LES PROVINCES BÉNÉDICTINES
Tandis que l’ordre de Citeaux formait un ensemble unique avec un lien institutionnel entre tous ses monastères, les abbayes bénédictines restaient isolées, ou bien ne se rattachaient les unes aux autres que par les faibles liens des fraternités. Il est vrai qu’un bon nombre de monastères étaient groupés sous l’autorité de Cluny, ou d’un autre abbé, par application du système des prieurés et celles soumis à un même supérieur ; et ces groupements introduisaient peu à peu dans leur organisation le chapitre général à l'exemple de Citeaux. Néanmoins beaucoup d’abbayes demeuraient trop isolées. Certaines ont cherché à v remédier ; mais ce fut surtout la volonté du Souverain Pontife qui établit un lien institutionnel. Deux papes ont joué en cette matière un rôle particulièrement important : Innocent III et Benoît XII. Ils ne sont cependant pas les seuls. Une étude historique montrera le rôle de Rome dans l’établissement et le développement des provinces bénédictines, et en même temps la mesure dans laquelle les moines se sont conformés aux directives pontificales.
Nous diviserons ce chapitre en trois sections. Dans la première intitulée le décret « In singulis regnis » nous verrons les essais de chapitre commun avant Innocent III, la règle établie par celui-ci pour tous les moines noirs, son application. Dans une seconde section nous étudierons la bulle « Sumi Magistri » de Benoît XII. Nous consacrerons une troisième section à un court exposé du chapitre provin-
cial en Angleterre, à titre d'exemple. En appendice nous dirons un mot d’un cas particulier : les Ecossais d’Allemagne.
Section I
Le décret « In singulis regnis »
Jusqu'en 1215, date de la création du chapitre provincial bénédictin par Innocent III, on ne peut guère parler de tels chapitres. Cependant quelques abbés se réunissent pour discuter du bien de tous et établir ensemble des règles communes. Les abbés de la région de Reims semblent avoir eu plus que d’autres le désir de telles réunions : nous avons vu l'assemblée de Mont-Notre-Dame en 973, et les chapitres communs de Soissons au second quart du XIIe siècle. Nous avons également signalé une réunion des abbés de Saxe, probablement à Corbie ; il ne semble pas que la tenue de chapitres réguliers y ait été décidée, ou bien cette décision n’a pas été observée car en 1160 un moine de Bamberg se plaint de ce qu’on n’a pas introduit le chapitre général dans l’ordre bénédictin. Les abbés rémois ont peutêtre tenu d’autres chapitres qu’en 1135-1136, vers 1158 et 1162. Nous pouvons aussi noter une assemblée d’abbés lorrains réunis par le Cardinal Jourdain en 1152, ainsi qu'un chapitre général à Saint-Quentin en 1170 1. En somme les renseignements sont rares et imprécis. Il est vraisemblable qu’en dehors des congrégations les abbés bénédictins n’ont pas encore établi entre eux le lien du chapitre commun.
A l’avènement d’Innocent III la situation change un peu. Celui-ci reconnaît en 1206 l'utilité des réunions projetées par les abbés de Danemark avec l’abbé de Lund pour supérieur général ; 1l se réserve le droit d'approuver les décisions tous les quatre ans. Ce projet était d’ailleurs dû à l'archevêque de Lund, désireux de maintenir la discipline et de ramener toutes les abbayes à une même observance.