‹ Le Chapitre Général Jusqu'au Moment Du Grand SchismeChapitre 26 sur 191 · Cf., infra, p · texte numérisé non relu

Cf., infra, p

au moment où le loyer de la terre diminue, le travail agricole reçoit la première place dans l’activité des moines ; par amour de la simplicité toute nouveauté, toute ornementation, tout raffinement est proscrit; par esprit de pénitence la vie est austère. Pour les mêmes raisons est respectée l'indépendance de chaque monastère : pas d’autorité absolue de l’abbé de Citeaux, administration de ses biens par chacun, liberté totale pour essaimer. Mais il y a la menace du siècle, et la crainte non moins grave du refroidissement de la ferveur. Pour l’éviter, des liens sont établis entre chaque abbaye et ses filles, liens basés sur la charité fraternelle, réalisés par l'intervention des filles dans l’élection de l’abbé père et de celui-ci dans celle de l’abbé fils, par l’immixtion du père dans les affaires temporelles des filles avec leur consentement, par la surveillance mutuelle. C’est, en même temps que la conservation de l'esprit familial qui caractérise la règle de saint Benoît, la dispersion de la responsabilité, la déconcentration des charges du chef d'ordre. L'organisation monastique apparaît ainsi plus complexe, plus souple aussi. Il ne faut pas cependant aller jusqu’à une décentralisation, jusqu’à la formation de petits clans qui briseraient l’unité, diviseraient les observances, faciliteraient le relâchement. Pour l’éviter il suffit de penser que non seulement Citeaux peut avoir des liens avec ses filles directes mais encore que toutes les abbayes sont issues de Citeaux, qu’elles forment une grande famille pouvant avoir son conseil. Pour réaliser la clé de voûte de l’organisation de l’ordre il est tout simple d’appliquer l'esprit particulier de Citeaux aux unions traditionnelles entre monastères. Dans les réunions tenues de 1116 à 1119 on cherche à établir un lien à la fois souple et solide ; ces abbayes fondées les unes par les autres n’ont entre elles aucun lien juridique, elles sont indépendantes totalement, bien qu’en fait l’origine commune, le même esprit, les mêmes besoins président à leurs réunions. Il n'y a pas, comme pour Cluny, un texte pontifical déterminant l'organisation commune. Le seul moyen de s’unir est une convention rédigée dans une charte. Or les monastères contractent entre eux, nous l'avons vu, des fraternités de prières, des

charités de secours. À l'exemple des autres les Cisterciens établissent entre eux une charité. Celle-ci est d’ailleurs poussée aussi loin que possible afin de réaliser une unité, comme à Cluny, sans toutefois adopter ce qu’elle ÿ a de défectueux. Le défaut de Cluny réside en ce qu’un seul possède toute l'autorité. Puisque l’autorité dans chaque monastère cistercien est laissée à chaque supérieur on est amené à confier l'autorité dans le groupement de tous les monastères en un seul ordre à la réunion de tous les abbés. C’est le chapitre général traditionnel. La Charte de Charité ne l’envisage pas autrement : elle parle de lui comme de quelque chose de connu, sans expliquer ce qu'il est : « sed omnes abbates de ordine nostro singulis annis ad generale capitulum Cisterciensium omni posposita occasione conve- A

Il y a cependant quelque chose de changé : la chapitre général n’est plus composé par des prieurs de dépendances venant prendre les instructions de leur abbé, il est formé par des égaux. L'autorité suprême appartient donc maintenant à une assemblée. La monarchie patriarcale de Cluny est remplacée par une aristocratie. À condition de ne pas la prendre dans un esprit d’animosité il y a du vrai dans la parole de Nicolas de Montierancy, secrétaire de saint Bernard : «s'envoler du vieux Testament et de l’ombre de Cluny à la pureté de Citeaux ».

