NATIVITÉ
Le quai de la gare Centrale, une heure du matin, quelques minutes avant l'arrivée du grand rapide Ostende-Brôme.
Accompagné du général comte de Lutzbourg (ancienne capote d'uniforme transformée en vêtement bourgeois, chapeau haut de forme), Paul (pardessus cocher à boulons soucoupes, chapeau moii) fait les cent pas sur ce môme quai où jadis, simple iarchiduc, il guettait les jolies voyageuses et tentait des levages cosmopolites. Aujourd'hui, empereur, époux, et père ou peu s'en faut, il attend sa belle-mère, Son Altesse Sérénissime M""*' la Grandeduchesse de Brème, qui vient assister aux couches (un peu prématurées) de l'Impératrice.
La présence de l'Empereur n'est révélée au pul)lic que par celle de deux chasseurs qui gardent la porte du salon réservé à LL. MM. lors de leurs déplacements. (Bicornes, I)lumets, triples pèlerines, triples galons aux armes). Vaet-vient habituel, camions, portefaix, voyageurs. Nul ne prend garde au Souverain, sauf le CooJtS interpréter qui, par devoir professionnel, le signale à ses CooJin tourùts : « I)er Kaiser — L'Empereur — The Emperor. » Les Allemands regardent sans rien dire. Les Français sourient et murmurent : « Ohé ! ohé !» — « Very iiice », affirment les Anglaises, comme s'il s'agissait d'un bon plat.
Paul, très nerveux, — Si le train a du retard, c'est le bouquet.
LuTZBouRG. — Sire, TOstende-Brême est toujours d'une exactitude rigoureuse.
Paul, furieux, — Enfin, si llmpératrice avait accouché deux ou trois heures plus tôt, je suppose que j'aurais été dispensé de venir en personne chercher ma belle-mère ?
LuTZBOURG. — Sire, les inquiétudes de Votre Majesté se conçoivent, mais qu'elle se rassure. J'ai osé interroger M. le professeur Schwan, qui, avec moi, n'a aucun ménagement à garder. Il m'a déclaré que le travail s'effectuait dans les conditions les meilleures et que l'heureux dénouement n'aurait pas lieu avant le petit jour.
Paul. — Oui... D'ailleurs, j'aime autant avoir un bon prétexte pour ne pas rester dans la chambre. Mais, mon cher, c'est Vm fait exprès : croiriezvous que la marquise de Castelli Romani se met à être malade en même temps que Tlmpératrice ?
LuTZBOURG, avec une profonde compassion, — Oh!...
Paul. — Elle a des coliques hépatiques I II paraît que les douleurs sont analogues à celles de l'enfantement. Cette coïncidence est pénible... et même ridicule.
LuTZBOURG, protestant, — Oh !
Paul. — Seulement la marquise a du courage, elle. On peut rester dans sa chambre. On ne s'aperçoit pas qu'elle souffre. Au lieu que l'Impératrice est une vraie poule mouillée.
LuTZBOURG, n osant ni contredire ni approuver, — Oh! Sire...
LE CHAR DE I/ÉTAT i07
Heureusomcnt. voilà rOstende-Brême : quatre sleepint^s et un restaurant. Comme il ne s'arrôte que sept minutes, la bienvenue de la frrande-duchesse se trouve un peu bousculée. Paul, ahuri, repfarde à toutes les portières. 1! n'a jamais vu sa bcllenière, ([ui, lors de son mariage, était elle-mômc en couches. II ne la connaît que par des photographies très endimanchées. Il a peur d'embrasser eu son lieu et place quelque personne «pii ne soit pas née.
Mais tout s'arrange. Un vieux monsieur d'allure militaire (barbiche, redingote), qui descend du sleeping n» 3, profère très haut les mots: « Altesse... Allesse Serénissime... » Puis il tend la main à une feumie de haute stature, mince, l'air jeune, les ch(îveux blancs.
