‹ Le chaos et l'harmonie universelleChapitre 6 sur 41 · I. V. L'Unité dans l'Être vivant, op. cit · texte numérisé non relu

I. V. L'Unité dans l'Être vivant, op. cit

dents, l'existence de deuxcatégories de corps, les cristaux d'une part, les individus vivants d'autre part, dans lesquels il existe un lien entre ce qu'on peut appeler les formes aux diverses échelles. Dans le cristal, la forme cristalline est liée à la forme particulaire et à la forme chimique; dans l'être vivant la forme individuelle est liée aux formes cellulaires, aux formes colloïdes et à la f)rme chimique qui est le patrimoine héréditaire. En d'autres termes, dans l'intérieur d'un cristal ou d'un individu, entre l'échelle supérieure, cristalline ou individuelle, et l'échelle inférieure atomique, on ne rencontre rien de complètement indéterminé ; la seule indétermination qui puisse se trouver tient aux conditions que nous avons appelées conditions de l'e'ducotion; en dehors de cette indétermination, tout est fixé par des liaisons que l'on peut réunir sous l'appellation commune de liaisons héréditaires, quoique cette manière de parler ne convienne réellement qu'aux êtres vivants.

Mais au-dessus de l'échelle supérieure, de l'échelle cristalline pour les cristaux, de l'échelle individuelle pour les êtres vivants, que rencontrons-nous dans l'univers? Les montagnes et les vallées ont une forme qiiel- ^onque par rapport à leurs éléments composants ; de même, les êtres vivants sont distribués d'une manière tout à fait quelconque

par rapport à la structure intime de ces êtres eux-mêmes.

Déjà, quand il s'agissait d'une masse de granit, nous avions constaté que les cristaux de quartz de feldspath et de mica sont distribués d'une façon absolument indéterminée dans un bloc de forme absolument indéterminée. Et, dans une montagne, les blocs de granit ou de grès sont distribués d'une manière absolument quelconque par rapport à la nature des éléments cristallins qui les composent. Tout au plus, dans un bloc de granit, peut-on constater que la cassure a un aspect granitique tandis qu'elle a un aspect gréseux dans un bloc de grès. Cela indique tout juste un élément rudimentaire de spécificité dans la manière dont s'agglomèrent les éléments de ces roches. D'une manière générale, on peut dire que la disposition des cristaux dans un granit, est, comme la disposition des granits dans une montagne, un pur résultat d'éducatioti. C'est à l'ensemble des circonstances réalisées autour de ces cailloux pendant leur formation que ces cailloux doivent leur morphologie d'ensemble. On peut trouver un bloc de grès qui a exactement la même forme extérieure qu'un bloc de granit.

Donc, au-dessus de l'échelle cristalline (sauf le cas des macles) les formes des minéraux sont un fait exclusivement historique ;

les conditions qui ont réalisé ces formes d'ensemble étaient en dehors des minéraux et non pas en eux ; il n'y a aucune liaison entre la valeur chimique des éléments et la forme des blocs de caillou. En toute rigueur, on peut dire que l'agglomération de cristaux qui constitue une masse de granit est un véritable chaos ; la disposition durable de ces cristaux a eu, pour cause déterminante, un ensemble de circonstances qui n'existe plus \ aujourd'hui, cette disposition, acquise il y a si longtemps, ne rime plus à rien; il n'y a plus de raison actuelle pour que les cristaux soient groupés de cette façon; nous devons donc nous borner à constater que les choses sont comme elles sont et non autrement. Si nous voulons une explication des résultats que nous constatons, il faut que nous cherchions à reconstituer l'histoire de la masse minérale étudiée, d'abord pendant qu'elle se solidifiait, ensuite, pendant que, définitivement solidifiée, elle subissait passivement les érosions et les dégradations atmosphériques.

