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SUR LE MARCHÉ MONÉTAIRE

L’opération du change a été connue de tout temps; du moment où le commerce a relié les peuples civilisés, dont les transactions se trouvent facilitées et précisées par l’adoption de la monnaie métallique, instrument commun des échanges, gage assuré et interprète Adèle des engagements contractés, on a pratiqué le change.

« Ce qu’on appelle le cours du change n’est autre chose, dit avec justesse Jean-Baptiste Say, que la quantité de métal précieux que l’on consent à donner pour acquérir le droit de toucher une certaine quantité du même métal dans une autre lieu. » La qualité qu’a le métal d’exister dans tel endroit, lui donne ou lui ôte de la valeur, comparativement au même métal, qui existe dans un autre endroit.

(1) I. The Theory of the foreign exchanges , by George J. Goschea. — U. Théorie des changes étrangers , par M. G.-i. Goschen, membre du parlement d’Angleterre, traduction de M. Léon Say. — III. Du change et de la liberté d'émission, par M. Juglar. — IV. Le marché monétaire et ses crises depuis cinquante ans , par M. E. de Laveleye. — V. The Theory of Business, by John Laing, seconde édition, London. 1868. — VI. The science of Wealth , by Amasa Walker Lecturer on public Economy in Amherst College, third édition, Boston, 1867.

Le change , pour rappeler la définition brève et expressive de Savary, est une vendition d'argent. Au milieu des intérêts, qu’il a successivement mis en éveil, en dépit des complications et des obscurités préméditées du langage, ce contrat a conservé un caractère simple, un sens facile à discerner. L’action qui lui appartient a varié suivant les époques ; on s’en est servi, d’abord pour satisfaire les nécessités particulières du commerce et pour établir l’équivalence réelle des monnaies, dont la valeur peut être ainsi appréciée suivant la quotité du métal fin qu’elles renferment. Le change, dans cette acception primitive, que retient encore l’office secondaire de nos changeurs, a pour résultat la rectification du cours des monnaies. Dans le monde ancien, dans le moyen-âge et jusqu’au xix e siècle, les altérations et les falsifications constantes du numéraire imprimaient à cette action du change un caractère de grande utilité; il la conserve encore en ce qui touche la circulation fiduciaire et la monnaie de papier. Le change déjouant les précautions jalouses des lois oppressives, qui prétendaient le restreindre, a toujours assuré le libre mouvement des capitaux ; il a triomphé des limitations et des interdictions du prêt à intérêt. Si, sous ces deux aspects, le progrès de la législation, et les usages des nations modernes ont rendu l’intervention du change moins nécessaire, si le rôle qu’il remplissait dans l’ancien système de la balance du commerce s’est singulièrement transformé, il a conquis une grande importance comme régulateur du marché universel et comme mesure de la condition monétaire des Etals.

Il n’est peut-être pas de problème plus grave que celui du change considéré sous ce point de vue. Chose singu-

lière, il n’en est point en meme temps dont l’étude ait été plus rarement abordée de nos jours d’une manière sérieuse. Cependant les relations du commerce international, dans lesquelles le change occupe une place considérable, se multiplient et s’élèvent à des proportions colossales. Elles ne se bornent plus à mettre en œuvre, d’une façon presque exclusive, les échanges des produits manufacturés, des denrées ou des richesses du sol ; le mouvement prodigieux des capitaux, les entreprises qui font appel au concours de cet énergique levier, les emprunts publics et les ressources du crédit privé, la mobilisation des droits de chacun dans une propriété ou dans une créance communes, au moyen de titres qui en représentent les parts, et qui permettent, sous une forme simple et commode, d’en opérer partout le transport et le transfert, l’impulsion donnée aux entreprises par actions, qui existaient dans le passé, mais auquel le rapide accroissement des capitaux a donné des dimensions gigantesques, en créant une nouvelle espèce de marchandise , d’un déplacement rapide et d’une aliénation fréquente, tous ces éléments réunis créent une situation nouvelle. Fidèle aux principes de liberté et d’équité dont il a toujours été l’infatigable ministre, le change maintient la bonne foi dans les rapports et la justice dans les transactions ; il prévient les désastres, il modère les entraînements de la spéculation. N’oublions jamais ces paroles de Montesquieu, plus vraies et plus décisives aujourd’hui que jamais: « Le change a ôté les grands coups d’autorité, ou du moins le succès des grands coups d’autorité. »

Un homme de mérite, M. Juglar, qui a obtenu plus d’une fois les récompenses de l’Académie des sciences

morales et politiques, vient de consacrer à la question du change, un livre dont les conclusions et les tendances ne nous paraissent pas toujours irréprochables, mais qui contient sur le mécanisme du change et sur l'histoire des variations qui en ont affecté les cours dans les divers pays, des données précieuses, patiemment et consciencieusement recueillies. M. Juglar se plaint aussi de ce qu’on néglige l’étude des changes étrangers, laissant ainsi de côté l’influence capitale qui signale et qui gouverne le mouvement des affaires. D’où vient cet oubli ? D’abord on a voulu ne voir dans l’importance attachée aux mouvements du change qu’un reflet du système mercantile et des erreurs do la balance du commerce. Ceux qui ont commis une aussi étrange méprise ont seulement prouvé qu’ils s’attachaient eux-mêmes à des formes vieillies et ne savaient pas tenir compte de la modification profonde, survenue dans les rapports internationaux. Il s’agit non plus de rechercher dans le cours du change les simples indices de la balance du commerce entre les divers pays, mais de s’en servir comme d’un baromètre certain, pour connaître l’état du marché financier, la solidité du crédit, l’influence du taux de l’intérêt, la situation de la circulation, la sécurité et le sens vrai des paiements effectués. Le jargon baroque dont on se servait jadis pour dérouler l’avidité spoliatrice du fisc, ou la rigueur aveugle de mauvaises lois, a pu aussi faire dédaigner àbcaucoupdc gens la connaissance défaits, dont la gravité n’apparaissait pas clairement sous les explications peu attrayantes qu’on en donnait.

Si, au lieu de se laisser rebuter par l’apparence, on applique à cette étude une analyse attentive et pénétrante,

on arrive à constater l’existence de lois régulières bien définies, entraînant des conséquences aussi importantes qu’inévitables. Tel a été le mérite de M. Goschen, et voilà ce qui donne à son livre un caractère saillant d’originalité et d’utilité. Profondément versé dans la pratique des affaires aussi bien que dans la connaissance des doctrines économiques, il a su éviter les termes mystérieux; il a traduit, en style parfaitement clair, des principes qui par eux-mêmes ne présentent rien d’obscur. Maître de sa pensée, il a expliqué dans un langage net et précis des transactions qui semblaient entourées d’un voile impénétrable. Ce voile est déchiré, il n’existe plus aucun arcane inabordable au vulgaire; du moment où tout le monde peut se rendre compte de ce qui touche d’une manière directe aux intérêts généraux de la société, et à l’intérêt de chacun, il devient possible de résoudre avec plus de rectitude beaucoup de problèmes sujets à d’interminables controverses.

La difficulté n’est point de comprendre les principes du change : dès qu’on les dégage des formules cabalistiques et qu’on les traduit en idiome vulgaire, ils ressemblent à des axiomes; mais il fallait faire la lumière, en écartant les embarras d’un attirail vieilli et rébarbatif, il fallait ouvrir un large horizon à la pensée, en dissipant les nuages qui l’obstruaient. M. Goschen y a merveilleusement réussi : il a fait plus, il a su changer une matière réputée aride, en un sujet d’étude attachant :

« Il n’est pasüe serpent, ni de monstre odieux

<c Qui par l’art imité ne puisse plaire aux yeux. »

Sons la plume deM. Goschen, les principes généraux relatifs :

A l’origine des opération du change ;

Au fondement des engagements internationaux;

Aux causes qui influent sur la variation des prix;

Aux conclusions à tirer de ces variations ;

Deviennent d’une simplicité élémentaire. Il suffit de comprendre les faits avec clarté pour écarter la controverse sur les problèmes agités avec ardeur dans ces derniers temps, tels que :

La variation du taux de l’escompte ;

L’action désastreuse du papier-monnaie ;

L’emploi de la monnaie métallique, et la fonction que celle-ci remplit comme mesure des valeurs et des engagements, fonction supérieure même à celle qui lui est dévolue comme instrument et gage des échanges.

L’harmonie des intérêts et la marche des phénomènes économiques se présentent comme une conséquence naturelle de la vérité, qui remplace partout la fiction, et de là justice égale pour tous. Essayées dans ce creuset, les doctrines téméraires ou fantastiques s’évanouissent promptement. Il ne reste qu’une conviction fortifiante, c’est que les avantages permanents de la société et les rapports équitables entre les membres qui la composent répugnent, aussi bien sur le terrain économique qui partout ailleurs, à ce qui n’est qu’un expédient, et se déduisent comme une 'Conséquense naturelle de la stricte application des principes.

L’influence assignée à la spéculation sur les affaires de change se trouve ramenée à une action salutaire, qui con-

siste à prévenir les secousses violentes; cette influence est d’ailleurs moindre qu’on ne serait porté à le croire lorsqu’on ne s’attache pas à discerner les causes véritables des mouvements du marché international. Au lieu de créer le courant, la spéculation s’applique à le suivre en le modérant, après en avoir reconnu la direction naturelle.

La condition de ceux qui doivent leurs moyens d’existence à un labeur personnel, ne peut que souffrir des prétendues facilités offertes par les systèmes relâchés du crédit et de la circulation; l’inexorable pierre de touche du change détruit promptement les conceptions fausses, elle déjoue les tentatives de l’arbitraire.

Ces conclusions se présentent d’elles-mèmes comme le corrollairede la théorie des changes étrangers.

Pour établir cette théorie sur une base solide, il faut se familiariser avec lu nature et avec le caractère des effets dont le cours traduit l’état du marché. M. Goschen s’est attaché à préciser le sens des affaires auxquelles les engagements étrangers doivent leur origine, il a scruté les transactions primodiales, et classé les obligations prises. Il a commencé par examiner le matériel et l’outillage, afin de se rendre un compte exact du mouvement et delà signification des opérations engagées.

Le change, suivant la véritable acception du terme, ne se renferme point dans la mutation des diverses pièces do monnaies les unes contre les autres, telle qu’elle se pratique dans chaque localité; il implique l’idée d'une relation

de place en place, et surtout d’un rapport international. La Théorie des changes étrangers ne s’occupe naturellement que de cette catégorie de contrats; ils portent sur les engagements acceptés dans certains pays. Les détenteurs des litres qui constatent ces engagements, et qui en assurent l’exécution, les cèdent aux acheteurs désireux de loucher le montant de ces effets au lieu marqué pour le paiement. Ce procédé se substitue au transport effectif, de pays à pays, des espèces qui correspondent aux engagements acceptés; il opère la compensation internationale des dettes réciproques.

Telle est l’essence du contrat de change étranger ; mais cette expression, employée d’une manière courante, s’applique au taux même auquel la transaction se conclut. La matière du change, ce sont les effets étrangers, qui constituent la représentation matérielle de dettes reconnues; le cours du change, c’est le prix variable assigné par la loi de l’offre et de la demande à celte catégorie particulière de marchandises.

Supposons qu’un négociant anglais envoie des produits ou des titres en France, tandis qu’un négociant français en expédie de l’autre côté du détroit, il est inutile que chacun des acheteurs ou des consignataires se libère par un envoi d’espèces. Si les dettes sont équivalentes, on peut appliquer l’une au paiement de l’autre, en évitant la double dépense et le double risque d’un transport d’argent. Chacun des ayants-droit tire une traite sur chacun des engagés. Ces traites, après avoir été achetées sur les marchés de Londres ou de Paris par ceux qui ont des remises à faire sur l’autre place, se substituent à ces remises, elles servent à

éteindre les dettes respectives, sans qu’il s’effectue aucun déplacement de numéraire.

Cet exemple reproduit l’ensemble des deux opérations, et permet de les suivre depuis l’origine jusqu’à l’extinction réciproque. Dans la forme la plus générale, il s’agit d’arriver à un échange des créances et des dettes entre les habi-

tants de deux Etats. Les débiteurs de chaque pays recherchent ceux qui doivent recevoir dans l’autre des sommes équivalentes ; en achetant des titres de créance, ils les appliquent à l’extinction de leurs propres engagements.

Si une égalité complète existait quant aux sommes à recevoir,

Quant aux termes des paiements,

Et quant à la monnaie qui sert à les effectuer, l’échange des titres s’accomplirait sur le pied d’une identité absolue : on obtiendrait, d’une manière stable, ce qu’on appelle le pair du change.

Mais la réalité des choses s’écarte de cette hypothèse. Les oscillations du cours du change au-dessus ou au-dessous de ce point fixe traduisent les inégalités qui existent entre les deux pays , soit pour le montant des engagements, soit pour l’époque des paiements ou le rapport des monnaies, au moyen desquelles la libération s’accomplit.

Au premier aspect, les dettes de chaque pays étant exprimées dans le langage monétaire admis sur chaque territoire, tout le problème consiste à les ramener à une compensation équitable, c’est-à-dire à échanger les unes contre les autres des espèces différentes ou analogues de numéraire. Si tout se bornait là, du moment où les nations

commerçantes adopteraient une monnaie internationale commune, le change serait supprimé. Telle est l’illusion entretenue par le projet d’unité des monnaies, si on entend le placer sur la même ligne que l'unité des poids et mesures. Rien de moins exact qu’une pareille assimilation. M. Goschen le dit avec pleine raison : «en supposant même un système identique de monnaie chez toutes les nations, les créances sur les pays étrangers seraient, suivant les circonstances, négociées à des prix différents ; on les céderait tantôt à prime et tantôt à perte, selon les demandes et selon les offres, selon qu’à un moment donné il y aurait plus ou moins de demandes de la part de ceux qui ont à envoyer des fonds au dehors, ou qu’à ce moment il y aurait plus ou moins d’offres de la part de ceux qui, ayant des créances sur l’étranger, seraient en droit de les faire rentrer. Ce sont là les causes premières de ce qu’on appelle la hausse ou la baisse des changes étrangers. »

Il ne s’agit donc pas ici d’une simple mutation de monnaie, il s’agit d’une vendition de droits dont le prix varierait, quand même les monnaies seraient identiques. Ce qui décide des conditions de l’achat, c’est la somme des engagements respectifs des deux pays. Du moment où cette somme l’emporte d’un côté ou de l’autre, les effets les moins nombreux sont les plus recherchés ; ceux qui désirent les acquérir se trouvent placés dans l’alternative de les payer plus cher, ou de subir les charges et les risques de l’envoi du numéraire destiné à solder la créance, tandis que la présentation des tilresl’éleint par voie de compensation.

Il en résulte que moins il y aura d’offre et plus il y aura

de demande d’effets étrangers sur une place déterminée, plus le prix relatif de ces effets haussera au-dessus du pair. La prime payée rencontre néanmoins une limite dans les frais et les charges de l’expédition du numéraire; si elle dépassait cette quotité, le débiteur préférerait choisir l’autre voie pour s’acquitter; il adoptera nécessairement le mode le plus économique de libération. L’objet du change étant l’achat d’une somme d’argent payable dans un autre lieu, contre une somme d’argent équivalente versée sur la place, c’est celte somme même qu’on enverra, si le transport coûte moins que la prime demandée sur l’effet étranger qui représente une somme identique. Dès que l’opération du change ne conduit à aucune économie, et ne rend par conséquent aucun service réel, on s’en passe; elle ne s’accomplit qu’à raison des facilités et des avantages qu’elle procure.

L’élément fondamental du prix du change se rencontre dans le principe bien simple qui se rattache à la somme relative des engagements réciproques. Sans doute, d’autres innuences s’exercent pour modifier cette expression élémentaire du contrat ; il faut en tenir compte, mais sans perdre de vue le point de départ. Le terme du paiement, le taux de l’escompte perçu là où le paiement doit avoir lieu, la monnaie au moyen de laquelle on s’y libère, la sécurité que présente l’accomplissement des engagements, sont des éléments qui modifient le résultat et qui affectent le prix du change ; mais lu question dominante, à laquelle tout demeure subordonné, sera toujours celle de l’équilibre des engagements, nous ne disons pas de la balance du commerce.

Comment se forment ces engagements internationaux, représentés par les lettres de change qui leur donnent un corps? Les effets délivrés sont-ils à vue ou à terme? Quel est le crédit dont jouit le pays sur lequel ils sont tirés, et quelle est la solidité des débiteurs? En quelle monnaie seront-ils payés? Comment le taux de l’escompte pourrat-il agir pour accélérer ou pour faire différer l'époque du remboursement, et par conséquent pour déterminer ou pour arrêter l’exportation du métal précieux? Voilà des questions qu’il faudra successivement aborder; disons d’abord en quoi peuvent consister les engagements internationaux, et comment la question de change se différencie de la question de la balance du commerce, telle que la posait le système mercantile.

Il n’y a pas longtemps encore , dans la plupart »

des Etats, les engagements à solder provenaient presque uniquement des importations des denrées ou des produits manufacturés. Les recouvrements à faire se calculaient sur la somme des exportations analogues. Comme on imaginait que la masse des métaux précieux constituait seule la richesse véritable, chaque pays s’appliquait à les attirer et à les retenir; l’étude des intérêts économiques se concentrait dans le soin attentif avec lequel on alignait la valeur des exportations et celle des importations, pour savoir si la balance du commerce penchait en faveur du pays, ou si elle lui était contraire.

Le cours du change servait de contrôle à ce calcul : quand les exportations étaient abondantes, le solde devait se résoudre en importation de métaux précieux ; beaucoup d’engagements étaient pris par les acheteurs du dehors, le cours

du change témoignait de la direction future du courant métallique, en permettant d’acheter à meilleur compte les effets sur l’étranger. C’est là ce qu’on appelait un change favorable. Au contraire, si le cours des effets sur l’étranger s’élevait, cela révélait un excédant d’importations, et le change était défavorable, car il pouvait provoquer l’exportation du numéraire. Cette locution doit être bien comprise ; elle a pour objet, non pas de définir l’avantage recueilli ou le dommage subi par le pays, mais simplement d’indiquer la situation par rapport à une marchandise spéciale, l’or, dont un excédant des importations peut déterminer la sortie, tandis que l’excédant des exportations en procure l’entrée.

La balance du commerce prétendait donner la clé de la solution. Nous reviendrons sur ce point capital ; afin de pouvoir l’aborder en connaissance de cause, commençons par nous demander si les colonnes de chiffres qui remplissent les tableaux des douanes fournissent à cet égard des renseignements suffisants ; s’il suffit de connailre le mouvement des produits pour savoir la vraie situation des choses, enfin, s’il n’existe point de marchandise particulière dont l’importance, à peine aperçue jadis, grandit chaque jour, et qui ne fait, ni ne peut faire l’objet d’aucune mention dans les volumineux recueils destinés à relever les mouvements du commerce extérieur.

On arrive aisément à reconnaître que la somme des engagements internationaux admet nombre d’autres éléments que l’échange des produits. Elle comprend toutes les obligations contractées par une nation vis-à-vis d'une autre ou des autres, qu’elle qu’en soit l’origine, qu’il s’a-

gisse de marchandises achetées, d’inscriptions de rente, de titres d’actions, d’obligations, de règlement des profits, de frais de commission, en un mot, de services de toute nature, ou de dépenses faites au dehors par les nationaux qui y résident temporairement. La masse de l’actif à réclamer admet des éléments tout aussi nombreux, et rend l'étude des faits également complexe.

Le mouvement commercial, tel que le relèvent les étals de douanes, constitue encore aujourd’hui, presque partout, la part la plus considérable des engagements internationaux; mais le commerce des titres prend une activité de plus en plus notable, les emprunts consentis ou contractés au dehors et la participation aux diverses entreprises étrangères entraînent l’importation ou l’exportation d’un article particulier, lequel consiste en litres de rente, en actions et en obligations, et qui n’est pas plus coté sur les tableaux oflicicls que ne peuvent l’être les arrérages à servir, ou les coupons à toucher.

Aussi les engagements réciproques peuvent-ils être balancés, bien que l’un des deux pays ait acheté beaucoup plus de produits qu’il n’cn a donné en échange. Tel est, par exemple, l’état normal de l’Angleterre depuis nombre d’années. A étudier les relevés de ses échanges à travers le prime trompeur du système mercantile* et de la balance du commerce, on dirait que l’Angleterre se ruine. C’est par centaines de millions qu’elle compte à chaque exercice l’excédant des importations sur les exportations. Cependant, loin de décliner, elle grandit, et sa richesse, au lieu de diminuer, augmente. Le mot de cette contradiction apparente est facile à saisir : pendant longtemps, l’Angleterre a

exporté des capitaux qui se trouvent placés dans les deux mondes, et dont elle perçoit le revenu ; elle touche régulièrement des sommes considérables comme prix du fret payé pour les marchandises qu’elle transporte dans le monde entier, et des droits de commission qu’elle perçoit en qualité de négociant actif et de banquier universel.

Au point de vue de l’ancien système mercantile, un pays

qui place au dehors un capital considérable, et qui prouve

ainsi sa puissance d’action, arrive à une « balance défavorable, » car il exporte le numéraire, tandis que l’or, attiré par l'emprunt que contracte un pays qui se grève, conduit celui-ci à une « balance favorable. » Celte simple indication suffit pour montrer combien une pareille doctrine est peu acceptable.

Le pays emprunteur exporte des titres, et les capitalistes prêteurs les importent dans leur pays; le mouvement s’accomplit sans laisser de trace sur les registres de la douane. Il en est de meme des opérations courantes de vente et d’achat de toutes les valeurs financières. On a vu des Etats privés de ressources pour balancer leur position, n’ayant ni numéraire à transmettre ni produits à vendre en quantité suffisante, contracter un emprunt à l’étranger, et exporter des litres publics créés pour satisfaire leurs créanciers. La Russie a plus d’une fois usé de ce procédé.

Lorsqu’au contraire les épargnes d’un pays sont considérables et que les bénéfices vont croissant, les habitants achètent des titres étrangers de toute nature; ces titres permettent ensuite par le revenu qu’ils procurent, d’accroître les importations des prod uits. L’entraînement de la

spéculation dirigée de ce côté n’est pas exempt de péril pour le capital national, la France ne l’a que trop éprouve dans ces dernières années. La situation monétaire peut se trouver menacée aussi bien par des placements exagérés que par des achats trop considérables ; mais il est nécessaire d’ajouter que les fonds publics et les autres valeurs cotées sur le marché sontd’un maniement plus facile que les autres marchandises; ils n’exigent presque aucuns frais de transport ou de retour, et n’ont pas besoin comme les matières premières d’être transformées parle travail des usines pour circuler de contrée en contrée. On envoie aujourd’hui dans une lettre les fabriques, les chemins de fer, divisés en parts d’intérêt; ces instruments divers servent à transporter les capitaux d’un pays dans un autre, sans qu’on puisse apprécier autrement que par les révélations du change l'influence que ce mouvement rapide exerce sur le marché. Faisons remarquer un phénomène signée p/ 'I. LéonSay, l’habile traducteur du livre de M. Goschcn : les titres d’emprunts et de placements de toute nature ont une tendance marquée à revenir au pays d’origine. Le motif en paraît simple; la situation des choses y est mieux connue et plus sainement appréciée ; on y mesure d’une manière plus exacte l’étendue du risque affronté. La valeur vénale s’accroît quand l’inquiétude, naturelle à ceux qui font des placements au dehors, se trouve éliminée par l’examen local, et le litre revient naturellement vers le marché intérieur parce qu’il y atteint la valeur vénale la plus forte.

Le prêt effectué au dehors fournit dans le titre émis un article d’importation; le remboursement du capital renvoyé à une époque lointaine n’influe guère sur la balance

actuelle des engagements internationaux. Il en est autrement du paiement des arrérages, comme aussi des dividendes d’actions et des intérêts des obligations. Les coupons encaissés d’une manière constante et régulière augmentent la somme exigible, à la charge du pays qui a exporté les litres; c’est une dépense qu’il lui faut couvrir chaque année. Un pays riche, qui a réalisé de nombreux placements à l’étranger, peut, jusqu’à concurrence du revenu ainsi acquis, couvrir un excédant équivalent des importations sur les exportations. Telle est, nous l’avons mentionné, la condition de l’Angleterre. Depuis un quart de siècle, il n’est pas d’année où la différence entre les importations et les exportations ne se balance dans ce grand Etat, par un chiffre qui varie de G00 millions de francs à un milliard cinq cent millions, au profil des importations. Cette différence est de plus en plus sensible dans les périodes récentes. Ainsi elle était en 1858. et 1859 d’environ six cent millions, et elle a plus que doublé depuis 18G1 (1).

(1) Total des importations et des exportations anglaises {en millions de livres sterl).

Excédant des importations.

En faisant la somme des exportations et des importations de

Aux revenus annuels perçus dans les diverses régions du monde, l’Angleterre ajoute la somme des profits qu’elle réalise dans son immense commerce et celle des commissions qu’elle perçoit, (fuand on évalue la quotité des frets, touchés pour les transports maritimes’, et l’ensemble des commissions obtenues pour les opérations de commerce et de banque, on s’explique aisément l’énorme excé- • dant des importations sur les exportations de ce puissant royaume : l’énigme se trouve résolue. Le peuple qui fait les transports pour le compte des autres acquiert une rémunération qui lui permet de payer les importations des produits ; il a commencé par exporter des services rendus. Une nation exclusivement maritime peut rapidement s’enrichir ainsi ; tel a été le levier de la fortune des Uollandais lorsqu’ils étaient comme lesrouliers de la mer.

L’Angleterre se trouve dans une situation singulièrement favorable pour acquérir le revenu que procurent les intérêts des placements faits, le prix du fret ou le paiement des marchandises exportées. Servant d’intermédiaire au commerce de beaucoup d’autres peuples, et conduisant luimême un commerce colossal dans toutes les parties du monde, ce pays est devenu le grand centre des affaires et

l'Angleterre pendant la période décennale de 1858 à 1867, on voit qu’elle a exporté pour une valeur de 47 milliards de francs et importé pour une valeur de près de 60 milliards de francs. Au dire des partisans de la balance du commerce, l'Angleterre aurait donc perdu plus de 12 milliards en dix ans, elle serait ruinée. Une appréciation plus exacte voit dans cet excédant des importations le bénéfice réalisé.

des opérations de banque. Sans doute depuis un certain temps l’importance absorbante de ces relations, tout en restant considérable, tend à diminuer; le nouveau régime commercial adopté par de grands Etats du continent, en multipliant les rapports extérieurs, a créé des relations directes, qui ont permis de laisser de côté l’intervention de la Grande-Bretagne, et de réaliser l’économie des commissions et des profits qu’on lui payait. « La tendance de notre époque, dit M. Goschen est de mettre en rapport plus intime et plus direct le producteur et le consommateur, par l’élimination des intermédiaires. » Mais, si Londres n’est plus l’entrepôt universel des marchandises pour les marchés étrangers, si les négociants anglais ne fournissent plus presque tout le continent de colon, de café, de sucre,

de thé, et se trouvent privés ainsi d’une partie des produits

qui dérivaient des frais de commission et de transit, les relations acquises, les habitudes contractées et la puissance du crédit retiennent encore à l’avantage de l’Angleterre une somme considérable de profits, rattachés au marché de Londres non plus au point de vue des marchandises et des bénéfices de l’armateur et du négociant, mais par suite des facilités que procurent les banques publiques et privées, et les relations financières. Il est peu de pays qui n’acquittent encore de nombreux intérêts et de larges commissions vis-à-vis de l’Angleterre, à laquelle un transit séculaire conserve celte prééminence.