Le chapitre général, autorité supérieure d’un ordre, est donc né de l'épanouissement dans la vie monastique traditionnelle d’un renouveau du souci de la conversion personnelle, du besoin de la sanctification individuelle, lui-même dû à une réaction contre l’activité débordante de Cluny dans l'Eglise et contre son organisation trop lourde. Il se révèle une institution naturelle dans l’histoire des moines. Il n’en est pas moins vrai que les seules circonstances n’ont pas pu le produire ; à sa base, comme à la base detoute institution, il y à l'intelligence d’un homme, et sa volonté. Quel est-il ? L'un de ceux qui participaient aux réunions tenues à

dar est dit également, en 1119 : «nos abbates, illo tempore decem, sicut solemus, cistercium post annum venientes ». Cf., Müller, t. TND 5:

Citeaux de 1116 à 1119, probablement saint Etienne Harding. Il se peut aussi que saint Bernard soit pour quelque chose dans cette nouveauté. Admettons qu'il faille attribuer l’idée du chapitre général à saint Etienne, et posons-nous un autre problème : comment a-t-il eu cette idée ?

Une première explication doit être écartée : le chapitre quotidien n’a pas conduit au chapitre général. Celui-ci est un Corps Souverain alors que celui-là n’est qu’un conseil entièrement facultatif. Une autre explication ne vaut pas beeucoup mieux. Manrique dans les Annales cisterciennes et Le Nain dans son Essai sur l'Histoire de l’ordre de Citeaux pensent que l’idée du chapitre général a été suggérée à saint Etienne par les prescriptions de la règle de saint Basile ou par l'extension des conciles généraux. La lecture de saint Basile est une explication plausible, mais c’est chercher bien loin ; d’ailleurs il faudrait savoir si saint Etienne a lu saint Basile. Quant aux conciles généraux nous ne voyons pas avec le chapitre général de relation de cause à effet, d’autant moins que la primauté romaine est alors en plein développement : le chapitre général est souverain, le concile ne s’impose pas au pape ; au XIIe siècle la papauté et le monachisme s’orientent en sens contraire quant à leur organisation.

L'idée du chapitre général pouvait bien naître d’ellemême dans l'esprit de saint Etienne Harding : il connaissait suffisamment la vie monastique, ses besoins, ses ressources. Il avait été élevé dans les abbayes de Malmesbury et de Sherbone ; au moment de la conquête normande après s’être réfugié en Ecosse, il était venu sur le continent. D'autre part il avait l'esprit organisateur et pratique, il était « business man »?. Il se pourrait qu'il ait connu l’organisation primitive de Cluny, qu'il ait repris l’idée de Bernon sur la situation réciproque de Widon et d’Odon. Ilse pourrait aussi qu'il ait remarqué dans l’organisation de Cluny la situation particulière de Moissac, Saint-Martial et Vézelay, et qu'il n’ait fait que l’amplifier. Peut-être a-t-il,

2, Parker Masson, « The begining of the Cistercian Order », in Transaclions of the Royal Historical, Sÿ. N. Ser., XIX, p. 202.

plus simplement, examiné le problème du seul point de vue pratique : pour garantir l'idéal de Citeaux les abbayes s'unissent ; en se groupant les abbés apportent ce qu'ils ont, une autorité égale ; mais il faut prendre] des solutions qui s'imposent à tous, la réunion des abbés forme un corps ayant une autorité propre : €. in unum mysticum Corpus coadunati, animam etiam unam efficerentur »1.

Quoiqu'il en soit c’est à Citeaux qu’a été établie pour la première fois une institution vers laquelle tendaient plus ou moins tous les réformateurs. La réforme est un fait, elle est donc accidentelle, passagère ; pour maintenir les résultats de la réforme il faut une institution que les moines cherchent dans l'union. Encore devaient-ils trouver une institution qui à la fois réalisât le but désiré et respectât les principes fondamentaux de la vie cénobitique. Citeaux a réalisé cet accord, qui un jour ou l’autre devait paraître, et auquel il semble arriver tout naturellement, qu’on envisage le nouvel ordre comme une réaction contre Cluny ou bien qu'on le considère dans l'histoire plus générale de l’ensemble du monachisme. Son mérite est d’avoir su comprendre les exigences du moment et de s’y être adapté.

