APRES
Et de l'honneur et de la gloire à conquérir...
Et tu leur offriras, France, pour réjouir
Leurs yeux,
Tes plaines d'or mouvant, tes lents coteaux de vignes,
Les miroirs de tes lacs, le cours harmonieux
De tes fleuves, et la tendresse insigne
De tes cieux,
Et la beauté féconde, rajeunie
De ton limpide et fier génie !
Mais leurs regards resteront graves, et farouches
Demeureront leurs bouches...
Ils auront tant souffert, ils auront tant lutté
Contre la mort ! Ils auront supporté,
Et dans leur chair et dans leur cœur,
Tant d'angoisses, tant de tourments, tant de douleurs !
Et comment pourraient-ils jamais anéantir
En eux le souvenir
De leurs frères tombés au milieu des tueries,
Bravement,
Héroïquement,
Pour la meilleure et la plus douce des patries !
Le Chant de Y Alouette
Femmes, je vous entends, ce soir, pleurer dans l'ombre ;
J'entends autour de moi se déchaîner les flots
De vos sanglots ;
J'entends rouler sous le ciel sombre
Les lamentations, les cris
Qui montent des brûlants et pantelants décombres
De vos cœurs dans la nuit ;
J'entends le bruit
De vos ongles sur vos poitrines qu'ils déchirent
Et de vos bras, tordus par le délire
De tant et si inconsolablement souffrir...
Et je souffre avec vous et je pleure avec vous,
Et je me tords les bras avec vous,
Et comme vous je déchire,
Pauvres martyres,
Ma chair de mes mains,
Et comme vous je me laisse engloutir Dans le gouffre sans fond de la douleur humaine.
« Hélas ! hélas ! tous nos rêves sont morts !
Rêves d'amour et de beauté,
De tranquille bonheur, de féconde santé !
Rêves des jeunes corps,
Hardis et forts,
Prompts à l'effort,
Que nous avions engendrés et nourris
Du suc fervent de notre vie !
Rêves des jeunes âmes
Que l'ardeur des désirs naissants
Exalte, ennoblit et enflamme !
Le sol de la patrie a bu leur rouge sang.
Hélas !
L'inexorable mort a renversé la coupe,
Hélas !
Les héros sont tombés comme du blé qu'on coupe,
Hélas ! hélas ! hélas ! »
Taisez-vous, taisez-vous, femmes, assez de pleurs
Et de cris et de plaintes ! Au fond de vos cœurs
Ensevelissez vos douleurs,
Étouffez vos sanglots et relevez la tête !
Voici qu'à travers les sillons,
D'entre les grains fauchés de l'humaine moisson,
Monte dans le matin sonore un chant de fête :
Un chant divin, le chant divin de l'alouette !
Écoutez ! On dirait qu'un essaim de flèches d'or,
Transperçant l'air, vers l'infini prend son essor !
O la sublime et radieuse aurore !
O le sublime chant ! Écoutez ! Écoutez,
Femmes, et vous, ciel et terre, faites silence !
Écoutez ! Dans ce chant de liberté,
Dans ce chant de lumière et d'espérance,
C'est l'âme de tous ceux qui sont morts pour la France,
C'est l'âme même de la France
Qui chante et qui, d'un vol vertigineux, parmi
L'éblouissant et magique réveil
De son triomphe, enfin, s'élance
Et va se fondre, aux vives sources de la Vie,
Dans le cœur glorieux de l'éternel soleil !
Les Rois Mages
Hommes de tous métiers, hommes de tous pays
Et de toutes couleurs, hommes de toutes races,
— Sauf celle, cependant, au front de qui
La malédiction de l'univers a mis
Une flétrissure que rien n'efface î —
Hommes de tous métiers, hommes de toutes races,
Ouvriers des villes et des campagnes,
Ouvriers des plaines et des montagnes,
Ouvriers de la terre, ouvriers de la mer,
Ouvriers de la pierre et du bois et du fer,
O vous tous enfin qui vers nous,
De si loin, de partout,
Pour combattre notre combat êtes venus,
Le cœur brûlant et les mains nues,
Laissant là-bas, derrière vous,
Vos outils, l'horizon de votre enfance, et tout
Ce par quoi l'air du jour à respirer est doux,
Je vous ai vus, le long de nos routes de France,
Dénier en cadence,
Dans votre étrange et éclatant arroi.
C'était l'hiver ; vous alliez par la neige
Comme le cortège des Rois
Cheminant au matin de Noël vers la Crèche...
Vous alliez, vous chantiez : l'écho de vos chansons,
A l'unisson,
Longtemps encore après que vous aviez passé,
Agitait des clochettes d'or dans le silence
Du soir glacé...
Sur les brancards des ambulances
Je vous ai vus aussi couchés,
Tout habillés de sang séché
Et pareils plus qu'à des soldats à des bouchers.
Vous souffriez, vous étiez pantelants et hagards...
Et vers vous je me suis penché,
Cherchant à travers vos regards
Si douloureux, si vides de pensée,
Et que l'ivresse de tuer
Noyait d'une rouge baée,
L'image de votre âme et de votre passé...