Le mode de règlement des droits divers, et des dettes contractées, au nombre desquelles il faut ranger, surtout pour des Etats tels que l’Angleterre et la Russie, les dépenses de voyage, faites par un grand nombre d’habitants,

se résume pour la plupart des transactions internationales, en lettres de change sur l’étranger. Celles-ci forment des catégories nombreuses, qui toutes concourent à la liquidation des comptes respectifs en épargnant les risques et les dépenses du transport du numéraire. Un échange s’accomplit entre le vendeur de l’effet et l’acheteur. Le premier cède contre un paiement sur place le droit qu’il possède vis-à-vis du débiteur étranger, et l’acheteur remet l’effet dont il est devenu maître au créancier étranger qu’il doit lui-même solder.

C’est ici qu’intervient l’action du commerce spécial de ces titres ; elle accommode suivant les circonstances d’une manière directe ou en accomplissant un circuit nécessaire, les exigences de la demande avec les besoins de l’offre. Les cambistes , puisqu’il faut les appeler par leur nom, rendent un service généralement peu compris. M. Goschen a développé un talent remarquable en décrivant avec une lucidité parfaite, des transactions que l’on croit hérissées d’aspérités, et voilées aux regards du vulgaire par une terminologie technique, presque indéchiffrable. Rien n’est omis dans ce tableau , qui emprunte de l’animation et même une sorte d’éclat à la parfaite entente du sujet.

Pour un œil exercé à déchiffrer l’histoire d’une lettre de change, il devient facile à simple vue, de lire, sur l’effet même, la trace de l’origine, et d’en déterminer la nature. L’étude d’un gros bordereau apprend beaucoup sur les affaires internationales, et le mouvement particulier de l’époque. On y rencontre d’ordinaire le reflet de toutes les transactions qui se résolvent en engagement d’un pays envers un autre. La majeure partie se compose du prix des

produits ou des marchandises, surtout quand il s’agit de contrées éloignées, et dont les relations sont relativement simples. Pour ceux entre lesquels se multiplient les relations de voisinage, les affaires qui prennent corps dans les lettres de change se diversifient et se compliquent. Les dépenses des résidents étrangers, les encaissements des revenus, ou les rentrées provenant de sources nombreuses — l’achat et la vente des fonds publics, le transport des capitaux, la souscription d’un emprunt, des actions ou des obligations — créent, par exemple, un courant habituel d’effets entre l’Angleterre et la France. — Dans toute liasse de billets de commerce, on en rencontre quelques-uns tirés pour le remboursement des frets. Il est des pays dont l’industrie maritime est développée, et qui possèdent peu de produits exportables. En Suède et en Norwége, dans les remises à faire à l’étranger, on ne trouve guère que des effets causés pour la vente du bois , ou pour le payement du fret dû aux navires de ces deux Etats. Leurs importations sont entravées par la difficulté d’envoyer « des signatures de premier ordre. »

L’Inde et la Chine expédient des articles d’une grande valeur, dont l’envoi sur les marchés de consommation du monde demande un capital considérable. Aussi les affaires se concentrent-elles entre les mains de quelques maisons trèspuissantes et très-riches , et les effets, généralement trèsbons, sont tirés par grosses sommes, par centaines de mille francs, sur des maisons d’Europe de première classe. L’importance de chaque négociation et la longueur du crédit nécessité par la distance exigent de grandes précautions

et ne permettent de tirer que sur des personnes d’une solvabilité parfaitement reconnue.

Il en est autrement des remises du continent vis-à-vis de l’Angleterre. La fréquence des transactions et la facilité des communications multiplient les titres de forme variée, qui descendent jusqu’à de faibles sommes ; ces effets représentent des transactions de détail, aussi bien que les grandes opérations des marchands et des banquiers. Chaque bordereau du continent, reçu par un négociant de Londres, pour une valeur de dix ou vingt mille livres sterling; renferme des traites de voyageurs, des effets tirés pour vente de bétail, d’œufs et de beurre, de jouets allemands, d’objets de fantaisie de France, de vins, de fruits, de légumes. A côté de noms connus et considérables on y rencontre une véritable mêlée de personnes d’une position modeste, engagées dans toutes sortes d’affaires secondaires, de petits boutiquiers, de marchandes de modes, d’agents difficiles à classer.

Les traites américaines ressemblent à celles de l’Inde ; tirées généralement pour vente de colon, elles représentent de grosses valeurs ; mais les opérations entre New- York et Liverpool, sont plus faciles à engager et beaucoup plus rapides à conduire que celles entre Londres et la Chine; aussi voit-on figurer parmi les obligés beaucoup de commerçants peu connus à côté des noms les plus considérables.

En dehors de ces opérations directes, résultat d’un engagement ordinaire entre le tireur et l’accepteur, se trouvent des effets qui représentent une dette au profit du tireur,

dette contractée par un tiers qui habite un pays différent. L’accepteur ne représente alors qu’un simple intermédiaire qui facilite le payement. Ainsi les thés envoyés de Chine à New-York sont généralement payés par une traite tirée par l’exportateur sur un négociant de Londres pour compte de l’importateur américain ; le marchand chinois négocie cette traite pour obtenir le prix de la marchandise livrée, et l’acheteur de New-York s’acquitte vis-à-vis du négociant de Londres par un envoi de fonds ou par une traite correspondante fournie pour du coton ou pour tout autre produit des Etats-Unis.

Les traites acceptées pour compte de tiers, compliquent la situation, elles exigent qu’on mesure non-seulement les relations entre l’Angleterre et l’Amérique, mais aussi celles de l’Amérique avec l’Orient. Cet examen plus général a surtout de l’importance en ce qui concerne les effets sur l’Angleterre, dont une très-grande partie représente de simples acceptations pour comptes d’autres pays.

Quelle est la cause de ce circuit et pourquoi la Chine préfère-t-elle tirer des traites sur Londres, plutôt que sur New-York? Pourquoi celui qui expédie du coton de la Nouvelle-Orléans en Russie, se couvre-il de ce qui lui est dû en créant des lettres de change sur Londres et non sur Saint-Pétersbourg? Ce n’est pas seulement parce que les banquiers de Londres ouvrent de plus lar- . ges crédits, ou parce que la notoriété universelle de certaines maisons anglaises accroît la valeur des titres qu’elles doivent solder, c’est surtout parce que la masse des exportations anglaises fait que presque tous les pays du monde doivent, pour s’acquitter, faire des remises sur

Londres. Les exportations des divers Etats ont beau recevoir une destination différente, les effets qui les traduisent finiront par arriver en Angleterre. Il y aura toujours une demande établie sur les banquiers de Londres, et les effets anglais seront plus facilement négociés, en vertu de la force des choses qui résulte de l’ancienneté des relations et qui crée un courant naturel d’opérations fructueuses. Il ne saurait y avoir de change qu’avec une place sur laquelle on dirige constamment des remises. Dans tout Etat, ces transactions se centralisenten certaines localités qui donnent un change régulier.

Les exemples pratiques, habilement mis en relief par M. Goschen, ne laissent subsister aucun doute à cet égard.

L’Angleterre exporte des quantités fabuleuses de marchandises de Manchester en Orient; elle reçoit en échange de la soie et du thé. Si la valeur de ces produits reste inférieure à celle des marchandises reçues de la Grande-Bre-

tagne, il faudra recourir à l’Amérique pour arriver à l’équilibre. Les Etats-Unis exportent peu en Chine , alors qu’ils enlèvent beaucoup de thé et de soie, ils sont créanciers des Anglais et débiteurs. des Chinois. Au moyen de traites fournies de Chine sur Londres pour compte américain, tout se balance. Puisque l’Angleterre achète et vend à tous les pays de l'univers, et que les relations créées pour le remboursement du fret, la perception des revenus, et les profits réalisés entretiennent vis-à-vis d’elle des ouvertures continuelles de doit et d’avoir, tout le monde se trouvant en rapport avec ce grand pays, ce dernier sert de point de rencontre naturel à l’acquittement de la plupart des engagements contractés, en les éteignant au moyen d’une compensation générale.

Cette règle commence à recevoir certaines exceptions, qui ne font que confirmer le principe. Du moment où un échange constant de produits, de capitaux ou de services se lie entre deux pays, ils ne tardent pas à établir entre eux un change direct. C’est ce qui a eu lieu pour Java et la Hollande, pour Blême et New-York, pour Bombay et Rio-de- Janeiro II y a peu d’années encore, les négociants de New-York tiraient sur l’Angleterre les effets destinés à solder le tabac expédié à Brême, tandis que les marchands de cette ville achetaient les traites du Ilolstein et des Pays-Bas, émises pour le paiement du bétail et du beurre

envoyés en Angleterre. Aujourd’hui, l’Allemagne vend aux »

Etats-Unis beaucoup de produits manufacturés, et l’on trouve sur le marché américain des acheteurs d’effets sur Brême. On n’a plus besoin d’intermédiaire, car le colon et le tabac embarqués en Amérique servent directement à payer les produits allemands.

Il n’existe point encore de relations mutuelles et constantes entre l’Allemagne et Bombay, qui fait presque tous scs achats en Angleterre. Aussi les négociants de Bombay ne rencontrant pas de marché suivi pour céder leurs traites sur Brême ou sur Hambourg, tirent sur Londres au compte allemand, et se remboursent ainsi de ce qu’ils ont vendu à la Confédération germanique. Us invitent de cette manière leurs créanciers anglais à se faire solder par leurs débiteurs allemands, qui rencontrent dans l’acte des effets sur Londres le meilleur moyen de se libérer. Ce que nous venons de dire de Bombay et de Brême se présente chaque jour pour des places nombreuses; il naît ainsi une masse énorme d’effets qui circulent afin d’effectuer ces règle-

ments indirects. Londres les attire; cette marchandise spéciale y afflue, comme toutes les denrées se centralisent dans les lieux de grande consommation ; la métropole de l’Angleterre devient le clearing -housc de l’univers, et liquide la plupart des opérations internationales. Tout le mouvement des échanges aboutit à Londres, comme au centre financier du monde.

Nous pouvons connaître l’origine des engagements divers, représentés par les lettres de change, et la manière dont elles apparaissent. Nous savons comment ces titres fonctionnent, jusqu’au moment où ils s’éteignent par voie de paiement ou de compensation. Il est encore à mentionner une catégorie d’effets étrangers qui ne représentent point une dette, mais qui servent plutôt à contracter un emprunt ; ils ressemblent à ce qu’on nomme des billets de complaisance. M. Goschen n'est pas disposé à les condamner d’une façon absolue, il les tient seulement en défiance, et invite à porter un examen attentif pour distinguer ceux qui sont créés par anticipation d’une affaire réelle, de ceux qui reposent sur la fiction.

Les importations et les exportations d’un pays peuvent ne pas s’efîecluer aux mômes époques; la récolte de la Russie succède à des achats faits au dehors pendant la majeure partie de l’année, et dont le paiement se trouve retardé. Avant que des effets ne puissent être tirés , en donnant aux cargaisons de blé une forme facile' ment négociable, l’échéance des dettes contractées arrive ; il faudrait donc expédier de l’or pour les payer, sauf à recevoir ce même or en retour des grains livrés plus tard.

Pour éviter la gêne et les frais d’un double transport de numéraire, les banquiers russes tirent sur l’étranger à un moment où ils ne pourraient trouver aucune lettre de change qui fût le résultat d’une vente réelle, et ils compensent ces effets créés à découvert en achetant les titres réguliers qui servent au paiement des denrées embarquées dans l’intervalle. C’est comme un pont jeté entre deux opérations régulières. Il faut, ainsi que pour toute construction aérienne, surveiller cet édifice d’un œil attentif et soupçonneux, car il est sans cesse exposé à être emporté par une bourrasque financière, surtout lorsqu’à coté du service qu’il est appelé à rendre, vient se glisser une spéculation peu scrupuleuse sur le choix des moyens destinés à procurer l’usage temporaire du capital. On arrive par la pratique commerciale à acquérir un tact qui permet de ne pas confondre l’instrument délicat, mais utile dans certaines circonstances, qui permet d’anticiper sur le résultat d’une vente réelle, avec l’instrument périlleux et fictif d’une opération qui ne repose sur aucune base sérieuse, et qui se résout en un emprunt déguisé et dépourvu de toute garantie. C’est dans cet examen que se révèle l’habileté du banquier, qui doit distinguer l’opération légitime de la supposition frauduleuse.

Qu’est ce qui détermine le cours du change , et comment ce cours peut-il aidera la solution des questions les plus délicates qui s’élèvent sur le marché financier et monétaire? Voilà ce qui nous reste à étudier.

— no

Nous avons déjà indiqué comment la masse relative des engagements influe sur le prix des effets de commerce , lu limite de la prime à payer ou de la perte à subir étant posée par le montant des frais de toute nature qui accompagnent le transport d’une pareille somme de monnaie. Celle-ci constitue le régulateur du marché universel. Nonseulement elle forme l’équivalent de tous les produits et de tous les services, fractions infinies de la valeur qui se trouvent ramenées à un commun dénominateur par leur traduction en langue métallique, mais encore elle constitue un moyen de libération obligatoire. Grâce à la monnaie, toutes les transactions reçoivent un sens précis : la bonno foi et la justice y président. La question de savoir ce que vaut tel produit ou tel service, dans telle ou telle contrée, se résout toujours dans la quotité de monnaie qu’on peut recevoir en échange, et il n’en saurait être autrement, puisque le prix est simplement la valeur des choses, exprimée en monnaie. Il suffit de ne point perdre de vue cette définition élémentaire, pour se préserver de beaucoup d’erreurs, journellement commises en cette grave matière. Rien n’est donc plus essentiel pour la sécurité et pour la sincérité des relations que de maintenir une monnaie fidèle, droite de poids et de titre. Le change assure ce grand résultat, en même temps qu’il accomplit au meilleur compte la liquidation de tous les engagements internationaux, les ajustant en quelque sorte réciproquement, pour éviter les frais, les risques et les pertes d’envoi du numéraire.

Ce simple échange de dettes, et ce transfert de créances est sujet à des fluctuations continues, moins régulières,

mais tout aussi vivantes que le mouvement de la mer. Tous les créanciers à titre quelconque, constituent un groupe qui se met en contact avec un autre groupe formé de débiteurs qui ont des dettes à liquider. On pourrait admettre par la pensée que tout se lrou\era éteint par une compensation mutuelle, sans qu’on mette en mouvement une pièce de numéraire, et cependant la monnaie, quoique absente matériellement, sera toujours virtuellement présente comme mesure des valeurs, comme régulateur suprême du marché, comme sens intime des contrats. Les variations du change n’ont qu’un résultat, celui de maintenir partout cette identité monétaire, qu’on essaiera vainement de réaliser d’une manière absolue par des voies matérielles. Elles servent de frein aux émissions des billets de banque, faisant office de monnaie, et aux fraudes arbitraires de la monnaie de papier. Comme l’a si profondément compris Montesquieu, le change, en soumettant sans cesse les conventions à une pierre de touche infaillible et en disciplinant les intérêts, exerce une influence heureuse au double point de vue de la politique et de la morale.

Quand le change porte sur des effets à vue, formulés en monnaie identique, le cours de ceux-ci flotte entre les deux points extrêmes, que marquent, en baisse comme en hausse, les charges du transport des espèces. Il touche rarement ces limites, car on prend des mesures, et on lie des opérations pour prévenir de pareils écarts de prix, aussitôt qu’on commence a les redouter. A mesure que la civilisation avance, que les applications merveilleuses delà science se multiplient, que la sécurité des expéditions commerciales augmente, que les voies rapides de communi-

cation diminuent en quelque sorte la distance, en abrégeant le temps nécessaire pour accomplir les transactions, et en accélérant la transmission delà pensée, les différences énormes qu’entraînait jadis l’envoi des espèces s’effacent, les variations du cours du change se restreignent. La vapeur et le télégraphe sont les deux leviers les plus énergiques de cette tendance de plus en plus prononcée, qui, en donnant plus de liberté et de sécurité aux opérations commerciales, leur imprime en même temps plus de rectitude.

Il est cependant des circonstances où le change baisse ou hausse au-delà du pair des espèces. Ce sont les époques d’agitation et de trouble, pendant lesquelles les craintes mises en éveil font attacher beaucoup de prix à la question de la réalisation des titres possédés. Les porteurs des effets consentent alors aux plus larges sacrifices, pour s’assurer des rentrées immédiates. Telle a été, en 18GI, la situation des Etats-Unis. Ceux qui dans ce pays avaient à recevoir le paiement de traites payables en Europe, pouvaient s’en faire expédier le montant en or; ils n’auraient payé que le prix du transport. Ils préféraient subir une perle beaucoup plus forte, parce que l’influence de la panique leur faisait souhaiter par-dessus tout de loucher sans retard de la monnaie métalliquç. Us se laissaient dominer par l’appréciation du danger, calamitatis metu, pour employer l’expression célèbre de Lord Overslone.

Quand un pareil désarroi atteint le commerce, on ne consent pas volontiers à se séparer pendantdes semaines, de la seule valeur qui semble être à l’abri de toute commotion profonde, du numéraire. On se décide plus difficilement à

l’aliéner pouiTachaldes lettres de change, même quand elles en promettent un remboursement prochain. Dans l’intervalle, le taux de l’intérêt peut monter assez haut pourabsorberet pour dépasser le profit obtenu. Supposons, par exemple, que le change donne un bénéfice de 1 /2 p. °/ 0 et qu’il faille attendre un mois pour opérer l’encaissement de l’eiïet et recevoir les espèces, en défalquant 1/2 j). 0 / o que l’on peut supposera un pareil moment, nécessaire pour couvrir les frais de transport et l’assurance des risques, il restera 1 p. 7 o, pour le loyer mensuel du capital, ce qui équivaut

à un intérêt de 12 p. °/ 0 par an. La perspective est favo- •

rable quand le taux de l’escompte est à 6 p. °/o ; mais si ce taux s’accroît, s’il atteint 12 p. °/ 0 , tout le bénéfice est effacé; s’il s’élève subitement à 24 p. °/ 0 y comme on l’a vu à New-York, le gain exposé se transforme en une perte correspondante. L’état du marché où l’argent se resserre exerce ainsi une action décisive sur le change; l’offre des effets augmente et la demande diminue.

Nous avons parlé des effets à vue, afin d’étudier d’abord l’influence dominante de la somme des engagements respectifs, en éliminant les causes accessoires, souvent fort actives, qui modifient le cours du change, tel qu'il résulterait du simple rapprochement de l’actif et du passif, ainsi que du calcul des frais d’envoi du numéraire. L’Çlal du marché financier, dans le pays d’où l’effet est tiré affecte les changes, comme nous venons de le voir; il rend le vendeur de l’effet plus pressé et l’acheteur plus exigeant ; le taux de la déduction sur le montant du titre, se relève avec le taux de l’intérêt courant; les effets à vue n’effacent ni le retard obligé, ni la distance à franchir, et il faut com-

penser cet inconvénient, d’autant mieux senti, que l’impatience du résultat de l’opération éclate davantage.

Quand, au lieu des effets à vue, on négocie des effets à échéance plus ou moins rapprochée, celui qui les achète doit subir la perle de l’intérêt des avances, jusqu’au mo ment du remboursement. S’il veut devancer ce moment, il faut qu’il fasse escompter le billet au taux de la place où le paiement doit avoir lieu. C’est ainsi que le taux de l’escompte dans le pays débiteur modifiera le prix des effets sur la place étrangère, d'où on les tire ou à laquelle on les a transmis, et il exercera une influence d’autant plus grande, que le terme du paiement sera plus éloigné. Les effets longs , c’est-à-dire les effets qui ne doivent être payés qu’à un délai plus ou moins éloigné, éprouvent le contrecoup des événements qui affectent les effets courts, c’est-àdire les effets à vue. Ils sont en outre soumis à d’autres et nombreuses influences qui modifient l’expression du cours normal du change d’une place sur une autre. C’est à la cote des effets courts qu’il faut recourir pour connaître la situation monétaire, en la dégageant de l’empire qu’exercent : Le taux de l’escompte,

La date de l’échéance,

Le mode de paiement,

La situation politique.

L’immense majorité des effets se place dans la catégorie de ceux qui sont payables à diverses époques, soit à partir du moment où on les émet, soit à partir du moment où on les présente à l’acceptation de celui sur lequel ils ont été tirés; deux nouveaux éléments entrent dès lors dans la valeur des effets. Celui qui fait l’avance, donnant le prix

d’un effet, qu'il ne doit toucher qu’à terme, réclame le loyer correspondant du capital, et le touche sous forme de déduction sur le prix de l’effet. En outre la confiance qu’inspire la solvabilité, tant du tireur que de l’accepteur, se traduit d’une manière différente, quand les prévisions doivent s’appliquer aux divers délais de l’échéance; elle se mesure, et sur la situation personnelle du créancier et sur celle du débiteur, garants solidaires du paiement, et sur l’état du crédit dans les deux pays mis en contact.

Celui qui achète une lettre de change pour solder une dette, doit l’intérêt de cette dernière jusqu’à l’échéance. Il faut qu’il paie la durée du retard. C’est ici que s’applique de la façon la plus directe, le dicton anglais : Time is money , le temps est de l'argent. Le temps réprésente d’autant plus d’argent, qu’il se prolonge davantage, que la sécurité est moins grande, ou que le besoin d’obtenir des fonds disponibles augmente.

Les oscillations de la valeur des effets à vue, sont, sauf des circonstances extrêmes, dominées par le pair des espèces ; elles gravitent autour de ce point déterminé, sans s’en écarter en hausse ou en baisse, au-delà d’une limite connue. Des différences plus fortes ne se manifestent guèies que si les pays mis en relation, sont séparés par une grande distance ; aussi les chemins de fer, la navigation à vapeur, le télégraphe électrique, et la su reté des transports, ont-ils singulièrement diminué les oscillations des cours.

Les effets longs dépendent de la fluctuation de la valeur de l’argent, c’est-à-dire du taux de l’escompte, dans le pays qui accepte, et des calculs que provoque la solidité des signataires, responsables du paiement différé. La valeur et

la notoriété personnelle de l’homme, ainsi que le crédit du pays jouent ici un grand rôle; c’est la solidité de l’Angleterre, et la connaissance des noms de ses négociants et banquiers, que des relations suivies ont portés dans toutes les régions du monde, qui a fait de Londres le marché de compensation, le Clearing-house de l’univers. La cote des effets à longue échéance, varie suivant la puissance des maisons de commerce; le taux auquel celles-ci peuvent négocier leur papier est la mesure du crédit quelles possèdent, et la réprésentation du risque qu’elles font courir, suivant l’opinion générale.

Il en est de même des nations; il est des moments où celles qui commandaient le mieux la confiance, tombent en discrédit. Nous l’avons constaté il y a deux ans, lors de la grande crise financière qui secoua si rudement le marché de la Grande-Bretagne. Tout le monde voulait être payé, même au prix d’un rude sacrifice ; comme ou voit assiéger les portes d’une banque, lorsque la foule inquiète se précipite pour demander le remboursement des billets, de même une espèce de course vertigineuse entraînait les porteurs des engagements souscrits au-delà du détroit, et amenait ce run upon En gland, dont sir Stafford Norlhcote traçait, à la chambre des commerces le saisissant tableau.

Quand un pareil ébranlement se produit, il devient difficile de vendre les effets qui doivenl être payés dans un pays où l’on se défie de tout le monde. La confiance, qui abandonne Y accepteur, se concentre sur le tireur de la lettre de change. Le but du contrat est toujours le même, la remise d’une somme d’argent; les tempêtes dont le marché monétaire de l’Etat qui doit effectuer le paie-

ment se trouve assailli agissent donc sur le cours des effets dont il se constitue débiteur.

Les engagements excessifs et la dépréciation de l'agent de la circulation aboutissent à un résultat équivalent.

Il faut toujours avoir présent à l’esprit le principe fondamental : le règlement en lettres de change a pour objet le paiement d’une somme d’argent sur une place, afin de recevoir l’équivalent sur une autre place. L’achat d’un effet sur l’Angleterre n’est pas autre chose que le paiement à Paris d’un certain nombre de francs, pour obtenir la cession d’un certain nombre de livres sterling, dues par une maison anglaise.

La répartition des métaux précieux entre les diverses régions du monde s’accomplit sous l’influence du change, qui reflète le résultat de tous les engagements traduits en langage monétaire, non-seulement des engagements du commerce, mais de l’ensemble des stipulations quelconques. Il est le grand niveleur qui entretient l’égalité des transactions ; il compense les différences temporaires. Le pouvoir d’acquisition que possède la monnaie ne dépend d’aucun arrangement arbitraire (I), et la distribution du medium de la circulation, qui sert en même temps de mesure des prix, d 'évaluateur commun, se détermine par l’action libre du commerce. « Les métaux précieux, dit Ricardo, obéissent à l’impulsion de la concurrence, pour correspondre aux besoins de chaque contrée, en s’adaptant aux relations établies, de manière que (sauf la facilité et la commodité de l’opération) le commerce fonctionne

(i) Laing, theTheory of Business, p. 120.

d’une manière naturelle comme si les échanges internationaux consistaient en un simple troc de produits, en l’absence de la monnaie. » Il ne saurait rester dans un pays quelconque plus d’espèces que celles qui se trouvent utilisées; dépassez cette limite et vous diminuez la puissance d’acquisition du numéraire, il s’écoulera sur les marchés où il vaudra davantage, c’est-à-dire où il exercera une action plus large par l’achat. Ce mouvement se trouve nettement exprimé par le prix des effets à vue, qui reflète la situation de la place d’une manière précise et directe, en se dégageant des autres influences.

La plus active et la plus constante de ces influences est, on ne saurait trop le répéter, le taux de l’escompte dans le pays sur lequel sont tirés les effets à échéance plus ou moins éloignés. Nous préférons nous servir ici de l’expression escompte , au lieu d’employer, comme on le fait le plus souvent, le terme intérêt; il importe d’en faire voir clairement la raison, car à cette distinction, purement grammaticale en apparence, se rattachent des considérations financières d’une grande portée.

L’intérêt, à proprement parler, est le prix payé pour le loyer d’un capital engagé pour un certain laps de temps. Cette dénomination s'applique d’une manière plus directe à une location prolongée, tandis que si le capital conserve une disponibilité presque constante, s'il n’est avancé que pour peu de mois, ou pour quelques semaines, sur une lettre de change dont il effectue le paiement anticipé, il obtient une rémunération sous forme d’escompte.