C'est elle. Kilo est enveloppée d'un cache-poussière gris et porte un drolc de petit chapeau-galette, qui a certainement été confectitmné al home.
La Grande-duchesse, à quelqu'un qui est encore dans Iv ivagon. — Comptez bien, baronne, comptez bien : nous avons douze petits colis à la main.
La Iîaronne, de l'intérieur. — Que Votre Altesse Serénissime ne s'inquiète pas : je me charge de tout. [Elle sort du ivagon. C'est la dame dlionnriir de la grande-duchesse. Elle a Pair dune femme de ekamhre^ mais pas beaucoup plus que la grande-duchesse elle-même. Elle est chargée comme une simple bourrique. Les chasseurs se précipitent et la soidagent.)
Paul, au marchepied. — Madame...
La Guande-duciiesse. — Sire... [Une, deux, ils s'embrassent.) Mon fils...
Paul. — Ma mère... [Ils s'embrassent de nouveau. L'Empereur présente:) Le général comte de Lutzbourg, un vieux et loyal serviteur...
La Guande-duchesse, présentant. — La baronne Eger.
Paul. — Ah ! ah ! {Plongeon de la baronne.)
La Grande-duchesse, présentant le vieux [son chambellan). — Le coiïite de Carlsbad.
Paul. — Ce nom ne m'est pas inconnu.
Carlsbad, flatté. {Il ny a pas de quoi). — Ah ! Sire... [Il serre la main à Lutzbourg .)
Paul, à la Grande-duchesse. — Vous avez des gros bagages, je suppose ?
La Grande-dughesse. — Le camte y veillera.
Paul. — Alors, entrons un instant dans le salon. [Ils y entrent seuls. C'est une salle d'attente ordinairC:, mais déguisée par r addition d oripeaux rouges, d'armoiiies peintes sur carton, de drapeaux ^ etc. Deux fauteuils dorés. V Empereur et la grande-duchesse s'y assoient. Ils se prennent les mains d'un mouvement très spontané, très affectueux.) — Ah ! chère mère, je suis bien content de faire votre connaissance.
La Grande-duchesse. — Et moi donc ! [Un temps. Les larmes.) Ma fille ! Ma fille !
Paul. — Aussi bien que possible. Ne vous mettez pas sens dessus dessous... Rien ne presse; mais si vous voulez, nous pouvons rentrer au Château tout de suite. Moi, j'aime autant ça. Étesvous reposée ?
La Grande-duchesse. — N'importe. Il ne faut jamais différer l'accomplissement du devoir.
Le bras. Trois marches à descendre. Un landau fermé. Le chasseur bondit sur le siège. Le cocher touche.
Paul. — Nous en avons pour cinq minutes...
J'espère que le grand-duc va bien ?
LE CllAU DE L'ETAT 100
Lv GuANDE-DiJciiEssE. — Ilélas ! non. Luilpold a la gouUc. Sans quoi il serait ici. Nous ne nous séparons jamais.
Paul. — L'absence est le plus grand des maux... Et tous mes petits beaux-frôres ? Toutes mes petites belle-sœurs? [If tin Irait.) Siegfried, Isolde, K;ilhi... 7/ a ?'rpassé la lis/r avant de partir.) Isolde, Kath i . . . Isolde, Katlii, Otto... [Un trou. A part.) Crédié !... (/! la f/rande-ciuchcssr. ) Olio et... Cliose enfin, vous savez... j'ai le nom sur le bout de la langue.
La Guande-duciucssk. souriant. — Etbel.
I»ALL. — Voilà î
La Guande-duciiesse. — Tout fja pousse... Je voudrais bienélro arrivée.
Paul. — Moi aussi... Dites donc, chère mère, vous n'êtes pas soulTrante, par hasard?
La GiiA>'Di:-DucuESSE. rtonnve. — Non. Pourquoi ?
