CHAPITRE I
HISTOIRE
Le chant dans l’Église.
La sainte Eglise, mère & reine de toutes les nations, apprécia dès son origine tous les beaux-arts ; conservatrice intelligente, elle sut s’adapter tout ce que le génie humain avait créé de bien, de bon & de beau jusqu’alors; elle ne laissa rien perdre. De bonne heure elle adopta pour ses temples l’architedure grecque & romaine ; la peinture eut le droit de promener son pinceau sur la pierre des voûtes sacrées ; & l’on montre encore aujourd’hui dans une petite chapelle des catacombes de sainte Praxède à Rome une fresque du 11 e siècle de l’ère chrétienne.
La musique devait également concourir à rehausser les cérémonies du culte divin. Dès le séjour dans le désert le chant fit partie du culte sacré. « Le chant des hymnes sacrés eut la principale place dans les cérémonies de la religion d’Israël 1 . » La musique « langue universelle, idiome du 1 Diaionn.de cœur & sans doute l’écho affaibli du langage des hommes la BlbJe > Vl ~ avant la confusion des langues, » la musique « accent
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des âmes non corrompues par l'orgueil, » la musique jouit d'une influence trop grande sur l'esprit humain pour que l'Église, appelée à la moralisation des hommes, ne profitât point de son concours.
« Aucune discipline n’est parfaite sans la musique, rien I s. Isidor. ne se fait sans elle, » écrivit saint Isidore de Séville 1 , Hisp., de Mu- jtijque si ne musica mil Ici disciplina potest esse perfec Ici , nihil enim est sine ilia. Les philosophes païens avaient deviné cette puissance magique de la musique, ce qui fit dire à Platon que toute la vie de l'homme a besoin d'eurythmie & d’harmonie : lia; Y a ? ' J avftswwou
syp'jQa'.a; -s. xat î'japaoat'la;
La musique accompagne les rapports de l'homme avec Dieu. « Comme la prière & comme la poésie avec lesquelles elle se confond, la musique ramène vers le *p.Gratry, ciel, lieu du repos 2 . » Au service de la cause de Dieu la Les Sources, musique deviendra dans l'Église un élément de sanaifich ' cation. Non seulement ses accents chatouilleront les sens,
flatteront les passions, mais surtout toucheront les cœurs,
3 s. Isid. musica movet ajfeâlus*. La sainte modulation des psaumes Hisp., ibid. sera une partie intégrante & substantielle de la célébration des augustes mystères de la religion du Christ. Psalmorum porro sacra modulalio quee mysteriis bierarcbicis fere omnibus quasi subslantialis conjungiiur ab omnium sanc- 1 s. dionys. tissimo nequaquain erat divellenda L Areop., dcEcci. L a musique, dit saint Denys l’aréopagite, dispose & Hier., Ch. in. p répare no$ âmes à la célébration des plus hauts mystères
de notre sainte foi. « Par les charmes de 1 harmonie le cantique sacré prépare les puissances de notre âme a la célébration immédiate des mystères ; il les soumet, dans l’entraînement de ce concert, aux cadences d un unanime & divin transport, il les harmonise avec Dieu, avec les frères, avec elles-mêmes... Et animales nostras afjeftiones congrue disponat ad mysteria quœ paulo post sunt cele-
HISTOIRE
branda... Hæc ubi perafta surit, ethymnologia reiïe nostras animas composait, et velut unica concordique chorea concordavit ineffabilem illam nostram spiritalem psalmodiam 1 .
Aucune fonction du culte saint ne s’accomplit sans le concours de la musique. Nam divina officia, quibus ad sempiternam convocamur gloriam, per eam quotidie celebrantur 2 . Chaque jour les Chrétiens chantent des hymnes à la gloire du Christ, qui les a rachetés, & des conversions sans nombre s’opèrent à ces accents sublimes. Pari rursus modo cantica scripturarum atque îedtiones rudibus adhtic animis ad vitalem adoptionem obstetricantur, et eorum qui a dœmonibus vexantur sanflam promovent couversionem 3 .
De la sorte « la musique joue » vraiment « un rôle important & dans la vie & dans le culte », ainsi que le professe Lichtenberger dans son Encyclopédie 1 .