Par conséquent les monastères apparus en Occident à la fin du IVesiècle s'y sont rapidement multipliés à partir du VITIe siècle ; mais bientôt ils eurent à souffrir de la sécularisation que les évêques furent impuissants à empêcher. L'excès du mal suscita des forces suffisantes pour opérer le redressement nécessaire; le mouvement, d’abord assez lent, s’accéléra, et se trouva un jour emporté par son élan ; les moines étaient las de déployer une trop grande activité dans le monde, les monastères souffraient les uns de leur isolement, les autres d’une subordination trop dure, qui dans l'intention de maintenir la discipline étouffait la vie familiale. Il fallait une mise au point et une adaptation aux circonstances.

Ces deux besoins trouvèrent leur satisfaction par l’appa-

l'Canivez, tp 1

rition d’un esprit nouveau dans les institutions anciennes. Les abbés se trouvaient parfois réunis soit à titre de Voisins, soit dans le cadre du synode, soit par suite de conventions. Les supérieurs des monastères possédés par une abbaye étaient convoqués en chapitre par leur chef commun. Citeaux isole le moine du monde, resserre la cohésion entre les membres de l’ordre, disperse la responsabilité dans le groupement et assure la vie familiale dans chaque élément. Il concilie l'interprétation littérale de la Règle avec la nécessité de l’union ; chaque monastère est dirigé par un abbé, qui n’a de lien de dépendance qu'avec son père immédiat et avec le chapitre commun, qui se trouve ainsi composé d’égaux.

Le mot d'ordre prend alors un sens nouveau : il ne désigne plus une abbaye et ses dépendances, mais un ensemble de monastères groupés sous l'autorité d’un corps. Ce corps est l’ancien chapitre général d’une abbaye devenu chapitre général d’un ordre. Il présente alors de grandes nouveautés.

Le chapitre général prend une importance qu'il n’avait jamais eue. Vue sa composition, si on veut en faire le gardien de l’unité, il doit posséder une autorité souveraine. Or, précisément, Citeaux assure plus de liberté à chaque monastère, mais fixe aussi, pour tous, des règles plus nombreuses que jamais afin de réaliser l’uniformité de la discipline. Par conséquent à côté d’une subordination verticale résultant de la filiation est établie une subordination à un seul degré de tous les abbés à un corps commun. Ce corps est formé par l’ensemble des abbés de l’ordre, réunis annuellement à Citeaux. Il doit détenir la responsabilitéet l’autorité ; par conséquent il devient quelque chose de capital ; il entre dans le droit constitutionnel de la vie monastique.

Il est donc nécessaire de bien préciser sa composition, son fonctionnement et son mode de décision, ses pouvoirs. C’est ce que fait la Charte de Charité. Dans le fait de cette réglementation aussi il y à une nouveauté. Auparavant une telle réglementation ne s’imposait pas, et en réalité il ne semble pas qu'elle ait existé. Le chapitre général d’une abbaye était une pratique coutumière, dépendant entièrement de la volonté de l’abbé qui le réunissait ; autant que

Hourlier 4

nous puissions nous en rendre compte ces réunions ont laissé trace de leur existence, non d’une réglementation générale. D'ailleurs la célébrité de la Charte de Charité et son imitation montrent qu’elle instaurait une institution nouvelle à certains points de vue.

En effet, elle établissait dans le gouvernement d’une union de monastères le régime aristocratique : à l’autorité d’un seul hommeétait substituée celle d’une assemblée. Cette nouveauté est la marque et le moyen d’une vie potlitique plus complexe. Tout au début du XITe siècle la vie monastique donne donc l’exemple de nouvelles conceptions : «l’imperium » d’un seul individu comme l'indépendance d’une multitude sont remplacés par la volonté commune d’une assemblée exerçant le pouvoir sur des sujets groupés dans l'unité. N'est-ce pas l’annonce du développement de l’indépendance des rois à l'égard de l’empereur et de leur union dans une chrétienté, comme de l’affermissement de l’autorité royale sur tous les sujets ? A cet égard le chapitre général est un élément de la renaissance du XIIe siècle substituant aux particularismes locaux des universalités dont les éléments jouissent de liberté.

Page 1