Paul.' — Rien, c'iîst que... tout le monde s'y met aujourd'hui. \]{\ fait exprès !... Le Château a Tair d'iu^ hôpital... D'ailleurs, ne vous inquiétez pas, mirmère, tout va bien.
La Ghande-ducuesse. — i\e vous inquiétez donc pas vous-même. Xln accouchement, mais c'est la chose du monde la plus normale... Moi, ça ne peut pas na*émouvoir beaucoup : j'ai accouché quatorze fois.
Paul. — Foutre!... Ah ! pardon, Altesse Sérénissime, je suis si troublé... je ne sais plus ce que je dis. (// roiKjil,)
La Guande-ducuesse. — La seule chose qui me
loiirmente lui pou. qui... permettez-moi de vous le (lire... m'humilie...
Paul. — Ah?...
La Guande-ducuesse. — ... c'est qu'Anna soit en avance de deux mois. [Avec orr/ueiL) Jamais je n'ai oui dire que dans ma famille on ait accouché avant terme.
Paul. — Oh ? .
La (liiANDE-DucnESSE. — Jamais!... Et... excusez-moi, mais... je suis au courant de tout... ma lille m'écrit une fois par semaine... Enfin... je me (lemaiîdais si... s'il n'y aurait pas à ce quasi-accident... des causes morales... quelques... contrariétés, r|uelques... petits chagrins...
Paul, bafouillanl. — C'est bien possible. Altesse., c'est bien possible.
La GuANDE-DiiciiESSE. — Nous en reparlerons si Votre Majesté m'y autorise... Je suis une vieille femme indulgente... pour les autres... Je comprends tout...
Pal'l. — Oui, oui... En attendant, nous voilà au poteau... Allons bon ! La comtesse !... Il est arrivé un malheur!
La comtesse d'Escuenbacu, à la portière du landau. — Non, Sire. Tout va bien... C'est ma chère maitresse qui m'a ordonné de venir guetter jusque dan& la cour l'arrivée de son auguste mère.
Paul, présmlant. — La comtesse d'Eschenbach, une vieille et fidèle amie.
La comtesse D'EscuEMiACH. — Ah ! Sire...
La Grande-ijucuesse. — Nous savons...
La comtesse D'EsciiKNnACu. — Ah ! madame...
{P/ofif/eon et baispmain .)
Paul, à l^oreïUc de la comtesse. — ■ Et là-haiil ?
La comtesse. — La marquise fuit un petit somme. Cet affreux calcul a enfin passe.
Paul. — Ouf!... Je vais cliez l'Impératrice. Vous ferez la navette et vous m'apporterez des nouvelles (lu lit numéro deux. [A lafjrande-duchessr,) Montons, chère mère... Vous n'avez jamais eu de coliques hépatiques ?
La Gkande-duchesse, <iui ne peut pas cotïiprrtutre r opportunité de cette question. — Jamais.
An premier éta«i:e. la ffrande-dueliesse tire son mourlioir et se Jiicl traii({uilleuient à pleurer. Elle traverse, au l)ras de lEiiipfM'ciir, uue antichambre déserte, [)uis lui sahm fort peu éelairé, on mie viiifïtaiiie de [)ersonna^'es attendent l'evénciiiciit. Les hommes en uniforme de petite tenue, les femmes en noir, corsa^çe éehaneré La haie. Kévérences. Pas lui mot. A peine un froufrou de jupes.
Kulin la chambre de rimpératrice, illuminée eounn • pour un baL
Sntin-wood et cretonne fond crème, décorée de chrysantlièines fantastiques. A la corniche, uue haute; frise de cuivre rou*»!! repousse : enfants nus sur des petits bateaux (jui s(; suivent â la lile indienne. Hubans soufre aux jours du drap et des oreillers Anna, les cheveux épars. a l'air d'une toute petite tille. Elle a le cou emprisonné dans une sorte de collerette ruchée, ses minces bras nus jusipfau coude.
