car la dépréciation du change appelle la hausse de l’escompte. C’est un jeu régulier de la grande machine commerciale. Dieu merci, les notions d’économie politique sont assez répandues en Angleterre pour que l’immense majorité ne songe ni à s’en étonner ni à s’en effrayer.

Les crises commerciales et monétaires n’ont pas cessé de sévir ; si elles provoquent toujours de vives souffrances, elles occasionnent moins de désastres, grâce à l’énergie de la direction imprimée à la Banque d’Angleterre et aux pro-

grès de l’opinion publique. L’année 1864 a été, sans contredit, une des plus difficiles à traverser; jamais encore la moyenne de l’escompte, pour une période de temps aussi prolongée, ne s’était élevée à 7 pour 100. Cependant YAct de 1844 n’a point été suspendu, et les sinistres commerciaux ont été moins nombreux qu’en 1847 et 1857, sans parler de ceux de 1825 et 1839. Comme nous l’a écrit M. Gladstone, la dernière crise, loin d’ébranler les principes essentiels de YAct de 1844, n’a fait que les fortifier (1).

On ne saurait trop le rappeler : nous exprimons toutes nos obligations en numéraire; il est le type des valeurs, il exerce une action décisive sur le règlement des échanges; alors même que ceux-ci se passent de l’intervention réelle des espèces, ils n’en demeurent pas moins sous la dépendance delà monnaie. Plus les engagements à terme se multiplient, plus les relations internationales augmentent, et plus le crédit et le commerce extérieur exigent de fixité dans la mesure de la valeur. La proportion du capital consacrée aux instruments de la circulation diminue sans cesse ; elle devient une fraction minime de la richesse générale; raison de plus pour fortifier la base sur laquelle celle-ci repose, sans courir après une économie médiocre, qui constitue un élément de crise et qui fait payer bien cher un avantage apparent. — Les billets de banque doivent être payés à vue, en métal. Dissiper jusqu’au doute à l'égard de cette faculté est chose d’autant plus essentielle que

(1) Il eu est de même de la tourmeote amenée en 1866, à la suite du vendredi noir. (Voir notre volume la Banque d' Angleterre cl la Banque d'Ecosse , p. 87 et suiv.)

l'emploi de la monnaie se trouve plus réduit. Quand une banque de circulation escompte au moyen de billets payables à vue, elle les vend; ces billets sont échangeables contre de l’or, à volonté; elle vend donc en réalité de l'or. Le taux de l’escompte détermine le prix de cette marchandise; si elle est devenue plus rare et plus demandée, le plus simple bon sens commande d’élever l’escompte, autrement la Banque approvisionnerait des concurrents à un prix inférieur à celui que le change indique comme, le prix du marché. On a beau répondre : Nous n’avons pas besoin d’or, mais de billets : ceux-ci sont de l’or, et ce dont on a toujours besoin, c'est de la vérité des prix. Les métaux passent facilement d’un marché à l’autre, ils sont les soldeurs universels ; il faut donc ne pas se dépouiller des réserves métalliques, par conséquent, éviter une expansion trop large de billets qui ne sont point gagés par un dépôt correspondant d’espèces; tout le système du crédit repose sur cette base.

Les crises commerciales. — La hausse de l'escompte. — Le prix.

La question, suffisamment étudiée et généralement comprise en Angleterre, commence aussi à devenir plus claire chez nous; si beaucoup de vieilles erreurs affrontent encore le débat, la lumière se fait sur le grave problème de la circulation. Des ouvrages sérieux, écrits avec la connaissance exacte des faits et des principes, ont récemment rectifié nombre de méprises. Les causes des crises commerciales ont été approfondies par M. de Laveleye; dans un travail

remarquable, M. Cernuschi a essayé de dissiper certaines illusions qui se rattachent à la monnaie de papier; M. Roswag, de son côté, a mis en relief l’importance économique des métaux précieux, et M. Coullet, en faisant exactement connaître le mécanisme de la Banque d’Angleterre, a popularisé des notions utiles sur les véritables conditions du crédit.

La théorie des crises monétaires et commerciales était, jusqu’à ces derniers temps, une des questions les moins connues. « Je suis loin de croire, disait à ce sujet John Stuart Mill, que sur une matière si nouvelle, si difficile, et qui n'a commencé à être bien comprise que par les débats de ces dernières années, l’expérience et la discussion n’aient plus rien à nous découvrir. Je suis convaincu qu’il en sortira des lumières nouvelles, lorsque la connaissance des faits et des principes nécessaires pour éclairer la question sera répandue chez un plus grand nombre de personnes. »

Depuis que l’éminent économiste anglais a écrit ces lignes, des faits considérables se sont produits sur le marché monétaire; relevés en partie par M. Juglar, dans le mémoire que l’Académie des sciences morales et politiques a couronné (1), ils ont fourni à M. de Laveleye la matière d’un livre qui mérite de fixer l’attention par la richesse des renseignements, les qualités brillantes de l’exposition et la sûreté des doctrines.

Les crises monétaires et commerciales ont donné lieu, en Angleterre, à des débats approfondis, parce que ce pays a eu le plus à souffrir de ce fléau ; aujourd’hui les relations des peuples entre eux sont devenues si fréquentes et si in-

(1) Les Crises commerciales .

times que, au lieu de se localiser,' le mal, quand il éclate, tend à devenir universel. La solidarité des nations n’est plus un vain mot; nous souffrons du mal d’autrui, et les autres souffrent de celui qui nous atteint; les immenses avantages que procurent la liberté et la multiplicité des échanges exigent aussi, pour ne pas amener de pertes sensibles, plus de largeur et de prévoyance dans les vues, plus de solidité dans les entreprises. Il n’est plus permis à personne de se retirer dans un isolement factice; l’action réciproque qu’exercent les marchés du monde, étroitement reliés entre eux, rend plus importante que jamais la solidité de l’instrument monétaire, qui mesure toutes les transactions; elle nécessite aussi un soin attentif en tout ce qui touche aux questions de circulation. La lecture de l’ouvrage de M. de Laveleye montre combien il est pénétré de ces vérités; elle contribuera beaucoup à les faire pénétrer dans les esprits.-

