I. Et, plus encore, la forme générale du morceau de granit
et cependant la planche morte reste longtemps reconnaissable comme planche de châtaignier.
Une évolution ultérieure peut se produire ; la planche de châtaignier peut se pourrir, elle peut être sciée ou découpée, etc.; le caillou peut se transformer sous l'influence des agents atmosphériques; il peut être taillé ou cassé. Mais c'est là une nouvelle histoire qui commence. Un corps solide est précisément pour nous un corps doué d'une rigidité suffisante pour que, à partir du moment où il est formé, il conserve assez longtemps la forme qu'il a acquise ; t/^^r vient de durer, ou réciproquement.
Mais si l'histoire d'un corps n'est jamais finie tant que le corps existe, on doit considérer néanmoins comme particulièrement importante pour un corps solide l'histoire des circonstances qui l'ont fait solide. La géologie se propose de nous apprendre l'histoire de la formation des éléments solides qui constituent le sol de la Terre ; mais la géologie n'est pas finie ; il 3^ a toujours des causes actuelles d'érosion, de destruction des roches. Et il est impossible de nier que les reliefs géographiques aujourd'hui connus soient le résultat d'une histoire dans laquelle la composition des roches, ce que nous avons appelé leur hérédité, a joué un rôle bien minime.Nous devons donc dire, nous confor-
mant à la manière de parler à laquelle nous avons été conduits tout à l'heure, que la forme des continents est purement l'œuvre du hasard. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas eu, à chaque instant, une raison actuelle déterminant la formation des roches ici ou là ; cela veut dire simplement que ces raisons étaient d'ordre historique et n'existent plus aujourd'hui. Nous sommes réduits à constater que les choses sont comme elles sont et non autrement.
Cependant, nous nous extasions sur les harmonies merveilleuses de la nature; nous ventons la beauté de la ligne d'horizon que fournit à l'observateur la chaîne des Alpes. Comment se fait-il que tout cela, qui est si vraiment beau pour nous, soit néanmoins un chaos quelconque, le résultat historique d'événements n'ayant les uns avec les autres aucun lien réel? C'est que ce monde, dont l'ossature solide varie lentement par rapport à l'homme, est le berceau de l'homme ; l'homme s'est adapté k lui par une évolution séculaire, et c'est de cette adaptation que résulte notre impression d'harmonie. Cette harmonie, qui n'existe pas dans le monde œuvre du hasard, existe dans les relations entre le monde et nous qui, à un certain point de vue, sommes nés de lui. Les phénomènes d'adaptation qui résultent fatalement de la continuation de la vie d'une espèce dans un.
pays, créent, entre le pays et ses habitants, des liens autres que ceux que nous avons découverts jusqu'à présent et, donnant à l'harmonie une signification plus générale, nous conduisent en même temps à une définition plus parfaite de ce que nous devons entendre par ce mot : le hasard.
Avant d'entreprendre l'étude des harmonies résultant de l'évolution adaptative, nous devons arrêter un instant notre attention sur des phénomènes dont les corps solides sont souvent le siège, et qui nous prépareront admirablement à comprendre comment les êtres s'adaptent sous peine de mort.