MODERNE
Voyelles nasales.
La langue française, indépendamment des voyelles dont nous avons parlé et que Ton trouve dans les idiomes étrangers (je parle des pays Latins), possède des sons spéciaux qui lui donnent un caractère particulier. Ce sont les nasales. On les appelle ainsi parce que leur émission consiste principalement à résonner dans les cavités du nez. Evidemment, au point de vue pratique, il nous importe peu de savoir (car cela est très discuté) si les nasales sont de véritables voyelles complètement autonomes ou bien si elles sont simplement des déformations d’autres lettres.
Cependant nous devons remarquer que chaque nasale est pour ainsi dire la relative d’une voyelle avec laquelle elle a une affinité visible et certaine. Aussi, en donnant le tableau suivant je ferai suivre chaque nasale de sa relative.
Tableau des nasales.
AN (relative A) = s’écrit an, am , em, en.
Exemples : mange , jambe, tremble , cendre.
IN (relative É) = s’écrit in , im, en , aim , ain, ein.
Exemples : des//n, /mbibé, européen, essaim , parra/n, sein.
ON (relative O) = s’écrit on, om.
Exemple : long, tombe.
UN (relative EU) = s’écrit un, um.
Exemples : tribun, Humbert.
La prononciation des nasales est extrêmement délicate non seulement pour les étrangers qui apprennent notre langue, mais encore pour une grande partie de la population française. Les Méridionaux en particulier ont à cet égard un vice de prononciation tout à fait marqué. (Cet accent, car c’est ce qu’on appelle un accent, est tellement tenace que certains Gascons, qui habitent Paris ou le nord depuis cinquante ans sans être retournés dans leur pays, l’ont conservé presque intégralement).
Ils disent du peigne pour du pain , remplaçant la nasale par un gn intempestif ou bien ils la suppriment tout
PRONONCIATION
ARTICULATION
à fait lorsqu’elle est accolée à une autre voyelle, prononçant monami pour mon ami et anété pour en été. Les chanteurs originaires du Midi ont donc à faire une étude toute spéciale en ce qui concerne les nasales. Il faut d’abord qu’ils fassent pour ainsi dire l’éducation de leur oreille et cela n’est possible que s’ils entendent quelqu’un dont la prononciation sur ce point est irréprochable. Ils procéderont donc par imitation, écoutant très attentivement et s’exerçant sans relâche, avec une patience qui ne se dément pas.
Malheureusement si le défaut peut, grâce à une étude de tous les instants, s’atténuer dans de grandes proportions de manière à ne plus être précisément choquant (je parle, bien entendu, de la prononciation dans le chant), il est vraiment très difficile, je dirai même presque impossible, de le détruire tout à fait. Dès qu’il se produira une négligence, si petite qu’elle soit, une oreille exercée reconnaîtra toujours un chanteur originaire de la Provence ou de la Gascogne. Il faut donc exercer sur soi-même une surveillance continue.
Voilà ce qui concerne les Méridionaux; mais ce n est pas tout. D’un autre côté dans le nord de la France et même à Paris les nasales sont souvent exagérées au point de devenir complètement insonores. Il n’est pas rare d’entendre tous les AN remplacés par des ON, ce qui, transporté dans le chant, produit des effets extraordinaires et même quelquefois comme des jeux de mots. Ainsi on arrive à dire : C’est du son qu’il qu’il nous faut, au lieu de : c’est du sang (Aida, scène du jugement); on dit encore r j’implore en tromblon pour en tremblant (Juive, 4« acte). Les personnes affligées de ce defaut devront faire tous leurs efforts pour ouvrir les nasales en les rapprochant de leurs relatives. Je note en passant au sujet des exemples cités plus haut que la relative de AN est A et non O.
Afin d’éviter les difficultés dont nous venons de parler, beaucoup de chanteurs, ne recherchant toujours que la puissance de la sonorité et esclaves de ce point de vue étroit, ont pris l’habitude de supprimer toutes les nasales, soit en les remplaçant par leurs relatives, soit même en pronon-
çant partout la voyelle A. Rien n’est plus fâcheux que cette pratique qui rend la diction incompréhensible et plate. Il est du reste toujours possible de donner très exactement l’impression de la véritable nasale sans qu’elle devienne complètement insonore et sans qu’on ait besoin de la déformer complètement ou même la supprimer. C’est un point milieu à trouver, très délicat, j’en conviens, mais un chanteur adroit saura bien vaincre la difficulté et délimiter la petite modification à accomplir si elle est nécessaire. Il n’a, en tout cas, pour chaque nasale, qu’à partir de la voyelle qui lui est relative et à la nasaliser (si je puis m’exprimer ainsi) peu à peu; il trouvera ainsi le point cherché.
