‹ Le chantierChapitre 83 sur 106 · LA HARPE · texte numérisé non relu

LA HARPE

Galopez devant moi, formidables nuées !

D'où vient que vous semblez pâles, exténuées, Et que vos flancs massifs vont ramper sur le sol ? En avant, en avant ! ô rétives cavales ! Faut-il à mon secours appeler les rafales, Pour précipiter votre vol?

En avant ! vous voilà telles que je vous aime, Étreignant ces vieux monts d'un brûlant diadème, Déracinant les rocs dans la terre rivés, Absorbant du soleil la lumière et la gloire, Et n'allant déchirer votre tunique noire Qu'aux sommets les plus élevés.

En avant sur ces monts! leur masse colossale Du monde, votre empire, est Tépine dorsale; Et les rocs monstrueux, allongés sur leurs fronts.

Sont de ces monts géants les puissantes vertèbres. Qu'ils tremblent tout à coup, au milieu des ténèbres, Sous le choc de vos escadrons !

En avant sur ces monts! et que le noir tonnerre, Qui bout dans votre sein, frappe leur front de pierre Dressé contre le ciel, comme pour l'insulter ! Quoi ! depuis dix mille ans l'orage les fracasse. Et depuis dix mille ans ils redoublent d'audace. Sans que vous puissiez les dompter'.'

En avant! que vos dards brûlants les décapitent ! Qu'en des gouffres profonds leurs blocs se précipitent ; Que le ciel désormais ne soit plus défié, Et qu'aux cris triomphants de votre sœur la foudre, En voyant ces titans crouler et se dissoudre, Le monde soit terrifié !

Voici que devant vous s'étend un vaste espace : C'est l'Océan ! sur lui que votre essaim repasse ! Comme un vol de démons, bouleversez les airs! Hurlez avec les cieux qui fulgurent et tonnent ; Que les flots ébranlés se heurtent et moutonnent, Aiguillonnés par vos éclair- '

Si, pour vous diriger sur ces sombres empires,' Il vous faut des flambeaux, embrasez des navires! Dirigez-vous sur eux, aux clartés des fanaux Brillant, au bout des mâts que la nuit enveloppe, Comme un œil sur le front d'un furieux cyclope, Engloutissez-les dans les flots !

Et ne redoutez pas leur canon qui fracasse, Ni le cordage épais qui grince et qui se casse, Ni les tristes clameurs des matelots broyés Par la chute des mâts, ni les râles sauvages Des flots, qui vont semer de morts et de ravages Les vaisseaux qu'ils ont foudroyés.

La tempête éclata tout à coup, et la plaine

De rochers, de troncs d'arbre et de torrents fut pleine.

Le rivage des mers fut couvert de débris.

De cadavres sanglants la grève fut jonchée.

Kt des nuages noir» la tunique ébréchée

S'effaça par degrés dans les cieux assombris.

Et la harpe se tut, et les monts rayonnèrent. Les flots exaspérés lentement se calmèrent. Le timide soleil qui redora les airs Chassa dans l'horizon la tempête brûlante : Et, devant l'arc-en-ciel, la harpe étincelantc Fumante de courroux, s'abima dans les mers.

Page 1