I.F C//A.\r TflIiATRAL
Que de dons naturels demeurés sans culture ou irrémédiablement perdus par des méthodes anti-naturelles, des déformations dangereuses pour rindividu — • et |)our la Société.
El toujours le bon public s<; laisse prendre à la renommée de soi-disant Maîtres, ignorants et défenseurs de l'ignorance, ennemis du savoir, envieux des esprits cultivés, grands prêtres de la routine obscure!
Allons! arrachons ces mascpies derrière lesquels s'abritent les traditions, le mauvais vouloir, la paresse, la perfidie et l'empirisme ! 11 est temps de le dire, de le crier : voilà la grande cause de la raréfaction des voix.
— VoWkl'une des nombreuses causes, re(;lifia Philinle.
— Oui, je sais, les élèves sont î(é né raie ment recrutés parmi des jeunes gens sans aucune culture, pour Icscpiels l'art est diflicilemcnt accessible, car ils ont tout à apprendre. Lo mal est plus grand encore, car ils ne sont nullement convaincus que, pour apprendre, on n'a pas trouvé, jusqu'ici, de meilleur moyen que de tra^'ailler. La plupart se livrent, avant tout, à un concours de paresse — et, aussi, de vanité. Voilà, parmi tant d'autres, la réforme à proposer : modifier les mœurs des chanteurs, les habituer... au travail.
Aujourd'hui, au Conservatoire, les élèves trouvent que la classe de solfège, à neuf heures du matin, les oblige à se lever trop tôt, que deux airs et un duo à apprendre, en un trimestre, les contraignent à un surmenage forcené. Dès qu'ils sont admis à concourir, on leur oflVe, ])our un concert, des cachets importants qu'ils acceptent avec dédain. Us sont, en général, âgés de vingl-cinq ans et plus. N'en avons-nous pas connu qui avaient vingt-neuf ans;' Rien ne les émeut. Ils ont tout le temps d'arriver à la gloire.
De « notre temps », était-ce mieux? Sans doute, ce n'était pas mieux. C'était autrement.
Les cachets étaient rares, et plusieurs d'entre nous se contentaient de moins. Nous avons connu un établissement — dont H. . et D... n'ont peutêtre pas perdu le souvenir, et oii l'on s'en allait, sous des noms d'emprunt, chanter le samedi soir, le dimanche en matinée el le dimanche soir, pour un cachet global — comme disait le tenancier — de (|uin/.e francs.
Ah! combien nous étions ambitieux d'apprendre. .Nous faisions tout pour cela, llappelle-toi, l'hilinte : .\vanl neuf heures du matin, nous arrivions au Conservatoire. .Nous n'y man([ui()ns aucur.e classe. Outre les leçons générales de chant, de solfège, d'ensemble, nous suivions le cours de déclamation dramali(|U(>, spécialement an'cclée aux chanteurs, que professait notre admirable Uégnier. Ce cours n'était pas obligatoire, et dès lors, nous nous y trouvions les seuls chanteurs ^car ce dédain de tout ce ipii n'est pas la voLv ne date pas d'hier). Cela nous ollrait l'occasion d'avoir la réplique des élèves de (lot et de Worms, qu'attiraient la vive lumière de ce rare enseignement el (|ui s'empressaient aux conseils de Régnier. C'est ainsi que nous furent révélés Molière et Beaumarchais, en compagnie de
LE C/UXT rHÉATHAL
M"" S. W., R. B., M. B et B. G. et d'autres jolies personnes — t'en soviviens-tii ' — d'Albert Lambert, de Berr, des plus notoires comédiens et conudiennes d'aujourd'hui.
Nous suivions aussi la classe de « maintien « professée par le danseur Petitpas, (!) qui nous enguirlandait bien (|uelques gestes, mais qui nous apprenait à nous tenir sur nos jambes; la classe d'escrime où l'on s'habituait à tirer l'épée (pour le théâtre et... jinur le [)ré ; l'assouplissement que nous en recevions nous récbaulTait durant ces froids malins. Comme il faisait tout aussi froid, l'après-midi, nous passions quelques heures à la bibliothèque du Conservatoire (bien peu de nos élèves, aujourd'hui, savent oii elle est situéei, puis, au cours de Littérature Dramatique fait par Lapommeraye — oii nous rencontrions beaucoup de comérliens — enfin, au cours d'Histoire de la Musique — où nous rencontrions peu de chanteurs — et qui, déjà, était professé par le regretté Bourgault-Ducoudray, si attendri lorsque nous avons mis sous ses yeu.K deux cahiers de notes prises, il y avait alors vingt ans, et conservées depuis.
C'est ainsi que l'on s'imprégnait de musique, de littérature, de théâtre, que l'on ne vivait que pour son art, que l'on y ramenait tous ses ell'orts toutes ses pensées, tous ses espoirs. On était toujours appliqué à essaj'er un son, trouver une belle sonorité, — grave problème — à chercher une intonation, bousculant les passants dans la rue d'un geste qui échappait, jetant l'eil'roi parmi les vieilles dames, dans les omnibus, laissant au second plan la solution difficile d'un autre problème si souvent inquiétant : le déjeuner du lendemain... »
... Ainsi parla Alcesle.
