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Au moins pour les corps solides et les corps vivants

la contrainte, d'abord très forte à cause de la structure de Tacier, le deviendra de moins en moins ; si, au bout de plusieurs années, vous lâchez le cran, le ressort, au lieu de bondir comme il l'eût fait au début de l'expérience, pour revenir à sa position première, le fera beaucoup plus mollement, si même il y revient jamais. La contrainte, mesurée au dynamomètre, aura donc sensiblement diminué. Au bout d'un temps assez long, la contrainte sera devenue nulle ; le ressort, si on lâche le cran, ne bougera pas ; il aura pris le pli, c'est-à-dire que sa structure moléculaire se sera arrangée de telle manière qu'elle s'accommode 5^715 contrainte de la forme courbée du ressort.

C'est l'histoire de l'hérédité des caractères acquis. Quand une forme nouvelle est imposée à un individu, la contrainte résultante gêne son état protoplasmique et son patrimoine héréditaire qui, en dehors des conditions extérieures ayant fait naître cette forme, eussent construit pour l'être une forme différente. Si cette forme nouvelle est imposée longtemps à l'individu, des variations se font en lui à l'échelle protoplasmique, de manière à agir dans le sens de la diminution de la contrainte. En d'autrestermes,ily a adaptation progressive delà substance vivante au moule qui lui est imposé. Si une adaptation totale est possible, s'il existe une variation chimique

du patrimoine héréditaire correspondant précisément à l'anéantissement total de la contrainte, cette variation chimique se produit un jour; à partir de ce moment, il n'y a plus de contrainte du tout, c'est-à-dire que le patrimoine héréditaire est adapté à la forme acquise ; et, par conséquent, quand ce patrimoine héréditaire sera chargé de construire un nouvel individu, il lui donnera naturellement cette forme acquise, même en dehors des conditions extérieures qui avaient déterminé chez les ancêtres la contrainte orù/lnelle.

Ce merveilleux fait de réciprocité est fondamental dans 1 histoire des espèces. Nous avons vu tout à Theure le rôle des relations dans Téchelle ascendante; c'est le théorème morphobiologique expliquant comment un patrimoine chimique dirige l'état colloïde à l'échelle protoplasmique, puis la forme cellulaire et enfin la forme individuelle. Nous assistons maintenant à la réciproque du théorème, les variations de forme macroscopique pouvant retentir, par les relations de l'échelle descendante, jusque sur le patrimoine héréditaire chimique.

Grâce à ces relations établies d'une part entre l'échelle chimique et l'échelle humaine, d'autre partentrel'échelle humaine etTéchelle chimique, on conçoit que l'histoire d'une lignée puisse être à volonté considérée, soit comme l'histoire successive de tous les indi

vidus vivants de cette lignée, soit au contraire comme l'histoire chimique d'un patrimoine héréditaire. En effet, à un moment quelconque de l'histoire de la lignée, le patrimoine héréditaire dirige, de concert avec les conditions extérieures, la construction du mécanisme macroscopique qu'est l'individu vivant; mais si les conditions extérieures imposent une variation à ce mécanisme, la contrainte qui en résulte aux échelles inférieures retentit parfois jusqu'au patrimoine héréditaire et introduit ainsi un facteur nouveau dans toute l'histoire ultérieure de la lignée.

Ainsi, les événements, les contingences résultant des conditions fortuites de milieu pourront quelquefois laisser une trace définitive dans tout l'avenir d'une descendance. Mais cela n'aura pas toujours lieu. On pourrait, relativement à une lignée, diviser les événements en deux catégories :

i" Les événements qui ont exercé sur les échelles inférieures de l'être une contrainte passagère (ou même une contrainte durable à laquelle ne correspondait aucune variation possible de patrimoine héréditaire) ; alors l'influence des événements sera purement individuelle ; sa trace persistera plus ou moins longtemps dans l'histoire de l'individu qui y a été soumis, suivant que l'influence aura été plus ou moins durable (souvenir, habitude); mais cette trace ne persistera pas au delà de

la vie individuelle du moment qu'elle n'aura pas atteint le patrimoine héréditaire qui est transmis aux descendants.

2" Les contingences qui ont réalisé une contrainte durable susceptible de déterminer une variation corrpspondante dans la structure chimique de Tindividu. Alors, la trace de ces contingences se perpétuera dans la lignée (hérédité des caractères acquis), et l'on verra se produire longtemps, par exemple, des pieds palmés chez des animaux terrestres dont les ancêtres ont habité pendant plusieurs générations la surface des eaux.

Ces relations de réciprocité, établies par la nature même du phénomène vivant, entre des faits se passant à Téchelle mécanique ou humaine et des laits se passant à des échelles très inférieures, jouent donc un rôle de première importance dans Thistoire de l'évolution qui, sans elle, serait incompréhensible. Elles nous intéressent encore à un autre point de vue, parce qu'elles établissent à chaque instant des liaisons entre des phénomènes d'échellesdifférentes qui, sansTintermédiaire du corps vivant*, s'ignoreraient indéfiniment les uns les autres, et se produiraient à chaque instant, les uns près des aulres, sans retentir aucunement les uns sur les autres. Arrêtons-nous un instantà ces considérations.

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