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LE CHANT ET SON ENSEIGNEMENT

An I de mon temps!... n disait, aux jours de mon adolescence, mon vieil oncle Ntiiiia avec regret et mélancolie.

Et, déjà, je me rendais l)ien compte que, « de son temps, » il avait quarante années de moins et que la magie de la jeunesse lui faisait tout voir en beau.

... Mais, depuis « le temps » de l'oncle .\uma, il y a quelque chose de changé dans les esprits. Ce changement, que les plus entêtés n'essaient pas de nier dans la littérature et dans les arts, se fait grandement sentir dans le théâtre.

Nous ne nous intéressons plus aux amusettes de nos pères. Un généreux besoin s'est révélé de grandeur et do rêve. D'autre part aussi d'humanité — de vérité, de vérité « théâtrale « ; car, la vérité vraie est au théâtre, domaine du mensonge, l'impossiijle chimère.

La lumière dujouryfut imitée par des chandelles, puis par des quinquets, enfin par le gaz et l'électricité. Laclion s'y passe dans les salons qui n ont que trois côtés.

Au long du iliemiii parcouru, les comédiens ont modifié leur jeu. Les plus célèbres aujourd'hui ne sont peut-être pas ceux qui eussent autrefois triomphé. Ils se sont conformés à l'évolution. Nous verrons ce qu'ont fait les chanteurs.

Il est aisé de deviner combien difficile et complexe est devenu l'enseignement du chant et de combien d'épitin-tes malsonnantes on qualifie les méthodes — et les professeurs.

Disons, en trois mots, que, sous peine de « faillite », l'Enseignement doit être réformé, éclairé de science, qu'il doit porter sur la culture générale de l'élève et s'inspirer de ce principe que le mécanisme du larvnx est intimement lié au mécanisme du cerveau, et voyons ce qu'il en est de la Décadence de l'art vocal, actuel sujet de tant de récriminations.

M. .\lbert Sorel, de 1. Académie Française, écrivait, à propos de la millième de Carmen et de la cinc] centiènu» de Manon :

« J'étais au collège Rollin, en rlu-torique, lorsque fut donné le Faust de Gounod. J'assistai à l'une des premières représentations. Faust, qui eut la destinée de Carmen^ connut les mêmes épreuves et ne fil sa rentrée glorieuse à Paris qu'après une campagne d'hiver en .\llcmagne. 11 y avait

l.E CHANT THEATRAL

cependant une critique, en ce temps-là ; elle se piquait de goût et de principes. Son goût était de trouver mauvais tout ce (|ui était venu au monde depuis i83o. Quant au principe, il était simple : pour les uns, depuis Mozart; pour les autres, les « savants », depuis Beethoven; [)our les modernes et les téméraires : depuis Rossini, il n'existait plus rien. Entre 1787, l'année de Don Juan et iSifi, l'année du Barbier, le monde avait connu l'âge d'or Avant, c'était le chaos; après, la décadence. » Rien de nouveau sous le soleil.

Lorsque j'étais élève au Conservatoire, j'entendais les vieux amateurs pleurer sur la décadence du chant. Chaque année, aux concours, les journaux étaient pleins de ces lamentations. On nous parlait des époques héroï(|ues oii tant de grands maîtres avaient illustré les scènes françaises et italiennes.

Les chanteurs, qui brillaient alors à l'Opéra et à l'Opéra-Comique, semblaient ravalés au rang de simples choristes Nos professeurs étaient traités d'ignares. ÎVous apparaissions, nous, pauvres élèves, comme une théorie de jeunes oisons incapables de ne jamais rien savoir.

Cependant, (|iiand j'interrogeais mes vieux maîtres, ils répondaient, avec une aimable et souriante philosophie, que, depuis plus de trente ans, ils entendaient les mêmes phrases et soufl'raienl de la nu^me mentalité.

Quand je consultais les collections de gazettes, je constatais que, trente autres années avant ces vieux professeurs, on avait déjà poussé — et en quels termes 1 — les mêmes cris d'alarme.

L'art du chant avait-il donc toujours été en décadence? Quelle perplexité pour des élèves désireux de bien faire ! Quel doute pour des âmes de bonne volonté !

