CHAPITRE
La musique aide à la dévotion, donne à 1 âme plus d’élan pour s’élever jusqu'à Dieu ; c'est un fait. Un jour de l’Ascension de Notre-Seigneur, Frère Johannutius de Penna, assistant au choeur, fut ravi en extase dès que le chantre commença l’hymne : Jesu, nostra Redemptio ; tous les Religieux le virent s’élever graduellement vers le ciel à mesure que la voix du choriste modulait les strophes 1 Chron. saintes 1 .
xxiv Gêner., Encore un trait que rapporte notre annaliste Wadding. p ’ 4 '°‘ En 1289 le fr. Jean de Monte-Corvino fut envoyé en Orient par le Ministre général. 11 y instruisit cent cinquante enfants païens, écrivit pour eux trente-deux psautiers avec les hymnes & deux bréviaires. « Par ce moyen, dit-il, les enfants récitent notre office, tiennent le chœur & font leur semaine, comme dans les couvents. Plusieurs d entre eux écrivent les psautiers, & l’Empereur se plaît fort à les entendre chanter... mais nous chantons par îoutine, n’ayant pas de livres notés. » Il supplia le Ministre général d’envoyer un antiphonier, un graduel & un psautier avec la note pour servir d’original... « Si j’avais un original, ajoutait-il, les enfants le copieraient. » Il avait résolu de traduire tout l’office latin, pour qu’on le chantât
2 Wadd , A. dans l'Empire chinois 2 .
t). 1289. Aviaire manuscrit de la Bibliothèque conventuelle
de Padoue (codex B 5/) contient des rubriques, qui commencent ainsi : Incipimt Rubricœ datez in capitulo generali Pisis celebrato 1263, au cours desquelles on lit ce qui suit : !n festis duplicibus per oflavam eorum cantentur ymni diurni in nota de festo, qtiod célébrât ht , qui poterunt consonare, cantentur in tono ymni omnium Sanflo-
3 Xrcbhfür rum : Xristus Redemptor omnium 3 .
Lîieratur , &c., Quels ne furent pas les accents de Jacopone, 1 ami du r E l P ' 38 ' Dante, le chantre de la pauvreté, le dévot de Notre-Dame des Douleurs !
HISTOIRE
C’est un fait acquis, les Frères-Mineurs célébreront par des chants pieux les louanges du Très-Haut. Leurs sœurs, les pauvres Dames, mêleront aussi leurs voix à ce concert tout à la gloire de Dieu. Derrière leurs sombres barreaux, les filles de Claire diront en des chants suaves leur amour à Jésus. Tous les enfants d’un même Père n’auront qu’une voix pour chanter le Seigneur. Le Patriarche des pauvres a fait entendre les premières notes de l’hymne séraphique ; il en veut la perpétuité. Et frère Léon, compagnon bien-aimé du saint, transcrivit de sa propre main un bréviaire tout noté que saint François dédia à Claire, sa fille spirituelle. Ce manuscrit, monument historique, est conservé comme une véritable & précieuse relique au monastère de Sainte-Claire à Assise.
Cet usage du chant dans tout l’Ordre occasionna la composition non seulement de morceaux mélodiques selon la nécessité, mais aussi de traités théorétiques fort nombreux. Julien de Spire fut un des premiers à écrire ; le fr. Jean Gil, ou Egide de Zamora composa à la fin du xm e siècle Ars niusica; c’est un commentaire surtout sur le plain-chant; Alb. Soubies le mentionne 1 . Cet ouvrage se trouve manuscrit à la bibliothèque vaticane, nous ignorons la cote du catalogue.
Raymond Lulle, cet homme d’un génie si extraordinaire, s’est occupé également de cette question dans son merveilleux travail : Ars generalis. Il y eut beaucoup d’imitateurs dans la suite, ainsi qu’on peut s’en rendre compte d’après les Scriptores Ordinis de Wadding, ou la Biblio theca universa franciscana de fr. Jean de saint Antoine. Nommons seulement le célèbre P. Martini, connu de tout l’univers artistique, qui tint une école si illustre à Bologne où il mourut à 78 ans, en l’année 1784. Qu’on lise la notice qu’en donne Michaud dans son Dittionnaire biographique.