L’examen persévérant et consciencieux des faits lui sert sans cesse de guide ; il a décrit d’une manière saisissante les grandes crises subies par le commerce anglais depuis la reprise du payement des billets en espèces. La convulsion économique de 1825 ouvre la douloureuse mais instructive série qui reproduit sans cesse les mêmes causes de désastre. L’abus de l’esprit de spéculation, l’affaiblissement des réserves métalliques, l’influence des changes extérieurs, le drainage du numéraire, les fautes commises par le maintien prolongé d’un taux d'escompte trop bas et par le retard mis à une élévation devenue nécessaire, les facilités périlleuses offertes par la monnaie de papier, l’impossibilité de porter remède au mal, tant que la concurrence en fait

d’émission contre-carre l’action nécessaire du cours du change, les souffrances de la classe laborieuse, qui devient la victime innocente des imprudences des banques et des vices de la circulation, telles sont les données pratiques de l’expérience, admirablement mises en relief par M. de Laveleye. Les mômes causes aboutissent constamment aux mêmes effets; rien ne manque a la leçon. Le change défavorable épuise les réserves métalliques; au lieu de restreindre alors l’escompte et la circulation fiduciaire, on cède à Futilité apparente de faire prendre aux billets, comme moyen d’échange, la place du métal disparu ; on oublie que c’est le moyen de chasser ce qui reste, et surtout d’empécher le retour de ce qui est parti. En reculant, par des moyens artificiels, l’explosion de la crise, on la rend inévitable et d’autant plus pernicieuse; c’est une liquidation générale qui alors peut seule ramener l’équilibre ; ce sont les faillites, les ventes à vil prix, les suspensions de travail, qui soldent l’oubli des principes et les facilités trompeuses du crédit.

Tel fut le douloureux spectacle offert par la grande crise de 1825. La Banque d’Angleterre n’avait point contracté les escomptes, elle avait mainteuu le taux de l’intérêt à un taux modéré; elle se vit à la veille d’une nouvelle suspension des payements. On vit alors ce que c’était que la création d’un numéraire fictif, avec lequel on se flattait de remplacer le capital qui manquait ; l’avilissement des prix obligeait les négociants à réaliser avec 50 et 40 pour 100 de perte; tout le inonde voulait vendre, personne ne voulait acheter.

Arrêtons-nous un moment sur cette situation. Quand les banques sont amenées, par une pressante nécessité, à

hausser l’escompte, on les accuse de ruiner le commerce et l’industrie. Ou oublie que cette hausse, destinée à prévenir une crise, fait éviter un grand mal au moyen d’un faible sacrifice. Un calcul bien simple le prouve : que l’escompte soit porté à 8 pour 100, c’est-à-dire à un taux double de celui de 4 pour 100, qu’on regarde comme un taux modéré, l’écart est de 4 pour 1 OCt pour les sommes avancées, il constitue la charge subie. Elle est peu sensible en comparaison des écarts de prix qui affectent le produit et qui frappent surtout le capital, en lui imposant uue perte de 10, de 20 ou de 30 pour 100. Quand, et c’est le cas le plus fréquent, l’opération commerciale ou industrielle se renouvelle plusieurs fois par an, la hausse de l’escompte n’affecte le produit que pour une fraction du taux additionnel, tandis que la baisse des prix pèse chaque fois sur le capital tout entier. Gela suffit pour faire comprendre pourquoi le désastre subi en 1825, avec un intérêt de 5 pour 100, a été bien autrement rude que les pertes supportées en 18G4, alors que l’intérêt s’est élevé en moyenne à 7 pour 100.

Vaut-il mieux faire refluer l’or sous l’empire d'une crise, comme cela avait lieu régulièrement avant YAcl de 1844, ou bien est-il préférable de conjurer la gravité de la crise en empêchant répuisement des réserves, ce qui est le but de la législation nouvelle? La réponse n’est pas douteuse. Si l’on achète une sécurité moins menacée, au moyen de l’élévation temporaire de l'escompte, cela peut être un remède désagréable, mais c’est un remède salutaire. Du reste, les adversaires de 1 ’Act de 1844, loin de repousser ce principe, pensent qu'il suffit à lui seul pour guérir le mal, pourvu qu’on l’applique à temps et avec vigueur. C’est l’esseuce

même du batikiny-principle , exposé avec force par Tooke; la seule différence entre les systèmes opposés consiste en ce que la force des choses conduit, sous YAct de 1844, alors que la réserve des billets faiblit, à l'adoption d'une mesure que Tooke , Newmarch et Wilson regardaient comme suffisante à elle seule, sans la mise en œuvre du mécanisme de la limitation de l'émission fiduciaire. En réalité, une nuance sépare seule les deux écoles, tandis qu'il existe un abime entre ceux qui veulent restreindre la circulation fiduciaire, quand le taux du change en impose le devoir, et ceux qui supposent que l’on doit toujours monnayer les lettres de change, sans réserve aucune, sans variation de l’intérêt, et en créant autant de billets de banque qu’on en demande.

Le dernier mot de l ’ Histoire de prix , c’est la conservation de fortes réserves métalliques et le maintieu d'une circulation abondaute en numéraire. Fullarton ne s’éloigne pas de cette opinion ; il a moutré comment la France échappait naguère encore aux perturbations monétaires, grâce aux innombrables accumulations d’argent, grandes et petites, qui existaient partout, depuis le paysan qui les serrait dans des bas de laine et dans des pots de terre, jusqu’au banquier qui les renfermait dans son coffre-fort. Dès que l’exportation enlevait une certaiue quantité de numéraire, une légère hausse de l’intérêt ou l’appât des prix légèrement réduits faisait combler le vide par une partie de ces réserves. Aujourd’hui l'argent ne s’enfuit plus, il a quitté les cachettes pour s’employer en titres de rentes, en actions ou en obligations; les banques de dépôt l’utilisent, et il ne restera bientôt plus de capital oisif’; aussi le moneij -

market est-il atteint, en France comme en Angleterre, d’une singulière susceptibilité.

Au lieu de s’en tenir à cette explication si pratique et si naturelle, certains écrivains préfèrent accuser les banques de ne chercher qu’une augmentation de bénéfice, en pressurant le commerce et l’industrie. Ici on prend encore l'effet pour la cause. Les banques ne font pas le taux de l’escompte, elles le suivent : le marché libre est toujours à l’affût des placements productifs; le taux fixé par la Banque devient pour lui le maximum auquel il arrête ses prétentions, à moins qu’il n’y ait une pénurie extrême de capitaux. Alors tout le monde se jette sur la Banque et demande des avances à tout prix. C’est pourquoi, aux époques difficiles, le portefeuille des grands réservoirs du crédit grossit à mesure que le taux de l’escompte s’élève. Il se remplit alors de signatures du premier ordre, qui le visitent peu en temps normal et qui absorberaient toutes les ressources de la banque, si un taux d’escompte plus réduit obligeait à restreindre la quotité et la durée des avances. Dans ce cas, les commerçants moins bien placés souffriraient le plus, car les restrictions imposées feraient appliquer avec rigueur un système de catégories, celui des réprouvés et des élus du crédit. Ajoutons une remarque aux indications si précieuses fournies par M. de Laveleye. Le grand cheval de bataille contre VAct de 1844, c’est la règle inflexible qui oblige la Banque d’Angleterre à mesurer, sur la réserve métallique, toute émission de billets supérieure à environ 14,700,000 liv. st. (367 millions de francs). Cette limite n’a point été imposée d’une manière arbitraire, elle n’a pas uniquement été déterminée par la quotité de billets au-

