‹ Le chansonnier populaire Aristide Bruant. Dessins de SteinlenChapitre 4 sur 9 · F9 SR · texte numérisé non relu

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Au milieu du tohu-bohu des entrées et des sorties, Bruant circule, très à l'aise, tutoyant l’un, éclaboussant l’autre d’une épithète gaillarde, saluant à leur entrée les femmes d’un refrain impertinent, que tout le monde reprend en chœur, respectueux seulement pour l’armée française en l'honneur ‘de laquelle il prescrit un ban traditionnel.

On boit de la bière, l’unique boisson permise aux consommateurs, de la «bière et de Ja mauvaise », proclame Bruant qui trinque avec ses clients, ceux-là surtout qu’il a le plus malmenés.

Et c'est une joie, une gaieté débordante,

sans cesse entretenue par le Maître dont la verve gauloise ne tarit jamais et quine se répète pas.

Il chante son répertoire, alternant avec le fidèle Alexandre et, de dix heures du soir à deux heures du matin, le cabaret ne désemplit pas.

Bruant a créé des vendredis où affluent les gens du monde, heureux de coudoyer des artistes,

Pas un étranger de marque qui ne tienne à visiter le Mirliton. L’an passé, les grands-ducs y ont passé toute une soirée.

Le rêve de Bruant est réalisé, que dis-je, il

“est aujourd’hui dépassé, puisqu’en même temps qu'il a gagné ses galons dans l'arméelittéraire, le petit employé de la Compagnie du Nordest en train de faire fortune.

L'Œuvre

Salué comme un confrère par les plus hautes : personnalités du journalisme, discuté par la grande critique comme les auteurs les plus en vogue, le cabaretier du boulevard Rochechouart a écrit un livre qui restera : livre d’une gaieté amère et d’une philosophie bien noire sous son apparence frivole et dans sa forme brutale : Dans la Rue.

L'épigraphe donne 1a note juste :

T'es dans la rue, va, t’es chez toi!

C'est le lamento du misérable qui ne sait où il couchera le soir, le chant de victoire du marlou, la plainte de la marmite, et pour qui

sait penser, c'est surtout un long cri de colère contre l'injustice suprême qui condamne les uns à avoir faim tous les jours quand, à côté, les braiseux de naissance peuvent vivre sans être forcés de truquer.

Ces gonc's-là, c'en a t ï d’ la chance,

Ça mange et ça boit quand ça veut.

Je ne sais personne pour avoir compris mieux que Bruant et exprimé comme lui dans leur véritable argot, l’arsot de 1893, l’inconscience de ces parias de la société, qui, mon Dieu! ne sont pas plus mauvais que le commun des mortels, — et combien ‘plus intéressants! — mais restent voués, de par leur origine et leur éducation, à une existence qu'il est de bon ton dans le monde de qualifier d’inavouable! +. s: - « Aristide Bruant, écrit mon confrère Edmond « Lepelletier, est un chansonnier à part. Il est « l’Orphée des antres malsiins où grouillent « des monstres; il descend dans les enfers de « Paris et, tour à tour, il incline sa lyre popu-

laire devant le lit martyrisé de la fille

d’amour, le grabat du grelotteux, la fosse

commune de Saint-Ouen; Saint-Lazare, mai- « son dolente, la Roquette, la place rouge, « l’attirent. Il a dans ses vers faubouriens des « accents d'artiste pour peindre les misères, « les détresses, les déchéances du mâle et de

« la femelle, gibier de bagne ou troupeau de « lupanar, Il a sans doute souvent les pieds « dans le ruisseau, mais il tend le front vers

« les étoiles. >.

Dans tous les cas, c’est Bruant qui, le premier, a mis le doigt sur la plaie sociale.

C’est un philosophe profond en même temps qu’un observateur implacable. Indépendamment de ces pièces socialistes, humaines, qui forment la partie sérieuse de l’œuvre du chansonnier, son premier volume contient des chansons et des monologues où les petits vices, les petits travers, les petites passions du peuple sont étalés crûment et gaiement. Je citerai notamment Awoureux, Gréviste, Lézard. Et toujours, qu'il nons donne fioid dsns le

dos avec À Montrouge, qu’il nous émeuve avec sa Fantaisie triste ou que l'ironie de sa Bonne année nous fasse sourire, Bruant reste l’esclave du mot exact, l’amoureux de la vérité que ne 2) peut déconcerter aucune énormité.

Une conscience d'artiste servie par un admirable tempérament.

Nul ne pourra jamais mieux que lui comprendre le peuple, découvrir ses vertus, saisir ses vices, approfondir son inconscience.

Bruant dans ses chansons, d’une forme brutale mais si précise, en arrive à se substituer à ses héros. 11 s’assimile leur langage à ce point qu’en même temps qu’elle subsistera comme une haute manifestation artistique, son œuvre restera aussi comme une étude complète et définitive de l’argot moderne.

1ly a nn an, l’auteur de Dans la Rue, été nommé membre de la Société des gens de lettres. Son admission fit quelque bruit.

J'ai été l’un des parrains du chansonnier et un peu l’instigateur de sa candidature. Je de- mande la permission d’en rappeler les circonstances, qui sont curieuses.

À un dîner de la Société, un convive récita un jour une pièce de Pointe À Montmertre, qui obtint le plus vif succès et comme on lui . - démandait si cette pièce était de lui : ; :— Malheureusement non ! repartit ce convive qui n’était autre que l’académicien Fran-

çois Coppée, elle est d'un grand artiste qui s'appelle Aristide Bruant!

Ce propos m'ayant été rapporté, j'engageai vivement Bruant à se présenter à la Société et à prier son ad nirateur Coppée de lui servir de premier parrain.

L’aimable académicien accepta avec le plus grand empressement et voici en quels termes il présenta le chansonnier :

« C’est avec plaisir que je présente à mes

- chers confrères du Comité des gens de lettres

le bon chansonnier Aristide Bruant et que je

; lui sers de parrain.

« Je fais grand cas de l’auteur de : Dans la

Rue et je le tiens pour un descendant, en , ligne directe et légitime, de noîre Villon.

« Rien de lvresque, tien d’artificiel dans

ses vers, d’un jet si naturel, d’un accent si

populaire.

« En sortant de Îa Chambre des horreurs de

son livre, on emporte cette pensée, triste

et consolante à la fois, que le vice et le crime connaissent la souffrance et que les monstres sont à plaindre.

« Ce poète, sincère jusqu'au cynisme, mais

non sans tendresse, cherche ses inspira-

tions dans le ruisseau; mais il y voit aussi briller un reflet d'étoile, Ja douce pitié. »

François COPPÉE.

Inutile d'ajouter que le chansonnier fut immédiatement admis et toute la presse fut unanime à louer l’éclectisme de la Société.

« La Société des gens de lettres, écrivait à « ce propos Edmond Lepelletier, déjà nommé, «ne peut que s honorer de compter parmi «ses membres un chansonnier — t ès reproduit « et par conséquent utile à la ruche écrivante <— qui est l’un des plus vigoureux explora- « teurs des dessous de Paris et des caves de la « conscience humaine, un poète réaliste, abu- « sant peut-être un peu du verbe argotique, « mais qui a des lueurs saisissantes et des « éclairs tragiques, éclairant la vie dans ses « gouffres douloureux, l'Homme dans ses « prostrations ridicules ou sinistres, funèbres « ou joyeuses. Aristide Bruant, artiste et non « photographe, est l’un des peintres les plus «vrais et les plus coloristes de la rue, un « maître du paysage urbain, émule de Callot et « frère de Goya. »

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