Un iinmense paravent à huit feuilles (vieilles estampes et pholos sous verres) dissimule les personna«ics rpu, selon la constitution de TEuipire, doivent être témoins des couches : le (inAxn
CUANCELIEH, le Ml.NISTHE DK l.'lNTKUIKlU, le M ARKCIIAL DE LA COllJ, la
Gkaniie MAITRESSE (le la maison de rim[)ératrice, celle-ci en ^nind habit, les autres en* uniforme de i)arade. Autour du lit, femmes de chambre, le I'Hofesskur Sciiwan et un spécialiste américaiji, le docteur Samuel Bloom.
Paul, entr ouvrant la porte. — Est-ce (|uc la grande-duchesse peut entrer?
\['2 LE ClIAU Dli l/ÉTAT
La Grande-duciiessi:, prenant tout à coup des /'(iço)is irinl'irntif re despotique. — Une mère peut entrer partout.
Anna, en /(irmesy — Maman ! Maman !
Le ruoFESSEUK Sciiwan. — Pas d'émotions, Majesté. ^ ^
La Guande-dlcuésse. — Il a raison. Dominonsnous. {El/e emhrasse rimpêratrice,)
Paul, présentant, — M. le professeur Schwan, un vieux el loyal serviteur de ma famille, une lumière de la science.
La Guande-dicuesse. — Nous savons... [Sclavan //aise la main de la r/vande-duchesse avee sa hnisque rie de médecin pour altesses^ et qui a coutume (te les traiter en(jihier dlidpital.)
VAVLy présentant, — Le docteur Samuel Bloom, une lumière...
Samiel Bloom. — Content de vous voir, Altesse. [^Shahe-hands,)
Marmure d'improbation derrière le paravent, — Est-il mal élevé! — Un juif... — II a beau écrire « liloom » avec deux o... — Recommandé par la Castelli. — On dit qu'il a accouché celte femme. — Mais elle n'a jamais eu d'enfant ! — Il a accouché cette femme et on lui permet de porter la main sur notre Impératrice ! Quelle inconscience ! — Chut!...
Anna, à la grande-duchesse. — Papa va bien ?
La Gkande-ducuesse. — Tout doucement.
Anna. — Et Siegfried? Isolde?
La Gkande-dlguesse. — Bien, bien...
Anna. — Et... le petit Elhel?... [A ce nom^ elle
IK CHAH DE l/KTAT 11:5
fond (fe nouveau e.i /a/'ntes s(u)s savoir poun/uoi.)
La Guande-duchesse, f/uf/né/' /tar rrmoiion. — L'Empereur allemand lui a envoyé pour sa frte... une... une... cuirasse.
As^AysangiofanL — L^ie cuirasse?... Vraiment?...
La (fiuNDE-DuciiicssE, penliinf fout pouvoir sur rl/e-m/**me. — Si vous le voyiez... avec sa cuirasse... quel amour!...
Anna. — Je le vois... je le vois d'ici.
Le professeur Schwan, rogue. — N'insislez pas, Altesse Sérénissime, je vous en supplie, n'insislez pas. L'auguste patiente a besoin du plus grand calme.
Paul, outrr. — Pour Dieu ! madame, n'insiste/ donc pas ! {f/ sr mourlie.)
La (iHANDE-DuciiEssE. — Vous avcz raison. [Kilo se redresse et met des luurttrs.) Tout est priH ?
Anna. — Dieu ! que je souffre !
Pacl, s\'rartaut, — Allons bon î (// ru vers lu porte. La comtf^ssr d'EscliPubach rentre.) Eh bien?
La comtesse D'EscnENiucu. — Ah ! Sire, cetlo pauvre marquise souffre horriblement.
Paul. — Ça va bien. (// s'assoit, découragr.)
La comtesse d'Esciienhacii. — J'y retourne. [Elle sort.)