dessous de laquelle la circulation fiduciaire n’est jamais descendue, mais par un autre calcul décisif. Depuis la reprise des payements en espèces, la quotité de la circulation en billets de la Banque d’Angleterre a toujours été inférieure à la somme de 14,700,000 liv. st., accrue du montant de la réserve métallique. Nous n’avons rencontré à cette règle que deux exceptions, aux deux dates sinistres de 1825 et 1859, qui ont amené le déchaînement de la tempête commerciale. N'était-il pas naturel de se prémunir contre le retour de pareilles calamités? On dit que YAct de 1844 a perdu toute force morale, parce qu’on l’a suspendu deux fois, en 1847 et en 1857; on passe sous silence la vigueur avec laquelle il a été maintenu en 1804, et l’on se garde bien de mentionner les causes qui ont amené un résultat si différent et les conditions auxquelles la suspension temporaire de YAct de 1 844 a été assujettie (1). La première fois, en 1847, le gouvernement promit un bill d’indemnité à la Banque, si elle sortait des limites tracées par la loi de 1844, pourvu quelle haussât le taux de l'intérêt et quelle le maintint au moins à 8 pour 100. La Banque n’eut pas besoin d’user de cette faculté; la crise avait déjà produit la baisse des prix, qui favorisait les exportations et qui ramenait l’or par une amélioration du cours du change.

En 1857, le même procédé fut suivi, mais avec obligation pour la Banque de ne pas descendre le taux de les -

(1) Une nouvelle suspension de l’Actdel844a eu lieu enmarsl866; il s’agissait de calmer la panique surexcitée par la perspective de l’ép«isement de la réserve de la Banque; cependant aucune émission supplémentaire n’a eu lieu.

Voir notre volume la Banque d‘ Angleterre et la Banque d'Ècosse (Paris, 1866).

compte au-dessous de 10 pour 100, chiffre le plus élevé auquel il eût été porté jusque-là. La Banque n’usa de cette facilité que jusqu’à concurrence de 2 millions sterling de billets, qu’elle fit passer au département de l’émission et dont elle n’employa que 928,000 livres sterling, conservant le reste comme réserve au département de la Banque. Le remède était déjà sorti du mal qui provoquait la dérogation très-temporaire au statut de 1844: le taux du change s’améliorait sous la pression d’une liquidation désastreuse: l’or revenait sur le marché anglais. Mais en 1847, comme en 1857, la Banque, de crainte de soulever les réclamations du commerce, avait trop tardé à élever le taux de l’escompte; quand elle s’y décida, il était trop tard, et la panique ne fit que s’accroître en présence d’une réserve de billets épuisée et des mesures de rigueur auxquelles les directeurs avaient été contraints de recourir. Il en a été autrement en 1863 et en 1864 : le marché subit une gêne plus prolongée, le taux de l’intérêt s’éleva en moyenne à 7 pour 100 pour tout le cours de l’année 1864, cependant il y eut moins de désastres : les faillites furent moins nombreuses et la dépression des prix échappa à l’espèce de vertige qui avait marqué les crises précédentes. C’est qu’une direction vigilante ne permit point au mal de s’exaspérer, c’est que, dès le 2 novembre, suivant les sages conseils de l’habile directeur de Y Economisé M. Bagehot, le digne successeur de James Wilson, auquel il tient par un double lien de parenté, la Banque d’Angleterre éleva le taux de l’escompte à 5 pour 100, puis à 6 pour 100 le 8 novembre 1865, et n’hésita point à le porter à 7 pour 100 huit jours plus tard. Ces aggravations, répétées à des époques aussi

rapprochées, montrent qu’elle aurait dû même se décider plus vite. Mais une médication énergique, continuée et fortifiée encore suivant la nécessité du temps, dispensa de toucher aux dispositions légales; au lieu de livrer le marché à une bourrasque nouvelle, elle maintint la fermeté des transactions.

Que disait YEconomisi? L’immense système de crédit développé en Angleterre avait fait contracter de nombreux engagements, qui tous amenaient la nécessité de payer de l’or à première demande ou à bref délai. Or le numéraire s’écoulait au dehors et menaçait de devenir rare. Il fallait arrêter le mal à l’origine : principiis obsta, dit la sagesse antique; il fallait appliquer préventivement le remède de la hausse de l'escompte , qui soulève en France tant de critiques peu fondées. Cela valait infiniment mieux que de laisser agir plus tard le remède répressif d’une liquidation désastreuse. La possibilité d 'une grande hausse de la valeur de l'argent calculée à l’avance, grâce aux faits nettement pesés et à l’expérience acquise, fut dans cette occasion un service véritable rendu par la science de l’économie politique. Mais aussi le commerce anglais est-il arrivé à comprendre que l’élévation du taux de l’intérêt constitue la seule mesure qui puisse ramener l’argent en appelant dans les caisses de la Banque le numéraire disponible sur le marché de l’univers. Loin de produire une panique, ces mesures, sainement appréciées, raffermirent la confiance. Partisans du currencij-principle et adeptes du bankingprinciple se réunirent pour les approuver. Le pays profitait des grandes leçons du Bullion-Comitee de 1810, en demeurant attentif aux indications du cours du change.

Déjh ces indications avaient amené en 1825 uu incident dont on parle sans cesse, en lui attribuant une signification erronée. Pour montrer comment l’expansion de la monnaie fiduciaire peut calmer les crises, oi^cite l'exemple du fameux paquet de 1,500,000 livres sterling des billets de la Banque d'Angleterre, en coupures de 1 livre, qui, retrouvé par hasard , rendit un grand service à la place. Le fait est exact, mais il faut tenir compte des circonstances qui l’accompagnaient. Dans son écrit, publié en 1847 : Financial and commercial crisis considered, lord Ashburton (connu d’abord sous le nom célèbre de Baring) rappelle comment les banques privées des comtés étaient tombées en foule. Leurs émissions inconsidérées, faites en grande partie au moyen de notes de 1 livre, avaient chassé le numéraire du marché, et quand personne ne voulut plus de leurs billets, quand les transactions s’arrêtèrent faute d’un agent de la circulation d'aucune espèce, il fallut bien que la Banque d’Angleterre, restée presque seule debout au milieu de ce cataclysme financier, usât de quelque moyen extraordinaire pour combler la lacune. Ses billets étaient reçus comme de l’or, et, circonstance décisive, on ne demandait plus de numéraire pour l' exportation, l'état du change s'y opposait; rien d’étonnant à ce que l’émission du paquet de notes de 1 livre exerçât alors une bonne influence sans provoquer aucun danger. Aussi lord Ashburton a-t-il soin d’ajouter :

