Berlière, L'ordre monastique, p
Cluny »1. Il y avait donc un droit pour Cluny à se rattacher d’autres monastères, et un avantage pour ceux-ci.
Qu'on veuille bien ajouter la fidélité des moines clunisiens à observer la règle, leur spiritualité avec le culte du Saint-Sacrement et de la Vierge, leur exactitude dans l’'accomplissement des fonctions liturgiques et d’un office considérablement développé, leur souci de la paix des morts et des vivants, leur goût des arts, leur charité à l'égard des ‘indigents, leur zèle pour la cause de l’église, leur attachement filial à Rome. Qu’on prenne aussi en considération l'esprit de discrétion qui les anime, soit par exemple à l'égard des Arabes en Espagne ?, soit en faveur de l’empereur dans ses conflits avec le pape. Qu'on pense surtout à la sainteté de ces abbés qui exercent si dignement et si longuement leur charge, tels saint Odilon pendant 54 ans et saint Hugues pendant 61 ans. On ne s’étonnera pas de ce que l’ordre ait pu compter 2.000 maisons.
Or c’est la réforme, le besoin de paix et de sainteté qui a rattaché toutes ces maisons à Cluny. Ce qui ensuite les maintient dans l’union c’est l’organisation de l’ordre. Nous avons vu ce qu'était celle-ci au début. Il faut noter immédiatement qu’un Widon n’a pas eu l'influence d’un Odon, et que Cluny s’est trouvé infiniment plus puissant que Baume; il ne pouvait plus être pratiquement contrôlé : ainsi disparaissait la simultanéité de vigilance au maintien de la discipline. Cluny était seul chef d’un corps immense.
Tous les monastères de sa dépendance étaient des celles. Nous avons vu précédemment que l’abbé place lui-même des moines dans la celle et qu'il les change à son gré, ceux-ci n'étant que des officiers chargés de l'administration d’un bien sous le contrôle de leur supérieur. Il y avait d’ailleurs des nuances, Lorsqu'une abbaye, qui parfois possédait ellemême un grand nombre de celles et de prieurés, se rattachait à Cluny il était impossible de ne pas lui laisser une certaine autonomie. Cluny ne mettait que deux conditions à l’affiliation : élection du supérieur, abbé ou prieur, libre
l'AHAIDnen AT SDHC 2. Cf., Mâle, Art et artistes du Moyen-Age, Paris, 1928, p. 41 et suiv.
de toute ingérence séculière, et participation de son propre abbé à cette élection. I1 ne faut pas oublier que chaque monastère constitue un tout complet sous l’autorité paternelle du supérieur ; la nécessité de garantir la paix du cloître permettait quelques accrocs à cet idéal, il ne devait pas disparaître. Cependant, en fait, les abbés de Cluny restreignaient le plus possible l'autonomie de leurs dépendances : l'expérience leur avait montré tous les dangers d’une puissance trop grande, qui souvent ne pousse qu’à étendre sans cesse l’indépendance, à détruire l’ordre.
En principe l'abbé de Cluny est donc le seul chef de toutes les maisons de l’ordre : c’est l’extension du système du début, où Odon était placé à la tête, outre de Cluny, de Massay et de Déols. On pourrait dire qu'il n’y a qu’une seule abbaye avec des dépendances innombrables. Chaque maison peut accueillir des novices, mais ceux-ci doivent faire à Cluny même leur profession et y passer les trois premières années. Ainsi pourra être maintenue l’unité d’observances, en même temps que la suprématie de Cluny assure l’unité temporelle et institutionnelle.
Afin que nul ne puisse réussir à échapper à cette organisation, à détruire cet ensemble, l’abbé de Cluny exerce le contrôle général dans tout l’ordre. I] visite les maisons et les corrige. Il détient d’autre part l'autorité législative, rédigeant des constitutions qui s'imposent à tous.
