‹ Le chant dans l'Ordre séraphiqueChapitre 20 sur 53 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

leur parurent barbares ; la philosophie scolastique, un tissu de puérilités ridicules & surannées. La musique sacrée était la sœur de ces sciences & de ces arts méprisés... Aussi le plain-chant, le chant grégorien fut-il étrangement défiguré. Pour donner plus d'élégance aux cathédrales, on voulait leur enlever leurs forêts de piliers & d’arcs-boutants; au chant grégorien on enleva les neumes. » Aujourd'hui on n'en est pas encore revenu. 11 y a réellement fort peu de gens qui comprennent que les neumes sont l'ornement nécessaire du vrai plain-chant, ce qui le rend souple, léger, aérien, céleste.

Au mois d’avril dernier, visitant la cathédrale de Salamanque en compagnie d'un des chantres, nous examinions ensemble les grands in-folio, qui servent chaque jour au lutrin ; ayant aperçu au passage de longs mélismes, nous demandâmes à notre cicerone comment on exécutait tous ces neumes : se posa el nous

repartit notre interlocuteur, on y passe un coup de crayon.

C’est avec raison qu’on peut se demander ce que serait le nouveau, appelé à remplacer notre beau plain-chant. Répondrait-il à tous nos desiderata? « La poésie & la pauvreté sont vertus franciscaines », écrit Marius André dans sa légende du B. Raymond Lulle ; aimons notre pauvreté & préférons à tout le reste la poésie de nos suaves & séculaires mélopées. La prière comme le chant du pauvre sont pleins d'un lyrisme qui émeut les cœurs, & qui touche la clémence divine. La plaintive supplique que la pauvreté fait éclore sur les lèvres de qui a tout quitté pour le Sauveur Jésus est d'une magique puissance devant l'Hternel ; & Dieu entend jusqu'au désir du pauvre 1 : Préparaiioiiein cordis connu audivit auris tua.

Loin de nous en vouloir de ce que nous travaillions à faire revivre notre tradition, à ressusciter ce qui fait notre trésor, notre gloire, loin de nous en savoir mauvais gré,

on se réjouira de cette restauration, grâce à laquelle on verra sortir de la poussière, où ils gisent depuis trop de lustres, les vieux parchemins poudreux. Quelques corrections, bien rares, nécessaires pourtant, suffiront souvent, & les gros in-folio si riches en gracieuses miniatures, en coquettes arabesques, reparaîtront avec honneur au lutrin sculpté ; l’or brillant & pur des lettres capitales étincellera de nouveau aux rayons du soleil. Dans maints endroits on regrettera la disparition de volumes précieux, que des vandales peu soucieux du beau ont détruits ou mutilés ; on déplorera amèrement qu’une main inhabile ait osé substituer aux cantilènes d’antan des morceaux sans rythme, sans cachet & sans beauté, pièces inchantables, palimpsestes malheureux & indéchiffrables.

Les Bénédictins, les Trappistes, les Dominicains, les Carmes d’Espagne, de simples Congrégations religieuses nous ont devancés. Avons-nous moins le devoir de glorifier du mieux possible, & de faire glorifier le Seigneur Dieu Très-Haut?

1 Préliminaires ibéologiques.

2 Bergier.

3 Encj’c/op., Lichtenberger.

Avons-nous donc une tradition musicale?

Nous possédons un abondant répertoire d'antiennes, d hymnes, de proses & autres morceaux tiès variés avec leurs mélodies. Est-ce assez pour nous permettre d'affirmer une tradition ? Si cela suffit, nous pouvons dire également que nous avons une tradition architectonique, qui nous appartient, puisque par le monde entier on compte de nombreuses chapelles, de vastes sanctuaires, édifiés par nos pères. Le nombre ne prouve rien.

Le mot tradition , enseigne Péronne dans ses préliminaires théologiques, embrasse toute institution découlant d’une source première, qu’elle ait été transmise à la postérité soit par écrit, soit de vive voix, soit par la pratique 1 . Dans un sens plus large c’est tout usage, coutume, toutes choses universellement connues & acceptées. La tradition « est un témoignage qui nous atteste la vérité d’un fait, d un dogme ou d un usage - ». Dans un sens abstrait & général, « la tradition est ce lien spirituel qui s’établit par la transmission des lécits, des sentiments & des idées, des pères aux enfants & des maîtres aux disciples, & qui crée ainsi entre la génération d’hier, celle d’aujourd’hui & celle de demain, une sorte de dépendance & de continuité intellectuelle & morale 3 ».

