CARMEN (G. BIZET
Dont les ar ti.fi. ces mau.dits
Ici aussi la faute est évitée, mais l’arrangement est un peu gauche et en tous cas l’exécution n’est pas très aisée.
Maintenant que le lecteur est familiarisé avec les règles fondamentales de la prosodie, il comprendra qu’en principe rien n’est plus mauvais que de placer sur un temps fort Ve muet, syllabe considérée à juste titre comme la plus faible et la plus brève de toutes. Dieu sait pourtant si cette faute est fréquente chez certains auteurs du siècle dernier et bien entendu dans les œuvres traduites de l’italien.
Cependant il importe d’observer qu’il est des cas ou l’e muet peut coïncider avec un temps fort; c’est lorsque la longue qui précède cette muette a une grande durée (soit sur une note unique représentant une valeur longue, soit sur plusieurs notes successives).
Exemple :
SALAMMBO ( R EYER )
toi je m’a ban don . ne
DE LA PROSODIE
Ce passage est absolument correct. J’ai à peine besoin d’ajouter que, dans l’exécution, il faudra éviter d’appuyer lourdement Ve muet et de le tenir au delà de la durée indiquée par l’auteur.
Citons maintenant un exemple assez curieux :
PENSEE D’AUTOMNE (MÀSSENET)
ILne chanson d’a- dieu sort des sources trou-blé. es
Ici la muette ne tourne sur le 3c temps (temps fort), mais observons que l’auteur n’a employé que des valeurs égales, ce qui déjà amoindrit beaucoup l’importance du temps fort. En outre nous savons que les chanteurs, ont, presque malgré eux, une tendance naturelle à attaquer le 1er son de chaque phrase un peu plus fortement que les suivants et même à le tenir un peu. Il s’ensuit que dans la pratique, cette faute de prosodie disparaît tout à fait et n’est nullement choquante. Je suis bien certain que l’auteur avait prévu que les choses se passaient ainsi.
L’exemple suivant est peut-être encore plus intéressant
ENCHANTEMENT tMASSENET)
Es-tu l’an.ge gar. dien
Là, pour un esprit superficiel, la faute est formelle et s’étale sans vergogne, mais il ne faut pas se hâter de porter un jugement irréfléchi sur l’arrangement écrit par l’auteur. M. Massenet est trop avisé et écrit avec beaucoup trop de correction pour qu’on puisse l’accuser d’avoir commis une maladresse d’écriture. Nous savons tous avec quel soin (je dirais presque avec quelle minutie, si je ne craignais que ce mot ne pût être pris en mauvaise part) sa musique est construite et de quelle virtuosité dispose 1 auteur de Manon.
Nous devons donc chercher dans d’autres considérations l’explication de cette apparente défectuosité.
Remarquons tout d’abord que la mélodie Enchantement , d’où est extrait le fragment que nous venons de citer, a comme caractère spécial une fantaisie, un abandon qui cadrent tellement avec l’essence du sujet traité par le poète, que l’on voit bien que le désordre constaté est entièrement voulu.
D’autre part on peut observer que M. Massenet a accumulé dans ce passage (de même que dans d’autres du même morceau) tous les moyens propres à lui enlever la possibilité d’être choquant.
Tout d’abord il a surmonté la longue an d’un petit trait qui indique qu’il faut l’accentuer, malgré sa coïncidence avec la partie faible du temps; en outre raccompagnement porte seulement un accord au 3 e temps et reste immobile pendant le 4e temps, comme pour laisser au chanteur ses coudées franches en ce qui concerne la diction des mots qui terminent la mesure.
L’interprète peut ainsi à son aise dire ces mots avec la valeur réelle que comporte chaque syllabe sans s’astreindre à un rythme formel qui n’est pas dans la pensée de 1 auteur. Par conséquent, de même que pour l’exemple tiré de Pensée d automne , dans la pratique la faute apparente de prosodie disparaît absolument et il n’y a plus à cet endroit qu’un effet de tempo rubato qui est du reste assez souvent dans les habitudes de M. Massenet, que dis-je? qui est dans le fond même de son tempérament artistique et qui, joint à tant d’autres précieux dons que la nature lui a prodigués si généreusement, fait de lui le Chopin du chant.
Au début de ce chapitre nous avons fait remarquer que, de même qu’il y a dans la langue grammaticale des longues et des brèves, il existe dans la langue musicale des valeurs de durée inégale et qu’il est naturel de faire coïncider celles-ci avec celles-là, conformément à la logique.
Mais l’analogie frappante que l’on constate entre ces deux langues ne s’arrête pas là. La construction de la phrase grammaticale peut affecter des formes multiples et corn-
DE LA PROSODIE
prendre des membres de phrase plus ou moins longs. De même on retrouve dans la phrase musicale des divisions plus ou moins fréquentes et plus ou moins longues.
Nous pouvons donc ajouter aux deux règles précédemment posées la suivante qui en forme le complément et qui réalise avec elles un tout homogène.
3e RÈGLE. On doit faire coïncider dans toutes leurs parties les divisions de la phrase grammaticale et celles de la phrase musicale.
Voici à cet égard quelques explications complémentaires. Les divisions de la phrase grammaticale sont indiquées d’une manière précise au moyen de la ponctuation. Il est donc absolument nécessaire de ne pas les traiter en quantité négligeable lorsqu’on compose un morceau de chant. Rien n’est plus choquant que de voir une phrase mélodique continuer imperturbablement sa marche, sans tenir compte des arrêts marqués par les points, virgules, etc.
De même il faut éviter soigneusement que le sens musical s’arrête et indique une conclusion, lorsque la phrase grammaticale n’est pas terminée.