« Je ne veux pas en conclure quune émission nouvelle soit toujours un moyen à conseiller. Il faudrait agir d'une façon tout opposée si le besoin d'or résultait d'un change défavorable. »

C’est donc la question du change extérieur qui domine

toujours la solution; rétablir le cours du change qui faiblit, tel est le premier devoir, tel doit être le premier soin de la banque d’émission. C’est à nos yeux un puissant argument en faveur de Yunité de la circulation fiduciaire, car comment décider des établissements distincts et rivaux à une mesure d’ensemble? Cependant il n’y a point d’autre sauvegarde pour les relations diverses auxquelles l’instrument métallique sert d’évaluateur commun. Que signifie un change contraire? La baisse du prix de l’or, qui continue à s’écouler au dehors tant qu’il y trouve avantage. Quel est le moyen infaillible dont l’expérience a démontré la pleine efficacité? La hausse du taux de l'escompte, et cela en vertu d’une loi naturelle contre laquelle échouent toutes les combinaisons factices. La rareté du numéraire doit amener la hausse de l’escompte, par cette raison très-simple que, quand l’argent est rare, il ne peut se louer à bon marché. Loin de ramener l’or, de nouvelles émissions de billets ne feraient que mettre obstacle à son retour, car elles déprécieraient encore davantage l’ensemble de la circulation et ne tarderaient point à susciter la crainte d’une suspension des payements en espèces. Plus les prix s’élèvent à l’intérieur, et plus on demaude, au lieu de produits, la substance métallique, bien accueillie partout. Que la Banque achète de l’or, ou qu’elle en fasse venir au moyen de lettres de change doul elle aura fait provision, l’exportation du métal continuera, à moins qu’elle n’élève le prix auquel elle le cède sous forme d’escompte. Si elle s’abstient de procéder par voie de hausse de l’escompte, elle subira un marché de dupe, ruineux pour elle sans être eu rien profitable au pays.

11 nous semble difficile pour quiconque aura fait une

étude attentive du livre de M. de Laveleye, de se refuser à l'évidence des indications qu’il donne et des raisons qu'il développe. Les auteurs de YAct de 1844 ont pu se faire illusion sur l'efficacité des mesures que cette loi consacre, en les croyant suffisantes pour écarter le danger de crises répétées, mais ce n’est point cette loi qui les provoque comme on a voulu le soutenir. Son seul résultat est de révéler à tous les yeui la véritable étendue des ressources que possède la Banque ; c’est là pour le commerce un avertissement salutaire. Le département de la Banque ne peut employer au delà de ce qu'il possède ; comme toute maisou de commerce, il est limité, pour les avances qu'on lui demande, au capital dout il dispose et aux dépôts qu’on lui confie ; comme toute maison de commerce, il doit maintenir une réserve suffisante pour faire face aux retraits partiels des capitaux dont il obtient le maniement. C’est l’application la plus stricte du principe qui laisse le champ ouvert à la concurrence des banques de dépôt et des capitaux privés. Si une partie du capital social est placé eu fonds publics, la Banque en obtient la disponibilité au moyen de billets émis dans une proportion correspondante; elle n’est donc nullement privée de ses moyens naturels d'actiou. B est vrai qu’il lui est interdit de fabriquer des billets qui ue soient pas gagés ou par sou avoir ou par du métal; mais cette absence de capital fictif plaît à l’esprit positif des Anglais ; elle fournit la garantie solide de leurs opérations financières. Dans des circonstances extrêmes, si le mouvement du commerce international a trop restreint les existences métalliques, ou rappelle celles-ci en payant plus cher l’usage auquel elles sont employées. L’Act de 1 844

oblige la Banque de recourir à ce remède t il fournit aussi le moyen matériel d’en reconnaître la nécessité. Mais le cours du change joue, de fait, un rôle prépondérant, car il faut que le prix de l’or se nivelle sur tous les marchés du monde.

On a beaucoup discuté la question de savoir si une émission trop large de billets de banque était la cause, ou si elle était simplement le résultat d'une impulsion exagérée donnée au commerce. C’est là une querelle de mots ; en effet, la prévision d’une émission facile, de la part des ban-* ques, provoque et excite la spéculation. Sans doute, la quotité de la monnaie fiduciaire, comme celle de la monnaie métallique, est en définitive réglée par les besoins de l'échange î les billets qui excéderont ces besoins tendront à revenir à la Banque pour être remboursés. Mais si le mal se corrige à la longue de lui-même, il n’en affecte pas moins le marché : plus il y a de monnaie fiduciaire, moins il y a de numéraire. Celui-ci s’écoule au dehors, comme une marchandise à prix réduit ; il faudra le rappeler plus tard en le payant plus cher. Dès que cette nécessité commence à se faire sentir, dès que les billets se présentent au remboursement en quotité notable, le run devient menaçant; il faut, pour le conjurer, recourir h des mesures vigoureuses.

Cela était vrai de tout temps, mais cette vérité devient bien plus pressante aujourd'hui que les progrès rapides de la richesse et l’accumulation du capital disponible exaltent l’esprit d’entreprise. Une expansion rapide provoque une révulsion soudaine ; cet état des choses impose une prudence qui pourrait sembler superflue dans une position à peu près stationnaire. C’est la distinction capitale faite par John Stuart Mill; elle explique pourquoi les crises

deviennent plus fréquentes, car celles-ci suivent la contraction de la monnaie et du crédit. Un même phénomène précurseur précède toujours les perturbations commerciales, c’est l’exportation des métaux précieux et l’altération du change. M. de Laveleye multiplie les preuves à l’appui. 11 montre à merveille comment des mouvements assez faibles agissent sur un mécanisme de crédit ingénieux, mais fragile. On économise sur la monnaie au moyen des procédés de banque, des comptes courants, des warrants , des billets à ordre, des lettres de change , des chèques, des virements, etc.; on économise sur le numéraire au moyen des billets. Mais il faut que la monnaie de papier se fonde sur le numéraire, car, de l’aveu de tous,' l’unique moyen de maintenir les billets dans une juste proportion, c’est de les faire rembourser à vue. Tout repose, en dernier résultat, sur le métal, et il n'en saurait être autrement, puisque lui seul, étant admis partout, fournit l’évaluateur universel. On ne saurait trop le redire, un merveilleux et gigantesque échafaudage d’instruments de crédit repose sur un fondement métallique relativement exigu. On a voulu conduire beaucoup d’affaires, produire et échanger dans une proportion énorme, avec peu d’argent : on y a réussi. Mais aussi, à moins de se jeter sans cesse dans les hasards, doit-on se résigner aux mesures que commande une situation fort tendue. Les transactions multipliées à l’aide du crédit, s’appuient sur le numéraire, et les banques deviennent de plus en plus les seuls grands réservoirs du métal. Elles détiennent ce qui sert de base à tous les instrumens de crédit; chaque secousse qu’elles éprouvent retentit au loin. Tout un engrenage de ressorts délicats se rattache au métal,

sans cesse réduit au strict nécessaire. De là viennent un embarras momentané, un trouble profond ou une crise fatale, suivant le degré dans lequel les ressources se trouvent en disproportion avec les besoins. L'étendue du commerce extérieur et l'extension de la circulation fiduciaire augmentent le péril, en même temps qu’ils rendent beaucoup moins sensible la maigre économie qu’on peut réaliser sur les réserves métalliques.