En un mot il a entre ses mains toute autorité spirituelle et temporelle sur tous les monastères clunisiens. Il faut cependant noter que les abbayes de Moissac, de Saint- Martial de Limoges, de Vézelay ont des droits plus étendus que les autres. Leur supérieur est abbé; il peut recevoir des novices à la profession et administrer à son gré ses propres dépendances. L'abbé de Cluny y a simplement le droit de participer à l'élection de l'abbé, de visiter canoniquement, et, en théorie, de déposer le supérieur !.
On a parfois comparé Cluny avec ses dépendances et les dépendances de celles-ci à un seigneur féodal avec ses vas-
1. Sur l’organisation de Cluny, L'ordre monastique, voir Heimbücher, p. 183 et suiv. ; Berlière, p. 217 et suiv; G. Le Tonnelier, L'abbaye exempte de Cluny, A.F.M., Ligugé, 1923.
saux et ses arrières-vassaux. C’est exact dans un certain sens. [1 ne serait peut-être pas moins juste de voir dans Cluny une monarchie absolue et centralisée, tant est grand le pouvoir de l’abbé de Saint-Pierre, abbé des abbés et archiabbé.
Il ne faudrait pas croire que cette autorité était arbitraire. Elle était contenue, selon la Règle, par la crainte de Dieu, aidée par les conseils du chapitre et de ceux que l’abbé consultait, limitée parfois par les résistances d’évêques, commandée à l’occasion par le Souverain Pontife surtout lorsqu'éclatait un conflit. De plus, il est vraisemblable que l'abbé convoquait de temps à autre le chapitre général des supérieurs de sa dépendance. C'était alors une pratique courante de toutes les grandes abbayes, que la nécessité imposait à Cluny comme ailleurs 1. {1 était en effet impossible de visiter fréquemment toutes les maisons de l’ordre, et il fallait pourtant maintenir l'unité. Nous verrons plus plus loin ce chapitre général de Cluny se transformer, au XIIe siècle, en chapitre général «stricto sensu ».
Bien que conseillée, l'autorité de l'abbé de Cluny était donc immense. C'était une « patria potestas » étendue sur de nombreuses familles, un peu la puissance du «princeps gentis » (autant du moins que nous pouvons connaître celle-ci). Elle va même jusqu'à désigner son successeur aux suffrages de ses moines.
Il y avait dans cette organisation de réels avantages. Elle donnait à l’ensemble force et cohésion ; elle maintenait la discipline ; grâce à elle étaient repoussées les prétentions des laïques et des séculiers.
Elle présentait par contre un inconvénient capital, celui d'imposer à l'abbé de Cluny une charge écrasante. Tant qu'il y eu des saints à la tête de l’ordre rien n’alla trop mal.
1. En réalité, parmi les documents que nous avons consultés nous trouvons trace de ces réunions dans les Coutumes d’Uldaric pour les doyens : «de decanis qui sunt villarum provisores. quotquot sunt quorum obedientia sita est infra iter dimidiae diei, omni sabbato ad monasterium ante vesperas occurere debent »... P.L., t. 149, col. 738. Mais nous sommes très loin d’avoir tout vu. D'autre part les auteurs laissent entendre que la pratique du chapitre général d’une abbaye était générale. Cependant il y a peut-être lieu de distinguer les possessions immédiates de Cluny et les autres abbayes et prieurés de l’ordre, distinction qu’on retrouve par la suite.
Mais le jour où un Pons de Melgueil succède à Hugues le Grand, le défaut de l’organisation apparaît cruellement. La digueestrompue qui contenant tant de danger pourlaviemonastique : activité trop grande hors du monastère, rapports trop fréquents avec le siècle, manque de travail manuel, insuffisance de travail intellectuel, longueur exagérée de l'office, trop nombreuses mitigations, diminution de la vie de famille, rôle seigneurial de bien des abbés. D’autres groupements s'offraient d’ailleurs, à ce moment, aux bonnes volontés et diminuaient d’autant de recrues les monastères bénédictins.