Brus(iuoment, il s'arrêta. 11 :ill;iil tomber dans le travers de l'oncle Numa ..
Je me suis toujours étonné de cette anomalie : tandis que l'étude des différentes sciences a été coordonnée dans les grandes universités, on n'a jamais songé — du moins n'a-t-on jamais rien fait dans cet ordre d'idées — à réunir, ni même à rapprocher les différentes écoles d'art.
Ne pense-ton pas (pi'un simple groupement amènerait une plus grande perfection ?
Dans une iiisliiution où seraient réunis tous les arts, l'élève trouverait, en même temps que la technique pro|)r<- :i ses études, une culture intellectuelle beaucou|i plus large, une plus grande corrélation dans resthéti(|ue ; et, avec un stimulant dcîs dons innés, la comparaison, ou. nii'Mix. le rapport des arts entre eux. Plus (piailleurs, il pourrait développer les buultés l'ondamentales de tout artiste : sensibilitr, (oniprrliension, amour du Beau et du Juste, horreur' du eonvcmi, mépris de la ni;ijoritc inibccili'. didaiii dr la inédisan<'e, courage, persévérance, foi
Le rôle social de l'artiste n'csl-il pas de fleurir la triste luiniaiiilé et aussi
t. fi CU.WT TniiATHM
d'instruire le public, de le pousser vers la vérité, de l'inilier à lainour du Beau, de former son goùf, et non de le flatter ?
Sa culture générale doit se composer de tout ce (|ui peut lui faire connaître, pressentir la Beauté dans tous les arts, former son esprit et son cœur, lui donner la connaissance des belles œuvres, des beaux monuments, des beaux pays. 11 compléterait cette formule par la lecture approfondie des ouvrages d'artistes et de poètes et aussi de philosophes, d'historiens, par tout ce qui donne la réflexion, la Pensée. Il arriverait alors à cet état d'àme spécial qui consiste à ramener toutes belles choses à son art, à reconnaître la grandeur, la simplicité là où elles se trouvent réellement, à dégager de In poésie là oii d'autres passent iiKlilIcroiits... tout ce (|ui fait (|u'on existe, enfin.
C'est précisément ce défaut de culture générale qu'on peut le plus reprocher à certains de nos artistes modernes.
Que de peintres, de scul|)teurs « font bien le morceau »! Que de comédiens débitent habilement le couplet! (^)ue de chanteurs exécutent finement la phrase musicale ! Chez la |)luparl manque l'élément principal : la Pensée et ce qui en dérive, sans doute, ce qui tient lieu de tout : l'Emotion.
Cette Université pourrait être une admirable institution. On y réunirait les différentes écoles — on rendrait obligatoires pour chacune certains cours des autres — on instituerait une classe d'esthétique commune à tous les arts. Il y aurait la fréquentation générale de ces futurs artistes — l'exemple, (combien favorable aux chanteurs, l'exemple du travail^ les conversations, les échanges d'impressions et d'idées : {'ambiance.
Mais à quoi bon s'abuser .'... De telles réalisations sont impossibles. Quelle voix serait assez puissante pour se faire entendre des pires sourds.^.. Ce n'est, ici, que rêverie d'un modeste joueur de Hùte, d'un humble professeur, qui sait combien sa mission consiste, souvent, à ... prêcher dans le désert.
.. Rien n'arrête l'éclosion lyrique Ni l'encombrement, ni la difficulté d'une carrière ardue, ni l'absence du don, ni la disgrâce d'un phvsii|ue inesthéti(|ue, ni l'opposition des familles, ni la pcrspcilivt> de la lutte, des déceptions, de la misère.
A travers quel prisme regarde-t-on la vie du théâtre .^ C'est la carrière à laquelle chacun se reconnaît ilos aptitudes. .\ ce |)oint (|u'il existe à Paris, parmi les gens du monde, toute une troupe lyri(|uo, de quoi remplir les cadres d'un théâtre de premiers sujets — de premiers sujets seulement, car. pour les emplois secondaires, personne ne consentirait à les tenir. On couvre d'applaudissements ces chanteurs que l'on égale aux plus grands. On les encense, et le seul reproche (|u'on leur adresse, c'est de laisser perdre pour le théâtre leur incomparable talent.
Il n'arrivera jamais à un jeune homme, indécis sur la profession à choisir, (le se réveiller un malin en disant : « Je suis peintre, ou sculpteur, ou littérateur. » (Ce sont vocations qui se manifestent de meilleure heure.) Mais combien, se sentant peu de goût pour la finance ou le commerce, persuadés qtie l'intelligence suffit et qu'ils en sont, Dieu merci! largement nantis, songeront au théâtre I l'our peu qu'en grallaiil sur le larynx, ils arrivent ;i en tirer deux malheureux sons, voilà des candidats chanteurs de plus, de futurs dévoyés, des ratés. N'allez pas vous imaginer (|u'ils auront, un seul instant, l'idée de l'échec possible. Us ne penseront pas à tous les cadavres qui jonchent le champ de bataille.