Anna. — Tiens, c'est passé... Ah !... Maman... venez là tout près... venez, je vous en prie, ça me fait du bien... je serai calme, je vous promets que je ne pleurerai plus, mais parlez-moi du petit Ethel. Alors, il est fier de sa cuirasse ?
La Grande-ducuesse. — Vous pensez 1
lit LK Cil AU DE LKTAT
Anna. — Il a des goûts si militaires ! Je me rappelle, quand nous prenions tous ensemble la leçon de stratégie, c'est toujours lui qui répondait le mieux... Lui et moi... Maman... Et Kiithi?... Estce qu'elle rêve encore des six petits nains dans la foret?
La GiuNDE-DuciiEssE. — Oui, mon ange. Ne vous excitez pas.
Anna. — Non, non... Ah ! Dieu!... Il est loin, le temps où, moi aussi, je revais des six petits nains !
La Grande-duchesse. — Vous avez d'autres satisfactions, sans compter le grand bonheur que vous attendez. .
Anna. — Oui, oui... Où est l'Empereur ?
La Cirande-duciiesse. — Il est là.
Anna, éf/arce. — Il ne va pas s'en aller au moins '?
Paul, sinclrc, — Je n'y songe pas, ma chère enfant.
Anna, folle de jalousie, — Reste, resle, je ne veux pas que tu sortes.
Paul. — Je suis consigné.
Anna. — J'ai moins mal quand tu es là... beaucoup moins...
Paul. — Tant mieux.
Anna. — Beaucoup moins... Oh!... beaucoup moins... [Elle se met à pousser des cris épouraulahlos.)
Sa>iuel 15loom, se )na)ii/ estant. — Je pense qu'il est temps de donner le cliloroforme à Sa Majesté,
Anna. — Ah ! oui, maman, permettez-vous"?
i.E ciiAU df: I/KTAT . Uo
La Grande-duchesse, indlrjnée. — Le chloroforme ! ! !
Samuel Bloom. — Oui.
Paul. — Dame ! puisqu'on a un moyen cranvlcr les douleurs...
La Grande-duchesse. — Ariôter les douleurs 1 ! ! Ah î Sire, y pensez-vous?... (.1 llmprrafricr.) Ma fille, oublieriez-vous les principes que je vous ai donnés? 11 est écrit : « Tu enfanteras dans la douleur. )) Il n'est pas écrit : « Tu enfanteras sans douleur. »
Paul. — Ah!... Ça, par exemple, c'est idiot!
l^ermetlez-moi, madame, de vous le dire sans man- (|uer au respect que je. vous dois, c'esl idiot...
Samvel Bloom. — J'ai donné le chloroforme à presque toutes les souveraines maintenantrégnantes et aussi depuis peu décédées.
La Grande-ducuesse. — Je n'ai pas Thahilude, monsieur, de me régler sur l'exemple d'aulrui ; je n'obéis qu'à ma conscience. Moi présente, on ne donnera pas le chloroforme à celle enfant.
Paul. — Voyons, Schwan...
Le professeur Scuwan. — Oh ! Sire, du moment que vous avez appelé mon confrère, j'estime que je n'ai pas voix au chapitre. Je me demande même ce que je fais ici.
Paul. — Mais enfin, ùtes-vous pour le chloroforme, ou non ?
Le professeur Scuwan. — Non !
Paul. — Naturellement! M. IMoom est [)Our, alors vous êtes contre.
110 LE CHAR DK l/KTAT
Le professeur Sciiwax. — Sire, tout mon passé proteste contre une telle imputation.
La Grande-duchesse. — Moi présente, on ne donnera pas...
Paul. — Enfin, madame, j'ai aussi le droit de parler !
Anna. — Je ne veux pas de chloroforme ! Je ne veux pas de chloroforme!... Mais que je souffre, mon Dieu ! que je souffre!
Cris. La discussion continue. Tout le monde parlant à la fois, il est impossible de distin«xuer aucune réplique. Appréciations sévères derrière le paravent.