Le caractère particulier de cette marchandise précieuse, dont la monnaie est faite, apparaît chaque jour d’une manière plus saillante. M. de Laveleye ne s’est pas laissé intimider par ceux qui imputent à l 'école métallique la résurrection de la fameuse balance du commerce. Plus il res-

pecte les théories admises, et plus, quand les faits viennent constamment les contrarier, il incline à penser que ces théories sont incomplètes. A ses yeux, aussi bien que pour nous, la monnaie n’est pas une marchandise comme une autre, car seule on la voit, quand elle est rare ou abondante, modifier le prix de toutes les autres marchandises auxquelles elle sert d’évaluateur : commuais rerummensura. Les prix ne sont pas autre chose que le rapport qui s’établit entre chaque produit et la monnaie : toutes les stipulations, tous les engagements, tous les contrats se formulent en monnaie ; le métal précieux qui la constitue sert de lien au commerce international, et même quand elle ne figure pas matériellement dans l’échange accompli, elle est présente virtuellement dans toutes les transactions, car on se reporte par la pensée à la valeur qu’elle détermine. C’est en estimant instantanément tous les produits, tous les services, que la monnaie est devenue la machine la plus puissante et

la plus féconde dans les sociétés modernes ; grâce h elle, le travail a pu réaliser de magnifiques résultats. Instrument de la circulation et du crédit, l’argent résume en lui le mouvement delà production et des échanges} il concentre, sous une forme connue et acceptée, la faculté d’obtenir au choix, dans une proportion correspondante, les produits répandus dans le vaste bazar du monde, dont la liberté commerciale ouvre l’accès. Par cet intermédiaire, la puissance d’acquérir se transmet d’une main dans Une autre main* d’un lieu dans un autre lieu, d’un temps dans un autre temps (1). Chaque contrat se résout dans l’obligation de fournir une quotité déterminée de métal précieux. Des procédés ingénieux ont pu dispenser de recourir, dans les transactions les plus importantes, à la livraison même de cette marchandise* d’une valeur spéciale et distincte; il n’est pas moins vrai que ces transactions demeurent toutes sous l'empire de la monnaie et du mouvement international des métaux précieux. On peut se contenter d’autres modes de solution des contrats, mais on s’est toujours réservé le droit de demander la substance concrète, définie que l’on a stipulée, et on exerce ce droit chaque fois qu’on y trouve un avantage quelconque. L’argent n’est pas seulement Une mesure , il est en même temps un équivalent : on ne livre ni le mètre qui a servi k déterminer la longueur d’une étoffe, ni les instruments qui ont traduit en kilogrammes le poids d’une denrée, tandis que l’équivalent métallique, à l’aide duquel se précise le prix des choses, passe sans cesse de main en main : du moment où il devient plus rare dans

(t) Vo«r notre déposition dans l’Enquête sur l’intérêt de l’argent.

un certain rayon* les prix s’avilissent et les transactions s’arrétedt;

Si chez les peuples qui marchent à la tête du développement commercial et industriel, des combinaisons habiles permettent de restreindre la quantité du numéraire employé aux échauges des produits et des services, il devient d'autant plus indispensable de veiller à ce qtie les unités monétaires, dont uti crédit raffiné a diminué le nombre , demeurent toujours disponibles : moins on s’en sert et plus facilement l’embarras et la crise éclatent» lorsque disparaît une partie des instruments de circulation amenés à une somme exiguë. On se trompe en prétendant que la quotité du numéraire importe petl* puisque lfe même service pourrait être rendu avec moins d’espèces : oui, è condition que celles-ci vailleut davantage* par conséquent, à condition d’une altération profondé des prix, qui chânge l’essence des contrats et qui blesse l’équité, pendant tonte la durée d’une pénible époque de transition; À là longue* l’équilibre se rétablirait sur Un nouveau pied dans chaque État et dans le monde entier* mais au prix de combien de mécomptes et de souffrances! Ces mécomptes et ces souffrances âe proportionnent au développement dit crédit, qui multiplie les engagements à terme. Lorsqiie aux échéances le soldeur universel manque, la pot’tée de la convention se modifie au détriment du débiteur ; le prix des marchandises dont il dispose s’affaisse et la ruitie est du bout. M. de Laveleye l’a nettement établi : la rareté du numéraire devient une calamité dans tout pays où le crédit est en usage, et la perturbation est d’autant plus désastreuse qu’il existe plus d’engagements à terme ; alors tout le monde demande des

espèces, et bien peu sont en position d’en fournir; alors aussi les billets, qui donnent droit à un échange immédiat contre de l’or, viennent au remboursement, car l’or obtient une plus grande puissance d’acquérir sur les marchés du dehors, où les billets ne sont pas acceptés.

Les crises commerciales viennent à la suite d’un épuisement du capital, les crises monétaires peuvent éclater h la suite d’un épuisement du numéraire. Il est vrai que chacun veut se procurer, eu dernier résultat, des denrées et des produits de toute nature, et non l’or qu’il ne conservera point; mais celui-ci sert de symbole ou d’intermédiaire réel aux contrats en vertu desquels les marchandises s’échangent contre des marchandises : de symbole quand le payement effectif est remplacé par des procédés de crédit ou des modes de compensation ; d’intermédiaire réel chaque fois que les espèces figurent dans l’échange. Si la marchandise métal renchérit, ou si l’on en offre un meilleur prix au dehors, on ne se contentera plus du simulacre, on demandera la livraison matérielle de l’or, alors que les réserves d’or se trouveront épuisées. Le money -market, le marché de l’argent, conduit au marché du capital, et si cette voie est embarrassée, tout souffre. On se sert moins alors des véhicules de papier, car les véhicules d’or peuvent seuls franchir l'obstacle avec assurance. Plus recherchés, ils se font rétribuer davantage, et c’est seulement le bénéfice qu’ils procurent qui réussit à en augmenter le nombre en attirant ceux du dehors.

