CHAPITRE i
branle est donné, l'affaiblissement de la foi aidant, bientôt aura disparu de la face de la terre le goût des choses saines & saintes. La pente était glissante, rien ne put arrêter la décadence qui s’accentuait de plus en plus.
Les Ordres religieux, les Sociétés ou Congrégations, dont l’origine remonte à ce xvi e siècle, ne font point usage du chant, ou tout au moins ne l'emploient qu avec une réserve qui aujourd hui nous parait outrée, exagérée. Ce fut sans doute pour protester contre le paganisme de tous les arts à cette époque, & de la musique en paiticuliei, que successivement les filles de sainte Chantal, de sainte Thérèse, que les disciples de saint Ignace, mirent de côté ou à peu près le chant, cette partie intégrante du culte religieux depuis le commencement.
Les Pères Capucins, qui d'après leurs Constitutions premières & fondamentales vivaient en des ermitages, comme on le sait, non seulement ne chantèrent point dans la solitude, mais même plus tard, quand ils reparurent sur la grande scène du monde, « non sibi soh 1 Ad Laud. vivere, sed aliis proficere vult Dei zelo ducïus 1 », quand S. P. N. Franc. jj s embrassèrent pratiquement des points de la Règle des Frères Mineurs incompatibles avec la vie d'ermites, n en vinrent pas jusqu’à introduire dans leurs coutumes le 2 Aperçubist. chant, pourtant si cher à N. P. saint François 2 . D'aucuns sur l'Ordre, nous ont f a , t par t de leurs impressions à ce sujet, nous b™ture M ' ont dit combien ils regrettent cette lacune, qui heureusement vient d’être partiellement comblée par l'apparition d'un Graduel noté, publié à Solesmes pour les PP. Capucins de Bavière.
La foule enthousiaste, la foule qui ne raisonne pas, facile à charmer, fascinée d'entendre geindre, miauler, roucouler des airs de bravoure, qu'elle trouvait ravissants, subjuguée par le chant passionné du théâtre, éprouva rom me le besoin de se repaître à l'église même, sinon des
HISTOIRE
scènes, au moins des mélodies qu'elle avait applaudies la veille ; cette frénésie pour une musique presque ordurière, elle voulut la savourer cependant, exécutée par le même solo, le même ténor ou soprano.
Le solo une fois admis, pourquoi ne pas produire la belle voix, lui donner occasion de briller? C'est convenu, l’artiste-chanteur, le baryton du théâtre, pénétrera dans la maison du Seigneur pour y faire étalage d'habileté. En attendant qu'elle franchisse le seuil du san&uaire, où quelque harpiste en cheveux, sans voile ni mantille, les bras nus, lui prêtera son concours, la diva décolletée, dissimulée d’abord dans la tribune du grand orgue, étonnera les curieux par ses indécentes voltiges vocales, en clamant le salut angélique : Ave Maria.
Et alors, que peut valoir la pauvre, l’humble, la modeste, la presque timide mélodie grégorienne, avec sa sévérité quasi monacale... contre ces brillantes roulades, ces mélodies coquettes & élégantes, contre ce pathos émouvant, contre cet art érotique & tous ces artifices d’opéra? Est-ce bien une telle musique qui ferait pleurer Augustin, encore manichéen?
Aussi qu'arriva-t-il ? Les compositeurs de tout acabit, enhardis, sollicités, encouragés par un public à ce point ébloui, firent vite litière de tout ce qui est saint & respectable. Bouleversant l’ordre logique, ils écriront non plus des messes avec accompagnement, mais des symphonies avec accompagnement de messes. Le ravage fut si grand,
1 œuvre de destruction si complète, la vraie musique d église si avilie, détrônée & chassée si loin du sanctuaire qu un doéteur célèbre, Waller, a pu écrire cette phrase : « Avec les compositions écrites pour l’Église depuis 1730 jusqu’en 1850, on pourrait fabriquer les opéras comiques les plus divertissants. » Et en effet, dit ViCtor de Laprade, « les arts en général, la poésie elle-même, dégradent les