Le professeur Sciiwax, à Iw-tMo, — On ferait bien de crier un peu moins haut. L'auguste patiente a besoin d'un calme absolu.
Samiel Bloom. — Je vais dehors puisque mes ordonnances ne sont pas observées strictement. (// Hcdue VEmpereur,)
Paul. — Allez- vous-en ! Qu'est-ce que vous voulez? Allez-vous-en! Moi je n'y peux rien!
[Bloom sort. La giande-diichesse et Schivan s'ein- /jressrnt mdour du Ht. Paul, houdeiu\ va s'asseoir près de la porte. La comtesse d'Eschenbach rentre.) Ah! Eh bien?
La comtesse d'Escuenbach. — Ah ! Sire, c'est un miracle. Je viens de lui faire une piqûre de morphine, qui a supprimé toute douleur à l'instant.
Paul. — A la bonne heure! Au moins elle a le sens commun, celle-là! Et puis elle n'a pas de mère, bon Dieu! elle n'a pas de mère! Ici, on ne veut, pas prendre de chloroforme, parce qu'il n'est
LE CHAH ht: lktat in
pas question Je celte drogue dans rEcriture. [Um- /enieii/s,) Vous voyez le résultat.
Lacomtkssed'Esciieniucu. — C'est à fendre rànie.
Paul. — Oui... Je suis trop impressionnable, je m'en vais... Dites donc, comtesse, vous viendrez de temps en temps m'apporter des nouvelles là-haut. (// donno à la co)/i/ess(* une v'u/ourcuse poirpire de main et sort. Sa sortie est remai'qitée derrière le paravent. Scandale, — Faisons comme l'E/n/jereur : le spectacle devient trop affreux^ allons-nous-en.)
L'appartement occupé par la iiianiuise do (lastelli Uomani, et qui était destinée à la belle M"'" de S<'linee^aiis. a été décoré selon le f,'ont irndi^'ène, avant l'importation du modem ich/lc. La chambre à coucher, ornée <le verdures du j^arde-meuble, est tonte en chêne et d'un ^'othiquc tîamboyant. Noter un grand canapé, qui a Toir d'un cotl're à bois. Les dossiers des sièges sont en forme d'accolade. Le lit a une sorte de toiture en bois sculpté, avec «les gargouilles aux angles : on dirait une tranche (le cathédrabî. il est juché sur une estrade. De part et d'autre. prie-Dieu. Vax avant de ce monument, une grille en fer forgé avec lampadaires.
Miroirs de Venise. Lustre do Venise. IJougies roses. Vitraux de brasserie.
Judith n'est pas encore couchée, mais elle est étendue sur le lit. vAtue d'une tunique flottante et très brodée. La coupe singulière, le luxe criard de ce costume mettent plus en évidence le cnractère oriental de sa beauté. Llle a les cheveux dénoiu's comme l'Impératrice, les bras nus dans de longues manches très amples, le cou dégagé. Elle porte son plus beau rang de l)erles : les perles cuivre. Pas d'autres bijoux, pas même de bagues.
Grand Imninaire, comme si elle attendait une visite. Kilo se doute bien que l'Kmpereur ne tardera pas à monter. Kt en f'ITet. le voh'-i. Il entre par une petite pc^rte perdue sous tenture à coté du prie-Dieu de droite.
JvDiTii, se sonleiant. — Comment? Sire...
Paul. — Ne bougez pas!... D'abord, parce que vous êtes fichtrement bien ainsi... Ah ! Dieu! que
lis LE CIIAU DE 1/ÉTAT
VOUS ûles Lien, mon chou 1 (// r embrasse.) Et puis, si vous vous secouez, vous allez encore vous flan- (|uer une crise. Alors, où irai-je, moi ?
JcDiTu. — Mais... en bas, Sire.., Voyons, il faut (|ue je vous gronde un peu... vous savez, moi : le devoir!... Eli bien... est-ce que voire devoir, celte nuit, n'est pas de rester au chevet de l'Impératrice ?