En s’attachant à cette distinction, l’on reconnaît facilement que des lois différentes régissent le taux de l’intérêt et

celui de l’escompte. Tantôt le placement éphémère devient l’objet d’une préférence marquée, tantôt on aime mieux s’assurer un revenu constant par un placement durable. Dans des moments d’inquiétude, lorsque la confiance est ébranlée et qu’on ne fait presque de calculs que sur un espace de temps restreint, si les capitaux se présentent en abondance, sans vouloir courir les chances d’un engagement prolongé, le taux de l’escompte peut être bas, et le taux de l’intérêt, qui comprend les valeurs de placement, être élevé; on fait entrer en ligne de compte non-seulement le terme, mais la forme sous laquelle on rentrera dans la somme aliénée. L’escompte assure un payement rapproché et intégral ; l’intérêt, l’arrérage, le dividende (qui équivalent à l’intérêt), tout en procurant un avantago marqué, exposent à une perte sur le capital placé, au moment où l’on voudra le réaliser.

Il arrive donc, et nombre de pays en ont fait l’expérience récente, que le taux de l’escompte s’affaisse, tandis que létaux de l’intérêt monte quand il ne demeure pas stationnaire. La célèbre maxime de Turgot ne doit être appliquée qu’avec cette réserve; c’est seulement lorsqu’il s’agit de placements à long terme, que l’on peut regarder la baisse du taux de l’intérêt comme un signe et un levier de la prospérité publique, et encore ne faut-il pas s’en rapporter d’une manière trop absolue aux indications d’un pareil thermomètre. La réduction du taux de l’intérêt peut venir aussi bien de l’absence d’entreprises profitables ou de la stagnation des affaires que de l’abondance des ressources disponibles. Quant au mouvement du taux de l’escompte, il subit d’une manière bien plus

énergique l’influence des circonstances transitoires : la redevance perçue peut se réduire de beaucoup, sans autre cause que l'absence de confiance dans l’avenir et la paralysie des entreprises ; elle peut aussi grossir très-rapidement sous les impressions variables du marché monétaire. Dans ce dernier cas, la situation inverse se produit d’une façon complète. Si on est rassuré sur l’avenir, mais exposé à un embarras transitoire du marche, on préfère placer son avoir dans des valeurs solides, dont le prix se trouve momentanément déprécié, plutôt que de recueillir le bénéfice d’un escompte élevé, mais qui ne porte que sur une période courte. Alors le taux de l’escompte peut s’élever beaucoup au-dessus du taux de l’intérêt. Nous ne nous occupons encore que de cette situation respective des deux modes d’emploi des fonds disponibles, nous aurons à parler plus tard de l’influence qu’exerce le taux élevé de l’escompte sur les mouvements du marché monétaire.

Une comparaison vulgaire permettra de bien saisir la distinction que nous avons essayé de tracer. Le placement normal des capitaux, engagés pour de plus longues périodes de temps, peut être assimile à la location des appartements dans les villes, par baux de trois, six et neuf ans ; l’emploi des fonds à l’escompte, serait comme la location transitoire des appariements meublés. Il est des saisons, aussi bien dans les grandes villes que dans les localités qui réunissent les étrangers, soit pendant le séjour des eaux minérales, soit pendaut la villégiature, où le loyer d’un appariement meublé s’élève dans une progression rapide ; il en est d’autres où il descend au-dessous de la fraction correspondante du bail servi au propriétaire par le principal

locataire, qui abandonne par-dessus le marché l’usage des meubles. Les choses se passent exactement de même sur le marché de l’escompte. Des variations nombreuses peuvent l’atteindre, alors que le marché de l’intérêt ne sera que faiblement affecté par les circonstances.

Le mouvement rapide du capital, sous la forme de numéraire ou des métaux précieux, permet, à mesure que les variations de l’escompte se produisent avec des écarts plus considérables, de rétablir l’équilibre par des envois de fonds à l’étranger ou par l’achat des titres de créance. En considérant la situation sous un autre aspect, cette fluctuation de l’escompte amène forcément le déplacement du capital ; elle peut agir sur le montant total des engagements, ou faire ajourner l’époque du remboursement demandé ; elle doit aussi provoquer le déplacement du numéraire lorsque la demande accrue de la monnaie en fait monter, le lover. La monnaie est une marchandise, disent tous les économistes, et ils ont raison; comme marchandise elle subit la loi des prix, qui se traduit par la quotité des objets livrés en échange; elle afflue là où elle obtient une plus grande puissance d’acquisition, et pour en proportionner l’existence aux besoins de la fonction qu’elle est appelée à remplir, il faut avant tout garantir la pleine liberté des métaux précieux, aussi bien à l’entrée qu’à la sortie du territoire; toutefois il ne faut pas méconnaître les conditions qui décident de la direction du mouvement. Il faut savoir se résigner à payer l’argent, comme le blé, plus cher quand il vient à manquer. La disette d’argent exerce une pression au moins égale à celle que produit la disette du blé, car le besoin du medium de la circulation n’est

pas moins urgent que le besoin des substances alimentaires. Il réagit même d’une façon plus énergique sur la valeur de toute chose, car, s’il est parfaitement exact de dire que la monnaie est une marchandise, et qu’elle est soumise aux lois qui dominent le marché ordinaire, il importe d’ajouter que la monnaie n’est pas une marchandise comme une autre, quelle possède un caractère qui n’appartient qu’à elle seule, et qui la distingue entre toutes, que la monnaie est seule dotée de puissance libératoire pour accomplir par la voie légale la solution de tous les engagements, pour faire aboutir tous les contrats. Le caractère juridique qui la distingue, s’ajoute au caractère économique qui lui appartient, pour lui assigner un rang élevé dans les transactions sociales. Signe et gage de toutes les

conventions, medium de tous les échanges de produits et de services, mesure commune de toutes les valeurs, la monnaie est aussi l’instrument légal de la libération pour toutes les dettes contractées, pour tous les engagements stipulés. Le système mercantile a eu comme une vague prévision de cette situation spéciale des métaux précieux, et il s’est attaché à multiplier les combinaisons artificielles et les actes de contrainte pour en faire acquérir la possession, sans se douter que cette marchandise si nécessaire, qui exerce une action si puissante sur l’ensemble des opérations commerciales, demeure sourde aux exhortations, insensible aux menaces, rebelle à l’arbitraire, qu’elle s’en va quoi qu’on fasse pour la retenir et quelle revient sans qu’on l’appelle, diri-

gée uniquement par le courant qu’imprime la loi du profit.

Cette loi du profit s’exerce avec une irrésistible inlluencc quand il s’agit de fixer le cours du change ; elle se révèle

surtout du moment où l’on négocie les cffels-longs , qui doivent franchir un délai plus ou moins étendu, pour arriver à maturité, c’est-à-dire pour devenir exigibles. 11 serait inutile d’insister davantage sur ce point ; personne ne saurait disconvenir que la déduction à faire sur un effet quelconque se mesure sur le temps qui reste à courir, pour que le payement arrive à échéance, et sur le taux de l’escompte qu’il faut solder sur la place où l’on en doit toucher le montant, pouren rendre la valeur disponible. Plus celle déduction est élevée, et plus le détenteur du titre se trouve engagé à ne pas devancer l’époque du remboursement et meme à l’ajourner, plus aussi ceux qui possèdent des fonds libres sont invités à les faire servir à ce genre d’emploi. La fixation du taux de l’escompte exerce ainsi une action souveraine sur les mouvements du capital disponible, et sur le cours du change. Réciproquement le cours du change sert de moniteur pour indiquer quelles sont les mesures à prendre relativement au taux de l'escompte, afin d’exercer une action décisive sur le courant des capitaux libres, et sur la position du marché monétaire.

Le change est une çendition d'argent, livrable sur une place déterminée. La qualité de la monnaie, qui réalise ce contrat, influencera donc sur le cours du change, autant et souvent beaucoup plus que le taux de l’escompte. La dépréciation de l’agent de la circulation dans le pays débiteur se traduit immédiatement sur la cotede la bourse ou, comme le disent les Anglais, qui conservent à la négociation des valeurs, l’ancienne dénomination appliquée alors

que le commerce des traites constituait le principal office financier, sur la cote du Royal Echange . On paie d'autant moins le billet, qne la monnaie dont il stipule le paiement vaut moins. S’il ne s’agit que d’une position de place, la différence peut être promptement effacée ou modifiée; il en est tout autrement s’il s’agit de l’altération intrinsèque de l’agent de la circulation, soit qu’elle provienne de la dégradation du titre, soit qu’elle provienne de la substitution de la monnnaie de papier au numéraire métallique. Le cours du change, révélateur inexorable de la fraude et dénonciateur de l’acte arbitraire, remet les choses sur le pied véritable, il fournit immédiatement une preuve décisive pour constater une fois de plus l’impuissance de la force.

En dehors de ces variations monétaires, il existe aujourd’hui une cause de légère complication dans le calcul, qui ne tient à aucun fait repréhensible ni à aucun mode d’action irrégulière : aussi ne présente-t-il qu’un obstacle, facile à surmonter, et ne trouble-t-il point le cours régulier des transactions. Entre deux pays dont l’un a pour agent légal de la circulation l’or, et l’autre l’argent, la valeur respective de ces deux métaux précieux, et les variations qu’elle subit agiront nécessairement sur le cours du change, mais elles ne peuvent l’affecter que dans une proportion restreinte. Une solidarité intime, qui provient de la similitude des fonctions, relie en effet d’une manière intime le prix de l’or et le prix de l’argent, envisagés comme marchandises et indépendamment de leur action comme instruments monétaires. Ils peuvent être et ils sont chaque jour, soit dans les mêmes états, soit dans des états différents,

aples à revêtir le caractère légal d’instrument libératoire ; cela suffit pour entretenir entre eux un certain équilibre, et pour diminuer les oscillations respectives. Certainement, le besoin de se procurer l’un des deux métaux pour effectuer des payements dans les pays où il forme la base de la circulation fait rechercher les billets payables sur les plans où ce métal constitue l’élément légal des échanges. Il en est ainsi du commerce anglais, lorsqu’il achète du papier sur Hambourg, pour effectuer des paiements dans l’Inde ou dans l’extrême Orient. La variation des prix relatifs des deux métaux, s’écarte peu du centre de gravité auquel la ramène le rapport légal fixé dans les pays qui admettent comme double élément du système monétaire et l’or et l’argent. Ce rapport constitue, s’il nous est permis de nous exprimer ainsi, le pair du change entre l’or et l’argent. L’expérience accomplie depuis le commencement du siècle, à travers les révolutions soudaines et profondes auxquelles a été exposée la production des métaux précieux, fournit la démonstration décisive de ce phénomène, trop peu aperçu, et trop peu mis en ligne de compte quand il s’agit des problèmes que soulève l’unité monétaire.

Si au lieu d’avoir simplement affaire à une différence de métal ou à des inégalités de titre et de poids, on se trouve en présence d’une monnaie de papier, à circulation illimitée et non convertible en or, tout calcul précis devient impossible, le cours du change se trouve constamment exposé à la pression mobile des événements extérieurs. La limite du change ne se rencontrera plus que dans la

seule concurrence de ceux qui offrent et qui demandent des traites sur l’étranger.

Quand le billet de banque est convertible en or à première demande, et que cette conversion se trouve suffisamment garantie par le maintien d’une forte proportion de gage métallique, l’émission du papier faisant office de monnaie n’agit sur l’ensemble de la circulation qu’autant qu’elle peut en avoir outre mesure enflé la masse en provoquant une périlleuse exportation de la partie qui se compose de métaux précieux. Il en est tout autrement quand on se trouve en présence du papier-monnaie proprement dit.

L’alternative de recevoir de l’or, en échange du papier, permet à la circulation mixte de se comporter à peu près comme le ferait une circulation purement métallique. Il faudrait que la portion des instruments d’échange et de libération, qui u’est pas échangeable contre le numéraire, fût extrêmement limitée; il faudrait qu’elle excédât peu le mouvement habituel des caisses publiques, toujours prêtes à recevoir ce papier, titres d’anticipation sur l’impôt exigible, comme cela se pratique en Hollande et en Prusse, pour que l’ensemble des relations n’en éprouve aucune atteinte sensible. Quand, au contraire, un Etat obéré a recours à un pareil expédient, il est presque impossible qu’il s’arrête sur la pente. Il est si commode de se procurer gratuitement des ressources immédiatement disponibles, en promenant sous une presse complaisante quelques rames de papier, que les gouvernements, une fois en possession d’une aussi attrayante faculté, ré. i istenl rarement à la tentation. Les limites d’abord posées ne lardent point être fran-

chies, et plus la puissance de l’instrument s’émousse par la multiplication des titres lancés dans la circulation, plus on en fabrique, afin d’atteindre un résultat déterminé : Abyssus abyssum invocat , c’est l’éternelle histoire de tous les assignats.

Le mal trouve sinon une atténuation, du moins un contrôle dans la prime qui s’établit sur le marché monétaire, entre l’or et l’argent, traités comme des marchandises ordinaires, et le papier déprécié. La puissance d’acquisition de celui-ci rencontre une mesure dans la quotité d’or et d’argent fins contre laquelle il s’échange, et qui permet d’établir un rapport exact entre le marché livré au papiermonnaie et les marchés où règne la fixité de l’élément métallique. Tel est aujourd’hui le cas pour les Etats-Unis cl pour l’Italie ; la cote régulière de l’or détermine chaque jour la valeur véritable des greenbacks ou des billets à cours forcé. Le cours forcé aboutit ainsi à une illusion ; il se réduit en une sorte de banqueroute partielle commise à l’égard de ceux qui ont stipulé une obligation avant l’émission imposée du papier. Quant aux négociations postérieures, tout se réduit à une complication de calcul, et le change peut encore s’établir sur une base régulière. Leprix nominal était, par exemple, à 100 de New-York sur Londres, quarante dollars étant estimés contenir autant d’or que neuf livres sterling; mais une correction provenant de la rectification de l’erreur commise ajoutait à ce prix 9 p. 100 et portait le change effectif à 109. Si l’or obtient sur les greenbacks une prime de 40 p. 100, l’acheteur d’un effet sur l’Angleterre doit le payer dans la même proportion, c’est-à-dire ajouter un supplément de 40 p. 100 au

taux primitif de 1 09. On arrive ainsi au chiffre de 1 52 3/5 pour le change présent(l).

Lorsque l’arbitraire fait un pas de plus, et que, pour éviter un rapprochement humiliant, ou pour pousser au bout une doctrine décevante, il interdit la cote de l’or et prohibe l’exportation des métaux précieux, il n’est plus possible de tourner la difficulté. Les créanciers du pays ainsi gouverné ne peuvent plus, en important de l’or, faire le calcul de la perte subie sur le papier, instrument nominal du paiement; ils sont forcés de recevoir des effets d’une valeur aléatoire. Les débiteurs qui habitent le pays ne sauraient non plus limiter la perte qu’ils subissent en achetant des remises, comme lorsqu’ils pouvaient expédier du numéraire au dehors. La violence aveugle des règlements oppressifs les écrase. La hausse nominale du prix de toute chose, se résout en une triste fantasmagorie, et l’équilibre finit par se rétablir, mais au détriment de la chose publique et des intérêts privés. Personne n’y gagne que les manieurs d’argent, les cambistes, mieux informés que les autres, plus aptes à profiter promptement de toute circonstance favorable, et à réaliser le bénéfice que leur offrent la hausse et la baisse alternative de titres, privés de tout contrôle efficace. Ce que nous disons là n’est point un grief élevé contre le commerce du change , qui rend toujours un service utile et dissipe les erreurs de la fic-

(1) On ajoute 40 au prix nominal de cent, ce qui donne 140; ensuite on augmente cette derniere somme de la prime de correction de 9 p. 100, nécessaire pour arriver au pair effectif , plus 40 p. 100 d’accroissement sur le supplément, c’est-à-dire 3 3/5'*, ce qui produit le total de 152 3/5*.

tion ; c’est simplement une accusation irréfutable portée contre les systèmes qui entraînent de pareils résultats. On croit détrôner ce qu’on a si étrangement nommé « la tyrannie de l’or et de l’argent, » en substituant au numéraire métallique le papier à cours forcé, et l’on ne fait qu’augmenter la puissance et les bénéfices de ceux qui détiennent l’or et l’argent entre leurs mains.

Quels sont ceux qui supportent la perte principale? Les artisans, les ouvriers, les laboureurs, les salariés de tout ordre. En Autriche, lorsqu’il a été question de remettre la circulation sur un meilleur pied, les manufacturiers déclarèrent qu’ils avaient rencontré la source d’un bénéfice dans la dépréciation de la monnaie, le prix de la maind’œuvre n’ayant pas monté dans la meme proportion que la valeur des produits fabriqués (1). Voilà où aboutissent certaines doctrines dont l’impuissance se drape dans une fausse tendance démocratique,

L’interdiction ou l’impossibilité du transport du numéraire, expose les changes à des variations en quelque sorte illimitées, dominées uniquement par le courant des importations et des exportations. Les roubles russes ont baissé presque de 50 p. 100, et l’on a vu la monnaie de presque tous les États du Sud perdre 40 p. 100 avant la fin de la lutte. Le pays qui subit de pareils règlements importe nécessairement plus qu’il n’exporte; autrement il n’aurait pas besoin de se couvrir de ces vaincs précautions, car l’or y affluerait en échange de l’excédant des marchandises vendues.

En présence du correctif ordinaire du change, les (1) Théorie des changes étrangers, p. 73.

fluctuations subies sous l’empire du papier-monnaie sont plus apparentes qu’effectives, mais elles portent le caractère du jeu. Le pouvoir d’acquérir se nivelle, tout s’adapte à la nouvelle mesure; il n’y a de perte sensible que pour les salariés, de bénéfice que pour les marchands d’argent.

On a souvent accusé l’emploi simultané de l’or et de l’argent, dans les transactions des diverses contrées, de tourner uniquement au bénéfice des changeurs. Cet argument a été exagéré outre mesure. D'abord en ce qui concerne les pays qui possèdent, ce qu’on a nommé par erreur le « double étalon, » c’est-à-dire les pays où règne la faculté alternative de se libérer en or ou en argent, l’objection s’efface, et le calcul devient des plus simples comme des plus sûrs. Si les deux places emploient exclusivement l’une l’or et l’autre l’argent, comme le font Londres et Hambourg, le change variera suivant le prix de la marchandise-argent ou de la marchandise-or, et nous avons déjà dit pour quel motif une pareille fluctuation sera toujours très-faible.

Le cas des transactions entre deux pays, comme l’Angleterre et la France, dont l’un a une circulation d’or, et l’autre une circulation combinée d’or et d’argent, n’offre point de difficulté. Les variations dans le prix des effets de l’un sur l’autre pays, ne s’éloigneront que peu de celles qui affectent les cours du change entre les pays qui usent du même métal ; elles dépendront de celui des agents de la circulation qui est commun aux deux pays, l'or. Un billet payable à vue à Paris ne peut pas être vendu plus cher que l’or que ce billet représente, en ajoutant les frais

de transport et de commission pour l’expédition de cet or sur Paris.

Quand l’or ou l’argent obtiennent une prime dans un pays quelconque, cette prime ne peut s’ajouter au prix de l’effet qu’à une condition, c’est que la traite ne sera payable en aucun autre métal. Si le débiteur conserve le choix, il est certain que le billet sera payé dans la monnaie qui perd relativement à l’autre, et le prix de la traite ne pourra pas monter en considération d’une prime qu’il ne saurait toucher. Les variations du cours du change rencontreront donc des limites aussi absolues que celles qui dominent les rapports entre deux pays, dont la circulation est la même. On achète la lettre de change pour opérer une remise, qui, quelque soit la proportion momentanée entre le prix des deux métaux simultanément employés, se trouvera également accomplie.

Nous avons exposé le mode d’action du change et soumis à l’élude les causes qui en modifient le cours. Nous pouvons aborder l’examen de l’influence qu’il exerce sur le marché monétaire et sur l’émission des billets de banque.

Nous avons étudié l’origine et suivi les développements des transactions qui aboutissent à une opération de change; les causes qui influent sur le cours des divers effets nous sont connues, nous savons que si la balance des engagements extérieurs décide du prix des effets à vue , qui reflètent de la manière la plus simple la situation monétaire

du marché, nombre d’influences agissent sur les effets longs (1), et en déterminent les fluctuations.

Essayons maintenant de la méthode inverse, pour remonter des variations du cours du change aux causes qui les provoquent ; nous rechercherons comment on peut utiliser l’observation exacte des changes étrangers, et s’en servir comme d’un baromètre infaillible pour connaître le mouvement du marché monétaire et les revirements du commerce. Il ne s’agit point ici d’une vaine satisfaction donnée à une sorte de curiosité platonique, mais d’un procédé propre à signaler l’existence et la direction des courants perturbateurs; armés de cet instrument, le financier et l’homme d’Etat peuvent sonder les écueils et travailler à les éviter.

Nous n’avons pas besoin de nous défendre d’un reproche vulgaire, celui de tomber dans les vieilles erreurs du système mercantile. Un homme de beaucoup d’esprit, dont les opinions, malgré une dissidence apparente, se rapprochent des nôtres, M. Bonamy Price, récemment appelé à occuper la chaire d’économie politique d'Oxfort, illustrée par SeJiior , et dernièrement remplie par un homme de mérite, le professeur Bogcrs , vient de commettre cette méprise. Pour lui, s’occuper de l’apport et du retrait de l’or, du montant de la réserve métallique dans les caves de la Banque, ou de l’arrivage des métaux précieux, chargés sur les navires de la Californie et de l’Australie, et de la position du change , c’est ressusciter la doctrine viclo-

(1) Dénomination sous laquelle viennent se classer les traites à échéance plus ou moins rapprochée.

ricusement combattue par Adam Smith, et définitivement vaincue de nos jours.

Nous ne concentrons nullement l’idée de la richesse dans la possession de l’or; notre esprit est autant que le sien libre de toute superstition mercantile, et nous multiplions les efforts pour détruire la chimérique méprise qui lend à confondre la simple multiplication des instruments de la circulation avec l’accroissement des ressources du pays. Quand M. Bonamy Price soutient que l’or obéit aux mêmes lois que les autres marchandises, il a pleinement raison, mais encore faut-il laisser à ces lois une libre influence, et ne pas en contrarier l’application par de vains artifices. L’or arrivera toujours comme le blé et le coton là où il rencontrera de bonnes conditions; la question est uniquement de savoir si on l’invite à venir quand on a recours à des expédients pour échapper aux avertissements salutaires que donne la connaissance exacte des besoins du marché. Faut-il négliger les indications du change , et se refuser à payer l’argent ce qu’il vaut, dans des circonstances données? Faut-il lancer à la fois les partisans du Currency-Principle , parce qu’ils usent d’un moyen préventif pour empêcher une émission trop large de billets de banque, et les partisans du Banking-Principle qui demandent une forte réserve métallique et qui conseillent de serrer l’écrou ( the screw) de l’escompte, quand le cours du change témoigne de la nécessité de fortifier le mécanisme monétaire? Nous comprenons que l’on hésite à se prononcer entre les deux grandes écoles qui partagent le monde financier de l’Angleterre, et dont l'expression la

plus neüc sc rencontre d’une part flans YÀct de 4844, et de l’autre côté dans les principes posés par le Bullion- Report, et conlirmés par Tooke, par Newmarch, par Wilson et même par Macleod, le plus ferme et le plus ardent de tous pour se servir de l’exhaussement énergique et prompt du taux de l’escompte, chaque fois qu’il importe de rectifier le courant de la circulation, et d'imposir un frein à l’émission. Ce que nous comprenons moins c’est qu’on demande le rappel de l’Act de 1844, et qu’on abdique en même temps le recours aux mesures de prudence et de politique financière que provoque l’élude des changes étrangers. Loin d’agir en fidèle disciple d’Adam Smith et de John-Stuart Mill, on abandonne alors leur drapeau, pour pactiser avec les fantaisies des défenseurs de la balance du commerce, aux yeux desquels l’abondance du numéraire, fictif ou réel, assure la prospérité générale.

Combien de fois pour éviter l’emploi d’un remède désagréable, mais sérieux, n’a-t-on pas réclamé l’usage d’un remède artificiel et spécieux, afin de satisfaire aux exigences du marché monétaire? La balance des engagements de toute nature , vis-à-vis du dehors, est rompue, le cours du change dénonce le courant imprimé à l’exportation du numéraire métallique avili par l’extension de l’émission fiduciaire, et l’on imagine rétablir l’équilibre, en augmentant la circulation du papier faisant office de monnaie I On n’arrive ainsi qu’à déprécier davantage la masse des instruments d’échange et à faire hausser l’expression artificielle des prix ; on repousse l’or qui viendrait s’offrir, si on ne pesait point sur l’expansion naturelle du pouvoir

d’acquisition dont il est doté; on aggrave le mal qu’on prétend guérir en administrant le remède héroïque de la monnaie de papier.

Ce n’est pas que M. Bonamy Price commette une faute aussi grossière. Il n’est pas l’adversaire de l’act de 4844, il ne s’enrégimente point dans la croisade dirigée contre l’œuvre de sire Robert Peel et de Richard CobJen par la masse des assaillants venus des divers points de l’horizon économique, et qui abritent sous un drapeau commun une divergence radicale de vues et de tendances. Cependant M. Bonamy Price juge la Charte actuelle de la Banque d’Angleterre avec une sorte de scepticisme; il ne lui impute point le mal dont certains l’accusent, mais il n’y rencontre pas non plus l’utilité pratique signalée par les défenseurs. A son avis, l’acte de 1844 ne trouble point le cours naturel des choses; n'est ce pas beaucoup qu’un pareil aveu, et quel est l’éloge qui pourrait le valoir ? Par des voies différentes, le Currency-Principle , auquel M. Bonamy Price se refuse à rendre une légitime justice, et le Banking-Principle , arrivent au même but, l’affermissement de la circulation métallique. On peut débattre la question d’efficacité relative, on ne saurait méconnaître la tendance commune de ces deux systèmes. Au lieu de se complaire dans les régions vagues des conceptions a priori , ils partent tous les deux de l’observation rigoureuse des faits, d’après la méthode Baconienne.

La monnaie est une marchandise, elle obéit à la loi qui gouverne toutes les marchandises, lorsqu’on n’en fausse point l’application. La monnaie sert d’instrument à la circulation; signe et gage de la valeur, dont elle constitue

l'équivalent non-seulement accepté, mais souvent imposé, elle devient une marchandises distincte, sui generis, dont l’action diffère de celle de toutes les autres marchandises. Elle peut être secondée dans l’office qu’elle remplit par un autre instrument plus économique, mais plus fragile, qui est le billet de banque ; celui-ci, cet or fictif , comme l’appelle M. Cernuschi , emprunte la force dont il est doué au reflet du numéraire métallique; il en est l’ombre, il faut qu’il puisse instantanément obtenir ce numéraire en échange; assurer cette condition, éloigner ce qui pourrait la compromettre ou la faire suspecter, voilà le but des fortes réserves métalliques prescrites par l’acte de 1844, et réclamées aussi par ceux qui le combattent alors qu’ils se fient à l’action suffisamment énergique et efficace, à leur sens, de la variation du taux de l’escompte, dirigée par l’enseignement du change. La limite de l’émission des billets sera-t-elle fixée d’une manière absolue par la loi, pour la portion qui dépasse la quantité matérielle du métal qu’ils représentent, ou sera t-elle imposée par la prudence éveillée de la Banque? On peut préférera cet égard le procédé suivi en Angleterre, ou celui adopté en France; les conséquences seront analogues, en présence du régime de l'unité , qui domine chez nous à côté de l’émission, libre de tout maximum légal. Mais on ne saurait envisager d’un œil indifférent la composition de la masse des instruments, qui constitue l’ensemble de la circulation à un moment donné ; on ne saurait jamais oublier que le billet, l'or fictif, ne possède qu’une utilité nécessairement restreinte, dont le bénéfice va en déclinant à mesure que le capital général augmente et que les relations internationales s’étendent.

