CONSONNES DOUBLES
On sait que dans la langue italienne on parle comme on écrit, c’est-à-dire que toutes les lettres se prononcent. Il s’ensuit que, lorsqu’on a bien établi d’avance l’exactitude de ces lettres prises séparément, la prononciation des mots est très facile. Réciproquement, quand on parle purement, l’orthographe ne souffre aucune difficulté. Dans la langue française il n’en est pas de même, loin de là. En effet, il y a une quantité de mots (et c’est la majorité) dont la prononciation réelle, peu conforme à l’écriture, paraît tout à fait bizarre aux étrangers à cause des nombreuses lettres qu’il faut passer sous silence. On comprendra qu’il nous est impossible d’entrer dans le détail de ces mots que l’usage seul peut apprendre. Nous devons cependant attirer 1 attention de nos lecteurs sur la question des doubles consonnes.
Beaucoup de Français font à cet égard des fautes énormes 1 * * . Dans le chant il ne saurait y avoir de négligence à cet égard, car, outre la nécessité de prononcer purement, il est certains mots comme par exemple terreur , horreur qui n’acquièrent leur valeur et leur relief qu’en raison du redoublement énergique de l’R. Malheureusement la langue française est fertile en bizarreries déconcertantes et il nous est impossible de poser un principe sur lequel on puisse s’appuyer pour l’emploi des doubles consonnes. Tantôt il est indispensable de les faire entendre toutes deux, tantôt au contraire, il faut n’en articuler qu’une seule. Là encore l’usage fait loi et aucune règle fixe ne peut guider l’artiste qui cherche à épurer sa prononciation.
1. Nous pourrions citer ce fait caractéristique qu'à Paris (dans le langage faubourien, il est vrai) certaines personnes suppriment presque
toutes les doubles consonnes et par contre prononcent le mot marne
comme s’il y avait deux R.
Pour que nos lecteurs puissent en juger, nous donnerons les exemples suivants :
Mots dans lesquels le redoublement est de rigueur.
C = peccadille D = addition F = affréter G = aggloméré L == allègres M = immortel N = annuel p = hippodrome R = irrévocable S = assimilation T = atterrir
Mots dans lesquels on ne doit prononcer qu’une consonne.
abbaye
accourir
affranchir
aggraver
aller
gommé
année
appartement
équerre
essayer
abattu
Remarquez les singularités de l’usage qui veut qu’on prononce les deux N dans annuel et un seul N dans année et c’est presque le même mot. Je renonce à trouver une explication quelconque à ce fait bizarre. Comprenne qui pourra.
J’ai à peine besoin de dire que sur cette question comme sur bien d’autres les grammairiens ne sont nullement d accord, et je me demande même où certains d’entre eux ont pu entendre les étranges prononciations qu’ils préconisent. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, d’après Littré, on doit prononcer comme une consonne unique les consonnes redoublées des mots immense , immémorial , inné , innocuité , ~,y- hippodrome , irréductible , irrévocable , irresponsable. Malgré ' P autorité d’un pareil nom, on ne peut admettre comme exacte une prononciation qui n’est employée par personne, ni au théâtre, ni dans la conversation familière. Aussi, en ces matières, nous avons pris le parti de ne reconnaîti e qu’une seule autorité : la Comédie-Française. Pour nous,
PRONONCIATION
ARTICULATION
son opinion fait loi, car elle représente l’usage. Les artistes de ce théâtre ont, de l’avis de tous, une prononciation parfaite de correction et exempte de tout accent. Nous engageons les chanteurs à prendre modèle sur eux, sans s’inquiéter des avis différents qu’ils peuvent entendre ou même lire à droite et à gauche sur la prononciation de tel ou tel mot.
Ainsi, pour en revenir aux exemples que j’ai cités plus haut, pas un artiste du Théâtre Français ne dira immense en prononçant imense. Je m’en suis du reste assuré auprès de M. Le Bargy, le distingué professeur du Conservatoire, un des maîtres de la prononciation, qui a bien voulu fixer mon opinion à cet égard et me donner quelques renseignement complémentaires. Nous nous abriterons donc derrière cette autorité incontestée, elle nous suffit, la question nous paraît jugée.
Le terrain étant ainsi déblayé, nous pourrons poser les règles suivantes :
1° Toutes les fois que l’usage commande le redoublement d’une consonne, ce redoublement, loin d’être escamoté, doit être mis en dehors avec beaucoup de vigueur.
