TABLEAU DES VOYELLES
A clair A sombre E fermé E ouvert EU fermé EU ouvert I ouvert O fermé O ouvert U OU
= aimable, table.
= âme, passe.
= été; léger.
= être, verre.
= jeu, œufs.
= heure, bœuf.
= fini, timide.
= dos, eau.
= mode, homme.
= du, bure.
= doux, mou.
Outre ces voyelles, il existe dans la langue française d’autres sons intermédiaires que l’on n’a pas encore fixés au moyen d’un signe graphique et dont je n’ai trouvé aucune trace dans les traités les plus détaillés.
S’il est admis qu’il y a par exemple deux sortes d’A : l’a clair (aimable) et l’a sombre (âme), ce dernier indiqué dans quelques mots par un accent circonflexe et si l’on parle un peu de l’E bref (ou plutôt clair) comme dans trompette et de l’E long (ou plutôt sombre) comme dans tempête , personne n’a indiqué la différence certaine qu’il y a entre
LE CIIANT MODERNE
17 de timide (i clair) et 17 d’abîme (i sombre). De même on peut constater que l’article du n’a pas le même son que le mot bure. Ce sont là, évidemment, de légères nuances, mais elles ont leur importance lorsqu’on veut s’appliquer à obtenir une grande perfection dans la diction.
Mais la voyelle la plus délicate au point de vue de l’exactitude de sa prononciation dans le chant (où elle ne peut être escamotée) et en tout cas la plus discutée, est Ve muet. Les uns la prononcent entièrement fermée comme eu dans deux , les autres (Jules Lefort en particulier) veulent qu’elle soit entièrement ouverte comme eu dans peur. A vrai dire, je ne partage pas plus l’opinion des premiers que des seconds. L’e muet complètement fermé me paraît impossible dans le chant, car il imprime à la diction un caractère de préciosité insupportable. D’un autre côté si on emploie Ve muet ouvert, la prononciation devient un peu vulgaire. Je crois que la vérité se trouve entre ces deux extrêmes et que l’on peut poser les principes suivants :
lo L’e muet doit être ouvert (sans exagération) dans tous les monosyllabes tels que je, me, te, se, le, de.
2° Lorsque l’e muet se trouve au commencement, au milieu ou à la fin d’un mot, il doit être légèrement fermé et tenir le milieu entre eu fermé et eu ouvert.
Nous avons dit plus haut que dans le chant Ye muet ne doit pas être escamoté. Cela provient de ce que l’auteur écrit toujours une note sur cette voyelle et la note ne peut être supprimée.
A ce sujet il se présente deux cas bien distincts :
lo L’e muet est au commencement ou au milieu d’un mot.
2° Il termine ce mot.
Dans le premier cas l’e muet comporte la même valeur sonore que les syllabes voisines.
Dans le deuxième cas Ve muet doit avoir une sonorité plus faible que la syllabe longue qui le précède et qui porte l’accent tonique du mot. Il doit surtout avoir très peu d’importance et de durée si cette longue et Ye muet ont tous deux à faire entendre la même note.
PRONONCIATION
ARTICULATION
Modification des voyelles dans le chant.
Si on analyse l’emploi des voyelles dans le chant, on se rend rapidement compte que plusieurs d’entre elles ne peuvent être émises dans leur intégrité lorsqu’elles coïncident avec certaines notes de la voix.
Ainsi, par exemple, pour les voix d’homme a clair et ou sont impraticables dans l’aigu de la voix dès qu’on fait usage du registre sombré et non du médium monté pour a et de la voix de tête pour ou. Il en est de même de la voyelle è.
Dans les voix de femme ou ne pourra jamais être émis exactement en voix de poitrine ni un è dans l’aigu.
Cette observation s’applique, bien entendu, au cas où l’on se sert seulement de la voix appuyée. Car dans la voix pianissimo ou fredonnée, les choses ne se passent pas de la même manière ; toutes les voyelles sont possibles aussi bien dans le grave que dans l’aigu. C’est ce qui explique l’erreur commise par beaucoup de physiologistes. Ainsi, par exemple, on lit dans l’ouvrage de M. Ellis sur ce sujet :
« Ou est une voyelle favorable pour les parties basses > de la voix. La qualité de ce son s’altère au fur et à » mesure que nous montons la gamme ».