La supposition complaisante, qui place sur la même ligne les espèces et les billets, convertibles en espèces (I), n’est admissible que dans une limite fort étroite. Elle est soumise à la certitude constante de la conversion du billet / en espèces, ce qui implique la nécessité de veiller à la conservation de la réserve métallique; elle est en outre sous la dépendance d’un principe fondamental, dont on fait trop souvent abstraction, principe que des ouvrages considérables, et d’ailleurs très-savants sur la monnaie , paraissent complètement méconnaître ; il constitue la base juridique de l’empire acquis au numéraire, empire qui s'exerce à côté de la puissance économique. Le principe, auquel il faut ramener la conception de la monnaie, ne se borne pas à en faire l’c\aluateur commun, ce qui exclut loute monnaie idéale , et nécessite une valeur maté rielle, formant l’équivalent des divers produits ou services; il l’élève à une puissance dont la monnaie seule se trouve dotée ; en vertu de ce principe Y instrument indispensable des échanges devient l’ instrument légal de la libération définitive , il résout et termine les transactions, quelles aient été primitivement traduites dans la langue commune de la valeur, ou qu'elles s’y trouvent ramenées lorsqu’il s’agit d’assurer l’exécution des engagements.

Quand on étudie le rôle économique de la monnaie, on risque fort de cotoyer l’erreur, si on méconnaît ce carac-

(1) Nous montrerons tout-à-Pheure comment les lettres de change et les chèques se distinguent par un caractère différent, et ne possèdent point la qualité essentielle, du numéraire, colle de mesurer la valeur et d'accomplir les tiansactions.

tore capital. Du reste la définition légale simplifie singulièrement la donnée scientifique et la rattache à l’observation journalière des faits.

Qu’est-cc que le prix ? C’est l’expression de la valeur des choses en monnaie ; celle-ci constitue le centre commun auquel aboutissent toutes les conventions, elle devient le régulateur constant du marché universel. C’est partout la même marchandise que l’on recherche, et à l’aide de laquelle on peut tout se procurer; c’est à elle que l’on rapporte toutes les opérations, c’est elle qui précise le sens de tous les engagements. Qu’elle soit livrée matériellement en échange du produit ou du service, ou (ju’en vertu d’une compensation dont elle forme le pivot, on se passe de la présence de celte marchandise-tierce, pour arriver à l’accomplissement du contrat, la monnaie n’en est pas moins lame de la négociation engagée ; quoique invisible au regard, elle est toujours présente par l’influence supérieure et régulatrice qu’elle exerce. Les milliards de métaux précieux qui existent dans le monde, servent à faire exécuter entre les hommes des milliers de milliards de transactions diverses, et la portion de celles où les espèces figurent en réalité, est de beaucoup la moins importante ; il suffit qu’on stipule en numéraire pour ramener les opérations à un commun dénominateur; mais il faut qu’on puisse les livrer, au moment où il serait exigé, au moment où l’on préférerait conserver, en le gardant, l.i puissance générale d’acquisilion, ouverte dans le bazar universel du monde, au lieu défaire immédiatement choix des objets, obtenus en échange des produits livrés ou des

services rendus. Le pouvoir d’accumulation des capitaux disponibles se rattache à cet ordre d’idées; le numéraire en est le levier.

Ainsi toujours et partout, ce sont les métaux précieux qui remplissent la fonction directe d’évaluation commune et de libération définitive. Cette généralité d’action fait qu’ils doivent se répartir dans toutes les régions du inonde, en adaptant la quotité de leurs existences à l’étendue des besoins. Ils circulent comme une marchandise, et se rendent là où les attend le meilleur accueil, là où le pouvoir d’acquérir qui leur est inhérent, s’exerce avec le plus d’ampleur; ils circulent comme une marchandise certaine d’être accueillie, du moment où elle aura subi les frais limités du transport, ou obtenu par une façon nouvelle, par le monnayage , la force légale, variée quant à la forme que peuvent affecter les espèces, mais identique dans les effets qui y sont attachés chez les nations civilisées.

Cette faculté de locomotion perpétuelle, ne se trouve restreinte que par la dépense de la transmission, elle se révèle au moyen du cours du change. Les engagements, quels qu’ils soient et n’importe où ils se trouvent contractés, se résolvent de la même manière : ils constituent des dettes équivalentes; celles-ci doivent ou se compenser les unes les autres, à un taux déterminé, ou aboutir au remboursement en numéraire. Le taux relatif de la compensation des titres de créance, se règle sur la facilité et sur le coût du transport des métaux précieux ; la remise de ceux-ci amène la solution du contrat, quand on n’y arrive point d’une manière plus économique par une voie différente, par la compensation; celle-ci contient en essence le

même mode de libération, que la remise des espèces traduite sous la forme matérielle.

Toujours est-il que la qualité matérielle de Tor et de l’argent constitue le dernier mot des transactions accomplies. Ces métaux mesurent les valeurs, parce qu’ils possèdent une valeur intrinsèque, non pas une valeur fixe, invariable comme les étalons des poids et mesures, mais une valeur partout acceptée, reconnue ou imposée, avec les oscillations qu’elle subit, et le caractère universel qui la distingue.

La grandeur des services rendus par l’or et par l’argent, justifie le nom de métaux précieux , que leur a conféré l’instinct du genre humain. Ils entretiennent, ils assurent, ils égalisent de plus en plus des relations, de plus en plus considérables et fécondes. La fiction n’a aucune part dans l’influence salutaire qu’exercent les instruments de la circulation, elle ne peut qu’en troubler et compromellre l’action.

Revenons à la définition élémentaire : le prix est la valeur des choses exprimée en monnaie . Il en résulte que les produits et les services se rencontrent d’un côté, et les métaux précieux de l’autre. Nous venons d’expliquer comment il ne s’agit point de faire correspondre à chaque produit et à chaque service une fraction d’or ou d’argent, mais de puiser dans la perspective virtuelle d’un pareil échange la mesure de la valeur. Ce n’est pas d’un simple sentiment de la valeur, sentiment plus ou moins confus et mobile . que nous parlons ici, mais bien d’un troc éventuel de chaque objet, contre le même produit matériel, qui pourra, s’il a été livré, former la matière d’un second troc contre un objet différent, et qui constitue la marchandise

au moyen de laquelle tout s’estime, le tertium compara tionis universel. Rien de mystique, ni d’idéal n’existe dans une pareille conception; elle se résout dans la possession actuelle ou de la marchandise- tierce, ou d'un produit dont celle marchandise a mesuré l’equivalence.

L’opéralion qui conduit à la faire affluer promptement ou à la traduire en un pouvoir identique de libération, là où l’on en éprouve le besoin, c’est le change . Comment seraitil possible d’imaginer que l’émission des billets de banque n’ait aucune relation, ni avec le change, ni avec la fixation des prix?

Du moment où l'émission fournit un instrument artificiel de libération, Je change s’en ressent; par contre le cours du change peut indiquer où s’arrête l’usage exempt d’inconvénient de l'or fictif ', et où commence l'abus et l’excès.

Etant donné un étal quelconque qui détermine la rapidité de la circulation, et la somme des transactions accomplies sous l’empire d’une mesure commune au moyen des \ircments et des compensations, les prix dépendront de la masse des métaux précieux; comment supposer que l’émission des billets n’exerce aucune influence sur les prix? Cette émission, n’importe d’où elle vienne, augmente la quantité des instruments monétaires dans le monde, par conséquent elle tend à diminuer le pouvoir d’acquérir, exercé par les métaux précieux; ceux-ci conservent au profit du détenteur le pouvoir qu’il a légitimement acquis en échange du travail qu'il a consenti de faire, ou du produit qu’il a livré; celte altération quelconque qui les atteint constitue donc une lésion véritable à l'égard d’un droit constaté.

Les partisans de l’émission disent pour en célébrer la vertu féconde, qu’elle permet de substituer à la monnaie qui coûte cher un papier qui ne coûte rien, et d’échanger contre des instruments effectifs de travail le capital qui n’est pas transformé en numéraire. Laissons pour le moment de coté la question de savoir si la monnaie métallique n’est point un instrument de travail, et un instrument de travail qui rend le plus en proportion de ce qu’il coûte, abondons dans le sens des défenseurs de l’émission accrue du papier. Où ira l’excédant de métal précieux dont ils prétendent se débarrasser ? Sur le marché universel. L’augmentation de l’offre de la marchandise ainsi accrue n’en affecteraitelle pas la valeur ? Ce serait un phénomène qui tendrait à faire imaginer que les métaux précieux échappent à la loi commune des marchandises. Il ne se produira qu’un effet insignifiant, dira-t-on, car la masse totale des métaux précieux répandue dans le monde est si considérable que cette exportation partielle et locale ne saurait agir sur l’ensemble. On peut répondre en invoquant la solidarité du marché universel : celle-ci repose justement sur la dépendance essentielle et l’influence commune qu’engendrent les métaux précieux; par suite, la masse entière se ressent de toute modification survenue, et les ondulations quelle éprouve portent au loin la vibration de tout déplacement. Admettons encore, pour montrer notre bonne volonté, que cette influence se trouve en grande partie amortie, alors qu’un seul Étal use d’un pareil procédé; il pourra monopoliser l’avantage qu’il entend se procurer. Mais le temps des monopoles est passé ; le brevet d’invention de cette forme périlleuse du crédit qui s’incarne dans le billet

de banque, dépourvu de doublure métallique, est expiré; tous les peuples veulent en user à leur tour. Où se trouvera le marché complaisant qui absorbera les exportations

successives du métal, provoquées par les nations les plus

riches? Si chacune d’elles a recours à la même structure fiduciaire, que deviendra le profit exclusif qu’elle aura voulu s’adjuger? Le bénéfice ira en s’effaçant, mais l’influence exercée sur les prix continuera de se développer d’une manière fatale II n'y aura plus avantage possible pour personne, il ne restera que le détriment causé par une perturbation factice, imposée à l’instrument des échanges, à l’évaluateur commun, mesure malheureusement variable de sa nature, mais qu’on devrait s’attacher à rendre le moins variable possible, puisqu’elle attribue à chacun une part équitable dans la rémunération des services et dans la distribution des produits.

Ce que nous venons de dire s’applique uniquement aux billets émis sans couverture métallique, qui affichent la prétention d’accroître la somme du capital, formé par le travail et par l’économie. Nous apprécions autant que personne l’utilité des billets de banque, solidement assis ; ils facilitent les comptes, économisent les frais de transport, activent la circulation, multiplient les services rendus par le numéraire qu’ils représentent réellement. La création de cet instrument, éminemment commode et fécond, ne dérange en rien le mouvement naturel des valeurs; elle augmente la puissance d’action de la monnaie sans en exposer la solidité.

Ceux qui usent des billets de banque, dans le commerce

journalier de ia vie, se féliciteraient d’en voir augmenter la sécurité; ils n’auraient plus la pensée de courir sur l’encaisse, lorsqu’ils sauraient que la réserve métallique correspond largement à l’émission. Les avantages qui dérivent de la circulation fiduciaire, matériellement substituée à la circulation de l’or et de l’argent, continueront de faciliter le mouvement rapide des transactions, alors qu’il s’agira d’une simple représentation du métal conservé par le billet mis en mouvement, et non d'un remplacement du métal absent par du papier fabriqué à volonté. Ceux qui soutiennent que la circulation des billets correspond toujours aux besoins du marché et qu’on ne saurait en forcer l’émission, constamment réglée par la demande, ceux qui prétendent qu’il n’est point nécessaire de recourir à une limitation préventive, ou aux avertissements du change , ne voient qu’un coté de la question; ils dénient toute possibilité d’expansion excessive de l’instrument artificiel, tout danger d 'over-issue. Mais là ne sc rencontre point l’élément décisif ; ce qu'il importe de savoir, c'est le sort qui sera fait aux billets quand la situation générale deviendra moins bonne, quand au calme rassurant succédera une inquiétude vague ou une défiance croissante. Ceux qui nient le péril de l'expansion des bank-notes peuvent-ils méconnaître le danger d’une contraction subite, suite naturelle d’une conversion précipitée des billets en numéraire, d'une contraction qui se fera sentir d’une manière d’autant plus rude que la circulation purement fiduciaire aura envahi un domaine plus considérable, en expulsant une plus forte quantité d’espèces, devenues temporairement

inutiles? Négliger ces avertissements salutaires, dédaigner l’utile baromètre du change, c’est faire comme les enfants qui ferment les yeux, croyant éviter ainsi le dan* * ger; c’est provoquer les crises funestes.

Mais pourquoi parler de la circulation ( currency ), pourquoi se servir d’une expression vague, dont le sens précis semble défier toute définition claire et intelligible, en idiome vulgaire? Pourquoi, en invoquant le mécanisme du change , nous ramener aux carrières d’une doctrine chimérique, condamnée sans retour, et faire supposer qu’un pays s’enrichit quand il importe de l’or, et qu’il s’appauvrit s’il le voit partir?

Ce double reproche repose sur une double erreur; la circulation {currency), loin de prêter à aucune ambiguité, présente un élément nettement déterminé, et facilement traduit en langage précis et lucide. Ce qui la constitue, ce sont les instruments propres à l’office intermédiaire de l’échange, qui n’ont aucune autre destination et qui concentrent leur action dans fe transport des produits et des services, de main en main, comme les \oag- (jons , servent uniquement au transport habituel des marchandises. Tel est le rôle distinct du numéraire ; à moins qu’on ne l’utilise pour conserver et accumuler le pouvoir d’acquérir toute chose, à tout moment, il opère simplement les échanges , en qualité de marchandise tierce , à laquelle se rapportent toutes les valeurs pour la fixation du prix, contre laquelle elles s’offrent constamment, ou au moyen de laquelle s’opère toute libération légale. — Il serait superflu d’insister sur ce caractère essentiel, distinctif de la monnaie; il ne présente rien d’obscur ni de mystique;

loin de se perdre ea quelque conception insaisissable ou arbitraire, la monnaie se présente sous une forme matérielle, palpable et tangible. Elle est {'instrument des conventions entre les hommes, comme le rabot est l’instrument du menuisier.

A côté viennent se placer les billets de banque, qui sont l 'ombre du numéraire. Doués d’une plus grande facilité pour le transport , se prêtant à un maniement plus rapide pour les comptes, surtout lorsqu’il s’agit d’opérer sur des sommes considérables, d éviter le lourd attirail de l’or, et bien plus encore le plus lourd attirail de l’argent, les billets fonctionnent exactement comme les espèces, à la condition qu’ils assurent à ceux qui veulent substituer, la réalité à l’apparence, la conversion instantanée, sans frais, sans embarras du papier contre le nuntéraire. C’est le numéraire qui circule sous la forme du billet, c’est lui qui agit, et non le papier dont la seule vertu consiste à procurer en échange la somme métallique qu’il énonce. La monnaie

est une marchandise dont le billet de banque e*t le warrant, rien de plus, et nous voudrions pouvoir ajouter rien de moins, car on verrait disparaître alors tout danger qui puisse provenir de la qualité de la circulation.

Telle était la mission des banques de dépôt ; elles ont puissamment aidé au développement du commerce et à l’accroissement de la richesse, comme le fait encore la banque de Hambourg, en imprimant le sceau de la certitude à la valeur de la monnaie, ramenée à un titre identique, et en créant le warrant métallique, simple reflet de l’or et de l’argent, toujours gardés en caisse, toujours prêts à s’échanger contre le ivarrant présenté. Les

espèces et ces warrants métalliques marchent sur la meme ligne et se confondent dans l’office des échanges; ils constituent au même titre les instruments de la circulation {currency).

On s’est dit : cette masse de métaux précieux, indéfiniment conservés, ne risque-t-elle point de stériliser une partie des ressources acquises? On doit faire honneur aux warrants qui se présentent, pour exiger le retrait du dépôt, mais ils ne sauraient se présenter tous en même temps ; il suffirait donc de retenir une fraction de la réserve métallique, en utilisant le surplus. De celte manière on tirera du même sac une double monture; pour une certaine quantité de billets, dont la représentation matérielle ne se rencontre plus dans l’encaisse, on touchera un loyer , car ils continueront à remplir la fonction d’instruments de la circulation (currency), tandis qu’on utilisera en même temps le métal devenu libre, pour en tirer un second profit. Tel est le mécanisme de l’institution moderne, qui porte le nom de banques de circulation.

On conçoit aisément la faveur avec laquelle cette institution dut être accueillie à l’époque où régnait le système mercantile . La baguette magique de la Banque faisait jaillir en effet, une source abondante de monnaie nouvelle, alors que l’idée de la richesse se confondait avec celle de la possession des espèces. On n’était plus rivé à la nécessité de posséder autant d’or et d’argent qu’on faisait accepter de billets; à la masse métallique venait s’ajouter une masse fiduciaire, douée de la même efficacité ; c’était le Pactole retrouvé, ou plutôt c’était la découverte anticipée de la Californie. Hélas non, ce n’était que le Mississipi I

Au lieu de la carrière indéfinie dans laquelle s’élancaient les esprits chimériques , on n’avait devant soi qu’un domaine très-restreint dont il ne fallait point franchir les limites, si on tenait à éviter une chute profonde, car les ailes d’Icare du crédit risqueraient de voir fondre leurs attaches au contact d’une trop ardente convoitise.

On avait méconnu deux vérités capitales.

M’enthousiasme des adeptes du système mercantile se serait vile calmé, s’ils avaient su que les instruinents de la circulation ne sont pas la richesse, pas plus que le métier du tisserand ne figure les ballots d’étofies qu’il contribue à faire produire. L’or et l’argent exercent une influence féconde, sans aucun doute, en simplifiant et en précisant les transactions, mais loin d’être toute la richesse, ils en constituent une fraction d’autant plus réduite que le magnifique développement du travail moderne enfante plus de merveilles. Une circulation solide, une currency soustraite à toute espèce d’incertitude, c’est la base sur laquelle repose l’ensemble des transactions sociales; pour supporter l’édifice, il faut que cette base se fortifie à mesure qu’il s’élève. Par rapport à l’ensemble de la richesse et de la production, la fraction qui représente l’élément métallique (I) devient de plus en plus réduite; des combinaisons ingénieuses en rendent l’intervention directe et matérielle moins indispensable, sans compromettre en rien l’énergique solidité de l’ensemble. Le crédit , qui ne consiste point dans la création des instruments artificiels de la circulation, mais dans les procédés qui en économisent

(1) D’or ou d’argent.

l’emploi, étend de plus en plus son empire. L'absence du capital nécessaire peut condamner des peuples pauvres à courir les risques et à supporter les inconvénients du système des billets, dépourvus ou trop faiblement pourvus de gage métallique; les peuples riches ont toujours plus à perdre qu’à gagner à ce jeu périlleux.

Insistons encore pour dissiper une confusion trop souvent commise, et qui trouble même des esprits distingués. On entend sans cesse les partisans de la circulation fiduciaire prétendre que renoncer à s’en servir, c’est vouloir supprimer la locomotive pour en revenir aux vieilles diligences. Mais qui songe à renoncer à l’usage des billets de banque ? Personne; le débat porte uniquement sur la question de savoir comment ces billets seront couverts et garantis ; la différence entre ceux qui les envisagent comme une espèce de panacée universelle, et ceux qui les estiment ce qu’ils valent, sans céder à un entraînement aveugle, consiste dans la quotité de la réserve métallique destinée à répondre aux demandes de remboursement. Il s’agit pour l’Ecosse, dont on vante avec raison l’organisation financière, d’environ cinquante millions de francs qui sur une circulation de billets, limitée par la loi, restent seuls eu dehors d’une couverture métallique; il s’agit en temps normal * pour l’Angleterre entière, comme pour la France, de cinq cents millions au total. Dans ce moment cette adjonction fiduciaire se trouve complètement effacée chez nous, car la réserve métallique de la Banque l’emporte sur le chiffre des billets en circulation. Est-ce que cela empêche ceux ci de dépasser le double de ceux qui fonctionnent aux temps les plus prospères? Est-ce que la facilité des échanges

et la rapidité des mouvements ne retirent point du papier, ainsi doublé de métal, tout l’avantage qu’il peut procurer?

Non, toute la différence consiste en ce que nous avons quelques centaines de millions d’or de plus, qui ne dorment pas dans les caves de la Banque comme on le suppose gratuitement, mais qui fonctionnent d’une manière active sous forme de billets. Ce sont quelques centaines de millions qu’on pourrait économiser si on leur trouvait un emploi immédiat, d’accord, mais que représente cette somme, en regard de la richesse générale du pays qui se dénombre aujourd’hui par centaines de milliards !

A ceux qui exaltent la commodité de l'emploi des billets nous dirons qu’ils en auront toujours tant qu’ils voudront, pourvu qu’ils déposent de l’or. Les instruments de la circulation ne manqueront jamais, quand même on pousserait l’espèce de luxe que nous pratiquons aujourd’hui jusqu’à éliminer en fait tout billet qui ne représenterait point un warrant métallique. Il ne s’agit, dans aucune circonstance, d’une disette de billets; ce qu’on poursuit, ce qu’on caresse quand on demande avec instance une prétendue liberté d’émission, c’est la création d’un capital fictif à coté de celui qu’ont réuni le travail et l’économie. M. Bonamy Price a parfaitement mis en lumière ce coté de la question ; il ne partage point non plus l’erreur de ceux qui sup- • posent que la création d’une monnaie qui s’impose par l’habitude et le cours naturel des relations, quand elle ne s’impose pas en vertu d’un texte impératif, peut demeurer en dehors de l’action et de la surveillance de l’Etat.

Quelle doit être la quotité de la réserve métallique des banques d’émission ? Toute la question se réduit à ces

termes, qui en limitent singulièrement la portée, en ce qui concerne les profits espérés d’une liberté moins circonspecte; il ne s’agit plus ici des avantages qu’offre le maniement du billet, avantages qui seront toujours recueillis, mais simplement d’un supplément de capital fictif ajouté au capital réel. Ce supplément ne peut être que fort restreint, de l’aveu de tous. Mais le problème conserve une incontestable gravité, en ce qui touche la sécurité régulière de la circulation (currency), composée d’instruments métalliques et d’instruments fiduciaires, plus ou moins gagés par le métal. Nous parlerons plus tard de la distinction profonde qui sépare des billets de banque les lettres de change, les checks et warrants ordinaires.

Le caractère primordial que nous avons essayé de mettre en lumière s’efface-t-il en ce qui concerne le billet émis parles banques de circulation ? Non, la destination est la même ; si les règles sévères imposées par la prudence sont strictement respectées, si les précautions destinées à garantir, en tout état de cause, la conversion immédiate du billet contre le numéraire sont sévèrement prises, bien qu’on s’éloigne de la pureté matérielle du warrant , pour toute la portion des billets qui dépasse l’encaisse métallique présent, et que l’on se contente pour l’excédant des engagements qui garantissent à échéance rapprochée le versement successif du supplément du numéraire, on peut maintenir une certaine somme de billets côte à côte avec les espèces, mais il faut qu’on assure à la circulation mixte la même action que celle qui appartient à la circulation purement métallique, ou à la circulation dans la-

quelle le numéraire n’admet comme auxiliaire que le warrant réel de la marchandise, or ou argent, conservée en dépôt.

Mais il faut que la garantie de la conversion soit pleine entière, irrécusable ; il faut que le mécanisme de l’émission ne promette pas seulement, maisquil assure constamment le paiement à vue en espèces ; il ne s’agit pas ici d’un système qui laisse entrevoir une satisfaction quelque peu platonique, mais d’un mécanisme vigoureux, à l’abri de tout accident, aussi solide dans sa structure et muni d’un manomètre aussi certain que si l’on n’avait eu recours à aucune hypothèse.

Professer cette conviction, c’est agir conformément à la saine doctrine du frce-trade et de la liberté de l’industrie, c’est condamner les chimères du système mercantile, pré à tout sacrifier au bénéfice qu’il attribue à la multiplication des instruments de la circulation ; il prend l’effet pour la cause, et la machine pour le moteur. L’extension du travail et l’accroissement de la production amènent, par la voie du commerce libre, les instruments des échanges à s’adapter aux besoins du marché. On n’a besoin pour cela d'aucun artifice d’émission. Loin de se lamenter quand l’argent sort et de se réjouir quand il rentre, il faut respecter la loi suprême de l’offre et de la demande, en ne faisant aucune violence à l’oscillation naturelle des prix, à laquelle les métaux précieux n’échappent pas plus que les autres marchandises.— Les rôles se trouvent singulièrement intervertis : la plupart de ceux qui crient à la résurrection du système mercantile, le pratiquent sans se l’avouer :

ils voudraient multiplier les instruments de la circulation en les confondant avec les éléments actifs de la richesse, et réglementer le taux du loyer des capitaux en posant un maximum au taux de l’escompte. Ils dénoncent l’étude attentive des cours du change comme un écho vieilli de la balance du commerce, favorable ou défavorable.

Ceux, au contraire, qui comme nous repoussent l’attirail réglementaire, mais distinguent ce qui est séparé par la nature des choses, ne s’occupent point de la quotité des instruments de la circulation (currency) pour en accroître artificiellement le nombre. Ils ont confiance dans le mouvement libre de l’importation et de l’exportation des métaux précieux; ils repoussent toute pression législative, appliquée à la rémunération des services variés rendus par lecapital, ils demandent que ces services soient payés à leur prix naturel, et que les instruments de la circulation, après avoir été dans les temps anciens altérés par des faveurs peu rationnelles et retenus par des prescriptions oppressives, ne se trouvent point repoussés aujourd’hui du marché par des mesures qui tendent à en avilir le prix et à en comprimer le loyer alors qu’ils viennent à manquer.

Si les métaux précieux surabondent, qu’ils se rendent ailleurs, rien de mieux; les retenir de force ou user d'adresse législative pour les empêcher de partir, ce serait troubler le marché, par suite d’une fausse préoccupation. Ce n’est pas le fait matériel de leur multiplication qui importe, c’est le sens qui appartient à l’action qu’exercent, à un moment donné, les existences métalliques. ür, les indications formées par l'étude du change , donnent le moyen de discerner l’état des choses, et en

révélant la position du marché monétaire, elles ouvrent la voie à l’action réparatrice du commerce. Ne nous inquiétons point de la vieille balance du commerce, mais tâchons de nous rendre compte de l’équilibre des engagements et des stipulations de toute nature ; ne portons point notre attention sur le cours du change, comme sur le thermomètre d’un état des choses plus ou moins florissant, mais sachons y reconnaître les signes révélateurs de la condition spéciale dans laquelle se trouve une marchandise spéciale, le métal précieux ; sachons discerner les cas dans lesquels l’exportation de l’or provient de l'impulsion que lui imprime une trop grande abondance, de ceux dans lesquels ce phénomène témoigne d’une perturbation, présente ou prochaine, du marché monétaire.