A l’étranger on critique beaucoup l’emploi de ces lettres dans la prononciation de la langue française et, comme je l’ai dit quelque part dans cette étude, on nous accuse volontiers de parler et de chanter du nez. Le reproche nous paraît absolument injuste et nous dirons même que ces voyelles tant décriées sont une richesse de plus (à condition bien entendu qu’on ne les exagère pas). La nasale est, en effet, un précieux élément de coloris, apportant au milieu des syllabes claires une impression d’ombre et produisant ainsi un contraste chatoyant. Ne fuyons donc pas l’usage de ces voyelles. Si nous prenons soin d’employer avec elles les précautions dont nous avons parlé plus haut, la sonorité n’en souffrira pas et nous aurons conservé à notre palette une richesse de plus.
Diphtongues.
Nous dirons peu de chose des diphtongues que l’on peut considérer comme la juxtaposition de deux voyelles. Telles sont : ia , iê, io , iou, ieu , oé, oi , oua , oué , oui , qui sont formées au moyen des voyelles simples et ian , ion , ien, oin , ouin. uin , où les voyelles simples viennent se joindre aux nasales.
Remarque très caractéristique, les voyelles qui entrent dans la combinaison des diphtongues doivent se faire entendre (quoique successivement et très distinctement) dans une seule émission de voix. Par conséquent, nous ne ran-
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gérons pas au nombre des diphtongues les voyelles accolées que Ton rencontre par exemple dans les mots boueux, clientèle, pays , et, qui, dans la poésie, sont considérées comme formant des syllabes distinctes.
Des sonorités respectives des voyelles italiennes et françaises.
On nous a opposé souvent en matière de chant la sonorité de la langue italienne qui n’a ni nasales, ni e muet. Mettant de côté les consonnes qui sont les mômes en français et en italien, nous reconnaissons, en effet, que dans cette dernière langue toutes les voyelles sont claires, brillantes et par cela meme favorables à l’intensité de la sonorité. Mais pour nous qui cherchons l’intérêt artistique par la variété du coloris, nous trouvons qu’une langue qui est vouée d’une manière continue à l’éclat et au brillant est susceptible d’engendrer la monotonie. Ecoutez plutôt à ce sujet ce qu’a écrit Voltaire dans sa célèbre lettre à M. Deodati et dont je citerai un fragment :
« Pensez-vous, de bonne foi, que l’oreille d’un étranger soit bien flattée, quand il lit pour la première foi$:
... Il capitano
Ché il gran sepolcro liberô cli Cristo E che molto coprô col senno e colla mano?
» Croyez-vous que tous ces o soient bien agréables à une oreille qui n’y est pas accoutumée? Comparez à cette triste uniformité si fatigante pour un étranger, comparez à cette sécheresse ces deux vers simples de Corneille :
Le destin se déclare et nous venons d’entendre Ce qu’il a résolu du beau-père et du gendre.
» Vous voyez que chaque mot se termine différemment.
Prononcez à présent ces deux vers d’Homère :
Ex ou dé ta prôta diasteten ériçanté Atreides té, anax andrôn, kai dios Acliilleus.
* Qu’on prononce ces vers devant une jeune personne,
soit anglaise ou allemande, qui aura l’oreille un peu délicate, elle donnera la préférence au grec, elle souffrira le français, elle sera un peu choquée de la répétition continuelle des désinences italiennes. C’est une expérience que j’ai faite plusieurs fois ».
Je citerai encore l’opinion de Gounod qui donnait, à l’appui de son plaidoyer en faveur de la langue française, l’exemple suivant. Dans l’air du ténor de Faust (acte du jardin) se trouvent ces mots : Salut , demeure chaste et pure.
Casta e pura (Il y a trois a sur cinq voyelles), Gounod faisait remarquer que le mot français chaste est bien plus doux comme sonorité que Casta de l’italien et par suite plus conforme à l’idée qu’il exprime.