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CHAPITRE

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N'est pas artiste qui veut, & personnne ne s’improvise maître de chapelle. On pourra à l’occasion être excellent organiste & ignorer les principes les plus élémentaires du chant. Or il est des morceaux de musique dont l’exécution ne souffre pas de médiocrité. Les chefs-d’œuvre des grands maîtres exigent des artistes ; & il n’est pas donné à tout homme de le devenir, surtout sans préparation.

Ne nous faisons pas illusion ; rappelons-nous plutôt le voyageur qui pour une première fois se trouve vis-à-vis des hautes montagnes, ou qui, du bord d'un vaisseau, contemple l'immensité des mers. Se prenant à réfléchir, il concevra de sa propre personne une idée toute autre que celle qui hantait son esprit au départ. Avant de quitter son village il s'était déjà cru un personnage important ; les limites restreintes de son horizon le grandissaient à ses propres yeux ; il s’était cru digne des honneurs d'une apothéose. S'étant donc élevé un socle, il admirait sa statue, ' boulonnée, trônant comme une divinité. Mais voilà que, se mesurant à la hauteur des sommets altiers, à la largeur des vastes océans, il comprend qu'il est sage & prudent de se placer à son vrai point. Décidément il s'était trop hâté, il n'est qu'un nain, un pygmée sans mérite.

Eh bien, ils sont légion les gens qui pourraient jeter un regard tout autour d eux ; il leur serait utile de chercher si en vérité il ne se rencontre pas ici ou là quelque sommité qui leur soit supérieure ou si quelque génie n’est pas entouré de rayons plus brillants & plus étendus. En visant trop haut, on risque souvent de manquer le but ; la grenouille ne devint jamais le bœuf, & la montagne superbe n’enfanta qu une souris. Les modestes exécutants dont peuvent disposer nos maîtres de chapelle sont rarement les artistes indispensables ; plus fréquemment ignorent-ils jusqu’au simple solfège; les

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grands moyens de succès leur sont inconnus ou sont du moins bien au-dessus de leur portée.

S’il est triste de le constater, il n’est pas moins certain que les maîtres du théâtre sont presque les uniques détenteurs de la vraie méthode. Au surplus Mozart, Beethoven, Haydn ont écrit surtout pour le théâtre. Rossini a-t-il bien composé son Stabat pour l’église? pas plus, je m’imagine, que Gounod n’écrivit la Rédemption ou Mors et vita pour nos cathédrales. Musicorum et caniorum magna est distantia . Isti dicunt, il H sciunt qitce componit musica . Nam qui canit quod non sapit, definiiur ; unde versus :

Bestia, non cantor, quæ usu cantat, & non arte.

Non ver uni cantorem facit ars, sed documentant . Tel est le jugement porté par le vénérable Bède*.

1 Ven. Beda, Musicapraclic.

La musique que nous chantons est-elle celle qu’aime le peuple?

Le peuple aime la musique. Vous avez raison, nous l'avons constaté, elle est la langue universelle, elle est l’idiome du cœur. L’homme chanta d'abord, il parla ensuite, a dit Chateaubriand. Que l’homme soit naturellement musicien, nous n'en disconvenons aucunement. Tout dans la vie humaine se fait au son des accords. Celui chez qui l'harmonie ou la mélodie n'éveille aucun sentiment mérite à peine de faire part de l’humanité, avons-nous lu quelque part.

Mais vous, êtes-vous bien sûrs que la musique que vous servez aux fidèles qui vous subissent soit celle qu'ils goûtent, qu'ils aiment & qu'ils veulent? A la fin d’une cérémonie où, selon le vieux cliché, 1 on a exécuté avec une impeccable perfection tous les plus beaux morceaux du répertoire, si l’on est venu vous raconter, comme autant de sornettes, tous les compliments accoutumés — vos flatteurs sont-ils les sincères que vous supposez., les convaincus qui ne se moquent pas de vous?...

Eh bien ! permettez-nous d'en douter. N’avons-nous pas entendu, de nos deux oreilles, bien authentiquement entendu cette réflexion, elle du moins bien sincère : « Ces gens-là feraient mieux de nous donner du simple

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plain-chant, bien rendu. Ils nous ennuient avec leur musique ; c’est trop souvent de mauvais goût, c’est si mal exécuté. » Et pourtant c’étaient des amis attachés & dévoués qui s’exprimaient de la sorte. D’autres avec moins de précaution nous disaient ailleurs : « Quand nous voulons rire, nous allons en telle ou telle chapelle. » Un autre encore, dont l’appréciation est loin d’être suspecte, renchérissait par une critique accablante : « Ici nous chantons de la musique ; en réalité c’est à faire fuir les chiens, è da far fuggire i cani. » Nous ne voulons point faire de personnalités, mais nous pourrions citer les noms des individus & des villes où nous avons recueilli ces jugements.

Le peuple aime la musique; il lui faut des airs gais & sautillants, il faut de l’entrain ; les cérémonies religieuses ne doivent pas ressembler à de continuels enterrements. — Soit, soit; le peuple conserve bien encore un reste de foi, & nous supposons qu’il s’accommodera aisément de chants qui soient en rapport avec sa croyance. S’il avait perdu tout sentiment chrétien, nous doutons fort que tout le grand éclat de la musique à effet éveille en son âme des pensées plus saines, plus surnaturelles. Nous croyons plutôt que ce peuple, fût-il de l’école naturaliste de Zola, eût-il vécu en société de Huysmans, ce peuple, s'il a du discernement, saura se ranger à l’opinion du fameux Durtal, le héros de En route .

Pour Durtal les œuvres les plus vantées de la musique mondaine sont inférieures de beaucoup au vieux plainchant, * mélodie plane & nue, tout à la fois aérienne & tombale »; ce qui touchait le plus cet endurci, c’était le plain-chant, « ce cri solennel des tristesses & altier des joies, c’étaient ces hymnes grandioses de la foi de l’homme qui semblent sourdre dans les cathédrales, comme d’irrésistibles geysers, du pied même des piliers romans ».

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