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FONCTIONNEMENT ET CARACTÈRES ACQUIS

C'est à ces questions de biologie que j'ai consacré la plupart de mes ouvrages ; je ne reviendrai donc que sur celles qui ont un rapport direct avec l'objet de notre étude actuelle.

A un moment précis de son existence, un corps vivant A occupe dans le milieu B un certain espace bien défini, limité par un contour qui est la surface du corps vivant. Il existe, à ce moment précis, entre le corps A et le milieu B, des relations que je représente synthétiquement par la formule symbolique (AxB).

J'ai choisi, je le répète, un moment précis dans l'histoire des variations incessantes de A ; à ce moment précis, A est quelque chose de bien défini ; c'est un mécanisme, plus ou moins complexe suivant les espèces, mais parfaitement défini à un moment précis de son existence. Maintenant, observons :

A ce moment particulièrement choisi, comme à n'importe quel moment de son existence perpétuellement active et variée, A fait quelque chose. Nous disons que A vit, ou que A fonctionne, c'est tout un, du moment que nous prenons le mot fonction dans son sens synthétique. Eh bien ! le fonctionnement de A dépend naturellement de la structure actuelle de A; c'est évident. La biologie nous apprend que ce fonctionnement dépend aussi de l'état actuel de B ; nous ne pouvons donc représenter ce fonctionnement ni par A seul, ni par B seul, mais par la formule symbolilique (A X B), formule qui comprend à la fois tout ce qu'est A, tout ce qu'est B et toutes les relations existant actuellement entre A. et B.

Mais puisque A seul, c'est-à-dire la structure de l'être considéré, avec ses propriétés et ses liaisons intérieures, ne suffit pas à déterminer le fonctionnement, c'est donc qu'il y a dans ce fonctionnement une part de hasard, au sens où nous entendions tout à l'heure le mot hasard ; en d'autres termes, des

circonstances étrangères à l'individu, et réunies autour de lui pour des raisons indépendantes de lui, interviennent dans la détermination d'une activité qui, d'autre part, est dirigée par la structure de l'individu, c'est-àdire par des raisons qui sont en lui.

Cette remarque a une importance au point de vue de l'évolution de l'être considéré, à cause de la loi fondamentale d'assimilation fonctionnelle qui régit toute la biologie*. Voici cette loi en deux mots :

Un fonctionnement étant défini par la formule symbolique (A x B), le corps A n'est pas absolument défini en entier par sa structure interne, puisque son activité dépend aussi des relations (AxB). En présence d'autres circonstances Bi, le même corps A aurait exécuté la fonction (A xBj), différente de la fonction (A x B). Le corps A, exécutant sous l'influence des conditions ambiantes une fonction déterminée, doit donc être considéré comme Vorgane de cette fonction. Et la loi d'assimilation fonctionnelle revient à dire que c'est en tant qu'organe de la fonction (A X B) que le corps A assimilé. Toutes les parties de A ne sont donc pas le siège du même phénomène d'assimilation ; ce phénomène est d'autant plus important dans une

I. J'ai exposé d'abord cette loi dans la Théorie nouvelle de la vie, mais je lui ai donné une expression plus rigoureuie dans les Éléments de Philosophie biologique.

partie du corps que cette partie du corps remplit elle-même un rôle plus important dans l'organe qu'est actuellement le corps A. Si une partie du corps A n'intervenait pas dans le fonctionnement, elle serait le siège d'un phénomène d'assimilation absolument nul, tandis que telle autre partie, jouant au même moment un rôle important, bénéficierait au contraire d'une assimilation considérable. En décomposant artificiellement le fonctionnement d'ensemble en fonctionnements de parties du corps, on dira donc qu'une partie qui fonctionne se développe, tandis qu'une partie qui se repose ne se développe pas. Et par conséquent, en définissant la fonction d'ensemble (AxB), le milieu B prépare le développement plus considérable de certaines parties du corps A en attribuant à ces parties un rôle plus important.