Cette assertion est vraie si l’on se sert d’une voix effleurée, mais elle est radicalement fausse s’il s’agit d’une vraie voix, appuyée et sonore. Le savant Lennox Browne dans son ouvrage : La voix , le chant et la parole, tombe dans la même erreur. 11 est probable que ces messieurs ont expérimenté les voyelles sur eux-mêmes. Ils n’ont pas vu que leur voix (ou plutôt leur absence de voix) n’avait aucun rapport avec celle des professionnels et ne pouvait servir de base à une recherche rigoureuse.
Des diverses expériences que j’ai faites afin d’élucider cette question, il résulte que :
1° Le médium seul se prête à l’émission exacte de toutes les voyelles.
2° Le grave ne permet que la prononciation des voyelles ouvertes.
3° L'aigu, au contraire, est favorable aux voyelles fermées ou sombrées.
Naturellement les auteurs qui écrivent pour le chant ne se préoccupent nullement de ces impossibilités naturelles et par suite les chanteurs se trouvent souvent en face d’un problème assez malaisé à résoudre. Les uns ont trouvé ingénieux de ramener toutes les voyelles vers l'a sombre qui est en effet la plus facile dans toute l'étendue de la voix. Ainsi, on a pu entendre pendant de longues année à l’Opéra de Paris une basse qui prononçait presque tout sur a. C’était au point que, dans le monde des artistes, on lui avait donné le surnom de père patatra parce qu’il prononçait ainsi le mot peut-être. C'était certainement très commode pour la facilité de l’émission, mais si la puissance de la sonorité matérielle était augmentée, la diction était ainsi rendue parfaitement incompréhensible.
D’autres, plus consciencieux, mais peut-être plus maladroits, n’ont pas voulu reconnaître que dans de certaines conditions la nature mettait un obstacle à l’intégrité absolue des voyelles et se sont entêtés à chercher à l’obtenir malgré tout. L’effet a été désastreux, car les efforts qu’ils ont faits pour y arriver ont été le signal de la désorganisation des registres et, dans bien des cas, la santé de l’organe s’est trouvée tout à fait compromise. Or, en principe, sous aucun prétexte, il ne faut toucher à la position des registres.
Nous avons vu au chapitre qui traite de leur existence et de leurs limites, combien il est dangereux de porter atteinte à leur constitution. Dans ces conditions, la modification des voyelles devient une absolue nécessité, mais cette modification doit être entourée de précautions indispensables.
En aucun cas elle ne doit être assez profonde pour que la voyelle soit entièrement méconnaissable. Si on ne peut en respecter l’exactitude absolue pour cause de divergence avec un registre, on doit toujours en donner Y impression, sans cela la diction devient un charabia ridicule. Il faut donc ne toucher aux voyelles qu’avec tact et, afin d’en éviter la défiguration totale, examiner dans quel sens il convient d’effectuer la déviation quand elle est devenue nécessaire.
PRONONCIATION
ARTICULATION
Analysons les affinités ou parentés que certaines voyelles ont entre elles. Nous verrons qu’elles peuvent être divisées en trois groupes :
1er groupe : a, â, o ouvert, o fermé, ou.
2e — : eu ouvert, eu fermé, u.
L’ordre des voyelles dans chacun de ces groupes n’est pas dû au hasard. Remarquez que j’ai commencé par la plus ouverte pour aller par gradation jusqu’à la plus fermée.
Au moyen de ces groupes j’ai formé le tableau suivant que je considère comme très important et sur lequel j’attire une attention spéciale. (Lisez en suivant le cercle.)
(Sombre)
OU
EU (fermé) O (ouvert)
EU (ouvert) A (sombre)
È A (clair)
(Clair)
Nous avons mis en haut le son le plus sombre et le plus en avant : ou, et en bas les sons les plus clairs : a clair et è ouvert.
Lisez maintenant ce tableau en partant d’une voyelle quelconque et en parcourant soit vers la droite soit vers la gauche le cercle qu’elles embrassent. Il est facile de se convaincre que chacune de ces voyelles a une affinité avec celle qui la précède ou la suit et qu’on obtient ainsi ce que j’appellerai la gamme des voyelles. Voici comment on peut se servir de ce tableau pour leur modification dans le chant.
