‹ Le chant moderneChapitre 17 sur 34 · LA PRISE DE TROIE.(BERLIOZ · texte numérisé non relu

LA PRISE DE TROIE.(BERLIOZ

sem . . blent ne faire en . ten . dre

Ce membre de phrase, évidemment très long, comporte un sujet et un verbe. Il s’agit donc du cas n° 1. On devra respirer après le sujet , c’est-à-dire après le mot oiseaux. Autre exemple :

Ici il n’y a pas de sujet, mais un verbe et un complément composé lui-même d’un substantif et d’un adjectif. La phrase n’est pas très longue, mais le dernier son se trouve être justement une note élevée qui demande de la vigueur. Or j’ai fait observer dans le courant de ce même chapitre que, à la fin de la respiration, le souffle est incapable de donner

au son un brillant absolu. Il faut donc couper la phrase pour pouvoir produire l'impression de puissance que la dernière note et l’idée à exprimer demandent. Où doit-on respirer? Examinez, comme nous l’avons dit, la phrase au point de vue grammatical et consultez notre tableau. Vous verrez tout de suite que, comme il n’y a pas de sujet, il ne peut s’agir du n° 1. Passez alors au no 2 et voyez s’il peut s’appliquer à notre exemple. Etant donné qu’il y a un verbe, c’est en effet le cas. Par conséquent il faut respirer après le mot étends. Remarquez que certains chanteurs respirent après le mot main. L’endroit est mal choisi; car, lorsqu’on sépare le substantif de l’adjectif, il s’agit du cas n° 3 et, d’après ce que nous avons dit au sujet de la progression de notre tableau, le n° 3 est plus mauvais que le no 2. Celui-ci doit donc être préféré.

Les respirations facultatives que nous avons indiquées dans les exemples qui précèdent (cas n° 1, n° 2) sont certainement tolérables, mais on ne pourra plus en dire autant si l’on examine les exemples que nous citons plus loin. En effet dans ceux-ci, il s’agit d’effectuer la séparation du substantif et de l’adjectif (cas no 3), celle de la préposition et des mots qu’elle détermine (cas n° 4), celle de l’adjectif possessif et du substantif (cas n° 5), et enfin la séparation extraordinaire qui consiste à couper un mot en deux. Disonsle bien vite, tout cela est franchement mauvais au point de vue du bon style. Par conséquent, si nous citons de pareils exemples, c’est pour montrer combien les anciens auteurs étaient larges à cet égard et non pas pour encourager les chanteurs à se livrer aux mêmes fantaisies. Dans le chant moderne, on doit proscrire absolument de pareils arrangements que l’auditeur, d’aujourd’hui trouverait à juste titre tout à fait intolérables.

Exemple se rapportant au cas n° 3 :

ALCESTE (GLl’CK)

PRONONCIATION

ARTICULATION

J'ai entendu quelques rares chanteuses réussir la tenue de la phrase entière sans respirer. On se saurait trop les en louer, car c'est excellent comme style. Mais il s’agit d’un véritable tour de force; il faut, pour y arriver, posséder un souffle puissant et d’une durée exceptionnelle. En effet, non seulement la phrase, qui est écrite en andante , est très longue, mais elle doit être chantée sur le plein de la voix. Aussi, il est à peu près admis que, dans ce passage, on peut respirer après le mot épouse.

Remarquez qu’en se servant de notre tableau, on arrive à déterminer la respiration facultative précisément à cet endroit. En effet, il n’y a ici ni sujet ni verbe. Donc on ne peut appliquer ni le no 1 ni le n° 2 (se reporter à notre tableau); on se trouve ainsi en présence du suivant, le n° 3. Par conséquent, on doit placer la respiration facultative, comme celui-ci l’indique, entre le substantif et l’adjectif c’est-à-dire après le mot épouse.

Exemple se rapportant au n° 4.

LES HUGUENOTS (Scène dt la conjurationI

à mon roi

Cet exemple, tiré de la scène de la conjuration au 4® acte, est assez curieux. On doit observer, en effet, que la respiration après la préposition à n’a pas été indiquée par Meyerbeer, soit au moyen d’un silence, soit au moyen d’une virgule * 1 et qu’elle n’est pas rendue indispensable par la durée du membre de phrase. Elle est cependant de tradition et s’est faite à l’époque de la création de la pièce avec la permission de l’auteur, si ce n’est sur son invitation formelle (ce qui est très probable).

* Publié avec l’autorisation, de M. Loigerot, éditeur.

1. Celle qui se trouve sur notre exemple a été introduite par nous, pour indiquer comment le passage s’exécute à l’Opéra de Paris.

Remarquez que dans ce passage il ne s’agit pas d’une phrase solo chantée par tel ou tel personnage, mais d’une exécution d’ensemble. Or, on a voulu que l’attaque de l’accord vocal qui forme temps d’arrêt soit d’une précision absolue, de manière à bien donner à l’auditeur l’impression de la fermeté, de la décision qui caractérisaient les instigateurs du massacre de la Saint-Barthélemy. Tous ceux qui pratiquent les chœurs savent qu’une attaque de ce genre n’est possible qu’au début de la respiration et sera au contraire toujours molle si elle se produit au milieu d’une phrase.

Pour obtenir cet effet qui est purement instrumental, mais qui peint si nettement le caractère des personnages en présence, on a préféré donner un léger croc-en-jambe à la correction grammaticale. Ainsi donc on fait arrêter délibérément tout l’ensemble vocal après le mot à; les exécutants respirent à leur aise et, l’attention surexcitée par le silence général qui s’établit ainsi, ils n’ont plus qu’à regarder la baguette du chef qui les guide. A son signal précis, aucune hésitation ne se produira, ils attaqueront simultanément et franchement sans la moindre difficulté.

La respiration incorrecte qui a été ainsi introduite et qui paraît contraire à toutes les règles du goût porte donc en elle sa raison d’être et est due à une nécessité d’exécution. A ce titre, on doit la tolérer, mais il faut bien dire que, dans tout autre endroit ne remplissant pas les mêmes conditions, elle serait abominable.

Exemple se rapportant au cas n° 5.

Page 1