Retentissez, voûtes sacrées, tressaillez, murailles saintes; ô nations, célébrez par de saints cantiques le Nom de Jéhovah ! En attendant de chanter avec les Anges le trisagion céleste, âme chrétienne, module devant Dieu ta prière de chaque jour. Jubilate Deo omnis terra, cantate, et exsultate et psallite 5 .
1 S. Dionys.
Areop .ycfeEcc/.
Hier. ch. 111.
2 Idibid., ch. iv.
3 Id., ibid.
4 Encyclopédie au mot :
Musique.
5 Ps. xcxvn.
N. P. saint François et le chant.
1 Vita a trib.
Soc., c. i.
Saint François, dont l’humeur était toujours enjouée, éprouva dès son enfance un grand attrait pour la musique. Son âme poétique s’égayait volontiers en joyeux refrains. Les chroniqueurs nous le représentent richement vêtu, le bâton de commandement à la main, parcourant chaque soir les rues de sa ville natale avec des flambeaux & des chansons, marchant en tête de ses compagnons : liberalior et bilarior, datus jocis et cantibus, civitatem Assisii die noftuque circumiens 1 . La foule 1 admirait & le proclamait « la fleur des jeunes gens ». Eurn vocabant juvenum florem .
Lorsque François eut dit adieu à toutes les vanités terrestres, quand il eut scellé son alliance avec Dame Pauvreté, il ne cessa point cependant de chanter. Ses lèvres, il est vrai, ne redisaient plus les ballades des troubadours, mais continuaient d’entonner des cantiques divinement inspirés. Et François chanta d’abord la Pauvreté, sa fiancée, son épouse, ainsi qu’il se plaisait à la nommer : « Seigneur, ayez pitié de moi & de madame la Pauvreté. » La musique resta comme l’épanouissement de son âme, & sa prière chantée aura des accents plus doux, plus suaves, plus efficaces, qui monteront jusqu au trône de Dieu. Le fils de Pierre Bernardone chantera son Maître adoré en des refrains brûlants d’amour. Un jour, en effet, qu’à travers une forêt il chantait avec ardeur en langue
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française, il répondit à des voleurs, qui s'étaient précipités sur lui : « Je suis le héraut du grand RoiL »
Oui, François aimait la musique, & ses biographes louent la beauté de sa voix suave & forte, claire & flexible. Après sa conversion, il faisait répéter des hymnes aux échos du désert. Un soir, raconte Léon de Kerval d’après les historiens, un soir qu’il entendit chanter un rossignol, il en fut touché jusqu’aux larmes. Il pria donc son compagnon de chanter alternativement avec l’oiseau les louanges divines. Frère Léon, car c’était lui, s’étant excusé sur sa mauvaise voix, le séraphique Père se mit à répondre luimême au chantre ailé des bois & continua jusqu’à une heure fort avancée de la nuit. La légende ajoute que le Saint se trouva épuisé le premier & louangea l’oiseau qui l’avait vaincu. « Jamais, écrit Ozanam, jamais dans ses plus amers dédains pour les voluptés du monde, saint François n’eut la pensée de condamner cet art mélodieux, qu’il mettait au nombre des plaisirs du ciel 2 . »
François, que d’incessantes méditations unissaient intimement à Dieu, sentait croître chaque jour la flamme de sa charité ; bientôt l’éloquence de la prose ne suffira plus à satisfaire ses ardeurs. « L’amour ne se contente pas si facilement ; il faut qu’il produise les beautés dont il est touché, dans un langage qui émeuve & qui ravisse. Il ajoute à la parole, il lui donne l’essor poétique, il lui prête le rythme & le chant, comme deux ailes 3 .»
Aussi bien, après quarante nuits de veilles, François eut une extase, à la suite de laquelle il enjoignit à Fr. Léonard de prendre la plume & d’écrire sous sa diétée. Tout aussitôt il improvisa le merveilleux Cantique du Soleil, que Fr. Pacifique, poète avant son entrée dans l’ordre, in sœculo vocabatur rex versuum et fuit valde curialis doftor cantonim 4 , arrangea selon les règles d’une rigoureuse métrique, & que tous les Frères surent bientôt par cœur.
1 Leg. S.
Franc, a S.
Bonav.
2 Les Poètes francise Ozanam.
3 Id., ibid.
4 Spec. per feft.