Qu'allions-nous devenir .'

Nous ne pouvions, à vingt ans, avoir la même sérénité que nos vieux professeurs .Nos in(|uiétudes étaient grandes, notre confiance en l'Enseignement bien diniinuée, notre courage bien amoindri.

Néanmoins, on s'acharna au travail, et quel(|ues-uns d'entre nous n'eurent pas à s'en plaindre

Fondant nos espoirs sur l'histoire des peuples, nous pensions (|ue, après la période décadente, sonnerait enlin la Renaissance de l'art vocal, et nous allions presque nous réjouir d(i l'iionniMir au(|ii('l nous serions appelés d'appartenir à celte heureuse épo(|ue, de contribuer peut-être à sa gloire.

Mais les plaintes ne cessèrent pas. Elles continiH''rcnt les jérémiades. Et, au bout de longues années, voilà qu'on parle maintenant de la « Faillite des Ecoles de Chant ».

L'appellation a changé; l'air varie; la chanson est la même.

« .\h ! ili' mon temps!... » disait le vieil oncle Numa.

LU CIIAST rilEATRAL

J'ai toujours été frappé de ce fait que l'homme, arrivé à un certain âge, trouve les choses du présent incomparablement inférieures à celles du passé.

Dès mes jeunes années, je mêlais promis de ne pas tomber, plus lard, dans ce travers.

Mais que de gens ressemblent à l'oncle Numa!

Les plus grands esprits, les plus remarquables intelligences, subissent, avec le regret de leur jeunesse, l'impression d'un mirage trompeur qui leur montre comme meilleures les choses d'autrefois.

On est toujours « de son temps «.

N'a-t-on pas vu, en ces dernières années, le docteur D .., médecin en chef des hôpitaux, auteur d'ouvrages remarquables, lutter contre les récentes découvertes de la science, écarter les théories microbiennes, nier l'antisepsie qu'il refusait de faire intervenir dans les opérations les plus graves et mourir dans l'impénilence finale.

Pour choisir — parmi tant d'autres — un exemple puisé dans le monde artistique, me sera-t-il permis de citer l'un des plus grands maîtres de la musique française, Charles Gounod?

Je n'ai pas ici l'intention d'être irrespectueux envers le glorieux musicien ; si je n'étais lié à son souvenir par l'admiration, je le serais par la reconnaissance. 11 fut l'un de ceux qui encouragèrent mes débuts. Je noublierai jamais avec quelle bienveillance il m'accueillait dans son magnifique studio de la place Malesherbcs, oii sa belle tète, éclairée par la lumière multicolore des vitraux, luttait de blancheur avec le Christ en marbre, — auquel il ressemblait — et f|ui se détachait sur le fond sombre de l'orgue impressionnant et grandiose. Alors, le célèbre artiste rejetait son humble béret de velours noir, et, pour m'ouvrir les bras, quittait un instant sa plume d'oie et sa pipe de deux sous en terre blanchie.

Eh bien ! Gounod lut toujours « de son temps ». 11 ne voulut pas se départir des règles qui l'avaient instruit : il demeura le disciple du génial Mozart. 11 fut le charmant amoureux de la romance; mais il fit parler lo même langage à Marguerite, à Juliette, à Sapho; il consentit à remplacer la mort de Mireille par un mariage et il nous priva de la « comédie musicale » qu'on pouvait attendre de lui, à défaut de l'œuvre forte, de haute signification, de grande audace...

Cependant, Verdi suivait l'évolution; nous le voyons, dans ses trois manières, fournir trois étapes bien mar(|uèes, avec, par exemple ; Le Trouvère, Aida, Fa/sUi//'. On objectera peut-être (|u'il réussit mieux dans sa première manière et que, de par son tempérament, il n'était véritablement le musicien (|ue du Trouvère. Mais quel esprit généreux, (juel amour du progrès chez un vieillard, (|uelle volonté ! Quel noble exemple I

Dès lors, à l'entêtement du musicien, du savant et du brave onile .Numa. je compare celui des gens qui viennent maflirmer que « de leur temps u. c'était bien mieux !

