CHAPITRE III. — DEUXIÈME MEMBRE MÉLODIQUE
Or, dégager l'accent tonique de toute surcharge de notes devant une pénultième faible, et lui laisser ainsi la légèreté, l'élan, l'essor mélodique et rythmique qui est dans sa nature, c'est une préoccupation très ordinaire des compositeurs de la vieille école grégorienne, surtout aux cadences. Il y a plus, ce procédé devient une loi, et une loi sans exception, quand il s'agit, comme dans notre Credo, de transformer certaines cadences spondàiques en cadences dactyliques. Voilà pourquoi nous plaçons l'ictus rythmique non sur l'accent tonique, mais sur la divis, ce que, du reste, la mélodie, toute seule, avait déjà indiqué.
Et pour ce faire, il n'y a pas deux écoles de Solesmes, l'une ancienne, l'autre nouvelle : cette manière de rythmer a été enseignée et pratiquée dans notre Abbaye depuis Dom Pothier; nous continuons la tradition; toujours ici on a considéré comme antinaturelle et antigrégorienne l'interprétation de l'accent latin qui consiste à englober dans un seul temps ternaire la syllabe accentuée et la divis qui suit. Libre à ceux qui veulent en ces circonstances alourdir et frapper l'accent latin, ils le peuvent; mais, qu'ils le veuillent ou non, ils le travestissent alors en accent moderne, français, allemand ou autre. Cette disposition enlève à l'accent latin tout son élan, bouleverse la cadence mélodique, détruit sa grâce et sa légèreté; de plus, dans le cas présent, elle anéantit l'harmonieuse uniformité rythmique qui existe entre les cadences spondàiques et dactyliques. Mais de cette harmonie nous parlerons plus loin.
Quant aux trois notes 4, 5, 6 de nos trois cadences C, ire série, rien ne s'oppose, dans les textes, à ce que soient maintenus aussi les touchements déterminés par la seule marche mélodique : ictus sur le/«-^, ictus sur le la-6, notes fondamentales, qui d'ailleurs correspondent souvent, dans toute cette formule, à des fins de mots : passus, Maria, ante, etc.
Pour modifier ce rythme et reporter sur la deuxième note après le podatus le. touchement rythmique, il ne faudra rien moins que des mots dactyliques, qui demanderont, eux aussi, à être rythmés naturellement, ou encore quelques circonstances musicales imprévues que nous exposerons plus loin.
En résumé, quatre raisons s'unissent pour mettre l'ictus sur le la-6 de ces cadences C, ire série, et non sur le sol-5 : iù la construction mélodique de cette incise; 20 l'instinct musical et la loi du moindre effort; 30 le rythme du mot; 4° la tonalité.
Deuxième série des cadences C : Dix syllabes (deux textes).
Nos (ju Tableau II 18 19 24 26 26 27 28
Syllabes B 10 9 8 7 6 5 4 8 2 1
d FI- li- um Dé- i u- ni- gé- ni- tum
aa et a-po- stô- li- cam Ec-clé- si- am.
Mon. Grc-g. III. — 3
Si nous comparons ces deux phrases, nous constatons :
a) Leur concordance mélodique parfaite;
b) Leur concordance rythmique très exacte pour les syllabes 10, 5, 4, 3, 2, 1;
c) La discordance rythmique sur les syllabes de récitation 9, 8, 7, 6 : la place des épisèmes n'est plus la même. Ces différences doivent être expliquées.
Pas de difficulté pour le membre Filium etc. Apres l'intonation, l'ictus, au lieu de se poser, selon la règle ordinaire, sur le la-ç le plus proche, est reporté une syllabe plus loin, sur le la-8, à cause de la forme dactylique du mot Filium ; la fin du mot et la fin du rythme coïncident. De même au mot Dei.
Dans le membre et apostolicam, l'épisème, note 9, reprend sa place ordinaire sur la syllabe qui suit le podatus, parce que la disparition de la forme dactylique rend sa rigueur à la règle expliquée ci-dessus. La syllabe stb a reçu l'ictus suivant, parce que note accentuée de dactyle; puis le fa de la cadence. Le seul inconvénient, c'est que le mot apostolicam n'est pas rythmé, sa finale n'a plus d'appui. Nous sommes ici en présence d'un de ces conflits entre paroles et musique dont nous avons parlé plus haut : le mot dactylique voudrait être rythmé, la mélodie ne le permet pas; il nous a paru préférable de conserver l'organisme habituel de la mélodie, avec ses notes essentielles la-fa, et le rythme de sa cadence. Au reste ce traitement des mots est très légitime au centre des phrases : là, le mot n'est qu'un élément secondaire qui doit se plier aux exigences de la phrase musicale.
Troisième série des cadences C : Huit syllabes (deux textes).
N°s du Tableau II 18 19 24 25 26 27 28
Syllabes
e an- te 6- m ni- a saé- eu- la. i per quem 6-mni- a fâ- cta sunt.
Après, le podatus-8, vient immédiatement l'ictus rythmique sur la note 7 : c'est sa place normale; d'ailleurs, cette note 7 coïncide avec une syllabe finale de mot, au moins pour ante.
Mais ici se présente un nouveau conflit, non plus entre paroles et musique, mais entre mot et mot, comme plus haut pour unum Dominum (cf. p. 23). Deux ictus se suivent, sur te et sur b. Lequel va disparaître? A notre avis, le dernier. Nous préférons maintenir l'ictus sur la syllabe te, franchir la syllabe b accentuée et aller nous appuyer sur la finale du mot dactylique et rythmer ainsi les deux mots ; d'autant plus que le rythme, en franchissant l'accent, ne lui enlève pas son caractère ; car il est capital de comprendre que le jeu de l'intensité s'exerce, se meut librement dans le rythme, à travers les élans et les repos rythmiques, mais sans en dépendre.
La seconde cadence i), per quem bmnia, se rythme comme la précédente.