Sortons de l’équivoque; il ne faut pas que l’on impute des différences de doctrine à ceux qui constatent l’importance d’une intelligence complète du change, alors qu’on leur fait une pure querelle de mots, pris dans une acception différente ; les termes techniques ne sauraient avoir aujourd'hui la signification qu’on leur attribuait aux siècles précédents. En langage de banque, le mot change favorable signifie simplement que les effets tirés du dehors sont cotés à prime, ce qui peut éventuellement amener une importation d’espèces, tandis que le mot change défavorable, indique une grande demande d’effets étrangers qui élève leur prix, et qui risque de provoquer des envois de numéraire. Le prix des effets courts, comme nous l’avons expliqué, influe sur le mouvement monétaire; le prix des effets longs subit d’autres influences, qui tiennent au taux de l’intérêt et aux questions decrédit,

sans dégager aussi nettement la situation de la place par rapport au courant métallique. Le loyer du capital qui s’élève dans le pays sur lequel les effets sont tirés, et lebranlement du crédit qui affecte la contrée, amènent sur le prix des effets longs une déduction de plus en plus forte, en sens contraire à celui du mouvement de l’or.

Au lieu de so fier au procédé commode qui consiste à imputer à une cause unique tel ou tel phénomène, il importe d’approfondir les divers mobiles qui peuvent l’avoir amené; souvent les causes sont complexes et difficiles à démêler, c’est là ce qui nécessite pour apprécier l’état du change , un œil perspicace et exercé.

L’émission du papier-monnaie à cours forcé a toujours exercé une influence fatale sur le cours du change ; celuici défie toute pression arbitraire, il rétablit l’équilibre, en dépit de toutes les tentatives des gouvernements. République ou monarchie, empire absolu ou empire constitutionnel, sont amenés à subir une loi supérieure, dont le change est l’inexorable ministre. Greenbacks d’Amérique, livres d’Italie, roubles de Russie et florins d’Autriche se courbent sous le même niveau, et ne gardent la valeur réelle qui leur est acquise dans le commerce, que dans la mesure de la réserve où se renferme l’application d’une faculté exorbitante. La chimérique prétention de se soustraire au contrôle des métaux précieux, et de leur enlever le rôle que la nature des choses leur assigne, échoue partout infailliblement; le papier-monnaie se trouve mesuré par l’or, sous l’action inévitable du change ;

l’or continue d’évaluer, par l’intermédiaire du papiermonnaie, tous les produits et tous les services.

Seulement au lieu de posséder une mesure de la valeur, presque invariable, on arrive avec le papier non convertible en espèces à des fluctuations violentes, qui troublent les engagements, détruisent la bonne foi dans les contrats et livrent tous les intérêts à l’incertitude d’une sorte de loterie. Rien ne contribue plus fortement à la démoralisation et à la ruine du pays.

On fait souvent retomber la responsabilité delà perturbation du marché monétaire sur les spéculateurs. Ils profilent sans aucun doute de la création du papier-monuaie pour réaliser un bénéfice autrement considérable que celui qu’il leur serait permis de recueillir dans une situation normale ; mais loin d’aggraver le mal, ils l’atténuent, en usant de procédés destinés à écarter les secousses violentes,

et en ménageant le retour des influences naturelles qui

modèrent la marche des choses.

En thèse générale les banquiers spécialement adonnés au commerce des effets étrangers, les achètent quand ils sont bon marché, pour les revendre à bénéfice; mais si les cambistes n'étaient pas là, pour faire une opération analogue à celle du marchand de blé, les écarts de prix seraient plus considérables ; les vendeurs d’effets pressés par le besoin, et les acheteurs de traites, obligés de payer au dehors, précipiteraient la baisse et la hausse; au lieu de restreindre le commerce des cambistes t l’émission du papier-monnaie le développe en augmentant les chances

aléatoires. En présence d’une circulation basée sur le métal précieux, l’or ne sort que si les cambistes ne rencontrent plus d’effets courts pour compenser les dettes envers letranger. L’or revient du moment où la faveur acquise aux effets tirés du dehors les transforment en un bon placement. L’échelle des bénéfices du change est d’ailleurs restreinte; ils ne peuvent augmenter que pour ceux qui ont agi longtemps à l’avance et fait provision d’effets, par suite d’une appréciation exacte des engagements internationaux réciproques. En réalisant un profit, ils épargnent encore à ceux qui cèdent ou qui achètent les effets un sacrifice plus lourd.

Quelques personnes se sont demandé pourquoi la Banque elle-même ne s’assurerait point for dont elle peut avoir besoin, au moyen d’un portefeuille garni de traites surl’élranger, qu’elle enverrait, le cas échéant, àl’encaissemenl. La Banque de Bruxelles a usé de ce procédé, qu’elle a bientôt abandonné après en avoir reconnu l’inefficacité

D’abord, si la mesure était réellement bonne, tout le monde en userait.

Que la Banque de France garnisse son portefeuille de papier sur Londres, la Banque d’Angleterre garnira le sien de papier sur Paris, et l’opération se trouvera neutralisée.

Mais en dehors de cette hypothèse bien simple, d’autres raisons plus puissantes encore doivent faire écarter une

pareille manœuvre.

Quand le papier étranger est à bon compte, la Banque, en l'aehelant, le raréfie, ce qui fait monter le cours du

change et provoque la sortie de l’or. Si elle garde les titres acquis, elle en prive le commerce ; si elle les aliène, elle ne change en rien la situation de la place.

Lorsqu’au contraire, le papier étranger est cher, qui pourrait conseiller à la Banque de l’acquérir? le seul résultat de son intervention ne serait-il pas, en privant le commerce d’un instrument de libération qui lui est indispensable, de précipiter la sortie du numéraire qu’elle voudrait au contraire attirer?

Quand le change est bas, le numéraire afflue sans qu’on ail besoin de recourir à aucune pression artificielle, le réservoir général qui alimente l'encaisse de la Banque se remplit de lui-même. Mais, ajoute-t-on, il s’agit de s’approvisionner pour l’avenir? Il faudra donc que la Banque achète du papier long , échelonné sur une période étendue, et se transformant successivement en papier court. Alors la ressource devient d’un effet lent et restreint; si on prétendait le hâter, en présentant le papier à l’escompte, il faudrait encore que la Banque, propriétaire des effets, achetât l’or ce qu’il vaut, en subissant une déduction, et la Banque débitrice pourrait refuser d’escompter le papier revêtu d’une signature rivale. Tous ces artifices ne servent à rien, ils provoquent des représailles. Est-il d’ailleurs besoin de démontrer la fatale influence de l’intervention du gouvernement ou d’un établissement public, muni d’une grande puissance? Pour les effets de commerce, comme pour les approvisionnements de grains, on ne ferait qu’aggraver le mal au lieu de le conjurer. Le commerce libre se retirerait devant une concurrence faite dans le but d’empêcher

par une revente à bas prix, l’élévation naturelle du prix de la marchandise.

La situation respective des engagements internationaux, exerce sur le change une action infaillible, mais cette action est limitée; elle se manifeste sur les effets courts . Au contraire, la différence qui provient de la nature du medium circulant , entraîne sur les effets longs des variations souvent considérables , qui se rattachent aux questions de crédit ou de discrédit, et aux modifications de l’intérêt. Le loyer du capital affecte en même temps la valeur des effets à vue , car il détermine un mouvement d’emploi et de placement. Un taux élevé de l’intérêt attire les ressources disponibles, le résultat de celte tendance se manifeste aussitôt par le cours du change. En résumé, les effets étrangers sont les instruments habituels à l’aide desquels s’opèrent les compensations et les paiements entre les différents pays. Sans faire partie de la currency , ils en économisent singulièrement l’emploi ; leur solidité les fait admettre comme un complément dans l’office de l’échange, du moment où ils assurent l’achat de l’or à distance, et qu’ils permettent de ne pas l’expédier.

En fin de compte les produits et les services se paient avec des services et des produits; les effets étrangers ne font que représenter les transactions accomplies. L’industrie fort délicate des Cambistes consiste à chercher, pour toutes les opérations, des compensations, directes ou indirectes, sur le marché du monde. Si entre deux places quelconques il est difficile d’équilibrer exactement les engagements, on combine le doit et lavoir de diverses places, pour arriver à des règlements qui s’accomplissent sans

faire mouvoir le numéraire, autrement que pour les appoints. Supprimer la nécessité de l’envoi, n’est-ce pas, en fait, la même chose qu'approvisionner le marché?

Toujours subordonnés à la valeur métallique qui les mesure, les effets étrangers font connaître, par la fluctuation des cours, la direction et la force du courant qui entraîne les capitaux d’un point sur un autre; le change témoigne des influences qui retardent, arrêtent ou activent l’impulsion donnée. De là vient la relation intime, si bien décrite dans le Bullion-Report de 1810 , entre le taux des effets étrangers et le mouvement du loyer des capitaux; l’étude des questions monétaires ne présente pas d’aspect plus saisissant ni plus décisif.

Le change , à un moment donné, révèle une situation tendue ou mauvaise du marché monétaire; comment peut-on arriver à modifier un état des choses dont le change n’est en quelque sorte que le baromètre?

Quand l’exportation de l’or est simplement la suite d’une abondance momentanée du métal précieux, loin de nous en émouvoir, nous devons la considérer comme un échange naturel et profitable. Dans les contrées où l’or est un produit de l’exploitation régulière, il représente une marchandise ordinaire; dans les pays où il sert ü évaluateur commun, il apparaît surtout comme l’intermédiaire du mouvement des marchandises. Sans perdre le caractère d’un produit commercial, il devient un instrument de la circulation; le changement qui l’affecte à ce litre, en le dépréciant ou en augmentant le pouvoir d’acquisition qu’il emporte, mérite une attention particulière.

Sans juger d’une manière superficielle la situation générale du marché d’après l’élévation relative, ou la dépression du change , il importe de ne pas négliger les avertissements qu’il donne : quand d’autres symptômes significatifs l’accompagnent, il peut faire prendre des mesures indispensables pour empêcher la tourmente d’éclater.

Quand l’exportation du numéraire tient à une modification dans la valeur de l'instrument de la circulation, le change ne peut être corrigé que par le remède employé pour relever la circulation dépréciée. Deux influences agissent ici en sens contraire : les dettes contractées, lorsqu’elles dépassent les recouvrements acquis, font sortir les espèces ; mais le taux de l’intérêt tend alors à monter et l’avantage de l’emploi du numéraire en assure le retour. Il y aura demande d’effets sur le pays où ce phénomène se produit et le prix de ces effets haussera. On ne tarde point à rechercher les moyens de remettre les capitaux au marché sur lequel ils obtiennent le plus de valeur. A mesure qu’un des plateaux de la balance du numéraire descend, l’autre monte, l’équilibre se rétablit si rien ne met obstacle à la marche naturelle des choses. La diminutiou du capital métallique en relève le prix, comme la surabondance le diminue, mais dans un cas comme dans l’autre, le jeu régulier du loyer de l’argent, et la force d’attraction ou de révulsion qu’exerce le pouvoir d’acquérir, accru ou diminué, détermine le niveau du marché monétaire, et entretient l'équilibre des prix.

Si les engagements extérieurs l’emportent, la raréfaction du numéraire réduit la valeur des produits et en provoque la vente; en même temps le taux de l’escompte augmente.

Ce remède spontané agit avec le plus de promptitude et d effet, surtout lorsqu’il ne s’agit que d’un embarras temporaire, et que les comptes ne demandent qu’un certain délai pour s’ajuster. Les peuples ne procèdent pas autrement que les individus: un intérêt plus élevé, amène une prolongation de crédit et appelle les avances. Se refuser à un pareil sacrifice ou trop le retarder, c’est courir au devant d’une perte bien plus lourde. Lorsque avertie par le taux du change, la Banque augmente létaux de l’escompte, elle ne fait qu’obéir à une loi naturelle qu’elle ne saurait dominer : si elle ajournait une mesure commandée par la force des choses, elle ne tarderait point à voir les ressources s’épuiser, et la réserve métallique s’écouler. Le prix élevé des produits et des services rendrait plus difficiles les placements au dehors, tandis que l’or trouvant meilleur accueil ailleurs, se porterait sur d’autres marchés; fluide et mo* hile, facile à transporter, rebelle à tout autre attrait qu’à celui du profit, il obéit à un irrésistible courant. Les billets, qui ne fonctionnent à côté de ce qui reste de numéraire, que parce qu’ils ont remplacé celui qui a déjà été exporté ou qui s’est casé dans le trésor de la Banque, ne remplissent régulièrement leur office que si l’on peut les convertir à volonté en monnaie. Quand la valeur de l’instrument monétaire se déprécie, on présente les billets au remboursement, parce que l’or seul trouve alors bon accueil au-delà de la frontière; tant que la conversion des billets en espèces n’est point compromise, le billet vaut autant que l’or sur le marché intérieur; mais la masse de la circulation métallique et fiduciaire du pays peut se déprécier visà-vis du marché universel ; le change témoigne alors

d’une diminution irrécusable de la valeur métallique. Celle situation entraîne l’exportation des espèces; celle-ci continue tant que la proportion de la valeur n’est pas modifiée. Sur le marché universel, l’or est une marchandise qui tend à retrouver le niveau d’après une loi aussi certaine que celle qui règle lemouvement des fluides.

Le caractère distinctif du billet de banque est d’être réalisable à volonté, il entre dans la circulation comme s’il était la monnaie même qu’il remplace. Au reste, le besoin des instruments de la circulation étant limité, du moment où les nouveaux apparaissent, les anciens se retirent (1) ; le dicton vulgaire : le papier chasse le numéraire, exprime une grande vérité économique. La composition de la circulation ( currency ) exerce une influence considérable sur le résultat auquel conduit l’exportation des espèces. Plus il y aura, d’une façon habituelle, de billets non garantis par un dépôt métallique, moins il y aura d’or et d’argent. Ces métaux sont indispensables, de l’aveu de tous, pour donner une base solide àYédifice fiduciaire; moins on en conserve, et moins on peut consentir à les voir partir. La tendance raffinée du système moderne qui conduit par la voie des virements, des compensations, des chèques, à réaliser une grande économie sur le service des instruments monétaires et des billets qui fonctionnent comme instruments monétaires, rend d’autant plus indispensable le soin avec lequel il faut veiller sur l’ensemble de la circulation. Le péril à éviter,

(1) 11. Passy. — Rapport fait en 1866, sur le concours ouvert au sujet de la circulation fiduciaire. Comple-rendu de l'Académie des sciences morales et politiques, tome LXXVI.

c’est l’excès de l'émission purement fiduciaire. Elle rencontre, il est vrai, une limite dans la dépréciation générale des instruments de la circulation, mais cette dépréciation artificielle entraîne un grand mal (1). On ne s’en garantit d’une manière efficace que par l’ampleur des réserves métalliques. Le sacrifice auquel on se soumet ainsi en perdant le loyer qu’aurait pu procurer la portion immobilière du capital, n’est qu’apparent. Qu’il survienne une crise, provoquée par la disparition des métaux précieux, elle entraînera des ventes précipitées et des baisses de prix formidables; la perte, au lieu déporter seulemeut sur l’intérêt annuel, frappera le fonds lui-même et absorbera en quelques jours le bénéfice d’années entières.

Ces convulsions du marché sont devenues plus fréquentes et presque périodiques de nos jours ; elles tiennent en grande partie à l’état incertain de la circulation , et à la résistance que de fausses et molles doctrines prétendent opposer aux nécessités qu’amène la situation du marché monétaire.

Plus il y a de papier non garanti par de l’or, moins on peut négliger le recours au seul moyen qui puisse le retenir et le rappeler, l’augmentation du taux de l’escompte. Ce remède, administré avec promptitude et résolution, est toujours efficace, parce qu’il est conforme à la nature des choses. On essaierait vainement de violenter le marché par des actes arbitraires, ou de le séduire par des artifices. Si le métal manque, il faut ou l’acheter, en subissant une réduction sensible sur le prix des produits (car la hausse

(lj H. Passy, loc cit.

de l'or signifie une baisse sur toute espèced’autres marchandises), ou le louer, en offrant un taux d’intérêt plus élevé.

Dès qu’on voit les exportations d’or dépasser ce qu’on peut raisonnablement enlever à la circulation, il faut rétablir l’équilibre en payant l’or ce qu’il vaut. Plus on essaiera de masquer la rareté des espèces, en augmentant l’émission des billets, plus on exaspérera le mal, et on risquera de provoquer une liquidation désastreuse. En effet, comment fera-t-on pour maintenir la conversion facultative des billets contre du numéraire? Comment alimentera-t on les caisses, livrées à l’assaut des réaliseurs , qui obtiennent un bénéfice certain en portant sur le marché étranger le métal qu’on y paie plus cher? Rien ne peut remplir ce tonneau des Danaïdes.

Le change est là, il précipite le mouvement, si on n’arrive point à modifier les cours en donnant une autre impulsion au capital monétaire- Pour que celui-ci revienne, il faut lui assurer un intérêt plus élevé que celui qu’il obtient au dehors et l’indemniser des frais de transport. En portant le regard sur le thermomètre du change, on saura si le bénéfice promis exerce une attraction suffisante. Le résultat est atteint quand les effets tirés sur la place en souffrance commencent à être demandés et que leur prix monte : plus on approche du pair des espèces, et plus on touche au moment où les remises seront faites en or. L’achat d’effets payables dans un pays a le même résultat qu'un envoi d’or, car ces effets donneraient le droit d’en retirer une somme correspondante; au lieu de les présenter à l’escompte, les porteurs les retiennent jusqu’à échéance pour profiter dans l’intervalle d’un intérêt élevé, on les recherche

pour se procurer un pareil avantage; dès lors la position du marché monétaire se modifie promptement. Le change a fait connaître la nécessité de serrer l’écrou de l’escompte, le change indique aussi le moment où on pourra le détendre. Loin d’user ici d’un procédé artificiel, on suit fidèlement la loi du marché libre.

Si la Banque prétendait hausser l’escompte hors de saison, elle verrait promptement diminuer son portefeuille ; elle n’impose pas ce taux, elle l’adopte. La meilleure preuve de l’utilité d’une mesure qui n’a rien d’oppressif se rencontre dans l’augmentation du portefeuille, qui accompagne toujours une élévation de l’escompte, accomplie avec discernement. Jamais les banques n’ont causé de mal par une hausse intempestive de l’escompte. Les avances sc faisant alors ailleurs à un taux mieux approprié à la situation du marché, les banques voient disparaître les clients. Au contraire, les banques ont fréquemment causé un mal profond, en hésitant à élever le loyer de l’argent, quand la circulation exigeait un renfort métallique. Des embarras passagers se sont alors transformés en crises dou loureuses. Le service rendu par l’étude des changes étrangers est grand, puisqu’il permet d’écarter ce péril, en inspirant les résolutions conformes à la position du marché monétaire.

Il faut, quand le besoin est reconnu, faire varier le taux de l’escompte avec rapidité et avec énergie. Une expérience récente, qu’on oublie trop quand les métaux précieux affluent-, prouve que le taux de l’escompte doit atteindre une progression élevée pour agir avec sûreté.

Le temps auquel s’applique l’escompte perçu ne dépasse

pas en moyenne trois mois. Supposons que le taux normal soit de 4 p. 100, il faut calculer quelle est l'augmentation à offrir afin de déterminer l’envoi des espèces ; on doit d’abord tenir compte des frais d’aller et de retour, car au terme marqué la situation peut changer du tout au tout ; l’argent demandé avec insistance se trouvera peut-être de nouveau surabondant et on risque de le renvoyer au lieu de départ : qu’il s’agisse seulement d’une proportion minime, que nous évaluons à 1/4 p. 100 par voyage, ce sera 1/2 p. 100 pour les frais ; mais si l’opération ne dure que trois mois, ce demi pour cent équivaudra à 2 p. 100 sur le pied de l’intérêt annuel. Il faut en outre accorder au capital étranger un bénéfice ; quand ce bénéfice ne serait que d’un demi pour cent, il représentera deux pour cent par an ; l’escompte devra donc monter à 8 p. 100, car c’est un supplément correspondant à 2 p. 100 pour les frais et à 2 p. 100 pour le profit, qui devient indispensable pour procurer un simple bénéfice de 1/2 p. 100, sur une opération de trois mois pleins. Cet exemple suffit pour expliquer comment une faible augmentation de l’escompte peut n’exercer aucun effet, et pourquoi, dans une situation difficile, il faut décider un écart considérable : les chiffres du taux porté à 7, à 8 et à 9 p. 100, qui ont vivement ému le commerce ne présentent au fond rien d’exorbitant, étant appliqués à des effets d’une échéance moyenne de trois mois. Le bénéfice à recueillir par les cambistes n’est que d’un demi pour cent ; quant à la charge imposée, il faut la mettre en regard de la perte que ferait subir une crise en réduisant seulement de 5 p. 100 le prix des marchandises, ce qui serait une perte au moins quintuple.

La meme explication peut donner le mol d’une autre difficulté, dont on a été quelque temps préoccupé. On s'était imaginé que la solidarité devait exister d'une manière constante entre les banques d’Angleterre et de France, en ce sens que le taux de l’escompte ne pourrait différer à Londres et à Paris au-delà d’une très-faible fraction. Or, on a vu un écart de 2 et 3 p. 100 se maintenir d’une manière prolongée, malgré le courant rapide qui entraîne les capitaux d’un pays vers un autre, surtout lorsqu’une faible distance les sépare et que les voies de communication sont sûres et faciles. Ce mystère s’explique aisément quand les deux places admettent un métal différent, l’une l’or et l’autre l’argent, comme medium légal de la circulation; en effet, aux frais du transport vient s’ajouter la prime temporaire qu’obtient l’un des métaux.

Mais alors même qu’il s’agit de deux pays qui admettent un mode identique de circulation, il est aisé de comprendre qu’il existe entre eux une différence notable pour le taux de l’escompte. Les frais d’envoi et de retour du numéraire ont beau être réduits au minimum, ils n’en affectent pas moins la valeur des capitaux transmis sous cette forme, et une faible augmentation de la dépense élève singulièrement l’obstacle. Il faut toujours faire porter sur une opération de trois mois le calcul des frais d’aller ainsi que ceux du letour possible. Que chaque transport coûte 1/4 pour 100, c’est une charge totale de 2 p. 100 au taux de l’intérêt annuel dont il faut grever l’escompte. Ce n’est pas tout; comme on doit promettre en sus un bénéfice qui détermine à tenter l’entreprise, du moment où les effets sur l’Angleterre sont en petit nombre, et qu’on ne peut se les

procurer qu’avec une addition considérable sur le prix du change, il faut porter l’escompte à une proportion plus élevée, en établissant un écart de 3 ou de 4 p. 100. Si le taux est de 4 p. 100 sur une place, il devra s’élever à 7 ou 8 p. 100 sur l’autre. S’arrêter en route ce serait ne rien faire.

Tout dépend ici du cours du change ; tant qu’il reste à la même hauteur, il faudra maintenir un taux élevé d’escompte, et conserver l’écart de l’intérêt entre les deux places.

M. de Waru l’a nettement déclaré dans sa remarquable déposition devant la commission d’enquête : « C’est une erreur de penser que la Banque de France se croit dans la nécessité de suivre servilement les mouvements de la Banque d’Angleterre en vertu de ce qu’on appelle la solidarité. Sa conduite dépend de l’état du change et de la situation du marché (1). »

Du moment où le bénéfice d’une hausse du loyer des ca-

(1) L’honorable régent de la banque, dont l’expérience et les lumières sont généralement appréciées, a dans cette déposition, décrit avec lucidité le mouvement que le cours du change établit entre Paris et Londres.

Lorsque l'escompte s’élève sur cette dernière place, les capitalistes français qui ont dans leurs portefeuilles des fonds disponibles représentés par du papier sur Paris, ne leur rapportant que 4 0/0 au maximum, escomptent ce papier à la banque de France au taux de 4 0/0 et achètent dupapier long sur Londres qui rapporte, selon l’escompte de la banque d’Angleterre 5, 6 ou 7 0/0, pour le garder jusqu’à l’échéance. Les négociants créanciers de l’Angleterre, laissent aussi entre les mains des débiteurs les fonds sur lesquels on leur bonifie un loyer élevé.

Une différence de 1 0/0 entre l’escompte des deux places corres-

pitaux est assuré dans un pays, les effets que celui-ci doit

solder sont recherchés par ceux qui veulent choisir la voie

la plus avantageuse de transport et de placement. Rien ne

peut donc être plus efficace pour conjurer les conséquences

fâcheuses d’une sortie inopportune des espèces : « c’est le

pond à 6 centimes 1/4 sur le change de la livre sterling, à 3 mois, une différence de 2 0/0 correspond à 12 centimes 1/2 et ainsi de suite. En supposant, lorsque le même taux d’escompte est perçu, le change à 25 fr. 10, il devra monter à 25-16 1/4, à 25-22 1/2, à 25-28 3/4 à mesure que l’écart entre l’escompte des deux places augmente de 1, 2, ou 3 0/0.

En réalité la cote du change ne suit pas cette proportion mathématique, qui effacerait tout bénéfice par une compensation exacte du prix payé avec l’avantage accru, il existe d’autres causes qui influent sur les cours. Mais la tendance est telle que l'indique M. de Waru ; une augmentation dans le cours de la livre sterling suffit pour arrêter l’exportation de l'or, et la hausse de l’escompte donne ce résultat ; si elle est poussée à un certain degré, elle peut renverser la situation et faire que le pays chez lequel l’or était importé en devienne exportateur.

Le pair du change entre deux pays, est comme nous l'avons suf lisamment expliqué : « la somme de monnaie de l’un qui est en valeur intrinsèque, égale à une somme de monnaie de l'autre, c’eslît-dire qui contient un poids égal d’or et d’argent au même titre. »

Ainsi un souverain de bon poids et de bon titre apporté à la monnaie de Paris vaudrait 25 fr. 20 centimes. (Nous croyons que le calcul rigoureux ne donnerait que 25 fr. 17 centimes.) C est sur ce pied de 25 fr. 20 en chiffre rond que s’établit le prix du change entre l'Angleterre et la France, sans s'occuper des frais de transport, ni des risques, ni des bénéfices, dont la somme détermine la quotité de l'écart des cours au-dessus ou au-dessous du pair , suivant la balance des paiements à faire entre les deux Etals.

Le change favorable à l'Angleterre ne peut s’élever au-dessus de 25 fr. 37 centimes 1/2, car à ce taux la France aurait plus de profil

seul moyen de retenir ce qu’on est sur le point de perdre et de remplacer ce qui est déjà sorti (1). »

On a vu en pareille occasion, des banquiers du pays qui éprouve une rareté de numéraire, tirer à découvert sur leurs correspondants, comme lorsqu’il s’agit d’une simple anticipation, destinée à mettre en rapport simultané les saisons où l’on exporte et celles où l’on importe.