LE CHAyr TIII.ATRAr.

Ententioiis-nous : d'abord on ne nous parle ((iic d'une élite parmi les chanteurs d'aulrerois. On a soin de iiien ciioisir ceux qu'on nous donne comme des exemples. Mais, à côlé de ces exceptions, n'y avait-il pas, tout comme aujourd'hui, une foule de nullités rpii faisaient considérahlcment baisser le ni\eau artislitiue.'

Et pense-l-on (pie, de nos jours, il n'existe pas une pléiade d'artistes dignes d'être, plus tard, avec le recul — ce hionfaisant recul qui met toutes choses au point — cités comme des modèles.'

C'est toujours la même histoire, allez! Tant (|uc nos artistes vivront, on leur fera la leçon avec ceux d'autrefois. Quand ils auront disparu, c'est avec eux qu'on la fera à leurs successeurs.

L'oncle .\uma parlait souvent d'un opéra-comi((ue qui l'avait particulièrement charmé, l'un de ces ouvrages « comme l'on n'en fait plus aujourd'hui », ajoutait-il, « plein d'esprit, de finesse et de grâce ». Ce souvenir était pour lui inséparable du plaisir (|u'il avait éprouvé à entendre le ténor, |)rincipal interprète.

Plus tard, j'ai lu l'ouvrage : livret enfantin, d'une déconcertante platitude, nuisi(|uc quelconque, suite de morceaux (|ui eussent pu servir indistinctement ])()ur une romance, une sérénade, un air baciiique, ou un chant de victoire, une amusette, digne tout au plus d'une distiii)ution de prix, dans un pensionnat île jeunes filles

(^)uant au fameux ténor, je ne l'ai pas entendu; il ne ciiantait |dus depuis longtemps. Il ])ro('essait. Mais, un jour, j'eus le plaisir de lui être présenté. Je me réjouissais d'avoir avec lui quelques minutes d'entretien, dont j'espérais tirer un enseignement, et, de bonne foi, j'étais disposé à admirer, à mon tour, celui (|ui avait fait la joie de l'onde Numa.

Je me trouvai devant un vieillard qui n'était pas musicien, <.\\\'\ n'avait (|u'une organisaliiiu très médiocre, ignorait tout de la littérature, même le nom de nos plus notoires écrivains et qui était dépourvu de toute mentalité artistique, de toute notion sur le sens esthétique de notre profession, de toute idéalité.

Alors ?

Alors, je suis bien forcé de conclure que, « du temps » de l'oncle .Numa, on était moins diriicilc (|ue du nôtre!

Mais le théâtre n était il pas plus facile et, surtout, i)lus fertile en elTels vocaux.' Ne veut-mi pas nous parler de répo(|ue où les opéras étaient écrits avec la < onslanle préoccupation de faire valoir les voix:' Oc nos jours, le même ailisie n'oblient-il pas beaucoup plus d'applaudissements dans un ouvrage ancien ([ue dans une œuvre moderne.' .\insi, dans le premier

Il-: CIIAST THEATRAL

cas, ne lui décerne-ton pas un diplôme de bon chanlour, qu'on lui refuse le lendemain?

Eh bien! c'est là qu'est toute la conlusion.

Oui, le théâtre musical est devenu terriblement dilTicile. L'élite et une partie du public ne veulent plus des oeuvres qui divertissaient nos pères. Ils ne s'intéressent plus aux l'ormides banales, aux airs, aux cavatines, aux ariettes. Ils répudient les aimables compositeurs qui écrivaient sans troubler leur digestion et qui ne craignaient pas de faire mourir leur héroïne sur un air de ma/urka

Baudelaire disait déjà : « Ah! vous aimez les opéras qu'on peut commencer par le milieu!... A quel degré d'abjection faut-il que vous soyez tombé ! »

Baudelaire, esprit iliagrin, allait un |)eu loin, sans doute. Mais son idéal se réalise. \'oici que l'on ne pourra |)his faire, en quelcpies mois, un chanteur passable d'un cocher de fiacre. Il ne suffira plus de seriner à n'importe quel porteur d'eau les mélodies de n'importe quel opéra, de l'alTubler d'un maillot et d'un pourpoint et de le pousser sur le théâtre où, jadis, avec une belle voix et un peu d'aplomb, il se fût peut-èlre tiré d'affaire et eût été, sans doute, acclamé par le public.

