CHAPITRE
« Dans le genre moderne, écrit Huysmans, l'on pouvait citer quelques morceaux religieux de Lesueur, de Wagner, de Berlioz, de César Franck, & encore, sentaiton chez eux l’artiste tapi sous son œuvre, 1 altiste tenant à exhiber sa science, pensant à exalter sa gloire, & par conséquent omettant Dieu. L’on se trouvait en face d'hommes supérieurs, mais d'hommes, avec leurs faiblesses, leur inaliénable vanité, la tare même de leur sens. Dans le chant liturgique créé presque toujours anonymement au fond des cloîtres, c était une souice extra-terrestre, sans filon de péchés, sans trace humaine d'art. C’était une surgie d’âmes déjà libérées du servage des chairs, une explosion de tendresses surélevées & de joies pures; c'était aussi l'idiome de l'Église même, l’Évangile musical accessible, comme l'Évangile même, aux plus raffinés & aux plus humbles.
« Ah! la vraie preuve du catholicisme, c est cet ait qu'il avait fondé, cet art que nul n'a surpassé encore ! c'était en peinture & en sculpture les Primitifs, les mystiques dans les poésies & dans les proses ; en musique, c’était le plain-chant ; en architecture, c'était le roman & le gothique... De leur côté les proses chantées de l'Eglise eurent de subtiles affinités avec les toiles des Primitifs.
«Quant au plain-chant, l’accord de sa mélodie avec l'architeCture est certain ; parfois il se courbe ainsi que les sombres arceaux romans, surgit ténébreux & massif, tel que les pleins cintres. Le De Profundis par exemple s'incurve comme ces grands arcs qui forment lossatuie enfumée des voûtes; il est lent & noéturne comme eux, il ne se tend que dans l’obscurité, ne se meut que dans
la pénombre marrie des cryptes.
« Parfois au contraire le chant grégorien semble emprunter au gothique ses lobes fleuris, ses fléchés
DOUTES ET OBJECTIONS
déchiquetées, ses rouets de gaze, ses trémies de dentelles, ses guipures légères & ténues comme des voix d'enfants. Alors il passe d un extreme a l’autre, de l'ampleur des détresses a 1 infini des joies. D’autres fois encore, la musique plane & la musique chrétienne qu'elle enfanta se plient aux allégresses ingénues, aux rires sculptés des vieux porches ; elles prennent, ainsi que dans le chant de la Noël, YAdeste fideles, & dans l’hymne pascale, O Filii et Filiæ, le rythme populacier des foules ; elles se font petites & familières comme les Évangiles, se soumettent aux humbles souhaits des pauvres, en leur prêtant un air de fête facile à retenir, un véhicule mélodique, qui les emporte en de pures régions où ces âmes d’enfants s abattent aux pieds indulgents du Christ.
« Créé par l'Église, élevé par elle, dans les psallettes du moyen âge, le plain-chant est la paraphrase aérienne & mouvante de l'immobile structure des cathédrales ; il est l'interprétation matérielle & fluide des toiles des Primitifs ; il est la traduction ailée & il est aussi la stride & flexible étole de ces proses latines qu’édifièrent les moines exhaussés jadis, hors des temples, dans les cloîtres. »
Notie plain-chant n est donc pas le terrible épouvantail qui chasse les gens de 1 Église, ni l’ombre chinoise qui tait pousser des cris de frayeur. Ceux qui l’entendent chanter comme il doit 1 etre, & qui lui demeurent inébranlablement hostiles, sont-ils bien à même de juger? ont-ils la compétence voulue & suffisante? S’ils ne sont pas dénués de tout goût esthétique & artistique, on pourrait craindre qu'ils ne se prononcent que sous 1 impulsion d'un préjugé, par prévention ; que c’est chez eux parti-pris ou affaire de mode.
A bout d’arguments ils viennent enfin nous lancer à la face cette suprême objection : Passons, votre plain-chant