Paul, hou g ou. — J'y suis comme une cinquième roue à un carrosse.
JiDiTu. — Au moins, tout se passe-t-il comme il faut?
Pall. — On le dit.
Jlditii. — Ah I ... Alors je ne vous gronde plus d'être monté, puisque vous me rassurez un peu... Pauvre femme ! Je ne pense qu'à elle...
Paul, ému. — Vous êtes si bonne I
Judith. — Oh !
Paul. — Oui, vous éles bonne... Quand je pense (]ue vous vous astreignez à ne porter chez vous que des pantoufles à semelles de feutre, pour qu'elle ne vous entende pas marcher sur sa tôle!
JuDiTu. — C'est bien le moins.
Paul. — Quelle délicatesse !
Judith. — Descendez...
Paul, assis sur leprlr-hieu. — Ça, non ! La comtesse d'I^^schenhach doit monter ici me faire part des nouvelles chaque fois qu'il y aura lieu.
Judith. — Mon ami...
Paul. — J'en ai ma claque!... Croiriez-vous ■ (|u'on vient encore de s'attraper!
Judith. — Autour du lit? Quelle irf^prudcnce !
Paul. — El comme des cliilTonnicrs ! L'cngueuladc, quoi !
Judith. — Oh ! ... A quel propos ?
Paul. — A propos du chloroforme. Celle pauvre petite souiTrait mort et passion. Alors IJloom a voulu lui donner le chloroforme...
JuDrriï. — Naturellement.
Paul. — Ma belle-mère s'y est opposée. Savczvous pourquoi?
JuDrni. — Je me le demande.
Paul. — Kh bien, il paraît que le bon Dieu le défend.
JuDrriï. — Tiens !
Paul. — Je me suis gendarmé. On m'a remisé.
Alors, je suis parti... Ah ! je ne la connaissais pas, ma belle-mère ! Le premier contact a élé heureux ! En photographie, elle passe. Mais nature!... Ma chère, elle a chaussé une paire de lunettes !... Depuis qu'elle a ces lunettes-là sur le nez, elle ne connaît plus personne. Elle régente. Elle llanque les gens à la porte... Elle... Ainsi... Elle... [Il se fait rt roiKjit fortonienf .)
JuDrru. — Qu'est-ce qui vous prend?
Paul, très efiiùafrassr. — Je ne sais... comment... vous avouer...
Judith, sfir son srant. — Dites donc, elle n'a pas llanqué IJloom à la [)orle */
Paul. — Non !
JuDuiTU — Ah !
Paul. — Seulement... il est parti... il est parti furieux.
JcDiTH. — Mais elle est donc folle? Mais vous n'avez donc aucune espèce (rautorilé?
Paul, navrr. — Bon ! c'est ça ! J'étais sur que vous seriez 1res contrariée.
JcDiTii. apaisi'p comme par enchantement, — Pas (lu tout, mon ami... C'est-à-dire... je suis contrariée, oui, parce que... Bloom est un accoucheur excellent, et la Souveraine se trouvait en très bonnes mains... Mais je ne peux pas obliger Tlmpératrice, n'est-ce pas?... Ni surtout sa mère... Enfinj j'ai fait ce que je devais faire, je vous ai recommandé Bloom, ma conscience est en repos. N'en parlons plus.
Pa[;l. — Ah ! oui-da, n'en parlons plus ? Je n'ai pas aussi bon caractère que vous, moi ! Je suis persuadé qu'on savait très bien que 1^ conseil venait de vous. On a saisi la première occasion pour froisser Bloem et l'amener à tirer sa révérence. Eh bien, ça ne se passera pas comme ça ! (// se promène arec cu/ilalion,)
Judith. — Qu'allez-vous faire?
Paul, assis. — Rien pour le moment... Seulement voilà... c'est toujours la même chanson... on me fait des misères en bas, alors je monte.