(]ar ce public qui crie à la faillite, c'est à lui qu'il faudrait reproc.lier toutes les décadences. Il encourage lui-même le « coup de gueule o, pour me servir tlu terme consacré, et il n'apprécie pas toujours les choses d'arl. C'est le public- <|ui a refusé, d'abord, sa faveur — (piilte ensuite à les adorer — kCar?)ifii et à luiiist. C'est le puidic (|ui avait rc'|)()ussé, avant de les applaudir, les œuvres de Rameau, de Cliick, ilc Mehul. Le public est-il donc incapable de juger? Ne se guide-l-il (|ue sur la réussite? Lui faut-il toujours l'intervention de l'élite cpii proteste, inlirmc les jugements injustes et impose le succès?

Au cours d'une enquête de Miisica, M. lleynaldo llalui, (|ui est un remarquable chanteur, s'écriait : << Il n'y a pas à Paris cent personnes qui soient capables de i'aii'c la dilYérenie entre; un Imii et un mauvais chanteur, et, pour étrange (|ue cela paraisse, les arbitres actuels de l'art vocal, ceux qui établissent et enrayent le succès des « artistes », ce sont encore quelques dubmen « très musiciens n. Si une chanteuse est jolie, accepte facilement à souper et va aux courses, on lu iléclare d'abord « intéressante », puis « très en progrès », puis, cnlin, « vraiment étonnante ». Si un chanteur est capable de donner, deux fois par semaine, un si bémol à pleine voix, on considère (|ue cela suffit. »

Donc, d'après M UeynaKlo llalm, il n'y a pas, à l'aris, cent personnes capables déjuger v\\\ chanteur, et telles « étoiles » de nos lliéâlres lyri(|ues ne s'aviseraient pas daller, sous i\\\ nom d'emprunt, (Ivùiitcr sur une scène de sous-préfet^ture. .\u vingtième siècle ! Dans la \ ille-Lumière! i^uo pouvons-nous penser de la province et de l'étranger!

Dans l'une tics |)lus grandes villes du monde. Caruso, qui a une voix

Lh: CHAST THEATRAL

merveilieuse, qu'il connaît et dont il se sert admirablement, était, comme toujours acclamé par les foules. Son répertoire comprenait 1 Pagliacci, de Leoncavallo, où il interprétait le rôle à grand effet de Canio. On sait que, dans cet ouvrage, Arlequin, personnage tenu par un second ténor, chante une sérénade dans la coulisse. Un soir, soit que l'Arlequin fût indisposé, soit par pure fantaisie, Caruso chanta la sérénade. Kh bien! personne ne reconnut le grand ténor; lui, qui venait d'être l'objet d'ovations enthousiastes sur le théâtre, n'oljlint aucun applaudissement clans la coulisse. Caruso en tire une conclusion philosophi(|ue qu'il est facile de deviner.

Mais revenons à Paris et voyons la mentalité artistique du public le plus passionné de musique, de théâtre, de chant, celui des concours du Conservatoire. Dans la première année de ma carrière de professeur. j"ai assisté à l'une de ces séances. C'était encore dans la petite salie du faubourg Poissonnière.

J'y ai retrouvé le même public devant lequel j'avais concouru moimême, l'ar-ci. par-là, certes! de nouvelles figures; mais l'esprit, le goût, les tendances de ce public étaient demeurés les mêmes.

Derrière moi, une grosse dame avait bruyamment installé son importante graisse dans un maigre fauteuil. Elle s'évenlait, dépliait son programme, se penchait lourdement vers sa voisine pour lui communiquer ses impressions, lui donner quelques notes biographiques sur les concurrentes, à mesure qu'elles défilaient, exaltant la beauté de celle-ci, raillant la gaucherie de celle-là, assommant telle autre d'un mot. Elle paraissait au courant de tout, des petits potins et des grands, de la valeur des concurrentes, des intentions du jury, du choix des morceaux, des paroles, de la musique, de toute la musique.