En 1012, saint Romuald avait fondé à Campo Maldoli, une colonie d’ermites, pour qui la vie conventuelle n’est que la préparation à la vie d'isolement personnel. La règle est sévère : silence perpétuel, pieds nus, port de la barbe, habit grossier d’étoffe blanche, abstinence de vin, jeûne perpétuel, comportant, après des adoucissements, quatre jours par semaine au pain et à l’eau. Saint Jean Gualbert organise en 1038 une institution semblable, à Vallombreuse, en Toscane. La vie y est fortement orientée vers la contemplation : tout ministère, tout travail manuel est interdit ; la vie matérielle des ermites est assurée par des convers. C’est en 1072 que saint Pierre Damien fonde le monastère de Sainte-Croix à Fonte-Avenella où la vie s’apparente beaucoup à celle des Camaldules. Le même esprit de pénitence et d'isolement se manifeste en France dans le groupe d’ermites que Grégoire VII en 1073 autorise à se placer sous la direction de saint Etienne de Muret. L'ordre, fixé à Grandmont, admet quelque ministère dans les campagnes, mais les monastères sont établis dans des lieux écartés où l’on puisse se livrer au travail de la terre. Pour faciliter la contemplation aux pères, toute l’administration est confiée aux convers. Puis saint Bruno, en 1084, fonde la Grande-Chartreuse. Tout autour des bâtiments s’étend une zône également soumise à la clôture ; la terre ainsi délimitée ne doit pas être agrandie ; c’est sur elle que doivent vivre les moines. Les pères sont isolés, ayant chacun pour soi une cellule, un atelier, un jardin ; ils ne se réunissent que pour l'office, le chapitre, certains repas. Tous ces monastères observent
la règle de saint Benoît ; ils se distinguent par leurs constitutions. De même sera encore au début du XIIe siècle l’ordre de Fontevrault, fondé par Robert d’Arbrissel 1.
D'autre part les papes s’efforcent de grouper les chanoines afin de supprimer la simonie et le concubinage des clercs. En 1059, le canon 4 du concile romain enjoint aux chanoines qui sont revenus à la pratique de la chasteté de vivre ensemble auprès des églises pour lesquelles ils ont été ordonnés ; ils auront même table, même dortoir ; ils possèderont en commun les revenus de leurs églises. La communauté de biens parfaite est encouragée. Les mêmes conseils se retrouvent dans un autre concile romain de 1063 et dans divers synodes. Grégoire VII va plus loin : en 1078 il impose aux clercs de Saint-Martin de Lucques la vie commune ?. Peu à peu les chanoines se groupent, puis mènent en fait une vie monastique, tel le prieuré de Barnwell, puis se soumettent aux obligations monastiques, devenant des chanoines réguliers, telle l’abbaye de Barnwel. Vers 1090 ces groupements sont nombreux. Beaucoup adoptent pour règle la lettre 211 de saint Augustin. En 1110, Guillaume de Champeaux fonde l’abbaye de Saint-Victor à Paris. En 1120, saint Norbert établit l’ordre de Prémontré dans la double intention de réaliser la sanctification individuelle par la vie cénobitique et d'exercer un ministère actif.
Parmi tous ces nouveaux groupements, Citeaux, fondé en 1098, devait exercer la plus grande influence sur l’organisation monastique. Ses fondateurs, eux aussi, étaient animés par le désir de la solitude, de l'isolement, de la pénitence ; ils voulaient appliquer la règle strictement, ne confiant le soin de l'interpréter qu’au plus vif esprit d’austérité.
Au début du XITe siècle nous constatons donc deux tendances dans la vie monastique : celle du passé, représentée essentiellement par Cluny; celle du renouveau marquée d’une façon générale par un besoin d'isolement et de mortification. Cluny avait attiré de nombreuses abbayes qui se