L’opération peut réussir s’il ne s’agit que de pourvoir à un embarras dont on peut facilement marquer le terme ; elle aura des conséquences dangereuses s’il s’agit d’un attermoiement, et d’un véritable emprunt, alors que le change ne présente point la perspective d’un changement sérieux dans ta situation des engagements internationaux. Le plus grand tort dans ce cas est de masquer,

à payer avec de l’or, qu’avec des traites ; le change défavorable ne peut, par contre, guère tomber au-dessous de 25 fr. 10 c., car à ce prix l’Angleterre trouve plus d’avantage à nous envoyer de l’or. Ceci s’applique bien entendu aux effets courts, qui reflètent le plus exactement la situation respective des deux places, et dont le prix détermine les mouvements du numéraire.

M de Waru a parfaitement déduit de ce simple exposé comment la Banque de France ne saurait acheter de l’or en Angleterre, pour ravitailler l'encaisse, quand la France subit un change défavorable, sans jouer un métier de dupe : l’or ainsi acquis s'écoulera aussitôt pour prendre la route du marché où il vaut davantage. Si au contraire, par suite d'énormes achats de bestiaux, de grains, de farines et de denrées de toute sorte, la cote du change se prononce en notre faveur, et descend à 25 fr. 10 c., comme cela a eu lieu pendant longtemps, l’or afllue de lui-môme, et les achats de papier sur Londres faits par la Banque serviraient uniquement à hausser le change.

(1) Goschen. Chapitre lxxxi.

au moyen d’une fluctuation factice du change, les exigences imposées par l’action régulière et inévitable de lois parfaitement définies. La digue artificielle qu’on aura élevée se trouve bientôt submergée, et le mal s’aggrave. Le répit qu'on aura voulu procurer en créant une abondance factice de traites étrangères augmente la pression du besoin véritable et trouble d’une manière fatale le marché monétaire.

Tels sont les enseignements que la théorie des changes étrangers met en lumière. Il importe de les compléter en étudiant le même problème sous un autre aspect que celui sous lequel l’a envisagé M. Goschen. Les mêmes principes permettent d’arriver à la solution des questions soulevées par ce qu’on est habitué de nommer la liberté d’émission. L’enquête récente sur la circulation monétaire et fiduciaire s’est souvent égarée dans des débats qu’une meilleure entente du mécanisme du change aurait pu épargner. La constitution des banques, en ce qui concerne la création de billets, se trouve sous la dépendance du change. Quand on connaît les lois qu’il détermine, on peut se rendre un compte exact du but commun auquel tendent, le plus souvent sans en avoir conscience, les promoteurs de systèmes en apparence très-divers et qui cependant reviennent dans l’application à des procédés presque identiques. La grande question de Yunité de l’émission se réduit à une dissidence, facile à effacer, quand on reconnaît

la faible portée des avantages trop généreusement attribués

à la faculté de battre monnaie à l’aide du papier, et quand

on sait mesurer le péril qu’entraîne une des conditions essentielles du système monétaire.

Pour procéder avec méthode, examinons d’abord ce qu’on doit entendre par ces termes sans cesse employés, rarement définis : la circulation fiduciaire.

Par une confusion étrange, on a voulu comprendre sons cette dénomination les titres les plus divers qui reposent sur le crédit, et l’on a prétendu notamment confondre les billets de banque, payables au porteur et à vue, avec

les lettres de change destinées à opérer !e mouvement des espèces ou à faciliter la compensation des engagements, de place en place, et avec les chèques, sorte de mandats à ordre, délivrés pour accomplir un paiement. Les comptescourants et les virements arrivent de plus en plus à effectuer de^ négociations multipliées, en n’employant les billets de banque et le numéraire que pour solder les appoints. Ces diverses inventions ont pour résultat d’économiser sur les instruments de la circulation , mais ne sont point ces instruments ; on ne doit donner ce nom qu’à la monnaie métallique et au billet de banque. Cette distinction est fondamentale; c’est pour l’avoir méconnue que d’excellents esprits ont risqué de s’égarer dans d’inextricables embarras, ou se sont laissé entraîner à des con-

cl usions inacceptables.

Constater la véritable nature du billet de banque, c’est dégager le débat de la plupart des ambiguités qui l’obscurcissent.

Le billet de banque diffère des autres titres de paiement, parce qu’il est réalisable en argent, à vue et au gré du porteur, et en outre parce qu’il est impersonnel.

Comme la monnaie métallique, il passe de main en main sans laisser de trace, il accomplit et termine les engage ments, sans engendrer aucun recours, et il s’impose à tous sans examen ; le sentiment populaire établit une grande différence entre les billets de banque et les autres titres commerciaux.

Le billet de banque remplit l’office de I» monnnaie; il ne circule qu’à celte condition ; du moment où il ne serait point accepté comme l’équivalent des espèces, il ne vaudrait plus rien. Chaque titre a un but, et c’est le but auquel il tend qui détermine sa nature propre; le but du billet de banque est de fonctionner comme instrument de la circulation, de pair avec la monnaie ; aussi la monnaie et les billets de banque forment ensemble la somme totale de la circulation ( currency ).

Ce n’est pas dire que le billet de banque possède toutes les propriétés de la monnaie ; étant dépourvu de valeur intrinsèque, il ne saurait faire partie intégrante de la richesse, comme l’or et l’argent, qui peuvent à chaque instant redevenir simple marchandise.

Les banques d’émission ne participent point au noble privilège, dévolu au travail seul et à 1 épargné, de créer et de conserver le capital. La fabrication des billets, pour toute la somme qui dépasse la garantie métallique, dégage simplement la portion du capital existant, qui sous forme d’espèces se trouve immobilisé dans l’office de la circulation; elle rend disponible la marchandise, or ou argent, pré- #

cédemment employée en numéraire; telle est toute lamagie du billet. Quand on ne perd pas de vue ce point de départ, on reconnaît aussitôt le domaine limité de l’émission.

Adam Smith en a nettement tracé les frontières, en disant : « La niasse totale de la monnaie de papier qui circule dans un pays ne peut jamais dépasser la valeur totale de monnaie d’or et d’argent dont ce papier tient la place. »

Le service auquel ils sont propres détermine la quotité des instruments monétaires, qu’ils soient construits en métal précieux, ou qu’ils empruntent la forme économique du papier. L’étendue des besoins résultant du mouvement des échanges appelle et maintient sur le marché ces véhicules

de transaction. On ne les multiplie pas à volonté, et on les ♦

multiplierait en pure perte; tous ceux qui croient ouvrir une source intarissable de richesse publique, en augmentant la masse de la monnaie fiduciaire , poursuivent une chimère.

L’accroissement du capital ne connaît aucune borne, et la somme des lettres de change, des mandats, des chèques, peut s’étendre sans cesse ; les compensations et les virements peuvent porter sur des sommes vertigineuses (I); on arrivera au moyen de ces procédés ingénieux à économiser sur les instruments de la circulation, mais on ne modifiera point leur nature distincte. M. Bonamy- Price le reconnaît : il range dans une classe à part la monnaie métallique , et ce qu’on peut nommer la monnaie fiduciaire , toutes les deux outils ( tools ) employés aux échanges ; tout en se refusant à admettre une différence intrinsèque entre le billet de banque et la lettre de change ou le chèque, il constate que le sentiment public exige, et que la loi accorde pour les bank-notes une ga-

(1) Cent vingt-cinq milliards de fiancs, en une année, pour le aring-house de Londres, et plus encore pour New-York.

ranlie spéciale, à cause de la manière dont ces billets passent de main en main, et du caractère semi-obligatoire de leur transmission. Le public n’est pas absolument libre, quand il les reçoit, alors même qu’ils ne sont pas, comme ceux de la Banque d’Angleterre, dotés du cours légal , qui leur imprime le caractère monétaire. Personne n’est forcé d’accepter les billets de banque, et cependant on ne les refuse pas ; le commerçant craindrait d’indisposer ses clients, et chaque particulier sait qu’il peut sur le champ se défaire du billet comme il l’a reçu ; l’habitude aidant, ces valeurs symboliques continuent de circuler, à moins qu’un désastre ne vienne, mais trop lard, éclairer les victimes.

Au contraire, rien n’a un caractère individuel plus prononcé que l’ouverture d’un compte-courant, demandée à une banque, que le versement du dépôt et la délivrance des chèques, pour les fractions de la provision faite, ou bien que la souscription d’une lettre de change. La réflexion domine ici, tandis que l’on accepte les billets de banque sans peser longuement la solvabilité des établissements qui les ont créés.

Quand vient le jour du désastre, quand on n’échange plus les billets contre des espèces, et que, saisis de terreur, les détenteurs assiègent les portes de la Banque, un cri s’élève au milieu de la foule, composée en partie de pauvres gens ; ces billets, qui ont rempli un office public, réclamaient un contrôle public, une surveillance, comme une fabrique de poudre, ou comme les navires qui transportent les voyageurs à travers l’Atlantique. La puissance publique aurait du intervenir au nom de la sécurité géné-

raie, pour défendre ceux qui étaient incapables de se défendre eux-mêmes. Tel est le motif sur lequel M. Bonamy - Price insiste avec énergie pour demander que l'Etat ne se retranche point dans une passive indifférence, quand il s’agit de l’émission. D’autres raisons au moins aussi fortes militent dans le même sens. Elles laissent peu de ressources à ceux qui veulent établir entre le billet de banque et les titres commerciaux une assimilation inexacte et forcée.

Les échanges s’accomplissent : par le troc simple d’un objet contre un autre ; par l’intermédiaire d’une marchandise tierce à laquelle tous les objets se trouvent comparés, et qui devient ainsi, du consentement universel, la mesure commune des valeurs; elle constitue le prix. Ce medium de la circulation, c'est, chez toutes les nations civilisées, la monnaie. Quand elle intervient matériellement, elle conduit à un troc double de l’objet cédé contre l'instrument de la circulation, et de l’instrument de la circulation contre l’objet qu’on désire acquérir. Quand la monnaie n’est pas mise en mouvement, elle préside à toutes les transactions, car elle mesure les valeurs qui doivent s’échanger sur le pied d’une équivalence complète, sauf les appoints.

En laissant de coté le troc simple, qui appartient aux civilisations rudimentaires, nous rencontrons dans toute société éclairée et productive, où les hommes associent leurs efforts en se prêtaut un secours mutuel, deux leviers puissants : les instruments de la circulation et les instruments de crédit.

La monnaie métallique et la monnaie fiduciaire ap •

parviennent à la première ; les lettres de change, les billets à ordre, les mandats, les crédits ouverts, les dépôts, les chèques, les engagements de toute nature constituent la seconde.

Les instruments de la circulation, auxquels le sens pratique des Anglais a donné le nom de currency , ont une valeur reconnue de tous, qui traduit tous les engagements, acceptés couramment , comme gage de la tradition des objets qu’on voudra se procurer, ou des services dont on pourra disposer, pour une valeur équivalente à celle du produit cédé ou du service rendu. Les métaux précieux, l’or et l’argent, ont été admis partout, pour remplir foflîce de monnaie ; le numéraire métallique seul est à la fois le signe commun et l’équivalent de toute marchandise, parce qu’il possède une valeur intrinsèque qui sert de terme de comparaison an x stipulations du marché universel ; il entretient ainsi l’équilibre des prix dans le monde.

La monnaie métallique intervient ou par la coutume invariablement suivie, ou en vertu d’un texte de loi impératif, comme moyen libératoire dans tous le? engagements contractés, parce qu’elle tixe le prix des choses, c’est-à-dire le rapport établi entre elles et Y évaluateur commun.

Le sens populaire a été droit au cœur du problème ; il a nommé instrument de la circulation la valeur qui passe couramment de main en main dans toutes les transactions humaines, et qui libère de toutes les obligations. Cette manière de voir concorde pleinement avec la définition scientifique qui considère connue monnaie tout le matériel employé à l’échange des valeurs et à la solution des engagements.

L’action de la monnaie n’implique aucune abstraction, elle ne présente aucun mystère; chaque pièce d’or ou d’argent, d’un poids et d’un titre déterminé, revêtue d’une empreinte qui en constate la composition intrinsèque, se trouve admise par tous, suivant des fractions uniformes avec lesquelles la coutume se familiarise.

Comment se fait-ii que la question de la circulation semble être des plus obscures et des plus compliquées, alors qu’elle devrait être de sa nature la plus simple et la plus accessible? Cela tient à l’intervention de la monnaie de papier et du papier-monnaie , et au trouble que cette création a jeté dans les esprits.

La monnaie métallique présente deux inconvénients permanents : pour les transactions plus considérables, elle impose le maniement d’espèces d’un poids sensible, d’un transport onéreux ; elle demande une dépense de temps pour être comptée et transmise de main en main. En outre, elle s’use au frottement; la perte qu’occasionne ce qu’on appelle d’un terme technique le frai, ne laisse pas que d etre considérable.

En outre, dans les temps anciens, la diversité infinie des monnaies, leur fabrication irrégulière et souvent dolosive, les manœuvres frauduleuses d’un fisc besogneux, comme les prétentions arbitraires du pouvoir absolu, les falsifications officielles ou déguisées, avaient livré le marché du monde aux ravages terribles de la maladie monétaire (morbus numericus). On essaya d’y pourvoir, en réunissant et en contrôlant les espèces métalliques conservées par les banques, qui délivrèrent en échange des titres de dépôt , valeur correspondante au poids et au degré de fin

des monnaies qui leur étaient confiées. Ces warrants représentant une quotité exacte de métal précieux, toujours prête à être livrée en échange, ce sont les billets de banque dans leur pureté primitive. Ils sont l’ombre fidèle du numéraire, dont ils reflètent la nature et accomplissent la fonction, d’une manière à la fois plus commode et plus économique, puisque la perte du fmi se trouve évitée. Sans aucun doute, cette monnaie de papier doit figurer au même titre que les espèces dans la catégorie des instruments de la circulation ( currency), car elle remplit le même office, avec la même sûreté, et avec un avantage accru par la facilité avec laquelle on peut la manier et la transporter, aussi bien que par la détérioration quelle évite.

Toutefois, la faveur même avec laquelle celte ingénieuse création fut accueillie ne tarda pas à produire une double déviation, cause des nombreuses incertitudes et de fatales méprises.

D’un côté, on voulut utiliser une partie des dépôts métalliques, et au lieu de conserver la représentation intégrale des billets en numéraire; on enleva une partie du gage qui leur appartient, en transformant les banques de dépôt en banques de circulation qui ajoutèrent à l’émission des billets métalliques d’autres titres de forme semblable et portant la même promesse d’échange facultatif contre du numéraire. Ceux-ci constituaient la monnaie de papier , et comme ils reposaient sur la confiance qu’inspirait la solvabilité constante de la Banque, on les désigna sous le nom de monnaie fiduciaire .

D’autre part, les gouvernemeuts, jaloux de se procurer

des ressources, ne tardèrent pas à suivre ce périlleux exemple; ils créèrent du papier-monnaie dépourvu de tout gage métallique, mais soutenu d’abord par la faculté d etre reçu dans les caisses publiques, à l’égal du numéraire, et ensuite imposé à tous les habitants du pays, comme instrument libératoire.

Dès lors, la circulation comprenait diverses sortes d’instruments, tous employés à la même destination, tous fabriqués pour remplir le même but : 1° la monnaie métallique; 2° les billets à l’aide desquels le numéraire circule sous une forme plus commode, et auxquels devrait appartenir exclusivement le titre de monnaie de papier ; 3° la monnaie fiduciaire qui englobe sous une apparence commune les billets garantis par les espèces et les billets de confiance, émis par les banques sous la condition du paiement facultatif à bureau ouvert; 4° enfin le papier-monnaie, imposé par une volonté arbitraire, création factice d’une autorité qui se croit absolue, papier-monnaie ne faisant appel ni au gage matériel du dépôt métallique, ni à la confiance qu’inspire la promesse de conversion facultative, mais doté par la loi de la puissance libératoire.

Nous n’entendons point formuler ici un principe, nous constatons un fait. La circulation met en mouvement dans les divers États du monde tantôt seulement l’or vrai, tantôt un or fictif, produit du crédit ou de la force. Le crédit n’exerce qu’un pouvoir fort restreint et très-périlleux sur la circulation, la force échoue constamment. La monnaie fiduciaire proprement dite n’évite le danger des crises violentes qu’à condition de se limiter beaucoup et de suivre fidèlement les mouvements du métal qu’elle est censée re-

présenter; \e papier-monnaie amène partout l’instabilité des engagements, la ruine du crédit ; là où il devrait fixer la sécurité des rapports, la régularité des transactions, la sincérité des contrats, il plonge tout dans la confusion, il livre tout à l’incertitude de l’arbitraire.

Mais qu'il s’agisse d’une monnaie droite, solide, véritable sauvegarde du marché, comme l’est le numéraire et le papier qui le représente fidèlement, ou d'un instrument mixte , basé tantôt sur la réalité et tantôt sur la fiction, comme la monnaie fiduciaire, ou d’un titre, repoussé par l'équité et par l’expérience, comme la monnaie de papier protégée par le cours forcé, nous rencontrons toujours des instruments fabriqués dans le but de servir à l’accomplissement des échanges et à la solution des obligations. Excellents, médiocres ou détestables, ils n'cn constituent pas moins la circulation . Ils se trouvent tous placés sous l’empire qu’exerce \e change, soit qu’il procure la répartition proportionnelle des métaux précieux dans le monde, en maintenant le mouvement spontané du commerce libre , soit qu’il serve de thermomètre infaillible pour réfréner une émission imprudente, et pour la ramener à un rapport plus exact avec les existences métalliques, soit enfin qu’il châtie les téméraires visées de l’arbitraire, en détruisant le prestige et en déjouant les vaines espérances des grands coups d’autorité.

A côté des instruments de la circulation fonctionnent dans une sphère distincte les instruments de crédit. Ils économisent l’usage de la currency en permettant d’accomplir par des transferts ou par de simples virements des opérations nombreuses, pour lesquelles on épargne l'in-

tervention matérielle de la monnaie métallique aussi bien que de la monnaie fiduciaire ou du papier-monnaie ; mais ils ne se substituent pas aux espèces , aux billets de banque , aux assignats , ils conservent un rôle à part.

Pour agir comme les espèces, les billets de banque doivent avoir le même caractère général (du moins dans les limites du pays), s’affranchir de toute responsabilité individuelle, revêtir une garantie commune et publique, et posséder la faculté d’être instantanément échangés contre du numéraire, à moins que la loi ne les impose comme moyen libératoire. Ils ne font partie de la monnaie courante, ils ne circulent et ne sont reçus qu’à ce litre; la monnaie fiduciaire , notamment, doit valoir de l’or, constamment, régulièrement, sans soulever aucun doute, sans nécessiter aucun recours individuel, ou elle ne vaut plus rien.

Les lettres de change auxquelles on a voulu asimiler les billets de banque parce qu’ils constituent aussi une promesse de paiement et qu’ils reposent sur la confiance, sont des instruments de crédit et non pas des instruments de circulation ; elles sont généralement à terme, on ne peut pas les échanger à volonté contre une somme égale de numéraire. Elles sont vendues contre de la monnaie, comme les marchandises qu’elles représentent; elles ne sont pas de la monnaie. Est-ce que l’on stipule des paiements quelconques en lettres de change? C’est tout le contraire, on stipule pour les lettres de change les paiements en monnaie. Si une stipulation pareille accompagne les billets de banque , la différence consiste en ce que ceux-ci peuvent s’éteindre par un remboursement facultatif; c’est justement pour cela qu’ils continuent de cir-

culer, côte-à-côte avec les espèces. Mais, dit-on encore, le billet de banque, c’est une lettre de change venue à échéance. S’il s'agissait là d’autre chose que d’un jeu d’esprit, on rencontrerait promptement le moyen de satisfaire ceux qui demandent, comme une panacée financière , la liberté d’émission. On n’aurait qu’à maintenir sur la place les lettres de change échues, munies d’une acceptation solide; pourquoi ne l'a-t-on jamais essayé?

Quand une lettre de change est déshonorée, c’est-à-dire quand elle n’est pas payée au jour marqué, la circulation du pays ne diminue pas. Si au contraire un billet de banque n’est pas remboursé, il s’opère une contraction inévitable dans la monnaie fiduciaire destinée à solder les engagements.

Plus il y a de lettres de change, moins il y a relativement de monnaie; moins il y a de lettres de change, et plus la monnaie devient abondante. En est-il de même pour les billets de banque? Certainement non, c’est une preuve nouvelle qu’ils sont d’une nature différente (1).

Le fait que des lettres de change tirées des deux côtés pour les mêmes sommes arrivent à s’éteindre en se compensant, ne les constitue pas plus à l’état de monnaie courante que les pages d’un livre de compte dont le débit balance le crédit. Les lettres de change dispensent du transport de la monnaie dans nombre de circonstances, mais elles exercent sous ce rapport une influence d’autant plus grande et meilleure, que la monnaie destinée à les solder est plus solide et plus fidèle ; elles ne sont pas de la monnaie.

(1) Amasa Walker. ( The Science of Wealth , liv. lit, ch. xv).

Les lettres de change permettent aux dettes réciproques des divers Etats de se balancer, en assurant le paiement des créances en monnaie locale ; elles devienent ainsi l’instrument de l’équilibre universel des métaux précieux; mais si chacun de ces titres a pour but de faire obtenir du numéraire à une autre époque, et sur une autre place, il n’en tient pas lieu par lui-même.

On connaît l’influence naturelle qu’exerce la monnaie sur les prix; est-ce que les lettres de change produisent le même effet? Les marchandises sont-elles plus chères quand les lettres de change abondent, et à meilleur compte si elles deviennent rareç ? Leur absence ne deviendra jamais la cause d’une panique ou d’une pression monétaire, si la monnaie courante est solide.

Qui pourrait donc nier, dirons-nous avec M. Amasa Walker, qu’il existe une profonde différence entre la monnaie courante, sous les diverses formes qu’elle affecte, et les titres de crédit ?

Il suffit pour décider la question de rappeler les paroles de M. Mollien : « Le public reçoit et donne les billets,

comme une monnaie réelle. » En est-il ainsi des lettres de change?

Les divers titres de crédit sont tous le résultat d’engagements particuliers qui reposent sur la confiance personnelle et qui empruntent une garantie à celui qui les cède. Le billet de banque est un titre général, basé sur la confiance publique, il est cela ou il n’est rien. Si la lettre de change était destinée au même service, elle n’aurait pas besoin de se transformer en billet de banque, en subissant la charge de l’escompte. Elle n’est point une mon-

naie, elle en est comme la pierre d’attente. Loin de servir de mesure à la valeur des choses, elle a besoin elle-même d’être mesurée, elle varie suivant les circonstances et la position du marché monétaire. Celui qui paie avec une monnaie quelconque se libère , celui qui s’acquitte avec une lettre de change contracte une dette. Que les lettres de change se multiplient sur le marché, la demande de la monnaie augmente ; s’il arrive un surcroît de billets de banque, l’offre de la monnaie s’accroît , l’intérêt hausse dans le premier cas, il baisse dans l’autre. Lorsqu’il survient une crise, le porteur d’une lettre de change ne s’aperçoit que trop qu’il est dans une autre position que le détenteur de pareille somme en billets de banque ou en espèces (1).

Nous avons insisté sur la distinction à établir entre la monnaie fiduciaire et la lettre de change , parce qu’on a trop souvent voulu faire ressortir d’un parallèle illusoire des conclusions erronées. On ne saurait assimiler un titre qui exerce une influence publique et dont l’action s’étend

(1) St or ch, Econ. polit., 1" partie, 1. VI, ch. xvi, indique nettement les raisons de cette différence :

« Les billets de banque font partie de la valeur totale du numéraire, dont ils représentent une fraction ; ainsi ils circulent avec le numéraire métallique en sens contraire des marchandises. Les papiers-promesses, au contraire, représentent une fraction de la valeur de la richesse mobilière, dont ils font partie ; ainsi ils cheminent avec les marchandises en sens contraire du numéraire, et le croisent dans sa circulation. On les crée et on les transmet, on les vend et on les achète toujours en échange contre de l’argent ou des billets de banque, précisément comme toute autre marchandise. »

si loin à un titre privé dont le sort n’intéresse que le détenteur, dûment averti quand il l’a reçu et n’ayant subi aucune pression pareille à celle qu’exerce forcément une monnaie de papier qui continue souvent de circuler uniquement parce que personne ne songe à éprouver la valeur d’un signe qu’il ne doit pas conserver et auquel ne s’attachera point une responsabilité personnelle.

Nous pourrions passer en revue les billets à ordre, les mandats, les comptes-courants et les autres procédés du crédit sans rencontrer aucune analogie effective, aucun caractère général qui les assimile aux billets de banque ; mais ce serait donner trop d'étendue à cette partie de notre travail. Nous ne pouvons cependant passer sous silence le plus puissant instrument des compensations et des virements, le chèque , dont le caractère se rapproche le plus de celui du billet de banque, sans toutefois se confondre avec lui.

Le chèque n’est pas une monnaie, il est simplement une délégation de courte durée en vertu de laquelle on peut transférer à autrui la disposition d’un dépôt. Il n’a point le caractère impersonnel du billet de banque et ne porte avec lui aucune preuve de la provision faite , d’un dépôt accompli. Aussi l’accepte-t*oo beaucoup plus en raison de la confiance qu’inspire celui qui le délivre que de la certitude du paiement par l’établissement qui doit le solder. L’existence du chèque est éphémère, il ne constitue point un élément véritable de la circulation, il se borne à économiser et à utiliser d’une manièro plus féconde l’usage des instruments monétaires.

Ayant pour point de départ des rapports personnels avec

celui qui le délivre, il éveille le contrôle; il n’est créé qu’en vue d'un emploi immédiat. D’ordinaire le compte ouvert au titulaire porte intérêt; celui-ci n’entend nullement renoncer d’une manière intempestive à le toucher ; cela rend les dépôts plus fixes et les fait maintenir en même temps qu’ils procurent l’avantage de former une provision qui sert de garantie à d’autres opéralfons. Le chèque ne peut jeter aucun trouble dans la circulation, ni provoquer une crise monétaire. Il ne permet de disposer que de ce qui existe, d’un capital réalisé qui n’a pas encore commandé l’achat qui doit compenser un travail accompli, une production achevée, un service rendu. Loin de troubler le marché monétaire, le chèque en modère et en facilite les mouvements.

Le billet de banque seul circule dans une succession infinie de transactions comme une monnaie courante ; le Times , organe accrédité de la pratique commerciale de l’Angleterre, n’hésite pas à dire que chacun serait obligé de l’accepter par les nécessités des relations journalières, quand même il ne serait pas armé du cours légal. Personne n’est obligé d’accepter un chèque. C’est un ordre de payer qui doit être endossé ; on le solde en billets de banque. Autre chose est l'ordre délivré de remettre un billet de cent francs, autre chose est le billet de cent francs lui-même.