2° Quand la consonne double doit être prononcée seulement comme si elle était simple, il faut éviter avec soin tout ce qui pourrait ressembler à un redoublement intempestif.
A propos de ce dernier point, j’ajouterai que certains chanteurs ont la funeste habitude de faire entendre des doubles consonnes au milieu des mots dont l’orthographe en comporte une seule, se figurant donner par ce moyen une grande netteté à l’articulation. Malheureusement ils ne réussissent de cette manière qu’à imprimer à leur prononciation un caractère de prétention et de boursouflure parfaitement ridicule. Rien n’est plus détestable qu’une pareille pratique. Par conséquent on devra supprimer, par exemple, les deux LL dont on émaillé si souvent le mot hélas. On doit dire tout simplement hélas avec un seul L et non pas héllas. Cette dernière prononciation est malheureusement très fréquente chez les chanteurs et il est à désirer qu’elle soit supprimée impitoyablement.
LE CIIANT MODERNE
Pour terminer ce chapitre, j’ajouterai quelques observations afin d’attirer l’attention de mes lecteurs sur des fautes que l’on n’entend que trop souvent. Ainsi on doit éviter de redoubler la consonne simple lorsqu’elle est suivie d une apostrophe. Il faut dire simplement tu l'as vu et non pas tullavu.
Par contre, on doit prononcer très distinctement les consonnes qui se trouvent à la fin de beaucoup de mots comme dans semblable , tendre , oncle de manière que l’auditeur n’entende pas semblabe , tènde , onque.
Consonnes finales.
La prononciation des consonnes finales, dont nous ne donnerons pas le détail parce qu’il nous entraînerait frop loin, donne lieu à quelques remarques assez importantes. Ainsi dans le mot donc, contrairement à ce que l’on fait si souvent, on ne doit faire entendre le c que si ce mot se trouve devant une voyelle ou une h muette. Il faut dire : il est donc allé , en faisant la liaison, et je pourrai donc venir , comme s’il y avait don. Si le mot termine la phrase, il faut aussi supprimer le c.
La même règle peut s’appliquer aux mots : cinq , six , sept , huit , dix mais avec une légère différence sur laquelle nous devons insister. Comme le mot donc , on fait sonner la finale devant une voyelle ou une h. Ex. : cinq hommes, six abbés, sep/ enfants, hui/ amis, dix arbres. On la supprime devant une consonne ou une h aspirée. Ex. : cinq francs (cin francs) sept (sè) brebis, dix héros (di). Par contre la finale doit être entendue lorsque l’un de ces mots termine la phrase. Ex. : Ils étaient dix (diss).
Des liaisons.
On remarque que dans la langue française, pour un grand nombre de mots, la ou les consonnes finales doivent rester muettes. Si l’on considérait ce principe comme immuable, il y aurait hiatus chaque fois que le mot suivant commence par une voyelle. On sait que l’hiatus est produit par la ren-
PRONONCIATION
ARTICULATION
contre de deux voyelles dont la première finit un mot et dont la seconde en commence un autre. Cette rencontre est considérée comme produisant au point de vue de la prononciation un effet désagréable et est interdite quand il s’agit de vers. Ainsi, on ne peut pas écrire en poésie : tu as vu, où est-il. Cette règle a été jusqu’ici strictement observée par nos poètes, et Boileau a beaucoup insisté à ce sujet dans l’Arf poétique. Cependant je dois dire qu’elle est très discutée de nos jours et qu’il y a chez les jeunes auteurs une tendance à vouloir s’en affranchir.
Quoi qu’il en soit, on a cherché à éviter ^hiatus produit dans les conditions dont nous avons parlé plus haut et c’est pour y arriver qu’on emploie la liaison. La liaison est une forme de prononciation qui consiste à unir la dernière consonne du mot à la première voyelle du mot suivant. Ainsi on dit vos armes en prononçant vozarmes et tout homme en prononçant loutome.
Si l’on s’en tenait à la règle stricte ainsi posée, il faudrait faire toutes les liaisons. Mais cette manière de parler paraîtrait tout à fait prétentieuse et comme dit d’Olivet :
« Il faut à cet égard rester dans de sages limites à moins de s’exposer à passer pour un pédant ». Du reste, dans la langue française, il en est souvent ainsi. Certaines tournures d’une correction indiscutable cependant, doivent être évitées. Ainsi je citerai dans tous les verbes les passés définis et les imparfaits du subjonctif que l’on n emploie pour ainsi dire plus, sous peine de paraître parler en vieux français et verser dans la préciosité. Dire : nous allâmes ou bien' encore : afin que je susse m’en servir paraît un peu comique. Cette manière de parler et même d’écrire n’est plus possible de nos jours.
