AIR DU CID I MASS EX ET
Pieu, rez! Pleurez.mes yeux... Tombez,triste ro.sé-e
Il est clair que dans cet exemple une respiration placée après le mot tombez , quelque correcte qu’elle soit au point de vue de la diction, serait d’un effet peu heureux. Elle couperait la phrase musicale par le milieu et, en la raccourcissant pour en faire deux petits tronçons, elle lui enlèverait le caractère de lamentation continue qu’a voulu l’auteur. Massenet paraît même avoir eu d’avance la crainte de voir s’épanouir cette respiration malencontreuse. Aussi pour empêcher l’interprète de l’introduire malgré lui, il a multiplié les indications formelles. Tout d’abord il a mis une grande liaison qui embrasse tout le membre de phrase. Plus encore, il a supprimé la virgule; car celle qui se trouve dans notre exemple est absente dans l’édition revue et corrigée par l’auteur. Nous l’avons rétablie parce qu’elle est nécessaire au point de vue strict de la correction grammaticale et aussi pour nous permettre d’insister sur la suppression qu’a voulue Massenet et rendre ainsi notre explication plus claire, plus nette, enfin plus convaincante. Je pense qu’après ces explications on comprendra qu’il est de toute nécessité de dire la phrase entière : tombez , triste rosée,
en supprimant toute respiration, conformément aux indications de l’auteur.
A ce sujet, je ferai remarquer à mes lecteurs que Massenet, désireux de se soustraire autant que possible aux fantaisies quelquefois bizarres de certains chanteurs, a pris l’habitude de noter lui-même toutes les indications de chant utiles à l’interprète, de manière à rendre sa pensée complètement précise. Il pousse le soin jusqu’à marquer d’un bout à l’autre de ses œuvres non seulement les respirations (soit au moyen de silences, soit au moyen de virgules placées en haut de la portée), les nuances du forte au piano et réciproquement, mais encore tous les accents, de quelque nature qu'ils soient. Je rappellerai à peine pour mémoire que les moindres changements de mouvements sont notés avec l’aide du métronome et qu’il y a même très souvent sur la partition des indications pour la physionomie et la mise en scène. Par conséquent, pour interpréter cette musique d une saveur si spéciale et d’un charme si impressionnant, il est inutile de se creuser la tête à chercher des effets extraordinaires et il serait nuisible de vouloir substituer son point de vue particulier à celui de l’auteur qui a conçu l’ensemble de l’œuvre. Il vaut bien mieux se borner à exécuter consciencieusement et avec une grande sincérité ce qu’il a voulu sans y rien ajouter et sans en rien retrancher. On aura tout à y gagner, car les indications de Massenet sont toujours d’une justesse irréprochable au point de vue technique, de plus elles portent l’empreinte d’une expérience profonde de l’optique spéciale du théâtre.
Cette digression étant terminée, je reviens à mon sujet. Je citerai encore un cas où les respirations édictées par les règles que nous avons posées doivent être supprimées sans hésitation : c’est lorsque, par suite du rythme écrit par l’auteur et par suite du mouvement rapide que la phrase comporte, le temps matériel manque pour respirer.
Exemple :
PHILÉMON ET BAÜCIS (GOUNOD) Couplets de Vuleain*
PRONONCIATION
ARTICULATION
Régulièrement il faudrait respirer après les mots : loin du séjour céleste , puisqu’il y a inversion. Mais le rythme est trop vif; de toute nécessité on doit supprimer toute respiration sous peine d’arrêter le mouvement, ce qui serait très mauvais.
Il en est de même dans l’exemple suivant :
* LE BARBIER DE SEVILLE (ROSSINI) Atr de/oca/omnie
et portent dans les cœurs le feu,le feu de leur poi.son
Ici encore il serait régulier de placer une respiration après le feu de manière à séparer les mots qui reviennent deux fois. Mais, de même que pour l’exemple précédent, il faut dire toute la phrase d’une seule haleine à cause du mouvement vif qui empêche de trouver le temps de respirer.
Enfin, pour clôturer la série des exceptions, je rappellerai qu il est des cas où il faut placer une respiration pour éviter une liaison dont l’effet serait mauvais. Nous en avons parlé au chapitre des liaisons avec tous les détails que le sujet comporte. J’ajouterai cependant une simple observation. Il peut se faire que, de même que pour les exemples cités plus haut, le mouvement soit trop vif pour qu’on puisse placer une respiration. Dans ce cas, pour éviter une liaison malencontreuse, on remplace la respiration par une très légère interruption du son. La coupure ainsi produite peut s’exécuter rapidement, ne gêne pas le rythme et ne ralentit pas le mouvement.