Le chèque ouvre une large voie aux virements et aux compensations; là est son mérite propre et véritable. En permettant de balancer des comptes multipliés, il réalise une économie considérable sur l’emploi du numéraire, mais il n’est pas le numéraire, et il ne fonctionne pas

comme celui-ci. Autre est sa destination, autre est le service qu’il est appelé à rendre, et différente est l'influence qu’il exerce. Ce qui le distingue surtout des billets et lui enlève le caractère monétaire, c’est qu’il est immédiatement encaissé ; il ne possède pas le caractère essentiel de la monnaie et des bank-notes , qui est la disponibilité permanente et la faculté d’accumulation. Au lieu d’entraîner une garantie qui porte sur toutes les ressources d’une banque, les chèques ne reposent que sur l’avoir problématique d’un seul client de l’établissement; quand ils sont transmis, il faut s’assurer de la signature du tireur (1). Ils ne remplissent qu’une faible partie des fonctions multiples auxquelles la monnaie est destinée, et les objections faites contre les mesures spéciales prises à 1 egard de l’émission au point de vue de ceux qui prétendent mettre les billets sur la même ligne que les lettres de change et les chèques, ne s’appuient que sur une assimilation incomplète. Un financier distingué, M. John Laing, a parfaitement dévoilé l’erreur dans laquelle est tombé sous ce rapport John Stuart Mill, erreur qui imprime à la déduction d’ordinaire si ferme de l’illustre économiste, un caractère d’indécision, et qui l’entraîne à des contradictions singulières.

M. Bonamy-Price envisage les espèces et les billets de banque comme des instruments distincts de la circulation, mais il confond deux aspects différents : celui de la garantie d’un paiement définitif ’, qui peut être donnée aux billets, et celui de la certitude de leur conversion instantanée en numéraire. C’est à ce dernier litre qu’ils valent

(1) Laing. The Theory of Business , 196.

comme monnaie. Il ne suffit point de mettre les porteurs a l’abri de l’insolvabilité future, il faut leur donner la garantie complète de la conversion facultative, sans retard à subir ni réclamation à exercer. Il ne suffit point de dire : espèces et billets sont des instruments de la circulation au même titre ; chacun doit être libre d’en faire frapper contre le métal qu’il livre ou contre le gage qu’il fournit. Non, le parallèle est fautif, car si l’or vrai se trouve sous la dépendance des quantités limitées de cette marchandise, quantités proportionnellement distribuées entre les diverses parties de l’univers, et si la quotité des espèces est ainsi restreinte, le monnayage d’autres fractions du capital, telles que la rente ou la terre, n’obéit nullement à cette loi de l’équilibre universel ; il menace la sécurité du marché et la stabilité des prix. La monnaie est l’évaluateur commun ; le prix, c’est la valeur de toute chose exprimée en monnaie ; la somme des instruments monétaires exerce sur les prix une action directe, et si on pouvait la faire varier à volonté, sans être retenu par une difficulté matérielle, le but de la monnaie serait manqué; il n’y aurait plus ni mesure stable de la valeur, ni sens précis des contrats ; on retomberait dans le chaos d’où cette admirable invention, que Mirabeau le père plaçait sur la même ligne que l’invention de l’alphabet, a fait sortir les transactions humaines.

Pour que le change exerce l’action salutaire qui lui appartient, pour qu’il égalise partout la valeur de l’or et de l’argent, pour qu’il assure l’uuiformité qui élève la monnaie au rang de mesure , en même temps qu’elle en fait l’instrument des conventions, il faut que tout ce qui est destiné à remplir la fonction monétaire obéisse à la même

loi. Les frais de transport constituent la seule différence qui doive affecter d’une manière permanente les provisions métalliques des diverses régions. Tant que leur prix haussera et baissera naturellement comme celui du blé, du coton et des autres marchandises, les métaux précieux ne manqueront jamais d’affluer sur le marché où ils seront demandés. Mais pour que letude du change amène ce grand résultat, qu’on se garde bien de tout ce qui pourrait empêcher l’ensemble de la monnaie courante de se comporter comme si le numéraire était seul présent sur le marché, et d'obéir avec fidélité aux indications de ce guide précieux.

Il fallait éliminer d’abord du problème les instruments de crédit, lettres de change, chèques, etc., qui le compliquaient inutilement; il fallait uniquement se mettre en présence des instruments de la circulation, de la monnaie courante, sous les formes diverses quelle affecte aujourd’hui ; la question ainsi ramenée à ses termes véritables devient d’une solution facile. On peut mieux garantir la régularité des mouvements du marché monétaire en combattant une des causes des crises qui ébranlent le crédit et qui sèment les désastres commerciaux, car on possède la pierre de touche qui révèle le péril ; cette pierre do touche c’est le change.

A proprement parler, la difficulté se concentre sur la manière dont est constituée la monnaie fiduciaire. Laissons de coté le papier-monnaie : on peut l’invoquer comme une triste nécessité que les nations subissent quelquefois, personne ne se présente pour le défendre.

La monnaie de papier qui reste dans son rôle de substitut fidèle du métal précieux, unit aux qualités qui distinguent les espèces l’avantage d’être plus maniable et d’éviter le frai. Personne ne songe à la supprimer, ce serait condamner la locomotive pour en revenir aux diligences.

Reste la monnaie fiduciaire , et les conditions auxquelles doit être assujetti le droit d’émission des billets de banque d’un caractère mixte, une partie étant garantie par du numéraire, une autre partie ne reposant que sur le crédit de l’établissement qui les émet. Peu d’économistes poussent la hardiesse jusqu’au point de dire que la fabrication de ces instruments de la circulation doit être libre, en vertu du principe de la liberté de l’industrie; presque tous reconnaissent qu’ils ont besoin d’être garantis de manière à ce que la promesse inscrite sur le billet devienne efficace. Plus un système donnera de sécurité à cet égard, mieux il vaudra. Il faudrait pour atteindre sûrement le but ne point hésiter à sacrifier les avantages secondaires, s’il en existait, mais il n’en existe aucun; les projets tendant à un accroissement du capital disponible, à une extension du crédit, en un mol à la multiplication de la richesse par la multiplication des signes d’échange, entretiennent une vaine illusion. On ne manquera jamais de la quantité nécessaire des instruments de circulation, c’e>t de leur qualité qu’il faut s’occuper. L’erreur fondamentale du système mercantile consiste à concentrer l’idée de la richesse dans le numéraire. A mesure que les peuples grandissent, que la production se développe, que les échanges se multiplient, la fraction du capital qui est appelée à constituer la monnaie métallique, devient pro-

portionnellement plus faible; la rapidité de la circulation, et les instruments decrédit, notamment la lettre de change et le chèque, rendent de plus en plus superflue l’intervention matérielle des espèces et des billets; les virements et la compensation, les comptes-courants et les balances aux livres de commerce, restreignent le domaine des instruments monétaires aux appoints ou aux transactions de détail.

Si l’usage de ces instruments se trouve ainsi économisé, il faut que leur solidité et leur titre soient audessus de tout soupçon; il faut qu’ils servent de lien commun aux rapports universels, car leur empire ne s’arrête point aux frontières de chaque Etat, il s’exerce sur le marché du monde entier. La principale fonction de la monnaie consiste à mesurer toutes les valeurs, à préciser tous les engagements. Plus les produits se multiplient, plus les échanges augmentent, plus les engagements se diversifient, et plus s’accroît la masse des intérêts attachés à la stabilité de Y évaluateur commun. Maintenir cette stabilité autant que le permet la nature des choses, c’est le premier devoir du législateur qui s’inspire des notions de l’économie politique.

De quoi vous inquiétez-vous, a-t-on dit, est-ce que ce ne sont pas les besoins du public qui déterminent la somme des instruments monétaires? Il n’acceptera que ceux qui lui conviennent; s’il préfère le billet de banque, pourquoi l’obliger à se servir des espèces ? L’émission excessive, YOver-Issue est une chimère; les banques ne peuvent point forcer l’émission ; multipliez les billets à volonté, quand il y en aura de trop on les rapportera. La seule, l’unique garantie de l’équilibre normal de la circu-

lation, c’est l’obligation de convertir les billets en espèces. Les Banques sont responsables; si elles manquent à ce devoir, elles en seront rudement punies, cela suffît. Tout moyen préventif serait une gêne, une entrave, une atteinte portée à la liberté de l’industrie. Pour prévenir un danger chimérique, on priverait le pays des avantages du crédit; on l’empêcherait de réaliser une grande économie, en l’empêchant d’user d’un instrument de la circulation qui ne coûte presque rien, pour le condamner à employer un instrument qui coûte cher.

Examinons rapidement ces raisons qui résument les arguments habituels des partisans de la liberté d'émission , décorée du nom de liberté des banques , voyons comment ils se concilient avec l’enseignement sévère du change et avec les conditions inévitables dictées par lui. La somme des instruments monétaires correspond toujours aux besoins du marché, c’est vrai, mais les facilités offertes pour satisfaire aux demandes accrues, n’arriventelles pas à surexciter ces besoins, et à joindre aux opérations régulières, des spéculations plus hasardeuses? Ne risque-t-on point en sollicitant de nouveaux clients, pour ouvrir un débouché aux ressources disponibles que vient amplifier un surcroît de billets, d’évoquer des exigences insatiables, qui pousseront à une nouvelle augmentation fiduciaire?. La Banque use d’une faculté qui la tente, celle de frapper une monnaie fiduciaire qui lui rapporte un bénéfice considérable; l’industrie et le commerce, attirés par la perspective des avances faciles, cèdent aux espérances que fait naître une extension d’affaires. Nous admettons que tout le monde agisse avec bonne for, encore faut-il faire

la part des illusions. Ne devra-t-on pas craindre une circulation monétaire enflée, en présence d’un encombrement de marchandises?

Nous ne voulons rien exagérer, nous savons, et l’expérience nous le prouve, que l’on rencontre bientôt la limite à laquelle s’arrêtera forcément la fabrication des billets émis sans garantie métallique suffisante. Si quelques dizaines de millions font médiocre figure quand on les compare aux riches moissons récoltées chaque année par le travail et par l’économie, ils suffisent pour troubler le marché monétaire et pour amener, dès que le vent contraire commence à souiller, une contraction beaucoup plus périlleuse que l'expansion n’a pu sembler profitable.

L’impulsion factice donnée à la production finit toujours par un trop plein ; il faut liquider, et on liquide à perte; les besoins factices du marché monétaire disparaissent; on rapporte aux banques l’excédant des billets, pour réclamer des espèces, mais l’augmentation de l’émission a réduit alors la proportion de l’encaisse et chaque billet remboursé produit un vide d’autant plus sensible que l’on a dépassé davantage la limite indiquée par une prévoyance envisagée comme trop sévère.

Il suffit, selon l’assertion d’une école nombreuse, de conserver en numéraire le tiers du montant des billets émis : cependant comme l’a fait observer un des doyens du free-irade , M. Prince-Smith, cette règle empirique aboutit à un non sens arithmétique; chaque billet remboursé enlève la garantie qui devait couvrir trois billets, l’équilibre se trouve immédiatement détruit. Et si l’on a quelque peu forcé

l’émission, si tout l’excédant arrive subitement ù l’échange contre le numéraire, que deviendra l’encaisse métallique? Il faudra le ravitailler; comme la masse accrue de la circulation aura diminué la valeur de chacune des parties qui la composent, l’or, relativement déprécié, aura quitté le marché intérieur, pour se rendre sur les marchés étrangers où il possède un plus large pouvoir d’acquisition. Le prix des marchandises et des titres divers aura monté de toute la diminution subie par le prix de l’instrument monétaire; on ne pourra rappeler celui-ci, que si l’on consent à payer l’or plus cher, en échange de marchandises ou de valeurs qu’il faudra céder à meilleur marché, ou à se le procurer par une hausse de l’escompte, ce qui pourra amener une crise.

L’obligation de rembourser les billets en espèces se traduit en un fait, d’autant plus périlleux pour la Banque qu’elle se sera moins renfermée dans une sévère restriction. Si YOver issue a eu lieu, la révulsion sera terrible. L’instrumeni monétaire correspond toujours à une somme d’affaires beaucoup plus grande, il est la base étroite d’un vaste édifice. Quand le marché monétaire se resserre violemment, la masse des ruines de\ienl incalculable, les craintes s’exaspèrent, les instruments monétaires qui reposent sur le crédit s’évanouissent de plus en plus par leur transformation en espèces; mais les espèces manquent, elles ont reflué ailleurs. Moins on en trouve, plus le danger est pressant, plus le sacrifice à faire sera lourd.

On a vanté la substitution économique du papier au métal ; cela est fort relatif. Sans doute il vaut mieux employer ce qui revient à meilleur compte, pourvu qu’ou

en retire le même service; néanmoins si l’instrument ne vaut rien, il revient toujours trop cher; le dicton vulgaire traduit la sagesse des nations, en affirmant « que rien ne ruine comme le bon marché. » Certes, comme ledit le professeur d’économie politique des Etats-Unis, M. Amasa Walker (1) dans un livre admirable, digne d’être lu et médité par tous ceux qui s’occupent des questions de crédit et de banque, une charrue de bois coûte moins qu’une charrue de fer, mais défoncera l-el le le sol ? Si l’on calcule ce que le billet a pu économiser de numéraire et ce qu’il amène de pertes, quand il n’est pas suffisamment garanti par le métal précieux, on constatera un résultat désastreux.

M. Walker proscrit d’une manière absolue toute émission de billets qui dépasse la réserve métallique ; nous ne poussons pas la rigueur aussi loin. Nous admettons que l’on puisse maintenir, en se renfermant dans une limite étroite, une circulation mixte , qui repose en partie sur le gage solide du métal, et en partie sur la confiance qu’inspire la Banque; mais comment déterminer cette limite? Là est toute la question. Nous venons de voir combien est hasardée l’opinion de ceux qui s’en rapportent au public du soin de régler la quotité de l’émission. C’est une illusion dangereuse ; mais quand celte assertion serait vraie, est-ce

(1) The Science of Wealth , by Amasa Walker, lecturcr on political economy in AmherstCollege-Boslon. Cet ouvrage, publié en 18<j6. est déjà parvenu à sa quatrième édition ; il contient un exposé de la doctrine économique fondée sur les plus larges principes de liberté de l'industrie. M. Amasa Walker est le partisan décidé du free-trade et l'adversaire déclaré de la liberté d émission de sbillets de banque, non garantis par du métal précieux déposé en quotité égale.

que le public parviendrait jamais à régler la proportion dans laquelle la monnaie mixte conservera le titre métallique qui doit lui appartenir? Là nous paraît être le nœud du problème, il n’a guère été mis en lumière jusqu’ici ; on en a eu comme un vague pressentiment, mais nous ne sachions pas qu’on ait formulé nettement une doctrine de nature à écarter toute incertitude et à résoudre toutes les difficultés. C’est l’étude du change , qui nous met sur la voie d’une solution précise et qui rattache d’une manière intime la question de la constitution de la monnaie fiduciaire à celle des lois qui régissent le marché monétaire, dont le change est l’interprète.

Ce n’est pas tant du nombre des billets émis que l’on doit se préoccuper (bien qu’il y ait là un danger trop méconnu) que de la qualité de ces billets. Elle est inattaquable quand ils reposent sur un gage identique en métal précieux; elle n’admet qu’une faible dose d’alliage fiduciaire . Pour employer le langage propre à la fabrication monétaire, ce qui détermine le degré de tolérance, c’est le cours du change ; il témoigne de la situation générale du marché monétaire, et il permet de juger de letendue de l’approvisionnement métallique aussi bien que des facilités que rencontrera l’achat de l’or, s’il devient nécessaire d’y recourir.

Le public est bien moins apte encore à éprouver le titre métallique des billets qu’à en régler le montant. A une faible différence près, on ne pourra jamais employer que le même nombre d’instruments de la circulation; l’excédant ne peut se maintenir que par l’effet éphémère qu’il a lui-même entraîné, l’élévation des prix; il faut plus de

monnaie pour la transmission des mêmes valeurs ; en même temps l’augmentation des crédits ouverts, suscités par l’impulsion factice donnée à la spéculation, multiplie les dettes et nécessite l’emploi de plus d’instruments libératoires. Il n’est qu’un cas où l’on a un besoin plus sérieux et plus général du numéraire, c’est quand le crédit s’affaisse et qu’un grand nombre d’opérations exigent du comptant. Alors le marché ne se contente pas de la monnaie fiduciaire , il en déserte l’emploi, quelques efforts que l’on fasse pour le maintenir; on recherche les especes ou la monnaie de papier qui les représente exactement. Les billets de banque ne seront reçus qu’autant qu’une forte réserve métallique en assurera 1 échange instantané contre espèces. Vouloir en émettre davantage à ce moment pour alimenter le marché, ce serait aller contre le but, à moins que d’augmenter en même temps, et d’une manière plus considérable encore, l’encaisse métallique. Il faut toujours en revenir là, car l’or et l’argent constituent seuls la monnaie véritable, l’instrument d’échange universel : on peut se servir de papier par motif de convenance si la solidité qu’il présente est analogue à celle du numéraire lui-même, c’est-à-dire s’il ne reste aucun doute sur la convertibilité. Celle-ci dépendra du stock monétaire et des perspectives d’approvisionnement métallique, elle se trouvera toujours en rapport avec le cours du change. Plus la proportion du métal conservé sera forte , plus la circulation des billets se trouvera assurée, pourvu qu’on ne porte point atteinte à cette proportion par une émission fiduciaire nouvelle. Autrement, l’or et l’argent sortiront, la réserve métallique

s’affaiblira de plus en plus et les moyens de la renouveler deviendront moins efficaces. Dans ce dernier cas, la hausse du prix des effets étrangers marquera nettement l’étiage métallique sur la cote du change. Ceux qui répètent, pour se rassurer, que tant qu’on continue d’échanger les billets à vue, ils valent ce que vaut l'or, et que la dépréciation redoutée ne serait qu’une chimère, se renferment dans les limites du marché national, ils oublient le marché universel. Le haut ou le bas prix de l’or se mesure toujours par rapport au pouvoir d’achat que celui-ci exerce ailleurs, et rien ne l’empêchera de se rendre là où il trouve un profit. Il ne s’agit pas d’une dépréciation locale du papier vis-à-vis de l’or ; celle ci est impossible tant que l’échange continue à bureau ouvert, mais de la dépréciation de la masse totale des instruments de la circulation, employés dans un pays, vis-à-vis du taux des métaux précieux au dehors.

Les billets de banque ne peuvent servir que sur le marché intérieur, tout paiement étranger doit être effectué en espèces; celles-ci s’écouleront donc forcément, à moins qu’on n’en relève le prix en restreignant la masse de la monnaie fiduciaire au lieu de l’accroître ; alors l’or reviendra, mais seulement si l’on ne recule point devant un sacrifice à faire sur les titres, sur les marchandises, sur les obligations de toute sorte, ou qu’on se décide à élever le taux de l’escompte. C’est à ce moment qu’on pourra faire le calcul de ce que coûte l'instrument économique de la circulation, dont on aura étendu l’usage, en diminuant l’emploi de l’instrument considéré comme onéreux. On croyait obtenir au moyen des facilités fiduciaires un

capital plus abondant, des conditions d’avances plus modérées, un bénéfice plus large, l’illusion tombe pour faire place à une cruelle réalité: le capital fictif s’évanouit, le taux de l’intérêt monte dans une progression effrayante, il faut réaliser des entreprises et des spéculations qui avaient compté sur la hausse de toute chose, et les réaliser à des prix réduits en proportion de l’exhaussement de la valeur métallique ; les faillites se succèdent, le discrédit s’accroît, la liquidation s’opère au profit exclusif des détenteurs du capital réel , disponible entre leurs mains, de l’or et de l’argent qu’on avait prétendu détrôner.

La somme de la monnaie fiduciaire, à un moment donné, ne permet point d’en apprécier la qualité: celleci dépend entièrement de la composition intrinsèque de cet instrument, de la proportion de métal pur qui le soutient, et de la quotité de l’alliage fiduciaire qui le met en péril. Ce qu’on doit surveiller, ce n’est pas seulement le mouvement extérieur qui porte sur la masse des billets de banque, c’est surtout le mouvement intérieur qui s’accomplit dans la masse des billets et qui déplace la proportion du gage métallique. En émettant la même quotité des billets, on conserve plus ou moins de numéraire pour les couvrir, tout est là ; suivant que la proportion métallique varie, tout change.

C’est une vérité banale, dira-t-on, tout le monde est d’accord sur la nécessité de garantir la convertibilité constante des billets. Tant mieux I II n’en reste pas moins à examiner l’efficacité des procédés mis en œuvre.

Nous avons déjà mis à nu l’erreur commise par ceux qui se reposent naïvement sur la garantie proportionnelle

du tiers en numéraire ; cette garantie s’efface le jour où une influence quelconque, politique ou commerciale, une appréhension qui s’empare des esprits, ou bien un paiement à faire au dehors, dérangent une chimérique symétrie. Quand la circulation métallique domine, un déplacement de cent ou de deux cents millions, n’est pas de nature à causer une perturbation bien grave; l’exportation des espèces ne tarde pas à mettre en mouvement un véritable mécanisme sdf-acting , qui place le remède a coté du mal

en ramenant l’équilibre au moyen d’une légère prime

qui s’établit sur l’or et sur les effets qui doivent le procurer ou rempêcher de partir. L’importation agit dans le même sens en remplissant rapidement le vide fait sur le marché monétaire. On n’a besoin pour cela d’aucun expédient, d’aucun réglement; il suffit de consulter le baromètre du change et d'agir en conséquence.

Mais s’il faut expédier 200 millions de numéraire quand celui-ci sert de base à une circulation triple de billets, l’effet produit se fera sentir dans la proportion multiple qui correspond à ce rapport; le vide ainsi provoqué sera de 600 millions, et l’intensité du besoin révélé nécessitera une élévation beaucoup plus forte de l’or et du loyer temporaire du capital. La contraction du marché suivra la loi selon laquelle l’expansion fiduciaire a eu lieu ; c’est encore l’hypothèse la plus favorable, car si les craintes s’éveillent, le résultat peut devenir bien aulrementdésastreux.

Tant que la confiance n’était pas altérée, la monnaie fiduciaire marchait exactement de pair avec la monnaie métallique, elle exerçait la même influence sur les prix. Si par malheur la banque, s’en reposant sur la solvabilité

future de ses clients, n’a mis aucune réserve à l’escompte en acceptant toutes les bonnes lettres de change, tous 1 esgood bills , et sans se laisser arrêter par le délai de l’échéance, qui prolonge la durée moyenne des valeurs de portefeuille, la crise est inévitable. La grande commission anglaise, à laquelle est dû le Bullion-Report de 1810, a nettement signalé le péril ; elle a montré où pouvait entraîner la garantie des good bills. Ils seront toujours payés, dit- on; si un embarras temporaire survient, le négociant consentira les sacrifices nécessaires, il réalisera les marchandises à perte, il soldera un taux d’escompte élevé pour obtenir une nouvelle avance, mais il paiera; il y a donc là un gage suffisant. Oui, il paiera; mais avec quelle variation énorme dans les prix, en présence de quelle altération dans la portée de tous les engagements! Ceux qui ne se rendent pas bien compte de l’énorme influence qu’exerce la stabilité de la mesure commune des conventions, peuvent seuls en prendre aussi facilement leur parti. L’admirable influence exercée par la monnaie se perd dans une pareille confusion. — Cette influence porte sur toutes les transactions, sur toutes les entreprises, depuis le moment oîi l’homme, au lieu de pourvoir par lui-même à ses besoins, comme le sauvage, a eu recours à la coopération de ses semblables, à l’échange, aux conventions qui relient l’avenir au présent. Il aeudès lors besoin d’unejmesurc solide, sûre et juste, pour définir et préciser ses obligations. Telle a été l’origine de la monnaie de métal. L’accord spontané de tous les pays civilisés a choisi les métaux précieux pour constituer l’instrument de la circulation, afin que celle-ci fût gouvernée par la loi suprême de la valeur , au lieu

d’obéir aux suggestions de l'arbitraire, ou aux combinaisons fragiles de l’esprit de système. Pour les métaux, comme pour tous les produits du travail, la demande règ’e l’offre, et l’offre répond à la demande; en effet, produire c’est offrir une chose en échange d’une autre.

Telle est la véritable loi d’égalité et de juste équilibre, que Proudhon n’a qu’imparfaitement entrevue, parce qu’il ne s’est pas rendu suffisammentcompte de l’action simultanée des divers agents de la production. Tout émane de l’homme, de l’application de son intelligence à la transformation des forces matérielles, toute valeur dépend donc en dernière analyse du travail ; ce qui accroît la quotité des biens enaugmente la compétilion et réciproquement. Telle es la condition du numéraire.

Le billet de banque, au contraire, n’est pas le produit du travail, mais d’une abstraction; il n’a pas de valeur intrinsèque, il échappe à cette gravitation incessante qu maintient un équilibre parfait pour la monnaie métallique. Quand la contraction ou l’expansion du numéraire obéit à cette loi supérieure, on peut la calculer, la prévoir, la modérer. Les causes d’une augmentation ou d’une diminution d’espèces sont graduelles et appréciables. Si les pèces surabondent sur une place, elles s’écoulent en dehors; si elles manquent, elles ne tardent jamais à venir. Les métaux précieux, comme l’eau, retrouvent sans ces^e

niveau par leur propre mobilité. Quand l’or est moin apprécié dans un pays et plus demandé dans un autre le change indique une variation du prix et Péquilibr e rétablit de lui même; aucune invention artificielle tirait l’entretenir ainsi dans le monde.

Il faut bien insister sur ces notions élémentaires, puisqu’elles sont journellement méconnues par beaucoup de ceux qui s’occupent de la question de l’émission.

Ce ne sont pas seulement 'les convulsions violentes, comme celles que nous venons d’envisager, qu’il s’agit de prévenir. Malheureusement la panique n’est pas, dironsnous avec M. Walker, une plante, qui attende un siècle pour mûrir, elle fleurit à plusieurs reprises avant que l’enfant atteigne l’âge d’homme, et plus fréquemment encore pendant qu’il accomplit une carrière de travail ; pour écarter le péril il faut restreindre et empêcher les variations journalières de l’évaluateur commun. — Les grandes crises frappent l’imagination, attirent les regards, mais on oublie les perles incalculables de chaque jour. Si le mètre devait avoir tantôt une longueur de 95 centimètres, et tantôt une longueur de 105 centimètres, sans qu’on put prévoir ces changements, que deviendraient l’industrie et le commerce 1 La libre fabrication de la monnaie fiduciaire excitait pour celte raison la légitime indignation de Cobden ; il ne pouvait comprendre qu’on abandonnât aux combinaisons de quelques négociants la faculté d’allonger ou de raccourcir à volonté le yard de la valeur. Avec un numéraire métallique, ou des instruments monétaires qui ne puissent varier que dans la même proportion et avec la même régularité que les métaux précieux, chaque homme qui travaille dépend de sa propre habileté; avec une monnaie fiduciaire livrée aux combinaisons du lucre, et aux excitations de la spéculation, chacun ne dépend plus que de la prudence et de la solidité des Banques.

