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LES CORPS VIVANTS

Nous remarquions tout à l'heure qu'un botaniste, étudiant histologiquement un fragment d'une statue de bois, peutreconnaître,nonpas la forme delà statue, mais l'espèce de l'arbre qui en a fourni les matériaux. Le phénomène du bouturage, si remarquable dans un grand nombre d'espèces végétales, donne à cette relation entre la forme histologiqueet la forme macroscopique une signification bien plus importante encore ; un fragment quelconque, empruntée une partie quelconque d'un végétal, produit, s'il est capable de vivre par luimême dans un sol nutritif, un végétal de même espèce que celui auquel il a été emprunté. Ce phénomène, capital en biologie, conduit, par des déductions que j'ai exposées

ailleurs, à la découverte de lois particulières qui régissent la vie sous toutes ses formes. Je ne reproduis pas ici ces déductions, mais seulement celles de leurs conclusions qui sont particulièrement intéressantes pour la ([uestion étudiée dans cet ouvrage.

Conirairementà ce qu'admettent la plupart des naturalistes, qui sur la foi des néo-Dar- ^\ iniens voient dans un organisme vivant un assemblage disparate de matières hétéroclites représentées par des particules éternelles, mes études synthétiques de biologie m'ont amené à l'idée fondamentale de « l'Unité dans l'Etre vivant ». Cette idée, à laquelle j'attribue une grande valeur philosophique, et que j'ai publiée il y a déjà une dizaine d'années, [)eut s'exprimer de la manière suivante :

Dans un individu vivant (nous verrons tout à l'heure cequ'il convientd'appeler individu), un fragment quelconque de corps, fùt-il de la dimension la plus minime que nous sachions réaliser au moyen de nos instruments tranchants, porte l'empreinte de l'individu auquel il appartient, et cette empreinte personnelle est différente de celle qui existe dans un fragment vivant quelconque, emprunté à tout individu différent du premier. Cette empreinte, commune à toutes les parties de l'individu vivant, est ce que j'appelle son patrimoine héréditaire, parce que, dans une expérience de bouturage, tout fragment dé-

taché de cet individu, et capable de vivre par lui-même, em.porte avec lui, comme héritage, cette empreinte individuelle, et la transmet au corps vivant qu'il produit en se développant. Si nous savions faire vivre dans des conditions identiques deux fragments empruntés au mémeindividu, ces deux fragments donneraient des individus identiques. Mais ce n'est là qu'une manière théorique de parler, car une telle expérience est irréalisable; c'est néanmoins une conclusion à laquelle on est conduit fatalement par la biologie déductive.

Un individu est donc un tout vraiment un, puisqu'uneparticularité commune existe dans toutes ses parties et manque chez tout individu différent. Cette particularité commune, que j'appelle le patrimoine héréditaire, se manifeste aux diverses échelles que peuvent créer nos divers moyens d'observation. La plus inférieure de ces échelles est l'échelle atomique ou chimique. A vrai dire, à cette échelle très inférieure, nous ne savons pas faire d'observations directes. Un chimiste ne voit jamais les molécules, et c'est par des déductions très serrées qu'il arrive à tirer, de ses expériences macroscopiques, des conclusions relatives aux édifices atomiques. Néanmoins, nous savons aujourd'hui parler, avec une certitude très suffisante, de ce qui se passe à Téchelle chimique.

Au-dessus de l'échelle chimique, et correspondant vraisemblablement à ce que nous avons appelé tout à Theure l'échelle particulaire dans l'étude des cristaux, la science moderne a découvert, chez tous les êtres vivants, l'échelle protoplasmique ou colloïde. Les particules que Tultra-microscope découvre dans les colloïdes sont déjà des agglomérations de milliers et de milliers de molécules, mais la biologie déductive permet d'affirmer que Vhannonie réalisée à Téchelle colloïde est li^e à celle de Téchelle chimique. Dans des conditions données, un patrimoine héréditaire défini à Téchelle chimique détermine, à l'échelle colloïde, ce que nous pouvons appeler une forme protoplasmique correspondante, comme la composition chimique d'un corps en voie de cristallisation déterminait l'harmonie particulaire créatrice de propriétés optiques caractéristiques.

Chez les êtres vivants les plus simples que nous connaissions, nous voyons toujours une forme individuelle, appartenant à une échelle plus élevée d'un cran que l'échelle colloïde; c'est ce qu'on appelle proprement, depuis que les hommes parlent des corps vivants, la forme de lètre vivant considéré. Les microbes, les protozoaires, ontune forme individuelle tellement caractéristique qu'elle permet, quand elle a été bien étudiée, de deviner les qualités chimiques et protoplas-

miques correspondantes. La forme de ces petits êtres unicellulaires simples correspond à la forme cristalline des cristaux des substances inorganiques. De même qu'il y a de petits cristaux et de gros cristaux, il 3^ a de petits microbes et de gros protozoaires, mais, pour une espèce chimique donnée, la variabilité de la dimension des cristaux est beaucoup plus grande que ne l'est la variabilité de la dimension des individus dans une espèce unicellulaire donnée. En revanche, le nombre des formes possibles pour les êtres unicellulaires est infiniment plus considérable que le nombre des formes cristallines en chimie ; les cristaux se ramènent aisément à un petit nombre de types simples, tandis que les protozoaires construisent des cellules dont la complexité morphologique dépasse toute imagination.

Nous mettons donc en parallèle avec l'échelle macroscopique cristalline de tout à l'heure, l'échelle cellulaire chez les êtres vivants. La simple considération des faits de reproduction et d'hérédité aurait suffi à nous faire comprendre que la forme cellulaire est liée à la forme protoplasmique et au patrimoine héréditaire chimique, de même que la forme cristalline est liée, pour un minéral, à sa forme particulaire et à sa structure atomique. Des expériences, fort grossières, de mé-

rotomie* ont démontré le théorème morphobiologique à ceux qui se défient des déductions et préfèrent une mauvaise expérience à un bon raisonnement. Aujourd'hui, personne ne peut plus s'inscrire en faux contre ce théorème qui s'énonce ainsi: Dans des conditions données, une substance vivante appartenant par son patrimoine héréditaire à une espèce unicellulaire donnée, construit une cellule d'une forme donnée.

Dans cet énoncé, il ne faut pas oublier de mentionner « les conditions dans lesquelles se fait la construction )>. De même, quand, dans une solution, il se forme des cristaux, tous les cristaux ont des caractères communs qui permettent de les classer rigoureusement dans une espèce donnée, mais chaque cristal a des caractères individuels (taille, dimension respective des faces, etc.), qui proviennent des circonstances physiques réalisées autour de chaque cristal au moment de sa formation. Dans les sciences biologiques, on donne le nom d'éducation à l'ensemble des circonstances ambiantes au sein desquelles s'est déroulé le développement d'un individu ; on pourrait dire aussi que chaque cristal doit ses caractères personnels à l'influence de son éducation.

Mais il y a entre les cristaux et les cellules

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