RESTAURATION ET TRADITION

Toutes ces définitions s’adaptent parfaitement à la matière qui nous occupe. Nos chants écrits dès l’origine de l’Ordre, ceux qui ont été composés dans la suite, ont été universellement connus, unanimement acceptés & soigneusement conservés jusqu’en nos derniers temps. Partout on y est fidèlement attaché & tous ont le plus vif désir de les connaître, afin de garder, comme un précieux héritage de famille, les quelques débris qui ont échappé au naufrage des tempêtes révolutionnaires.

Où trouver notre tradition?

Nous l'avons déjà dit, la plupart de nos livres sont épars ; il était nécessaire de compulser les bibliothèques. Cette première partie du programme a été remplie ; les manuscrits ont été dépouillés. Dans les œuvres de Julien de Spire & de tous ses successeurs nous avons retrouvé la tradition conservée, perpétuée, ainsi que nous le verrons par l’énuméré des ouvrages que nous avons eu la joie de consulter.

L'Ordre séraphique, jardin béni de Dieu, n'est pas demeuré stérile; la bonne semence de l'Évangile y a rencontré un sol fertile & fécond, elle a germé, grandi, fleuri. Le soleil de la grâce divine a mûri des fruits abondants, & de cette nouvelle famille religieuse est sortie toute une lignee de saints, de bienheureux, qui ont mérité les honneurs de la canonisation. Saint Fiançois mourut le premier, oftobre 1226. Antoine de Padoue le suivit de près, juin 1232, puis Claire ; Frcincisci pia pion- Ma mire fruüificavit in orbe... Carnis templo soluto, Resp. ad spiritus ccelos scandit et pot et ad i ht s 1 . Et la série n en it. off. S. est pas close . c ' est tantôt un humble frère qui ici ou là meurt inconnu du monde, tantôt une tille de Claire qui rend sa belle âme à Dieu au fond de quelque monastère, ou bien c’est un héroïque martyr, qui tombe sous la sagaie d’un Chinois cruel.

RESTAURATION ET TRADITION. 57

Il convenait de célébrer tant de noms illustres ; les générations se sont hâtées d’acclamer les vertus de nos Saints; elles n’ont eu qu’une voix pour célébrer leur triomphe & leur gloire. Les Souverains Pontifes ont concédé des offices particuliers pour plusieurs. Saint François fut le premier, & c’était justice, en l’honneur duquel cette concession fut accordée.

Composer un office relatant les faits & gestes de l’homme de Dieu, lui adapter des mélodies, qui ne fussent inférieures ni par la simplicité, ni par la noblesse & la richesse de l’allure, à la poésie des paroles n’était pas chose aisée. C’était une première page qu’il fallait écrire, il s’agissait d’ouvrir le trésor des traditions musicales franciscaines ; il fallait plus qu’un génie. Pour chanter un saint tel que le Séraphin de l’Alverne, il fallait un saint qui fût à la fois un musicien de valeur. L’Ordre le possédait, cet homme de la Providence.

Depuis plusieurs années déjà un certain Julien de Spire, renonçant à une brillante situation, avait revêtu les livrées de la pauvreté, cachant sous la bure un admirable talent. Frère Julien, qui fuit in canin magister summus in ailla regis Francorum, était aussi vir rnirce sanflitatis, un homme d’une sainteté admirable, au rapport de Bernard de Besse. Frâter Juliahus teutonicus, vir rnirce sanâlitaiis, qui fecit historias B. Francisci et B. Antonii et quoad cantum et quoad antipbonas, versus et responsoria 1 .

Julien de Spire, qui venait de chanter le Séraphique père, célébra en même temps le fils, en glorifiant Antoine. Toutefois, si nous nous en rapportons à la lettre du Ministre Général à tous les Provinciaux en 1249, rien encore n’était définitif pour le glorieux thaumaturge : ut nihil omnino in cantu vel littera sub alicujus festi seu devotionis obientu, oflicio B. Antonii, quousque de ipso melius ordinetur ... in bymnis ... in cboro decantari, vel legi... permittatis 2 .

1 Bartholom.

Pis., Lib. Conform., pars II, c. vm. Cfr. Sbaralea.

2 Wadd., A.

D. 1249, t. ni.

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