Au milieu de la séance, nous avions eu la chance d'entendre quelques belles pages de Beethoven, de Gluck, de Haendel.

Ici. la grosse dame applaudissait faiblement, à coups d'éventail, sans enthousiasme, déclarant à fout propos qu'il faisait très chaud — prête à somnoler.

Tout d'un coup, sans avertissement, sans transition, perfidement, à la belle, pure et vigoureuse déclamation qui est la vérité, succéda le mensonge, la niaiserie d'un style sans expression, la pauvreté de vocalises sans musique. Une jeune concurrente, bien habillée, gracieuse et adroite, vint nous infliger celte vieille friperie dont j'ai déjà tant souffert, la valse du Pardon de /Hoermel, sans avoir même l'excuse de poser le bout de récit qui commence lu scène, de lier les quol(|ues sons qui composent le cantabilo, ni seulement d'exécuter les gammes et vocalises qu'elle « filait » avec une ingénuité radieuse, remplaçant l'art véritable par du brio, du (la-lla, du trompe l'œil.

Alors, la grosse dame s'agita, elle déplaça sa graisse qui vint déborder sur le dossier de mon fauteuil. Elle avait rejeté son éventail, elle applaudissait avec délire, en poussant de petits cris, des gloussements de poule

LE CIIAST THIÎATRAL

en mal de poussins. Le public suivit ce gros exemple et ce furent des bravos sans fin.

— A la Ijonne heui'o! Vous voyez que la vieille musif|ue fait toujours plaisir !

Or, ce morceau, si déiraîclii, était liin des plus jeunes du concours. Mais, |)oiir la (hune, il était plus l'acile à comprendre; la musique de Beethoven, de Gluck, de Haendel, pour elle inaccessible, et Wagner et l'Ecole moderne, qu'elle rejetait de parti pi'is, tout ca, voyez-vous, c'était du « même sac o.

Ah! les temps sont lointains encore où le public consentira à marcher ilans les chemins iiue lui ouvrent les artistes sincères.

Le grand grief que l'on l'ait à la iuusi(|ue moderne, c'est de supprimer le chanteur, de le reculer tout au moins au second plan. Ce n'est pas seulement l'amateur qui parle ainsi. Cette erreur est encore enracinée dans une partie du monde de l'enseignement. Un professeur, non des moins connus, se fait une joie de dire que « la musicpie moderne, c'est l'anéantissement des chanteurs », et il ajoute un peu brutalement sans doute : « Tout ça, c'est la faute à ce s ..abot de Wagner! »

Eh bien ! il n'est pas possible d'être à ce point aveugle — ou mieux, sourd : Anéantir le chanteur ! .Mais la musi(jue moderne le rehausse, au contraire. Elle nous débarrasse de ce que la virtuosité avait d'insipide et met en valeur la déclamation. L'interprète devient un collaborateur On a remplacé la vocalise par l'expression véridi(|ue. Le chant n'est plus un art à [)art : il est intimement lié à la musique. Dans la polyphonie de l'orchestre se trouve au premier plan le plus merveilleux des instruments : la voix humaine. Comment prétendre, comment imaginer (|ue le chanteur soit sacrifié ? Jamais, au contraire, on ne lui a demandé, comme aujourd'hui, un art aussi complet, une aussi grande sûreté d'émission, une unité aussi parfaite de la voix, une articulation aussi nette, pour ne parler que du mécanisme.

Quant au chant aitisli(|uc, il est inutile de ilire les |)roporlions dans lesquelles s'est étendue l'interprétation des œuvres modernes.

Sur certains esprits i)èse donc- la routiru^ di; toute une tradition. Mais comment ne pas reconnaitre qu'////c foniic //<>//i'(7/c ilu Drame Musical s'est imposée.'

La voici — union magnili(|ue de la Symphonie et i\\i \'erbe — avec sa polyphonie intense, ses rvthmes nouveaux, ses harmonies imprévues, sa savante instrumentation.

u Les temps sont accomplis ! »

Le règne des cantilènes et des barcarolles est passé.