Une fois le fonctionnement terminé, le corps est devenu (Aj), et A^ est différent de A à cause du fonctionnement même qui vient de se réaliser. Ainsi, dans cette construction perpétuelle de son corps, qu'est la vie d'un individu déterminé, le milieu sans cesse variable qui entoure l'être vivant amène à chaque instant un facteur qui n'était pas prévu dans la structure de l'être lui-même. Cette particularité introduit donc, dans l'histoire de l'individu une part de hasard sans cesse renouvelée ; ce qui me faisait dire tout à l'heure

Le Dantec. — Chaos. 5

que V éducation d'un être vivant dure aussi longtemps que lui.

Si les circonstances extérieures à l'individu sont absolument quelconques et varient à chaque instant sans être jamais soumises à aucune loi, le résultat des assimilations fonctionnelles successives ne sera jamais de modifier profondément, dans un sens donné, le type de cet individu. Les organes successifs que constituent l'individu soumis à ces circonstances infiniment variables, donneront en effet, successivement, des importances équivalentes aux diverses parties de l'individu ; c'est ce que l'on appelle souvent le développement normal de l'être. Supposons au contraire qu'à un certain moment un facteur nouveau s'introduise dans le milieu, facteur jouant un rôle considérable dans la détermination des fonctionnements individuels, et que ce facteur nouveau persiste. A partir de ce moment, il y aura sans cesse certaines parties de l'être qui seront soumises à une activité plus grande entraînant un développement plus grand de ces parties au détriment d'autres parties moins favorisées. L'individu, pris dans son ensemble, subira donc une modification dans la valeur relative de ses divers éléments. Ainsi, en shahituant à exercer une certaine fonction, l'individu se modifiera progressivement au point de devenir V organe àç: cette fonction.

Je ne veux pas m'étendre davantage sur ces considérations de biologie générale, mais il est une remarque que nous pouvons faire facilement en établissant un parallèle entre révolution d'un corps solide et celle d'un être vivant. Tout à l'heure, à propos du diapason, nous constations que, une lois terminée, la première éducation du corps solide, celle qui lui donne sa forme définitive, intervient dans l'avenir même de l'état structural des couches profondes de ce corps solide. La forme imposée à un diapason a un retentissement, par suite des possibilités vibratoires qu'elle limite, sur l'histoire de la cristallisation progressive qui se poursuit dans la substance même du diapason. La forme imposée à un corps vivant par suite de l'accoutumance à des conditions données, est beaucoup moins superficielle que celle dont un corps solide est revêtu dans un moule ; cette forme comprend des modifications internes aussi bien que des modifications apparentes à l'extérieur ; quoi qu'il en soit, à partir du moment où elle est fixée dans l'individu par une habitude assez prolongée, elle intervient sans cesse, par son existence môme, dans tous les fonctionnements ultérieurs dont l'individu est le siège; elle y apporte, si j'ose m'exprimer ainsi, une certaine contrainte. De même, tout à l'heure, la forme du diapason imposait la note suivant laquelle le diapason pouvait vi-

brer. Et, par un phénomène de réciprocité analogue à ceux dont la physique nous a fourni naguère de si précieux exemples, de même que le patrimoine héréditaire intervient, pour une part très considérable, dans la construction de l'individu d'ensemble, de même, une déformation imposée par les conditions extérieures à la forme d'ensemble d'un individu, peut retentir à la longue sur le patrimoine héréditaire. Ce retentissement se fait par plusieurs étapes intermédiaires, à Téchelle cellulaire, puis à l'échelle colloïde ou protoplasmique, pour arriver quelquefois jusqu'à la modification chimique de l'hérédité individuelle.

Ces deux phénomènes parallèles, celui que nous avons constaté chez le diapason, el celui qui constitue chez les êtres vivants l'hérédité des caractères acquis^ peuvent se raconter de la même manière en faisant intervenir la notion de contrairite. On pourrait dire d'une manière à peu près générale-, que la nature a horreur de la contrainte. Quand on exerce une contrainte sur un corps, la structure intime de ce corps se modifie petit à petit de manière à rendre moins sensible l'effet de la contrainte exercée. Si vous pliez un ressort, en l'assujettissant au moyen d'un cran d'arrêt,

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