L’école mercantile se trompait en attribuant d’une manière exclusive à l’abondance croissante des métaux précieux la richesse des nations et la prospérité du commerce et de l’industrie. L’or glisse entre les mains des peuples

qui ne savent point travailler; le meilleur moyen de le conserver, c’est de produire beaucoup de denrées et de marchandises. La multiplicité et l'importance des échanges appellent forcément l’agent de la circulation ; il se met en équilibre avec les besoins du marché, pourvu qu’une économie mal entendue ne vienne point contrarier le mouvement naturel des approvisionnements métalliques. Les moyens factices, les défenses d’exportation, le régime prohibitif, échouent contre la fluidité irrésistible de l’or; il ne faut pas que d’autres moyens artificiels employés, non plus pour retenir le métal, mais pour l’expulser, deviennent la cause d’un mal nouveau et non moins profond. Les combinaisons savantes, qui aboutissent à un crédit trop raffiné, deviennent la cause des crises commerciales et monétaires. Pour prévenir celles-ci, il faut conserver la quantité de numéraire dont le pays a besoin pour opérer constamment les échanges avec sécurité et facilité. Un certain luxe ne messied point de ce côté ; il fournit, le cas échéant, un aliment utile aux relations internationales. Que rien n’empêche l’or de trouver son prix véritable ; qu'il se rende sans obstable là où le profit l’appelle, tel est le dernier mot du free-trade ; pour ne pas fausser ce principe salutaire, il importe de ne point dépouiller la circulation des solides garanties qu’elle réclame et de ne point méconnaître la nécessité des réserves métalliques, alors que Ton a fait justice des aberrations du système mercantile.

On fait, de nos jours, usage du crédit dans des proportions colossales, aussi le marché monétaire est-il devenu beaucoup plus sensible et plus soumis à l’influence de chaque fluctuation. Il faut donc fortifier les instruments d’é-

change» Des obligations riombreuses doivent être acquittées, à diverses échéances» en or ou ert papief 1 conversible en or ; l'épargne faite sur les métaux employés à la circulation donne ainsi moins de profit qu’elle ne peut faire encourir de perte* Le capital productif s’accroît, les entreprises de toute nature se multiplient, et le commerce augmente dans de telles proportions, que la part de la richesse générale, représentée par le numéraire, ne conserve qu’uho valeur relative de plus en plus réduite } par conséquent le mécanisme monétaire ne demande qu'une dépense de moins eu moins considérable pour être solidement construit et pour échapper aux dangers d'explosion.

En France» comme en Angleterre» la moyenne des billets de banque qui circulent d’une manière régulière ne dépasse guère, en temps normal, de plus de 400 millions le métal tenu en réserve pour les rembourser (1), L’éconoinie ti’est dortc pas de plus de 16 millions par an Si l’oti estime à 4 pour 100 l’intérêt du capital qu’il aurait fallu consacrer à l’acquisition du complément de garantie métallique. Il est facile de voir qu’en poussant la précaution jusqu’à la limite extrême, les deux pays les plus riches du monde n’auraient pas Une lourde charge à supporter ; d’un autre côté le bénéfice qu’amène la circulation du billet de banque résulte beaucoup plus de la facilité des comptes et du transport* que de l’excédant de la monnaie fiduciaire sur le métal conservé comme gage.

Le premier remède contre les crises, c’est la conserva-

(1) Nous avons récemment assisté à un phénomène contraire : les réserves métalliques de la Banque de France ont dépassé de beaucoup la somme des billets émis. Aujourd’hui encore (décembre 1868), la différence reste très-faible.

tidtl përmanente d’tin fort approvisionnement de numéraire. Les banques d’émissions sdnt placées, en quélqde sorte, aux avant-postes; elles subissent les premières demandes et Forment comme le point de mite de la spéculation. Quand la circulation n’a pas retenu urie masse notable d’of, parce que les billets, payables à vue, se sont multipliés dans une forte proportion, céUx-ci viennent au remboursement dès que l’horizon s’assombrit. Les grandes banques résistent mieux aü choc, Car leüts billets continuent h inspirer plus de confiance i les petites banques, qtii ont voulu recueillir trop de profits en augmentant l'émission, succombent, et le mal se propage rapidement. Aussi M. de Laveleyc penset-il que, pour rendre les crises moins fréquehtes, il faudrait limiter la circulation dés billets plutôt qüede l'étendre. Après avoir constaté que darts le royaume de la Grande- Bretagne et aux ElatS-Utiis l’emploi des billets de banque diminue, tandis que le mouvement des échanges devient plus considérable, il se demande si Ce fait ne porterait point à croire que la liberté d’émission rte ferait rtl tout le mal que redoutent ses adversaires, hi tout le bien qu’eil espèrent ses partisans? Cette hypothèse Un peu sceptique nous Semble hasardée : que la liberté d’émission ne puisse opérer les prodiges annoncés par les adeptes télés de la monnaie de papier, Cela nous parait évident ‘ il J a plus, l’expérience de la Belgique et l’exemple de la Stiissé montrent que la concurrence peut restreindre la quotité dës billets émis, en créant la diversité de la monnaie fiduciaire qui éveille le soupçon et qui écarte les billets du mouvement habituel des échanges. Le remède se trouve dans le mal lüi-même ; nous préférons éviter ce genre de médication.

Ce qu’il y a de certain, c’est que dans le vaste déploiement du crédit auquel nous assistons, le rôle du billet de banque devient très-subordouné, et le danger, produit par l’absence d’une garantie métallique suffisante, augmente. Nous avons déjà rappelé comment Tooke, l’adversaire le plus notable du ctirrency System , conseille aux banques de conserver toujours un fort approvisionnement métallique. Suivant lui, quand la balance des payements tourne contre l’Angleterre, il faut expédier de l’or ; si la banque possède un encaisse puissant lorsque cette exportation métallique commence, elle peut ne pas recourir à des mesures exceptionnelles, et se contenter de porter l’escompte à 5 ou 6 pour 100 ; autrement, un réservoir peu rempli d’or risque d’être bientôt épuisé, et la Banque se trouve forcée de prendre des mesures d’une rigueur bien plus grande, afin d'échapper au danger d’une suspension.

« Ainsi donc, éviter d’étendre d’une façon artificielle la circulation fiduciaire, et conserver dans les caisses des institutions de crédit de larges approvisionnements métalliques, telle est la première mesure de prudence que conseille l’expérience du passé.» Cette conclusion de M. de Laveleye nous paraît inattaquable.

Il a parlé avec un égal succès du second remède, employé avec un succès constant, la hausse du taux de l’escompte. Les approvisionnements métalliques et la sobriété avec laquelle on use la monnaie de papier empêchent le mal de se produire, ou en tempèrent la gravité : l’élévation du taux de l’escompte en arrête le développement et rétablit l’équilibre rompu. Chaque fois qu’il y a de forts payements à faire au dehors, et que le taux du change révèle une dif-

férence dans la valeur acquise aux métaux précieux, si ceux-ci exercent sur les marchés étrangers un pouvoir d’acquisition plus considérable, ils s’en vont. Pour les retenir ou pour les rappeiler il n’est qu’un moyen eflicace, et c’est justement celui que Ton repousse, contre lequel on proteste trop souvent : l’augmentation du loyer du capital ; nous avons déjà signalé l’action décisive de ce procédé sur la situation des marchés, pendant la crise prolongée de 1 865-1 8G4.