LE CHANT Tlir.AriiAL

Nous rompons avec les traditions surannées, avec les formules banales. Nous sommes voués au chant rationnel et à la déclamation — à la déclamation juste.

C'est tout un bouleversement.

Et voici que tous les chanteurs sont obligés de connaître leur langue et la musique.

Un véritable bouleversement, vous dis-je.

Mais si le public est responsable de mauvais goût, de renommées injustifiées, c'est pcul-ôtre qu'il ne Ait jamais iristruil.

L'effort des hommes raisonnables qui ne croient pas devoir garder pour eu.\ ce qu'ils eurent quelque mal à acquérir doit se donner pour but cet avertissement.

A tenter de diffuser le goût du ciiant parmi le peuple, on goûte des surprises précieuses : d'abord, celle de s'apercevoir que, à Paris, par exemple, les jolies voix sont plus nombreuses qu'on ne le pense et plus répandu le goût de la musique.

Je parle d'expérience. Ayant pris riuitiative d'un cours gratuit à la Mairie du W arrondissement, je n'ai pas tardé à y voir allluer un public délicieux, singulièrement plus assidu et plus attentif (juc les élèves olliciels se destinant à la carrière du tliéûlre.

Ceux-là sont de modestes employés, de simples ouvrières que la musi(|ue charme et repose de j)ènibles labeurs.

Leur application rend aisée la tAclie que je me suis donnée de diriger ei de cultiver leur goût artistique. J'ai la joie de les détourner des productions ordinaires et de les initier aux belles œuvres, de les éloigner, parfois, du café-concert imbécile, (l'en arracher quelques-uns au cabaret cl pcut-ètro à l'alcoolisme.

11 serait peu modeste, quant à moi, d'insister sur le bénéfice social de ces humbles essais; mais j'y trouve un argument de plus en faveur des idées que je m'efforce de préciser ici.

Cette ignorance que nous reprochons au pultiic, ne pcul-oii In reprocher, ou, du moins, ne fut-il pas un temps ou on la pouvait reprocher aux ciianleurs cux-nièmcs : ignorance dans la(|uellc, du reste, ils se complaisaient.

l'cul-on citer l'exemple de celle célèbre chanteuse (|ui devait créer un rôle dans un ouvrage tiré d'un drame tie Niclor Hugo.' L'n ami lui conseilla de lire ce drame et lui en olfril un exemplaire .. dont elle ne coupa januiis les feuillets!

N'accpu-rie no nous a-l il pasconlela slupèlaclion d une grande cantatrice

quand on lui apprit que Rigoletlo, où elle triomphait depuis longtemps, était tiré d'un drame appelé Le liai s'amuse ^

S'est-on assez, gaussé de la naïveté de ce brave ténor (jiii, devant débuter dans la Juive, en feuilletait la partition, et qui, prenant la date de la première représentation pour celle de l'aclioti même de l'ouvrage, s'écriait : « Comment ? en i835, on brûlait em-oro les Juifs dans des marmites ! »

Mais tout cela, c'était... « de mon temps ».

Nous n'en sommes plus à la marmite, ni même à la Juive...

La musique moderne ne fournit guère, nous dit-on, d'application pratique du bel caiito. D'où l'on conclut sans ell'ort, sans essayer d'en donner les raisons, ([u'on ne sait plus chanter. Elle exige le chant rationnel, la déclamation : les interprètes n'y sont pas toujours préparés.

Le théâtre, la musique su transforment. D'où la confusion, les cris de « décadence », de « faillite », alors (|u'il s'agit, seulement, d'une période de transition, d'un malentendu, et aussi do graves erreurs tl'école — erreurs momentanées, es[)érons-le — et il'un mauvais vouloir, d'un entêtement a... l'ignorance.

Mais ce ne sont [)lus les mêmes que l'on acclamera. Le règne des phénomènes est passé. « Monsieur du Gosier » est détrôné. Prenons patience : les comédiens ont évolué ; les chanteurs feront comme les comédiens.

Voici où, dans toute son importance, dans sa véritable mission, apparaît V Enseignement.

Le professeur ne doit pas seulement être un éducateur; il doit être aussi un initiateur.