Oh! combien faut-il, au cours d'une année scolaire, en décourager, et par là même, se faire d'irréconciliables ennemis!
— Mademoiselle, je vous conseille vivement de ne pas songer à une carrière si décevante et illusoire.
— Mais j'en connais pour qui elle fut une source de succès et de fortune.
— Certes! Et si vous étiez sûre d'être parmicelles-là...
— Pourtant on me reconnaît assez douée...
— Ji; ne dis pas non — mais il faut tant d'autres choses...
— Oh ! il y a bien des artistes à Paris qui ont des défauts.
— J'en conviens.
— Ainsi, M'" Chose n'est nullement comédienne et elle appartient au théâtre de...
— Oui, mais elle est si jolie...
— Je ne dis pas que vous soyez laide. Mais. . peut-être., un peu petite et un peu... forte, et... lorsque vous approcherez la trentaine...
— El M'" Machin, fini pèse 96 kilogs !
— C'est juste. Mais elle; a une voix magnilicjue!
— La mienne peut devenir belle et je vaudrai toujours mieux que M"° Truc qui n'en a pasdutoutet qui chante au Ihéàtrede.. »
Que répondre à cela? On reconduit la jeune lille, (|ui, dès lors, vous a voué une irréductible haine et qui va chez un autre professeur chercher les encouragements qu'on lui a refusés.
Alcestc nous rapporte cette conversation (|ue, journellement, il échange avec le public :
— (hiello est votre méthode? Etes-vous pour la niélhode italienne ou pour la méthode fiancaise ?
— Je n'ai pas de méthode. Je les ai toutes J'ai une méthode particulière pour ( liaquc élève. 1-e professeur n'est ni un inventeur, ni un créateur. Il n'est qu'un gui<le. Sa mission consiste a révéler des ((ualités, à réformer des défauts, à conseiller l'élève, selon son tempéranuMit naturel. Comme il n'y a
LE CHAyr THEATRAL
pas deux élèves qui se ressemblent, il ne peut y avoir deux méthodes pareilles.
— Mais n'y a-t-il pas des principes immuables, des règles qui doivent être observées pour tous?
— Oui, et vous toutliez précisément un point capital. Oui, il y a des principes immuables et ce sont ceux-là que Ion oublie, ou que l'on ignore. Ce sont ceux-là qui l'ont l'objet de toutes les querelles, de toutes les erreurs, de tous les dommages.
— (hielles sont donc ces règles?
— OU ! bien simples, si simples que vous allez les comprendre du premier coup et demeurerez stupéfié qu'elles soient si peu ou si mal appliquées. Je les simplifie encore et vous livre en deux minutes le fruit de longues observations D abord, la respiration : élément principal. Pouvons-nous faire mieux (|ue de respirer selon la nature, et même selon notre nature, d'appli(|uer la nature à l'art, en amplifiant et en complétant, s'il le faut, pour l'usage artistique, la respiration nalurelle ? Ensuite la phonation : une simple coordonnance de nos muscles vocaux, un équilibre entre la poussée d'air et la résistance du larynx et des cavités de résonance, une « allitutle » particulière aux diverses tessitures, un « appareillement » général, une émission libre avec une recherche d'unité el déportée, tant dans les sons forte ({ue dans les sons pictno (|ue nous pourrons aisément percevoir car nous aurons ac([uis la faculté de transporter notre oreille au fond de la salle, enfin, une articulation nette, appliquée aux voyelles et aux consonnes, f|ui posera la voix et la doublera. Nous tâcherons d'obtenir ce résultat sans effort. J'ajoute même f|ue nous ne l'obtiendrons (|u"en évitant l'effort...
• — C'est tout ?
. — C'est tout pour la partie mécani(jue. Est-ce siinple?
— Mon Dieu... oui ; mais je soupçonne ([ue ce doit être impossible sans la surveillance incessante il'un professeur.
— En effet... car le professeur substitue son oreille d'artiste à l'oreille inexpérimentée de l'élève.
— Mais puisque vous préconisez l'absence de tout effort, dites-moi p()ui'([uoi l'on Voit tant d'élèves...
— Parce <|ue les élèves veulent presque tous chanter, non avec la voix qu'ils ont, mais avec celle (|u'ils désireraient avoir, (|u'ils s'imaginent (|u'il faudrait (|u'ils eussent, bref, celle i|u'ils n'ont pas.
— Le même défaut se remaniue chez plusieurs de nos artistes.
— C'est que ceux-là, semblables au dineur (|ui croit avoir bien mangé lors(|ue sa digestion est laborieuse, jugent île la valeur d un son à l'efTort i|u'il leur coûte. Us sont persuadés, comme une partie du public, (|ue le chant est un tour de force. Lorsque le chanteur, avec mille efforts apparents, atteint une note élevée, qu'il doniu- rim|)rcssioii d'un acrobate téméraire, il est couvert de bravos.
Si, au contraire, il se dérobe à l'ampleur |)our user d habiles /iccllcs de métier, il est récompensé de son adressse par les applaudissements.