Quelque impropre que soit ce mot emprunté à la biologie, nous trouvons utile de dire, provisoirement au moins, que Vhéré- ^zVe n'étend pas son influence au delà du cristal. r3ans la formation d'un cristal, il intervient aussi des conditions d'éducation ; ce sont les circonstances entourant la cristalli-

Le Dantec. — Chaos. 3

salion qui déterminent la dimension du cristal et l'étendue relative de ses faces ; mais d'autres caractères, par exemple la valeur des angles dièdres, sont déterminés par l'hérédité atomique indépendamment des circonstances delà cristallisation. Au-dessus de l'échelle cristalline, l'hérédité perd à peu près complètement son pouvoir directeur ; les agglomérations de cristaux sont à peu près uniquement déterminées par les circonstances réalisées au moment où se fait la solidification. Un instant après, ces circonstances n'existent plus, et la morphologie du granit est fixée pour des siècles; cette morphologie ne porte donc pas en elle-même l'indication de sa raison d'être ; nous pouvons convenir de dire, dans ce cas, que, dans un morceau de granit, les cristaux sont distribués au hasard.

Voilà une première définition du hasard, à laquelle nous sommes conduits naturellement par les considérations précédentes, et au sujet de laquelle nous aurons beaucoup à réfléchir ultérieurement. Dans la genèse d'un cristal, il y a deux facteurs à considérer:

1° La nature même de la substance qui cristallise, sa structure chimique, ce que nous appelons provisoirement son hérédité ;

2" Les conditions réalisées autour d'elle au moment où elle cristallise ; pour un cristal donné nous disons que ces conditions

constituent son éducation ; nous voici conduits à dire que ces facteurs historiques représentent les hasards de la cristallisation.

Pour un cristal, nous l'avons vu, l'hérédité lutte contre l'éducation et lutte victorieusement à un certain point de vue, puisque le type auquel appartiendra le cristal est déterminé d'avance, fatalement, par sa nature chimique ; mais cette victoire n'est pas complète puisque l'éducation peut faire naître ici un gros cristal, là un petit : ici un cristal où telle face sera plus développée, là un autre cristal où cette face le sera moins. Il y a donc une part de hasard dans la genèse de tous les cristaux.

A l'échelle supérieure, au-dessus du cristal, il n'y a pour ainsi dire plus que du hasard ; les cristaux d'un granit actuel sont agglomérés d'une manière absolument quelconque dont la raison d'être a disparu aussitôt que se sont modifiées les circonstances mêmes dans lesquelles ce granit s'était solidifié. Le pétrographe qui compare aujourd'hui deux échantillons de granit est obligé d'avouer que les cristaux de ces deux échantillons sont distribués absolument au hasard. En d'autres termes, il ne trouve aucun caractère commun aux deux distributions cristallines qu'il découvre dans ses deux échantillons ; il exprime encore cette remarque en disant que la distribution de ces cristaux

n'est soumise à aucune loi. Cela ne veut pas dire que le déterminisme universel ait été en défaut dans la fabrication du granit, et qu'il y a en lui des effets sans cause. Cela veut dire simplement que les raisons qui ont déterminé la distribution des cristaux de quartz de feldspath et de mica* ont été des raisons d'éducation qui ont existé au moment où se faisait la solidification, et non des raisons d'hérédité qui se retrouveraient encore aujourd'hui dans la valeur chimique des éléments. On peut dire la même chose de tous les cas où une matière fondue s'est solidifiée, dans un moule formé par un creux de terre par exemple ; le bloc moulé conserve sa forme après que Férosion a détruit le moule ; et alors cette forme ne rime plus à rien ; elle n'a qu'une signification historique.

On pourrait en dire autant de tous les corps solides autres que les cristaux. Par cela même qu'ils sont solides et rigides, leur forme survit aux conditions dans lesquelles cette forme s'est construite. Un morceau de bois de châtaignier conserve, tant qu'il n'est pas pourri, une structure histologique permettant de reconnaître qu'il est du châtaignier, c'est-à-dire qu'il a été construit par l'activité vitale d'un protoplasma de châtaignier; le protoplasma a disparu, la vie a cessé,

Page 1