Il ne doit pas se contenter d'instruire l'élève sur le mécanisme du chant, il doit l'initier à la Musique et aussi à la Littérature, lui inculquer le sens esthéti(jue de sa profession, lui révéler l'àme de ses personnages, développer ses instincts artistiques, son idéalité.

La science du chant n'est pas une science exacte, malgré les progrès de la laryngologie (|ui, en ces dernières années, l'ont éclairée d'une vive lumière.

Je ne crois pas ([u'il existe une élude plus liélicate ([ue le travail de la voix, ni une responsabilité plus grande ((ue celle du professeur Rien île moins précis que cet art qui n'a pas de règles fixes, dont les principes généraux i)euvent varier selon les aptitudes spéciales de chaque élève et qui nous oblige à rejeter ici (;e (|ue nous ailoptons là.

La mission des professeurs est donc fort délicate et présente de graves diflicultés. Parmi ceux-l.n — il faut bien le dire — combien on esl-il que rien ne désignait pour ces fonctions ? Les professeurs qui " n'ont jamais chanté eu.\-mêmes », de combien d'intuition, d'intelligence, de goût, ne doivent-ils pas faire preuve pour remplacer l'indispensable prati»|ue en un art qui demande tant d'expérience et qui cache tant tle périls.

D'autre part, on objectera que d'illustres chanteurs, leur carrière terminée, n'ont pu l'aire que de médiocres professeurs. C'est sans doute qu'ils avaient dû leur succès, non à leur savoir, mais à une voix exceptionnelle.

Ou bien, alors, nous allons conclure qu'il faut un don naturel, une aptitude spéciale, que l'on nait professeur comme l'on nait avec des yeux trop petits ou un nez trop grand.

Il est certain (|uc l'insullisancede données physiologiques a causé, jusipi" ici, de graves erreurs.

II n'est pas rare d'entendre parler de la méthode de M. X. . el du système de M. Z... Tel maître est élève lui-même du célèbre Y. . dont il continue le procédé. La méthode italienne vient en concurrence avec la méthode française. Celui-ci fait «'hanter fermé; celui-là oin'erl. Tel professeur exige la voix appuyée sur la poiliiiie ; tel autre dans la tétc. Ici, on préconise le son placé sur les dents; là on demande la voix palatale. « Souriez, mais souriez donc! » dit l'un. — « Non, ouvrez, en liaiitenr! » s'écrie l'autre...

De là, une confusion inexprimable que les barbares expressions consacrées contribuent du reste à augmenter.

De toutes ces méthodes, pourrait-on dire, une seule devrait exister : la bonne,

La réponse est facile.

Elle serait juste ailleurs. Ici, il n'y a pas qu'une métiiode : il ij a une mélhode nouvelle avec chaque élève.

Voilà précisément où réside la grande didioullé. Voilà où l'éducateur a besoin de toute son expérience, de toule sa délicatesse de toiu-he, de toute la sûreté de son oreille, de toutes ses connaissances cliniques de la physiologie. 11 est appelé à polir le diamant qu'on lui a confié.

Là, commence l'ère des responsabilités.

Tout le monde est d'accord pour déplorer qu'un nombre considérable de belles voix se perdent.. Mais on ne s'entend guère sur les raisons de ces désastres. Quehpies esprits retardataires en accusent la musicpic moib-rne, et — naturellement — celle do Wagner, ignorant (pie, pourélrc un bon chanteur wagnérien, il sullit d'être bon chanteur « tout court .>, si je puis ainsi dire; on oublie (|ue, plus que tout autre, la musii|ue de Wagner est féconde en mélodie et en bel canto ; le tout est, pour le public, la |)ossibililé d'y être accessible, et, pour les interprètes de bon goût, de les y découvrir. Dans les Maîtres Chanteurs, par exemple, ce bel canto prédomine, il se manifeste dans les phrases de Walther, de Sachs, de Pogner, et Heiknu>sser lui-même, dans sa sérénade, pourtant chantée en charge, peut en faire état.

Voici ce que dit Botey {Maladies de la voix chez les chanteurs) • « Ce sont

— la —

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