Pour revenir aux liaisons, nous remarquerons qu’en ce qui les concerne il y a en France dans les diverses provinces des habitudes très différentes. Ainsi les Méridionaux, fidèles à cette maxime : toutes les lettres sont faites pour être prononcées, ne passent aucune liaison sous silence. Dans le Nord et surtout à Paris, c’est bien différent, car on a la tendance à les supprimer presque toutes. La vérité se trouve
entre ces deux extrêmes. En général, dans le langage familier et par conséquent dans le chant du genre de l opéra comique qui s’en rapproche le plus, il faut être sobre dans l’emploi des liaisons. Mais de même que dans la tragédie on peut les multiplier bien davantage que dans la comédie, de même dans le chant noble et déclamé, par conséquent dans le genre qu’on appelle le drame lyrique, il ne faudra pas les éviter de parti-pris comme le font beaucoup de chanteurs. En tout cas, on devra toujours estomper légèment la consonne qui forme la liaison de manière à ne pas trop attirer l’attention par un redoublement hors de propos et facilement ridicule.
Voici quelques observations qui seront utiles, je l’espère, aux personnes qui désirent se conformer au bon usage en ce qui concerne les liaisons dans le chant :
1° On devra supprimer la liaison toutes les fois que, du fait de cette liaison, il se produira un jeu de mots ou une ambiguïté quelconque qui rendrait la phrase grammaticale comique ou incompréhensible. A l’appui de ce principe, je citerai notamment les deux exemples suivants qui se trouvent, chose curieuse, dans le même morceau et à quelques mesures de distances.
LUCIE DE LAMMERMOOR < Air d'Edgard )
Ce monde in.grat et dur
Même air
In . gra te et moi
Le premier exemple est surtout typique. Si l’on fait la liaison, l’oreille de l’auditeur est complètement déroutée et perçoit distinctement l’expression grattez dur, qui prête à rire.
Le second doit son effet comique (grattez-moi), à l’élision
PRONONCIATION
ARTICULATION
de l’e muet. Il est clair que dans ces deux passages toute liaison est impossible. Dans le premier cas, il faut sans respirer couper légèrement le son entre le mot ingrat et le mot et. Pour le second exemple au contraire, une respiration complète est de rigueur après ingrate. On obtient ainsi une déclamation beaucoup plus juste et plus comprehensible.
L’exemple suivant prête moins à rire. Cependant il y a un effet de purée qu’il faut éviter à tout prix. Pour cela il n’y a qu’à couper le son après le mot pur.
H AYDEE (Duo du acte t
2° On devra supprimer la liaison lorsque, par suite de son emploi, la même consonne revient sur deux syllabes consécutives, produisant ainsi une répétition peu agréable à l’oreille. Exemple :
MIGNON (Trio du Wacte
Quelle est ceUe re - lique et qui donc 1» por . ta
On devra respirer après le mot relique.
Voici encore un exemple analogue, certainement moins dur à l’oreille que le précédent, mais encore défectueux pour la sonorité des consonnes répétées.
Dans la mélodie de C. Chamidade : Viens, mon bien-aimé , on a à dire ce vers :
Les oiseaux et les roses
Si l’on ne respire pas après le mot oiseaux (ou si l’on ne coupe pas le son} il y a là une répétition de Z d’un effet peu heureux.
* Publié avec l’autorisation de M. Loigerot, éditeur.
3° On devra aussi supprimer la liaison lorsque, par suite d’une tenue un peu longue, on se trouve amené à prononcer cette liaison à une trop grande distance du mot qui la détermine. Exemple :
LA JUIVE (Aiv du 2? actf)
Et ce-pen . dant
il va ve -
Si l’on ne respire pas après le mot cependant , voyez l’effet désagréable que produirait ce til attaqué sur un sol aigu. En outre, je ne suis pas bien sur que l’auditeur, dans ces conditions, puisse comprendre la phrase. Du reste il faut se méfier en général de la liaison produite par un t. Elle est souvent dure et doit être employée avec prudence.
Autre exemple :