1 Histoire la musique , pagne.
Quel chant fut adopté dans l’Église ?
Si nous interrogeons la science, si nous lui demandons où l’Église a puisé le chant qu'elle a admis dans ses cérémonies dès le commencement, la science n a que des données incertaines, les avis sont partagés. Tandis que les uns soutiendront la thèse en faveur des chants des Hébreux, d’autres enseigneront que nos chants liturgiques sont la continuation des modes grecs.
C’est là une discussion qui nous importe peu pour le moment. Ce que nous pouvons affirmer, c’est que 1 Eglise, lieu de prière par excellence, n’a choisi pour le culte que des mélodies qui ne fussent point un obstacle a la dévotion. Et de fait nos graduels, nos antiphonaires, pioduit d'un éclectisme d’un goût exquis, nous offrent des mélodies qui, tout en joignant au charme du chant la douceui du miel, sont à la fois des stimulants à la piété. 11 en devrait bien être ainsi toujours, le chant n’ayant apres tout d’autre motif de pénétrer dans l’enceinte sacree.
L’Église, on ne devrait jamais l’oublier, n’est pas une salle de concerts, ou l’on peut courir pour se divertir, se déleéter dans l’audition des sonatines, des cavatines ou de toutes les danses de la dernière mode. En effet, disait naguère un pieux évêque de Belley dans une lettie pastorale au clergé de son diocèse . <' On ne doit chanter dans la maison de Dieu que pour exciter la dévotion des fidèles. »
HISTOIRE
Le grand évêque d'Hippone professait déjà cette doctrine : Unde in Ecclesia Dei psalmodia canianda decernitur ut fidelium devotio excitetnr. Le but de la musique à l'église est en vérité, tout en produisant sur nos oreilles une impression agréable, d’élever nos esprits infirmes vers les affedions de la piété, ut per obleftamenta aurium înfirmior animus in affeftu pietatis assurgat 1 . Et, parlant pour son propre compte, saint Augustin continue : « Lorsqu’il m’arrive que le chant m’émeut plus que les paroles, j'aimerais mieux n’avoir rien entendu : ium mallem non audire cantaniem 2 . »
Mil par un semblable sentiment, saint Bernard écrivait à sa sœur Humbeline : « Lorsque vous chantez en présence de Dieu des psaumes ou des hymnes, ayez bien dans l’esprit ce que votre voix prononce ; que votre esprit soit d’accord avec votre voix ; ne pensez pas à une chose, tandis que vous en chantez une autre ; mens cum voce concordet ; non aliud cogites et aliud eau tes 3 . » 11 y en a beaucoup qui « chantent plus pour plaire aux hommes qu’à Dieu; cantant ut placeant populo magis quant Deo L Si vous chantez pour attirer les louanges d’autrui, vous vendez votre voix; & elle ne vous appartient plus... Craignez qu’en vous complaisant dans le timbre de votre voix vous ne cédiez à l’orgueil de l’esprit. Si sic cantas ut ab al iis laudern queeras, vocem tiiam vendis ... cave ne sicutdeleftaris altitudine vocis, delecteris elatione mentis 5 .»
Le chant ecclésiastique, qui est un sacrifice de divines louanges & le fruit de nos lèvres, doit servir à l’édification & de ceux qui psalmodient & de ceux qui écoutent. « Quia vero cantus ecclesiasticus qui est divinæ laudis sacrificium frudusque labiorum non solum eorum qui psallunt, sed etiam auditorum ædificatio esse debet G ». Dieu, à qui rien d’illicite n’est caché, ne cherche pas tant la douceur de la voix que la pureté du cœur . Deus vero.
1 S. Aug., Conf., I. X.
2 Ici., ibid.
3 S. Bern., De modo b eue vivendi, lu.
4 Id., Ibid.
5 S. Bernard., de inter, dorno ,
c. XXVIII.
0 Firmamenta III Ordintim, p. III.
Stat. papal, et gener., c. ni, de div. offic.