‹ Le chant du renouveauChapitre 5 sur 8 · LES ROIS MAGES · texte numérisé non relu

LES ROIS MAGES

Vous, hier, sur les hauts plateaux

De l'Atlas Tellien, vous gardiez vos troupeaux,

Et chaque soir, à l'heure où le jour quitte

Le ciel, semblable à un berger de Théocrite,

Mélancoliquement jouiez du chalumeau...

Vous, vous étiez pêcheur au bord d'un oued jaune...

Et vous, avec vos airs ingénus et sournois,

Malicieux et naïfs à la fois,

De jeune faune,

Vous vendiez sûrement, au fond de quelque souk,

Des colliers de fausses turquoises

Et des parfums dans des sachets de peau de bouc...

Et vous, votre lente démarche,

Votre maintien majestueux, altier,

Vous donnaient tout l'aspect d'un de ces patriarches

Qui rendent la justice, sous une arche,

Près d'un vieux puits dont un figuier

Abrite de l'ardeur du soleil la margelle...

Vous, vous étiez potier de cuivre, et vous, vannier...

Vous, forgeron... vous, jardinier...

Et vous, maçon, qui, de votre truelle

Étaliez sur les murs ces blancs enduits

Qui font que les maisons berbères sont si belles,

Par les soleils couchants et par les claires nuits...

Et vous, vous étiez meunier d'un moulin à huile...

Et vous, aux confins de la ville,

Là-bas, dans un bois de palmiers,

Vous teniez cette auberge où vont les chameliers

Boire du vin muscat et manger des bananes,

En attendant les caravanes...

Je lisais tout cela dans vos regards ardents,

Cependant

Qu'à menus coups très doux et lents,

La neige, de ses mille petits doigts blancs,

Frappait aux vitres mortes des fenêtres...

Oh ! que le bel azur de votre ciel natal

Était loin, et que, jusqu'au tréfonds de votre être,

Pauvres héros, vous aviez froid, vous aviez mal !

Je vous prenais la main; alors, d'un fier sourire

De tranquille vaillance et de mâle plaisir,

Vous souriiez... et je songeais : « Faut-il, ô France,

Que soit puissant, irrésistible, le désir

Dont ta beauté brûle l'âme et les sens

De ces hommes, qu'ils éprouvent autant de joie

A se battre, à souffrir et à mourir pour toi ! »

L'Appel aux Nations

L'été brûlait dans l'air bleu Et versait sur les moissons blondes Et les vendanges du vieux monde

Ses torrents de feu,

Quand éclata formidable, soudain,

Affreux comme un coup de tonnerre

Parmi le silence serein

D'un crépuscule radieux, un cri !

Un cri dont l'univers

Tout entier, glacé d'épouvante, tressaillit

Un cri de désespoir, de révolte, de haine.

Un cri jailli

D'un milliard de poitrines humaines,

Un cri qui fit bondir d'horreur

Hors de ses bords la mer

Et remua jusqu'en ses profondeurs

Le ventre de la terre :

La guerre !

Oui, la Guerre était là ! La Guerre !

La Guerre monstrueuse,

L'aveugle et sauvage Tueuse

De jeunesse,

La Bête abjecte aux innombrables gueules

Dégouttantes de sang, l'insatiable Ogresse,

La Guerre qui pille et viole,

La Guerre qui vole et mutile,

La Guerre qui ruine et brûle,

La Guerre qui saccage et détruit en un jour

Tout ce que l'art et l'amour,

L'intelligence et le génie

Des hommes ont engendré

Pour prolonger et embellir la vie...

La Guerre, un homme s'était rencontré,

Un homme au cœur d'hyène, un monstre couronné

Qui, pris d'une infernale et atroce folie

D'orgueil, tout d'un coup, l'avait déchaînée !

Il portait le Graal de la Paix en sa main

Et sur son cimier d'or la céleste colombe,

Et là-bas, par les camps, à l'heure où le jour tombe,

On le voyait naguère à travers les chemins

l'appel aux nations 29

Passer, hiératique et surhumain, Dans des clartés d'apothéose...

Il s'arrêtait. Levant ses regards vers les deux,

Oppressé par l'extase, il disait :

« L'esprit" de l'Eternel sur mes lèvres repose ;

Je suis l'Élu de Dieu ;

Mon peuple est le peuple de Dieu ! »

Il se taisait.

Les plis de son manteau, que la lueur étrange

Du couchant embrasait,

Battaient au vent comme les ailes d'un archange.

On l'avait cru loyal, probe et droit : il mentait;

Fidèle à ses serments : au contraire, il n'était

Qu'un imposteur à la parole impure,

Un fourbe et un parjure.

Il jouait la franchise, il riait clair et haut

Et de ses yeux luisants vous regardait en face ;

Mais son rire et ses yeux et son cœur étaient faux :

Il mentait, traître à triple face,

Tartufe costumé d'héroïques paillons,

Le plus cynique et le plus vil des histrions !

Le plus cruel, le plus féroce aussi.

Ecoutez-le qui, du sommet de ses tréteaux

Impériaux,

Harangue, à leur départ, ses bataillons :

« Soldats de la Plus Grande Allemagne, voici

Ce que votre empereur, ici,

Vous ordonne,

L'ordre formel, souverain qu'il vous donne.

Soldats, les ennemis que vous allez combattre,

Sachez que ce n'est point assez

De les vaincre et de les abattre...

Non, il faut les anéantir. Obéissez !

Que nulle pitié n'émeuve vos âmes

Ni nul remords, car la pitié ni le remords

N'habitent le cœur des forts.

Sus donc à ces races infâmes !

N'épargnez rien, personne ! Achevez les blessés,

Égorgez les enfants, les vieillards et les femmes ;

Obéissez !

Massacrez dans les sanctuaires ,

Les prêtres ! Sous les yeux des mères,

Mutilez les garçons ou bien enterrez-les

Vivants,

Page 1