LES ROIS MAGES
Vous, hier, sur les hauts plateaux
De l'Atlas Tellien, vous gardiez vos troupeaux,
Et chaque soir, à l'heure où le jour quitte
Le ciel, semblable à un berger de Théocrite,
Mélancoliquement jouiez du chalumeau...
Vous, vous étiez pêcheur au bord d'un oued jaune...
Et vous, avec vos airs ingénus et sournois,
Malicieux et naïfs à la fois,
De jeune faune,
Vous vendiez sûrement, au fond de quelque souk,
Des colliers de fausses turquoises
Et des parfums dans des sachets de peau de bouc...
Et vous, votre lente démarche,
Votre maintien majestueux, altier,
Vous donnaient tout l'aspect d'un de ces patriarches
Qui rendent la justice, sous une arche,
Près d'un vieux puits dont un figuier
Abrite de l'ardeur du soleil la margelle...
Vous, vous étiez potier de cuivre, et vous, vannier...
Vous, forgeron... vous, jardinier...
Et vous, maçon, qui, de votre truelle
Étaliez sur les murs ces blancs enduits
Qui font que les maisons berbères sont si belles,
Par les soleils couchants et par les claires nuits...
Et vous, vous étiez meunier d'un moulin à huile...
Et vous, aux confins de la ville,
Là-bas, dans un bois de palmiers,
Vous teniez cette auberge où vont les chameliers
Boire du vin muscat et manger des bananes,
En attendant les caravanes...
Je lisais tout cela dans vos regards ardents,
Cependant
Qu'à menus coups très doux et lents,
La neige, de ses mille petits doigts blancs,
Frappait aux vitres mortes des fenêtres...
Oh ! que le bel azur de votre ciel natal
Était loin, et que, jusqu'au tréfonds de votre être,
Pauvres héros, vous aviez froid, vous aviez mal !
Je vous prenais la main; alors, d'un fier sourire
De tranquille vaillance et de mâle plaisir,
Vous souriiez... et je songeais : « Faut-il, ô France,
Que soit puissant, irrésistible, le désir
Dont ta beauté brûle l'âme et les sens
De ces hommes, qu'ils éprouvent autant de joie
A se battre, à souffrir et à mourir pour toi ! »
L'Appel aux Nations
L'été brûlait dans l'air bleu Et versait sur les moissons blondes Et les vendanges du vieux monde
Ses torrents de feu,
Quand éclata formidable, soudain,
Affreux comme un coup de tonnerre
Parmi le silence serein
D'un crépuscule radieux, un cri !
Un cri dont l'univers
Tout entier, glacé d'épouvante, tressaillit
Un cri de désespoir, de révolte, de haine.
Un cri jailli
D'un milliard de poitrines humaines,
Un cri qui fit bondir d'horreur
Hors de ses bords la mer
Et remua jusqu'en ses profondeurs
Le ventre de la terre :
La guerre !
Oui, la Guerre était là ! La Guerre !
La Guerre monstrueuse,
L'aveugle et sauvage Tueuse
De jeunesse,
La Bête abjecte aux innombrables gueules
Dégouttantes de sang, l'insatiable Ogresse,
La Guerre qui pille et viole,
La Guerre qui vole et mutile,
La Guerre qui ruine et brûle,
La Guerre qui saccage et détruit en un jour
Tout ce que l'art et l'amour,
L'intelligence et le génie
Des hommes ont engendré
Pour prolonger et embellir la vie...
La Guerre, un homme s'était rencontré,
Un homme au cœur d'hyène, un monstre couronné
Qui, pris d'une infernale et atroce folie
D'orgueil, tout d'un coup, l'avait déchaînée !
Il portait le Graal de la Paix en sa main
Et sur son cimier d'or la céleste colombe,
Et là-bas, par les camps, à l'heure où le jour tombe,
On le voyait naguère à travers les chemins
l'appel aux nations 29
Passer, hiératique et surhumain, Dans des clartés d'apothéose...
Il s'arrêtait. Levant ses regards vers les deux,
Oppressé par l'extase, il disait :
« L'esprit" de l'Eternel sur mes lèvres repose ;
Je suis l'Élu de Dieu ;
Mon peuple est le peuple de Dieu ! »
Il se taisait.
Les plis de son manteau, que la lueur étrange
Du couchant embrasait,
Battaient au vent comme les ailes d'un archange.
On l'avait cru loyal, probe et droit : il mentait;
Fidèle à ses serments : au contraire, il n'était
Qu'un imposteur à la parole impure,
Un fourbe et un parjure.
Il jouait la franchise, il riait clair et haut
Et de ses yeux luisants vous regardait en face ;
Mais son rire et ses yeux et son cœur étaient faux :
Il mentait, traître à triple face,
Tartufe costumé d'héroïques paillons,
Le plus cynique et le plus vil des histrions !
Le plus cruel, le plus féroce aussi.
Ecoutez-le qui, du sommet de ses tréteaux
Impériaux,
Harangue, à leur départ, ses bataillons :
« Soldats de la Plus Grande Allemagne, voici
Ce que votre empereur, ici,
Vous ordonne,
L'ordre formel, souverain qu'il vous donne.
Soldats, les ennemis que vous allez combattre,
Sachez que ce n'est point assez
De les vaincre et de les abattre...
Non, il faut les anéantir. Obéissez !
Que nulle pitié n'émeuve vos âmes
Ni nul remords, car la pitié ni le remords
N'habitent le cœur des forts.
Sus donc à ces races infâmes !
N'épargnez rien, personne ! Achevez les blessés,
Égorgez les enfants, les vieillards et les femmes ;
Obéissez !
Massacrez dans les sanctuaires ,
Les prêtres ! Sous les yeux des mères,
Mutilez les garçons ou bien enterrez-les
Vivants,