Il ne suffit point d’additionner les colonnes des tableaux de douane ; l’importation et l’exportation des marchandises jouent un grand rôle pour déterminer la balance des payements, mais beaucoup d’autres éléments contribuent au résultat définitif.

Le prix des transports effectués, lesjdroits de commission, l'achat des titres, les revenus des placements effectués et les entreprises fondées au loin, figurent de plus en plus pour des sommes considérables dans les rapports internationaux. Si Ton s’en tenait uniquement aux vieilles doctrines de la balance du commerce , la situation actuelle de l’Angleterre présenterait une énigme indéchiffrable. Depuis nombre d'années, les états des douanes relèvent au compte des importations un excédant régulier sur les exportations, et cet excédant varie de 1 milliard à 1 milliard et demi de francs ; cependant, la richesse de ce grand pays augmente sans cesse. D’où vient ce phénomène ? Des bénéfices réalisés sur le fret, la commission, le commerce et les placements. Ce n'est pas dans les tableaux des douanes, ni dans des tableaux souvent fautifs de l’envoi et de la réception des métaux précieux, que l’on trouvera l’indication précise de la véritable situation du marché monétaire ; c’est dans le taux du

change, qui résume cette situation Ot qui eu fait ressortir l’influence pratique. En temps ordinaire, l'équilibre de la valeur de l’or sur les divers marchés ne tarde jamais à se rétablir; l’écart ne se produit que d’une manière peu grave et tout à fait transitoire. Il en est autrement lorsqu’une forte importation des céréales devient nécessaire, à la suite de mauvaises récoltes, ou si une hausse exceptionnelle et persistante se prononce sur certaines matières premières ♦ le change peut alors demeurer longtemps contraire, malgré des envois répétés de métaux. Pour modi-r fier cet état de choses périlleux, il n’est quun moyen sérieux, la hausse du taux de l’escompte,

Un des financiers distingués de l’Angleterre, M, Goschen, qui représente à la Chambre des communes la cité de Londres, et qui a SU déjà conquérir au Parlement un rang élevé, a publié, il y a peu d’années, une excellente étude sur la question du change (i) f Le mécanisme du mouvement métallique s’y trouve exposé avec une grande clarté ; l’on touche en quelque sorte du dojgt l’efficacité des mesures relatives à l’escompte. Jadis on pouvait méconnaître l’énergie de ce puissant levier, car les communications étaieut plus difficiles et moins nombreuses. Aujourd’hui les re|a« tioqs internationales se multiplient, à l’aide de moyens rapides et économiques; le capital, sous toutes les formes et surtout sous la forme métallique devient tellement mobile et cosmopolite qu’il ne manque jamais de répondre à l’appel d'un profit suffisant. L’or, comme l’eau, tend à retrouver le

(1) Notre excellent ami M. Léon Say a fait paraître la traduction de ce travail : The Theory of lht> foreign Exchanges, by G. Goschen M . P.; elle le fera aussi bien accueillir 00 Frapce qu’en Angleterre.

niveau partout j il se précipite où le vide se fait sentir, du moment où le besoin du numéraire se manifeste par une élévation de l'intérêt. Indépendamment des opérations de banque, il se fait des envois de fonds publics et de marchandises, lorsque la hausse de l'escompte commence à déprimer les prix. La solidarité des marchés ne permet point aux conditions du loyer de l'argent de s’écarter d’une manière notable du taux habituel, sur une place quelconque . le nier c’est protester contre l’évidence même. Quand des circonstances particulières amènent une forte demande de métaux précieux, le pays qui recule devant les sacrifices que les autres acceptent compromet la circulation métallique et ne larde point à payer cher son hésitation et son imprévoyance. Rien de plus erroné que de supposer, comme on l'a fait récemment chez nous, que les mouvements des métaux précieux n’ont aucun rapport avec la variation du taux de l’intérêt, et que le cours du change reste indépendant du taux de l’escompte. La hausse de celui-ci amène la baisse des prix des fonds publics et des marchandises. C’est un résultat pénible saus contredit, mais ce résultat remédie seul au mal et corrige la situation. John Stuart Mill (nous préférons citer les économistes éminents, qui ne sont point suspects de partialité à l’égard de YAci de 1844), dit : « Une baisse de prix modifie le cours du change en faisant cesser la cause qui l'avait reudu contraire. Lorsque la baisse survient, il devient plus profitable, pour s’acquitter, d’exporter des marchandises que de l’or. Loin de retenir l’or qui leur est dû, les étrangers le laissent dans le pays, où il procure un loyer plus considérable, ils y fout même des envois de métaux précieux, pour profiter de cet avantage. »

En effet, du moment où les frais de transport 11’y font point obstacle, on préfère employer l’argent disponible là où il rapporte le plus, M. Goschen fait clairement comprendre l'ensemble de ces opérations. Les dettes d’un pays vis-à-vis du dehors se traduisent sous forme de traites, à échéances diverses. Les porteurs de lettres de change les vendent aux capitalistes et aux banquiers, qui les payent, déduction faite de l'intérêt à courir, et cette déduction a lieu au taux du pays sur lequel la lettre de change est tirée, car si on veut l’y escompter pour avoir du comptant , c’est ce taux qu’il faudra acquitter. Quand l'escompte monte, le porteur de la lettre de change préfère attendre l’échéance ; si l’escompte tombe au-dessous de celui qui a été payé au moment de l'acquisition de la lettre de change, le porteur a profit à retrouver son argent en faisant escompter le papier. On rencontre sur toutes les grandes places du continent nombre de banquiers dont le portefeuille est garni de traites pour des sommes considérables. Lorsque le taux de l'intérêt baisse à Londres, ils ont bénéfice à y présenter cette masse de traites à l'escompte, pour en placer ailleurs le montant à un taux plus avantageux. Si, au contraire, l’intérêt est élevé, ils trouvent profit à laisser en Angleterre le capital dont les traites leur permettent de disposer.

La hausse de l’intérêt produit un double effet; elle détermine ceux qui pourraient faire veuir de l’argent du pays qui a pris cette mesure, à l’y laisser; elle engage ceux qui ont des fonds disponibles, à les y envoyer, soit en faisant tirer sur eux, soit en achetant des traites, ce qui amène un résultat identique : l’écoulement du numéraire s’arrête, le cours du change se relève. Il faut seulement que l’écart de

l’intérêt suffise pour laisser un bénéfice au delà des frais de transport, s’il s’agit du même instrument métallique; la différence de l’instrument influe sur la quotité de l’écart.