En exposant à des altérations fréquentes et soudaines la mesure de la valeur, on commet une grave injustice; on enlève à l’un, on donne à l’autre. Mais l’atteinte portée à la foi des conventions ne blesse pas seulement le sentiment moral, elle porte le plus grave préjudice aux intérêts matériels de la société; elle remplace les efforts du labeur et les calculs de la prévoyance par les hasards d’un jeu véritable. On ne saurait jamais prévoir ce que peut produire en présence d’une monnaie fiduciaire largement développée une diminution de confiance, une mauvaise récolte, une nécessité quelconque d’exportation métallique. Celte perspective décourage les entreprises sérieuses, trouble les mouvements du prix des choses; elle sème l’iniquité et la confusion. Le négociant dont nous parlions tout à-i’heure, qui aura présenté de bonnes lettres de change à l’escompte, verra déjouer les combinaisons le mieux conçues, s’il se trouve, à l’échéance, forcé de vendre avec 1 0, 20 et 30 p. cent de perte, à moins que de payer une nouvelle avance sur le taux de 8, 40 et 12 p. cent, comme on l’a vu en Angleterre, ou de 24, 30 et 36 p. cent, comme on l'a vu en Amérique.

Nous admettons encore qu’il paie à l’échéance dans ces conditions terribles, et qu’il mette ainsi la Banque à même de satisfaire aux demandes de remboursement, pourvu qu’elle ait prudemment échelonné les rentrées du portefeuille; mais s’il ne peut pas payer, ou si tout en présentant un gage suffisant, il ajourne la réalisation? Eh bien, dira-t-on encore, la garantie est solide, la lettre de change sera payée plus lard, le mal n’est pas grand.

Le mal est énorme au contraire, car la Banque devra, si ses clients ne la paient pas, ajourner l’échange des billets

contre espèces. Là se trouve la pierre d’achoppement de la garantie offerte par les good bills , et surtout de la garantie donnée au monayage par les titres de rente ou parle sol. A quel prix parviendrait-on à réaliser sous la pression d’une panique, une masse d'inscriptions ou de terres jetées sur le marché? On ne pourrait les vendre qu’avec des perles tilles qu’on ne consentirait pas à les subir et qu’on retarderait le paiement. Voilà où conduit la doctrine complaisante qui essaie de mettre sur la même ligne la conter tibililé immédiate des billets en espèces, et les garanties basées sur des valeurs, même fort solides, mais qu’il faudrait vendre pour maintenir la convertibilité future. Autre chose est la certitude de ne rien perdre, au bout d’un certain temps, autre chose la certitude qu’il faut maintenir quant à la faculté instantanée de l’échange des billets contre espèces. Il ne suffit pas de savoir que les billets seront payés un jour, il faut qu’ils puissent l’être immédiatement. Cette condition essentielle, c’est l’âme de la monnaie de papier ; elle en entraîne aussi, la mort, quand elle vient à manquer ou qu’on craint de la voir disparaître.

L’obligation de convertir les billets en espèces, les maintient au pair de l’or, dans les limites du pays, c’est vrai ; mais c’est aussi celle obligation qui entraîne les contractions violentes du marché où domine la monnaie fiduciaire. Nous avons déjà expliqué comment la dépense de chaque somme d’or, prise sur la réserve, devait entraîner avecelle le retrait des billets dans la proportion domultiple qui a déterminé la quotité de l’émission. Ce n’est pas tout, comme le fait remarquer avec tant de force M. Walker :

lorsqu’un billet est converti en or, la monnaie continue d’exister, mais lorsqu’il est reçu en paiement parlaBanque, il est comme annulé; il se trouve retiré de la circulation, et le medium des échanges est diminué d’autant. Au contraire les dettes qui se soldent en numéraire restituent les espèces.

La circulation métallique résiste à toute pression, aucune portion ne disparaît, si celte circulation se trouve relativement diminuée, elle attire le complément nécessaire par l’augmentation de la demande qui élève le prix de l’or et de l’argent. Ceux-ci redoutent aussi peu les atteintes de la panique que les ravages de l’incendie. Rien ne les empêche de conserver pleinement, en tout temps, la force de libération qu’ils possèdent.

Les billets de banque au contraire, et c’est pour cela que Sismondi les comparait aux canons de bois peint des Chinois, ne résistent point au danger ; ils ne peuvent que s'affaisser rapidement quand l’or manque pour les soutenir.

Dès que, pour une cause quelconque, on vient réclamer plus vivement les espèces en échange, les Banques bien conduites font leur devoir: elles restreignent subitement les avances, elles essaient de retenir les billets au lieu de les prodiguer comme dans des temps calmes, où les facilités existantes du crédit amènent une expansion plus ou moins large. Sans doute les affaires doivent osciller, tantôt s'accroître et tantôt se restreindre, c’est une preuve d’activité commerciale; mais il faut quelles suivent une impulsion naturelle. Alors la monnaie demandée afflue sous la forme la plus solide, et la position ne présente aucun danger. Trop souvent U fabrication facile des billets de

banque excite un mouvement fébrile; comme toulstimulant artificiel, elle provoque des besoins qui renaissent sans cesse, que rien ne peut assouvir. Si une pareille faute a été commise, on en porte lourdement la peine ; la circulation fiduciaire se resserre rapidement. Autant elles essayaient de l’alimenter auparavant, autant les banques s’appliquent à la contenir; mais elles se heurtent contre un triste dilemme : en restreignant les crédits, elles ruinent leurs propres débiteurs, qui seront hors d état de les rembourser. Il faut alors choisir entre le désastre des commerçants et la suspension des paiements en espèces : Ton tombe dans l’abîme du papier-monnaie.

On nous accusera de trop assombrir le tableau: il n’est que la reproduction fidèle de ce que l’expérience a plus d’une fois traduit en terrible réalité. Il faut donc fortifier la monnaie fiduciaire par une quantité suffisante démêlai, ou bien y renoncer. M. JohnLaing, qui comprend tous les avantages du crédit, et qui ne pousse pas, comme M. Walker, la rigueur jusqu’à la suppression absolue de tout billet autre qu’un véritable icarrant métallique, déclare sans hésiter qu’il vaudrait mieux renoncer aux billets de banque, que de compromettre l’immense avantage de posséder les métaux précieux comme mesure commune des valeurs (1); nous ajouterons, comme régulateurs du marché par les indications du change .

On peut concilier l’intérêt de la stabilité monétaire (steadiness in value), avec celui du maintien d’une quotité restreinte de la monnaie fiduciaire, qui devra toujours se

( 1 ) Theory of Business, 157 .

conformer dans ses mouvements à ceux d’un numéraire purement métallique.

Deux solutions ont été proposées, elles diffèrent beaucoup plus comme forme extérieure, que comme résultat pratique et se combattent souvent sans se rendre mutuellement justice : c’est la solution que donne le banking prin ciple, et celle qu’a fait admettre le currency-principle.

Tooke, Newmarch, Wilson, et surtout Macleod demandent une forte réserve métallique, et en déterminent même la somme pour l’Angleterre ; ils mettent le levier de l’escompte en œuvre dès qu’il s’agit de la maintenir. Macleod va jusqu’à placer, pour le monde de la production et du commerce, le principe de la hausse énergique de l’escompte au niveau de la loi admirable de INewlon. On ne lui reprochera pas de marchander l’éloge à un procédé si vivement critiqué par les partisans de la liberté d’émission de ce côté du détroit.

Pour empêcher les contractions spasmodiques qu’entraîne sur le marché monétaire une expansion trop facile, Tooke et Newmarch demandent qu’on fixe un minimum au-dessous duquel ne pourrait point descendre le taux d’escompte de la Banque de Londres. Quant aux élévations de ce taux, c’est le cours du change étranger qui devrait les mesurer.

Lord Overstone, sir Robert Feel, Cobden, W'ard Norman, le colonel Torrens, Gladstone, GoscheD, et nombre d’autres hommes d’Etat et financiers éminents ont fait consacrer et maintiennent le currency-system , qui par un procédé iuverse aboutit à des conséquences pareilles. Il limite le nombre des billets à émettre , par-dessus la garantie métallique

correspondante; le chiffre a été calculé sur la base la plus réduite à laquelle soit descendue depuis le commencement du siècle la différence entre la réserve métallique et les billets en circulation.

Ce n’est pas le moment de juger ces systèmes : qu’il nous suffise de dire que tous les deux ont pour but de fortifier ce que nous avons appelé le titre métallique de la monnaie fiduciaire. Plus ce titre sera élevé et moins on devra craindre les crises provoquées par la situation du marché monétaire. Dire qu’il n’y aura plus de crises, ce serait commettre une grave erreur, car les entraînements des spéculations hasardées et les chances du commerce peuvent les amener même sur les marchés qui n’admettent que le numéraire métallique, ou la représentation par du papier d’un dépôt d’or ou d’argent. Mais il y en aura moins, et ce qui échappera à tout péril, c’est la mesure de la valeur.

Les deux écoles se rencontrent sur le même terrain, en invoquant toutes les deux la même influence salutaire. Néanmoins le currency-principle l’emporte en netteté et en décision ; il distingue, comme le font Gladstone et Amasa Walker, comme nous avons essayé de l'établir nous-même (1), l’office de la Banque, qui doit rester libre, de l’office de l’émission qui réclame une règle sévère et qui tend à l’unité. Comment des banques multiples d'émission pourraient-elles sauvegarder h qualité de la monnaie fiduciaire, sans obéir simultanément aux avertissements donnés par le change ? C’est un des motifs que sir Robert Peel a vigoureusement

(1) V. dans notre volume la Banque d' Angleterre et les Banques d'Ecosse, le chapitre intitulé : Débats sur la Banque de France , et celui consacré à la crise financière de l'Angleterre.

mis en relief quand il s’est prononcé pour l’unité d’émission. N’est-il pas à craindre, en effet, que lorsque la banque la plus puissante réduira l’émission pour rappeler for, d’auiresen profitent pour multiplier les billets? L’action soutenue du change réclame ici l 'unité, et nous sommes étonné que M. Juglar n’ait point tiré cette conclusion des tableaux qu’il a soigneusement réunis.

Il n’y a qu’un moyen d’empêcher les crises monétaires, c’est de restreindre non pas la quotité de la monnaie fiduciaire , car on pourra toujours émettre autant de billets qu’or le désirera contre un dépôt métallique, mais la fraction de cette monnaie qui ne repose pas sur le métal. Nous croyons avoir suffisamment établi qu’on perd peu à rapprocher cette limite, et qu’on risque beaucoup à la reculer. La réserve suffisante de Horsley Palmer, la forte réserve de Tooke, la quotité fixe imposée par sir Robert Peel, tendent par des sentiers différents au même but. Il ne faut pas que l’expansion périlleuse de la monnaie fiduciaire corn- , promette le gage métallique qu’elle doit conserver, ou en affaiblisse la composition solide, qui seule peut l’empêcher de disparaître sous le poids d’une animadversion générale et légitime; on doit toujours faire dominer le métal précieux, de manière à ce qu’il règle seul le mouvement de la circulation.

Le change exerce ainsi l’action décisive qui lui appartient sur le marché monétaire. Il agit non-seulement comme un frein pour l’émission de la monnaie fiduciaire , mais comme la pierre de touche à laquelle devra s’essayer le titre métallique des billets; il détermine et entretient l’équilibre nécessaire de la circulation de l’or et de l’argent.

Comme l’a si bien expliqué dans une déposition d’enquête M. Weguelin : « L’act de \SH ne restreint nullement la circulation des billets entre les mains du public, il oblige seulement ceux-ci, s’ils se multiplient, à reposer d’une manière solide sur la sécurité métallique. » Il faut toujours par une raison plus importante encore que la sécurité de la circulation — la nécessité de maintenir invariable la mesure de la valeur — que l’or et l’argent conservent la prédominance matérielle, soit qu’ils circulent comme numéraire, soit qu’ils revêtent la forme de billets de banque qui les représentent. Faut-il que l’excédant des. billets sur le métal déposé soit fixe ou mobile? La question est grave et cependant elle n’est que secondaire, pourvu que l'on comprenne et que l’on suive les enseignements du change, pourvu qu’on veille avec un soin jaloux sur la composition métallique de la monnaie fiduciaire.

Le point capital, on ne saurait trop le répéter avec sir Robert Peel, ce n’est pas la quantité des instruments de la circulation qui viendra toujours se mettre en équilibre avec les besoins, mais la qualité de ces instruments. Plus la portion non couverte par le métal diminue, et moins on est exposé à voir affaiblir dans les moments difficiles la réserve indispensable. Pour la conserver en dominant les temps contraires, au lieu de s’abandonner à l’illusion qui multiplie les instruments de la monnaie fiduciaire il faut user résolument du levier de l’escompte, dirigé par les variations du change. Les plaintes de ceux qui accusent les fluctuations de l’intérêt de troubler leurs calculs et de détruire leurs prévisions, s’arrêtent au résultat quand il faudrait remonter à la cause première du mal. En effet, ces fluctuations sont d’autant plus considérables, que la

proportion rie métal que représente l’émission fiduciaire, est moins forte. Les Banques gagnent à cette diminution de la réserve, elles gagnent encore sur le taux de l’escompte, au moment de la détresse générale, mais le commerce et l’industrie, surexcités d’abord par l’abondance des avances, subissent une perte énorme, qui contraste avec les bénéfices accrus des Banques. Nous ne saurions trop le répéter, pour éviter ces secousses et ces mécomptes, il faut se garder d’affaiblir le titre métallique delà monnaie fiduciaire. Comme on éprouve les armes à feu et les chaudières pour les empêcher d’éclater, il faut éprouver l’outil des transactions ; le péril qu’entraîne une mauvaise fabrication n’est pas moins grave ici. On ne saurait s’en rapporter au simple contrôle de l’acheteur, et la raison d’économie se trouve entièrement subordonnée au service que rend l’instrument employé; cet instrument coule toujours trop cher, quand il est impropre à la fonction qu’il doit remplir.

Si la monnaie fiduciaire diminue la stabilité de la mesure de la valeur, si elle ne conserve pas fidèlement legage assuré de la tradition future des produits, et de la libération des engagements ;siau lieu de préciser le sens des conventions, la monnaie fiduciaire le trouble en fanant brusquement monter ou descendre les plateaux de la balance au profit injuste de l’un des contractants; si elle devient la cause première des oscillations violentes du marché et de l’incertitude des opérations, elle cesse de remplir la fonction assignée à la monnaie dans l’ordre économique, elle usurpe un litre et une position qui ne lui appartiennent pas. Rien de plus nécessaire que de rétablir une pleine garantie qui seule peut empêcher la fatale influence exercée non-

seulement sur ceux qui lient des rapports avec les manufactures de billets de banque, mais encore sur ceux qui y demeurent complètement étrangers; autrement l’ensemble des relations sociales se trouve compromis.

Le rôle des instruments de la circulation est de fournir le gage assuré des échanges et de préserver autant que possible de toute atteinte l’évaluateur commun ; le rôle des instruments du crédit est d’économiser l’emploi des instruments de la circulation, sur lesquels repose une construction brillante, mais d’autant plus fragile qu’elle prend des proportions plus considérables par rapport à la base. Plus haut l’édifice s’élève, et plus il faut se garder d’en affaiblir les fondations, car si celles-ci cèdent sous le poids qu’elles doivent supporter, tout s’écroule. Demandez aux architectes s’il est d’une bonne économie de réaliser une épargne mesquine sur les pierres angulaires du bâtiment?

Qu’on ne nous parle ni du bénéfice que promettent les banques d’émission, ni de l’éducation du crédit qu’elles propagent. Singulier bénéfice que celui qui peut grandir en raison meme de la détresse générale, singulière éducation que celle qui risque de pervertir le sens droit des populations, et de faire attribuer à la fiction du papier-monnaie le pouvoir légitime de la monnaie métallique. Indè mali labes ; c’est parce que l’on se méprend sur le rôle de l’instrument fiduciaire que nous voyons surgir chaque jour des projets naïvement audacieux de papier hypothécaire et de banques destinées à courber le rameau d’or du crédit, de manière à le mettre gratuitement à la portée de tous. La véritable éducation du pays en cette matière se fera promptement, quand on

aura nettement séparé l’idée de l’oflice que doit remplir la banque de l’idée de l’émission de billets qui ne reposeraient point sur un équivalent métallique. Alors le crédit sérieux pourra se ramifier à l’aide de banques de dépôt à fonds réunis (Joint stock-banks) comme celles qui font la richesse de l’Angleterre, et qui assurent les dividendes les plus élevés à leurs actionnaires, sans se transformer en manufactures de billets de banque. Leur intérêt est toujours d’accord avec celui du public; elles n’emploient que le capital réalisé, elles ne se servent que de numéraire métallique ou de billets qui en sont l’équivalent et qui leur reviennent au même prix; elles n’ont point recours aux systèmes décevants qui consistent à procurer une monnaie factice, menacée de s’évaporer au moment même où l’on a le plus besoin de l’intervention active de la monnaie courante. Les Américains, instruits par une rude expérience, commencent à condamner ce régime fatal : le livre de M. Amasa AValker (1) en est la preuve. Il a si bien déchiré les voiles trompeurs, il a si bien fait ressortir ce qu’il dénonce comme un vaste système d’insidieuse supercherie ( swindliny ), qu’on ne risque guère de le voir.rétabiir.

L'olîice véritable des banques est de recueillir les capitaux et d’en activer l’usage productif, de multiplier les échanges en facilitant le règlement des comptes, d’économiser sur l’emploi de la monnaie en dispensant de s’en servir; cet office a une importance qu’on n’apprécie point assez, parce qu’on est ébloui par les facilités séduisantes de l’émission. Ceux qui réclament une prétendue liberté des

( 1 ) The Science of Wealth.

banques, pour ouvrir à tous la faculté de battre monnaie fiduciaire, négligent de faire ressortir les avantages décisifs des banques de dépôt ; ils font comme le chien de la fable, ils lâchent la proie pour l’ombre. Us rendent un mauvais service à la cause du crédit qu’ils prétendent défendre, car le crédit relie le présent à l’avenir; une monnaie stable et fidèle est la condition première de toute entreprise qui dépasse le cercle restreint dos transactions journalières, et qui doit compter avec le temps.

Quand on achète ou qu’on s’engage, on promet de la monnaie ; faute d’exécution du contrat on est condamné à se libérer en monnaie; quand on vend ou qu’on stipule, c’est la monnaie qn’on acquiert le droit de toucher. Sans doute si l’on pénètre au fond de ces transactions, elles aboutissent toujours à un échange de produits contre produits, de services contre services ; mais tout est traduit en valeurs identiques, au moyen de la mesure commune de la monnaie. Celle-ci donne et conserve le pouvoir d’acquérir ce que l’on veut, où l'on veut, commeon veut, en dominant en quelque sorte le temps et l’espace. Quand on aborde ce terrain, la pensée s’élève, la perspective s’étend ; au lieu de se trouver en présence d’un intérêt individuel ou d’un marché local, on embrasse du regard le monde entier; on voit comment s’établit et se maintient l’équilibre du marché universel. Ce n’est qu’ainsi qu’on peut se rendre compte du rôle dominant que remplit la marchandise intermédiaire, à laquelle se rapportent toutes les autres marchandises, la monnaie.

Nous ne sommes pas de ceux qui méconnaissent la portée de la puissance libératoire dont chaque pays dote une monnaie particulière ; bien que cette puissance

expire à la frontière, elle régu’arise et généralise remploi de disques métalliques d’un litre et d’un poids déterminé, en faisant circuler du numéraire , au lieu de se borner à faire frapper une espèce de médailles ; la qualité locale acquise à une fraction des réserves métalliques, répandues dans le monde, réagit sur l’ensemble. Rien de plus facile et de plus libre, en effet, que la transformation de l’or, simple marchandise, en monnaie d’or, et réciproquement. C’est ainsi que le change, en organisant une vendi tion régulière d’argent de place en place, établit partout une correspondance exacte des prix ; c’est ainsi que le mouvement monétaire une fois né sur n’importe quel point se propage au loin. Grâce aux métaux précieux, les intérêts matériels du monde entier se trouvent reliés par une chaîne solide dont il faut soigneusement garder les anneaux ; voudrait-on protester contre cette solidarité, ou renoncer à l’estimation exacte des produits et des services?

Le cours régulier du change entretient celte admirable harmonie ; qu’on se garde de la troubler par des artifices funestes, qu’on ne croie point enrichir certains Etats en renvoyant sur d’autres marchés une partie des métaux précieux auxquels se substituerait la monnaie fiduciaire. On tombe là dans une singulière illusion, car si les autres pays en font autant, tout se sera borné à un jeu puéril et périlleux; on aura fait baisser la valeur des instruments de la circulation et fait varier les prix au risque de porter le trouble dans les conventions, mais personne ne sera plus riche : la dénomination monétaire aura changé, la valeur utile des choses sera demeurée la même.

Loin d’étendre ainsi l’action du crédit, on la restreint, on ne donne qu’une base étroite à une construction éle-

vée aujourd'hui à perte de vue. Tous les instruments de crédit, tous les procédés de finance ont le métal précieux pour appui ; les lettres de change, les billets à ordre, les mandats, les comptes-courants, les chèques, les virements, les compensations ne font qu’utiliser la monnaie d’une manière plus rapide et plus féconde. Mais, si dans le monde civilisé, l’ajustement et la compensation des dettes sont de puissants leviers pour le règlement de la plupart des opérations, c’est parce que la nature des dettes sc touve précisée par l’exactitude de la mesure métallique. Les instruments du crédit ne remplacent point les instruments de la circulation, seulement ils permettent d’en réduire le nombre, ils en épargnentle transport matériel. Si les instruments de crédit ne sont pas constamment payés , ils sont toujours payables en monnaie métallique ou en monnaie fiduciaire, facilement acceptée pourvu qu’elle marche exactement de pair avec le numéraire. Tout dépend de la solidité de l’outillage monétaire ; plus on veut en faire l’économie dans l’usage journalier, et plus la moindre atteinte portée à la sûreté de ce véritable instrument de précision, sc repercute en crises formidables. On essaie vainement d’user d’artifice : l’inexorable verdict que prononce chaque jour le cours du change condamne la fiction et rétablit les rapports vrais , que détermine le mouvement libre des métaux précieux sur le marché universel.

Nous avons insisté longuement sur des questions vitales pour le développement régulier de la richesse publique et pour la saine application des principes de justice et d’égalité qui doivent de plus en plus gouverner le monde. Que ceux qui prétendent sauvegarder l’intérêt populaire et les droits du travail le sachent bien : rien n’est plus hostile à

ces intérêts qui nous tiennent vivement au cœur, rien n’est plus funeste que ce qu’on a nommé la liberté des banques, en concentrant la pensée sur la manufacture de la monnaie fiduciaire; rien n’est plus utile que la liberté de l'office de banque proprement dit, tel que l’exercent les établissements de crédit destinés à réunir et à faire fructifier les capitaux réels, fruit du travail et de l’épargne.

Nous l’avouerons en terminant, nous ne craignons qu’une chose, c’est qu’on ne nous accuse d’avoir trop complètement démontré le danger de la monnaie fiduciaire, et de conduire ainsi à en faire demander la suppression entière. Nous comprenons qu’on demande l’application absolue de la thèse soutenue chez nous par M. Cernuschi, et en Amérique par M. Amasa Walker ; nous savons que ces conclusions rigoureuses plaisent à certains esprits qui s’abandonnent aux conséquences d’une déduction logique sans tenir compte des influences diverses qui peuvent les modifier. Mais l’absolu n’est pas de ce monde; sans nous exagérer les avantages de la portion de la monnaie fiduciaire non garantie par le métal, nous croyons qu’ils existent, mais dans une mesure fort restreinte; nous croyons aussi qu’on risquerait de porter préjudice à la régularité des relations établies si l’on prétendait brusquer une solution radicale. Pourvu que les mouvements du marché monétaire soient toujours réglés par les réserves métalliques, pourvu que la masse des instruments de la circulation se comporte comme s’ils étaient tous forgés en or et en argent, maintenons dans une proportion réduite par rapport à la garantie métallique correspondante, une certaine quantité de monnaie fiduciaire; elle ne troublera point les relations sociales. L’Angleterre a

obtenu ce grand résultat; elle a traversé depuis l’act de 1844, et elle traversera encore des crises de crédit; mais celles-ci ne dureront point, car elle se trouve à l’abri de toute crise métallique, de toute altération dans la mesure commune des échanges. C’est une justice que les adversaires les plus décidés de l’œuvre de sir Robert Peel sont disposés à lui rendre. L’Angleterre a su préserver, et elle fortifiera de plus en plus le titre métallique de la monnaie fiduciaire ; c’est le point fondamental.

Nous avons invoqué l’influence permanente du change sur la constitution et les mouvements du marché monétaire, nous avons montré comment le change agit pour accroître la nécessité d’un titre métallique élevé, assuré à la monnaie fiduciaire, et cette action souveraine nous inspire assez de confiance pour que nous admettions dans une proportion réduite l’émission de billets de banque, dont une partie ne serait point garantie par les métaux précieux ; mais c’est à la condition formelle de ne jamais perdre de vue les indications du change. Autrement le risque couru et les désastres périodiques, dépasseraient et absorberaient promptement l’avantage d’une faible économie. Qu’on puisse se servir de l'outil fiduciaire h co té de l'outil métallique, nous l’admettons, pourvu que cette adjonction ne compromette en rien la mission que remplit la monnaie à l’égard de la régularité, de la sécurité et de la sincérité des relations établies entre les membres divers de la grande famille humaine. La cote du change conduit à ce résultat utile, elle permet en éclairant la marche des banques, de conserver à l'émission fiduciaire la garantie solide du métal, en n’autorisant une dérogation à ce principe fondamental que pour une quotité définie, déterminée par une longue expérience.

Aujourd’hui que la richesse mobilière et l’esprit de spéculation ont pris un large essor, chacun en ouvrant son journal consulte les longues colonnes où s’étale le cours des emprunts publics, des actions, des obligations des titres de toute nature, qui constituent une portion considérable de la fortune d’un grand nombre de familles. C’est là un intérêt privé, dont l’importance s’accroît constamment. Pouvons-nous espérer que la signification qui appartient au cours du change et qui se rattache intimement à l’intérêt général de l’Etat, et à l’intérêt particulier de chaque citoyen, une fois mieux comprise, fera aussi porter les yeux sur la place modeste et d’ordinaire dédaignée, qu’occupe la cote des changes étrangers (t)?

En terminant ce long travail, nous devons remercier encore une fois M. Goschen du service qu’il a rendu ; la théorie des changes étrangers fait autant honneur à ses études d’économiste, qu’à son expérience d’homme d’affaires. Quant à notre pensée, nous avons essayé de la rendre conforme à celle de M. Goschen ; sur presque tous les points nos convictions sont communes, et il nous est permis d’espérer qu’il confirmera de son autorité le principe, dans lequel se résume notre manière d’envisager l’influence du change sur le marché monétaire : il faut fortifier et préserver de toute atteinte le titre métallique de la monnaie fiduciaire.

(1) Le prix de l’or tient la place d’honneur dans le Money- Market de la Cité de Londres. Tout lecteur d’un journal anglais consulte ce degré du thermomètre des affaires, et chaque négociant agit en conséquence.

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