I. V. Théorie nouvelle de la vie. Paris, F. Alcan
vivantes une différence qui frappe immédiatement. Nous voyons généralement un cristal se former très vite, et, une fois formé, ce cristal rigide conserve, où qu'on le transporte, des caractères définitifs. L'éducation d'un cristal se réduit à un intervalle ordinairement très court, à la fin duquel son histoire est terminée. Nous trouvons aujourd'hui, dans les carrières, des cristaux de quartz dont l'éducation a eu lieu il y a très longtemps, et qui ont conservé depuis, sous la rigidité de leurs faces invariables, leurs caractères individuels.
Au contraire, sauf dans le cas peu intéressant de la sporulation, l'éducation d'une cellule vivante dure autant que la cellule ellemême ; le protozoaire ne cesse de se construire tant qu'il vit, et, par conséquent, il subit, tant qu'il vit, l'influence des circonstances qu'il traverse. Alors que le cristal acquiert ses caractères individuels au cours d'une histoire de durée limitée, l'histoire de l'individu vivant ne cesse jamais, et, si l'on veut s'attacher à l'étude des particularités vraiment individuelles qui résultent à chaque instant de l'influence du milieu ambiant, on doit dire, en toute v\gueu.v,(\\x un individu, c'est une histoire^ !
I. Une histoire dirig^ée par l'hérédité; notis verrons plus lard l'utilité de cette restriction.
De même que les cristaux d'une espècedonnée, quoique différant tous individuellement par des caractères mesurables, ont néanmoins en commun des caractères très précis, de même les êtres unicellulaires avant même patrimoine héréditaire, quoique différant encore plus à cause de la durée de leur éducation, ont eux aussi en commun des particularités très nettes qui permettent d'énoncer le théorème morphobiologique.
Il y a donc, chez les êtres unicellulaires comme chez les cristaux, une harmonie à Téchelle cellulaire qui est liée à l'harmonie de l'échelle colloïde, et, par son intermédiaire, à l'harmonie chimique localisée au dernier échelon. Le fait que, chez les êtres vivants, l'éducation dure toute la vie, entraîne une conséquence fort importante qui est rétablissement d'une réversibilité, ou plutôt d'une réciprocité entre les variations prenant place aux deux échelles extrêmes; nous verrons ultérieurement l'importance de cette réciprocité dans la question fondamentale de l'origine des espèces ; continuons pour le moment à étudier les liaisons qui se manifestent entre les harmonies réalisées^ aux diverses échelles chez les êtres vivants.
Au-dessus du cristal, nous ne trouvionsque la macle ou le chaos. Dans certaines espèces vivantes inférieures, nous ne trouvonsde même, au-dessus de l'échelle cellulaire^.
que des agglomérations informes de plusieurs cellules, ou, quelquefois, des groupements, à forme déterminée, d'un nombre limité de cellules identiques. Le premier cas correspond au chaos des cristaux dans le granit, le second correspond à la niacle. Cette macle de cellules peut prendre des caractères extrêmement précis, le nombre et la dispositions des éléments qui en font partie, arrivant, chez certaines espèces, à une fixité absolue. Dans ce dernier cas, il y a une harmonie d'un degré supérieur à celui de l'échelle cellulaire, mais s'en éloignant encore fort peu. Chez les espèces animales dites supérieures, comme les mammifères et l'homme, on constate réellement une harmonie nouvelle et qui est franchement à une autre échelle. Le corps de l'homme est formé de cellules comme une cellule est formée de particules de l'échelle colloïde. Et ces cellules, au nombre de plus de soixante trillions, ont en outre, suivant les places qu'elles occupent dans l'agglomération humaine, des formes personnelles assez différentes les unes des autres pour que l'idée de l'unité de composition de l'individu humain ait pu écha()per longtemps à (a perspicacité des biologistes.
Nous avions déjà vu, chez certaines espèces chimiques inorganiques, les formes cristallines changerde type suivant les conditions de cristallisation ; le polymorphisme cellulaire
correspondant à un patrimoine héréditaire «l'homme est infiniment plus varié que les [)olym()rphismes cristallins des espèces polymoiphes ; nous savions d'ailleurs que \r nombre des formes de protozoaires est beaucoup plus considérable que celui des formes de cristaux. On donne le nom de tissus aux agglomérations de cellules appartenant à un même type cellulaire ; l'homme est formé de tissus, dans chacun desquels il y a en outre, de cellule à cellule, des différences individuelles dues aux différences d'éducation, c'est-à-dire, surtout, aux différences de situation topographique.
Tout cela forme un ensemble prodigieusement complexe, qui est un homme, et dont la forme à Féchelle humaine entre dans un type parfaitement déterminé. Quoique tous les hommes soient différents les uns des autres, nous reconnaissons immédiatement un homme à la simple observation macroscopique, et nous le distinguons d'un chien ou d'un perroquet. Et la forme d'un homme ne se borne pas à un contour extérieur comme celui que réalisent les sculpteurs dans les statues ; elle comprend une anatomie profonde d'une rare précision, et qui permet au chirurgien de prévoir ce qu'il trouvera quand il ouvre un malade à un endroit déterminé. Quand nous disons « la forme d'un homme », nous comprenons donc sous ce nom beau-
coup plus de choses qu'on ne le fait généralement dans le langage ordinaire qui restreint la signification du mot forme à la surface extérieure des corps.
Eh ! bien, cette forme du corps humain est LIÉE, par l'intermédiaire de Téchelle cellulaire d'abord, de l'échelle colloïde ensuite, au patrimoine héréditaire chimique commun à toutes les parties de l'individu. Cela, l'étude des phénomènes d'hérédité le prouve d'une manière irréfutable. Nous avons donc quatre échelles, séparées par des intervalles à peu près équivalents : Téchelle chimique, l'échelle colloïde, l'échelle cellulaire et l'échelle humaine, telles qu'il existe un lien entre les harmonies réalisées dans un homme à l'une quelconque de ces quatre échelles. Le théorème morphobiologique s'applique au cas de l'homme comme au cas du protozoaire ; le patrimoine héréditairechimique détermine, dans des conditions d'éducation données, la forme de l'individu issu de l'œuf doué de ce patrimoine, lequel patrimoine se retrouve d'ailleurs intégralement dans toutes les parties de l'individu issu de l'œuf à un moment quelconque de son évolution individuelle. A un moment quelconque de la vie d'un être, il y a donc toujours unité décomposition dans cet être ; un fragment d'un individu ne pourrait pas faire partie d'un individu différent.
On appelle individu la plus haute unité
morphologique héréditaire dans une espèce donnée. Chez le protozoaire, c'est l'être unicellulaire qui est Tindividu ; chez la sarcine, c'est un groupement fixe de 4 cellules ; chez l'homme, c'est rhomme lui-même. Dans beaucoup de cas, des individus définis comme je viens de le dire sont associés en colonies de forme variable comme les arbres ; dans un arbre, l'individu est un entre-nœud pourvu d'une feuille et d'un bourgeon, mais si l'arbre arrivait à acquérir, par adaptation, une forme d'ensemble invariable, ce serait l'arbre qui serait l'individu et non plus l'entrenœud. Jesignale seulement ici cette remarque que j'ai longuement développée ailleurs * ; je voulais seulement, pour le besoin de l'étude que je poursuis dans cet ouvrage, établir l'existence des liens qui unissent la forme individuelle au patrimoine chimique par l'intermédiaire des formes cellulaires et protoplasmiques.