Personne ne nie que la hausse de l'escompte ne soit un mal, à moins qu’elle |ne soit provoquée par la multiplication d’affaires bien conçues et plus productives; en diminuant les bénéfices elle devient le symptôme d’un mal plus profond, auquel elle sert de remède. Le taux du change est le baromètre infaillible que tout pays où un crédit développé a multiplié les engagements à terme doit consulter attentivement. Il faudra à l’échéance être en mesure de s’acquitter en monnaie métallique, si celle-ci est exigée, car toutes les obligations sont invariablement stipulées en monnaie; le papier ne peut subvenir à ce besoin que si rien ne compromet la sécurité de l’échange facultatif du billet contre de l’or. En dernière analyse, il faut posséder en quotité suffisante l’instrument substantiel des échanges et le faire revenir s’il est parti. La hausse de l'intérêt, décidée à temps, fait refluer le courant monétaire, elle n’impose au commerce qu’une perte légère, si on la compare à celle dont il est menacé par la baisse des prix. En effet, la hausse de l’escompte n’affecte que l’intérêt du capital engagé, la baisse des prix frappe le capital lui-même. Reprenons l’exemple que nous avons déjà indiqué : qu’un négociant ait besoin de 100,000 francs, un supplément d’intérêt de 4 pour iOO, payé pendant six semaines, moyenne des échéances, le grèvera d’une dépense d’un demi pour 100 et lui fera perdre 500 francs. Que la baisse des prix ne soit que minime, qu’elle ne dépasse pas 5 pour 100, il faudra qu’il fasse un sacrifice de 5,000 francs, c’est-à-dire, un sacrifice décuple

pour réaliser ses marchandises ! — Le loyer accru du capital est un des éléments des frais de production, mais ne voit-on pas le prix des matières premières varier dans des proportions bien autrement considérables? Ce sont les chances des entreprises; le risque qui tient au taux de l’escompte n’est ni le plus imprévu, ni le plus sensible. Il affecte d’ordinaire le bénéfice, et on sait que diverses éventualités menacent le fonds lui-même ; il est une cause de gêne et de pertes, mais rarement une cause de ruiue.

On s’imagine que les banques centralisées, comme la Banque d’Angleterre et la Banque de France, peuvent à volonté faire hausser ou baisser l’escompte. Il n’en est rien,

elles suivent le taux du marché ; si elles baissaient trop l’intérêt, on ne tarderait point à épuiser les ressources toujours limitées dont elles disposent; si elles demandaient un intérêt trop élevé, elles perdraient leur clientèle, car elles n’ont pas le monopole de l’escompte : le marché libre leur fait sans cesse concurrence, avec des forces accrues depuis l’extension des banques de dépôt. La loi de l’offre et de la demande domine ici eu dernier ressort, comme dans toutes les relations commerciales. « La véritable importance des variations dans le taux de l’escompte fixé par la Banque, dit avec raison M. Goschen, consiste non dans l’influence exercée sur le money •market , mais dans l’indication de la situation vraie. Le taux minimum de la Banque devient le taux maximum pour le marché. Les personnes qui jouissent d'un bon crédit se procurent presque toujours de l’argent à une certaine fraction au-dessous de l’escompte fixé par la Banque ; celle-ci est donc la dernière à ressentir la pression d ’uue demande croissante. Une hausse du taux perçu par

l'institution publique montre que les autres ressources sont absorbées et que la demande s’adresse aux dernières réserves... En fait, il est certain que toute hausse d’intérêt de la part de la Banque a toujours tourné le change en faveur de l’Angleterre. »

Il est un fait qui confirme d’une manière irrécusable l’exactitude des données de M. Goschen : la hausse du taux de l’intérêt augmente le portefeuille de la Banque chez nous comme à Londres.

Le reproche adressé d’ordinaire à i'Act de 1844 consiste à dire que la limite imposée à la création des billets et à la disposition de l’encaisse métallique empêche la Banque d’Angleterre de satisfaire à des demandes encore plus nombreuses, au moment où l’escompte est au plus haut prix.

Que faisaient nos anciennes banques départementales? Elles élevaient rarement l’intérêt, mais elles restreignaient les escomptes , et le négociant qui, les mains pleines de bonnes valeurs, se voyait refuser la somme qui lui était indispensable, maudissait le bon marché illusoire d’un argent qu’on ne lui donnait point, ce qui le poussait vers une désastreuse suspension de payements. Le fait a été éloquemment dénoncé par M. Adolphe d’Eichtal à la Chambre des députés, dans une discussion engagée la veille de la révolution de Février; bientôt après la cause du danger disparut, grâce à la réunioii des banques départementales à la Banque de France, dont les comptoirs leur fournissaient déjà dans les moments critiques une aide efficace.

Comment pourrait-on maintenir, en face des résultats incontestables d’une expérience constatée partout, la singulière pensée que les banques publiques doivent être tenues

d’escompter au-dessous du taux du marché? Elles ne peuvent dominer l’escompte et en surélever le prix qu’en face de circonstances extrêmes, alors que les capitaux

privés sont épuisés et que les ressources du marché libre ont disparu.

Tout le monde est d'accord en Angleterre sur un point capital : les crises ont été sinon produites, du moins aggravées par le retard que les banques ont apporté à l’élévation du taux de l'intérêt, tandis qu’aucune perturbation sérieuse n’a eu pour cause une hausse intempestive de l’escompte. 1825, 1857, 1847 et 1859 ont apporté le même enseignement, confirmé d’une manière éclatante par le résultat, moins désastreux, obtenu en 1864, quand la Banque a su vigoureusement remplir son devoir.

Après avoir démontré, par un raisonnement serré et par des faits décisifs, l’influence qu'exercent les approvisionnements métalliques pour prévenir, et la hausse de l’escompte pour arrêter les crises, M. de Laveleye a soumis à un examen sérieux les divers moyens proposés récemment dans le but d’écarter le danger et de procurer au commerce, en tout temps, un escompte à prix réduit. Liberté des banques d’émission, influence de ÏAd de 1844, intérêt servi sur les dépôts, commerce de l’or et des lettres de change sur l’étranger, disponibilité du capital, proportion fixe entre les biliets en circulation et l'encaisse métallique, telles sont les intéressantes questions qui se présentent à l'étude et qui nous permettront de profiter des idées émises par M. de Laveleye; en même temps que nous exposerons celles de M . Coullet. Il nous reste aussi à déterminer avec M. Roswag, d’une manière plus complète et plus précise, le rôle écono-

mique des métaux précieux, et nous pourrons approfondir, avec MM. Cernuschi et Geyer, le problème de l’or fictif et celui de la circulation purement fiduciaire , ainsi que les illusions qui s’y rattachent.

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