Prenons par exemple è ouvert et supposons qu’il coïncide avec une note du registre aigu (aussi bien chez l’homme que chez la femme). Cette voyelle est certainement impra-
ticable à émettre exactement dans ces conditions. Comme il s’agit de la mettre dans un registre sombré, on n’a qu’à la diriger vers la voyelle qui se trouve à côté (dans le sens sombre, c’est-à-dire en remontant) par conséquent eu ouvert. Pour préciser l’exemple, nous dirons que, si l’on a à dire le mot père dans l’aigu, il faudra presque dire : peur. Avec un peu d’habitude on trouvera le point exact.
Mais surtout ne dites pas, dans ce cas, comme on le fait trop souvent, pcre en remplaçant l’è ouvert par é fermé. Ce procédé que je qualifierai de déplorable est employé habituellement, je le sais, par certains professeurs de chant qui ont la spécialité (je dirai presque le monopole), de
faire travailler les étrangères et en particulier les Américaines. Ces professeurs, se souciant de la vérité et de la pureté de la prononciation française comme un poisson d’une pomme, n’hésitent pas, pour éviter la difficulté de l’è ouvert dans l’aigu, à remplacer carrément cette lettre par un é fermé. Ainsi j’ai .vu de mes propres yeux un air de chant annoté par Mme M... et dans lequel au-dessus des
è se trouvait un é (accent aigu) écrit au crayon. Ce profes¬
seur, de nationalité étrangère, n’entend probablement goutte à la prononciation de notre langue ou bien encore se dit que, si une modification aussi radicale et aussi inexacte
choque trop les oreilles des auditeurs français, on mettra certainement cette défectuosité sur le compte de l’accent exotique. C’est peut-être adroit, mais est-ce bien consciencieux? J’en doute et pour cause.
Pour en revenir au tableau ci-dessus, prenons un autre exemple. S’il s’agit de dire le mot dôme dans le grave, certainement un ô réel ne sortira pas parce qu’il est trop fermé. Pour le rendre possible on n’aura qu’à le tourner vers la voyelle placée plus bas (c’est-à-dire dans le sens ouvert) qui est o comme dans homme.
De même nous avons vu plus haut qu’un a clair ne peut être émis dans l’aigu. Si cela se présente, pour résoudre la difficulté on devra, comme dans les autres cas semblables, le mélanger avec la voyelle voisine qui se trouvera être a sombre.
PRONONCIATION
ARTICULATION
Deux voyelles ne figurent pas dans ce tableau : ce sont é et z. Elle sont à peu près possibles dans toute l’étendue de la voix et sur chacune de ces voyelles on peut aller du grave à l’aigu par mouvement conjoint sans que le passage des registres se fasse pour ainsi dire sentir. C’est du reste cette particularité qui a fait dire à plusieurs auteurs qu’il n’y a pas de registres. Cela peut paraître exact (et bien entendu c’est très discutable) si l’expérience se fait avec ces seules voyelles. Mais quand on chante, il y en a d’autres telles que o, a, d, etc. Sur celles-là les registres ne peuvent être niés que par des sourds.
Quoi qu’il en soit et malgré la possibilité qu’a la voix d’émettre partout les é et les i, on aura toujours avantage au point de vue de la qualité du son à tourner légèrement dans l’aigu Vê vers eû et 17 vers u.
Au début de ce chapitre nous avons dit que dans la voix pianissimo , toutes les voyelles sont possibles dans leur intégrité aussi bien dans le grave que dans le médium et l’aigu. De cette observation nous déduisons le principe suivant qui est d’une importance extrême :
La modification des voyelles, en vue de leur homogénéité et de la possibilité de leur exécution dans les divers registres, est en raison directe du volume du son qui coïncide avec elles. Plus celui-ci est grand, plus les voyelles doivent se rapprocher les unes des autres.
C’est pour cette raison que la modification sera par exemple plus profonde chez la basse noble et le contralto que chez le ténor léger et le soprano. Je dirai plus encore; dans la même voix, il faudra l’accentuer quand on chantera forte et au contraire l’atténuer à mesure que l’on se rapprochera du pianissimo. Dès que celui-ci sera atteint, on reviendra aux voyelles intégrales.
Avant de terminer ce chapitre, je tiens à redire avec insistance que la modification des voyelles doit être faite avec beaucoup de tact, dans le seul cas d absolue nécessité , et bien entendu qu’elle ne doit jamais être assez profonde pour que les voyelles ainsi atteintes deviennent entièrement méconnaissables.