Juunir, les yeux mi-clos. — Et vous avez des remords.
Paul. — Pas la queue d'un. [Amahilités,] Des remords !... Près de ma Judith... Près de ma Judith adorée .. ma sultane... la validé... la seule.
Judith. — Ah ! Sire, ne parlez pas ainsi. C'est bien mal en un pareil moment.
Paul. — Ça leur apprendra! A-t-on été bôlc avec moi, l'a-l-on élé!... Est-ce que vous croyez que j'étais pincé comme je suis, dans les premiers temps?
Judith. — Oh!...
Paul. — Mais non!... Seulement on n'a pas voulu avoir de patience, on a commencé tout de suite à me faire des tètes... On a écrit des lettres confidentielles à la maman...
Judith. — Des lettres que vous lisiez, j'imagine ?
Paul. — Pas mèche! Elle les expédiait par la légation de son pays !
Judith. — Comment permetliez-vous cela?
Paul. — Je suis si faible!... {Un l(*/)ijjs,) Ce n'est peut-être pas sa faute à cette petite, mais elle a eu une grossesse... intolérable... J'ai horreur qu'on geigne... Ici, j'étais toujours sûr de trouver une amie... pas nerveuse!... Et puis... cet intérieur me plaît... Je suis un homme d'intérieur, moi... un bourgeois... Vrai!... Le « homr »... ( Il rer/ardr avec allcndrissenient le faux mot/en (hje des sièyes et des cU/'(uu\)lc\.., pas d'étiquette... on aime... sans citrons...
•JuDrrn. — Paul...
(Silence... — Mais voici qu'on fj^ratto à la porte par où Paul, tout à [heure est entré. L'Empereur ouvre lui-uieine. C'est la comtesse d'Eschenbacli).
Paul. — Ah !... Eh bien?
La comtesse d'Escuenbach. — Sire, les douleurs viennent de s'apaiser, mais il paraît que c'est le dernier entr'acte.
Paul. — Ahl...
JcDiTii. — II faut que Votre Majesté descende. îN'est-ce pas, comtesse ?
La (:o.>iti':sse D'EscnENiiAcn. — Mais non, mais non. Je viendrai le cherclier h temps. Mes vieilles jambes peuvent grimper encore une fois. {E//e disparalt.)
Pall. — Quelle brave femme!
Judith. — Oui. [Elle rer/arde sainontre,) Quatre heures et demie.
Paul. — Bientôt Taube. Ah! nuit d'angoisse!... [Sibnice. Ils se prennent les mains. — Brusquement.) Savcz-vous, tenez, encore une chose qui m'a attaché à vous plus que tout?
JuDriii. — Quoi?
Paul. — C'est l'insolence de la presse à votre égard.
JuDuiTi, souriant. — Je crois que l'Empereur m'a surtout aimée par esprit de contradiction.
Paul, naïvement . — Peut-être, mais n'importe. Il n'y a que le résultat qui compte.
Judith. — Au fait, oui.
Paul. — Non, c'est fabuleux tout ce qu'on a osé écrire de votre mari et de vous.
Judith, sincère, — Je m'en moque.
Paul. — Je ne m'en moque pas, moi. Chaque fois que j'ai lu quelque ordure nouvelle sur vous — car je lis tout, je me suis dit : on veut que je la lâche, eh bien, tonnerre de Dieu! je ne la lâcherai pas.
Judith, reconnaissante. — Sire...
LK CllAll hE LÉTAT li'3
Paul. — L'Empire croulerait... Et puis, c'est trop injuste !... Mais porsonno ne sailquellc femme vous êtes, personne ! Tenez, les antisémites m'en veulent à cause de vous : m'avez-vous jamais rien Jemande pour vos coreligionnaires ?
JuDrrn. — Pas si bète !
Paul. — Et pour vous I Uien ! Vous n'avez pas" même voulu accepter un pauvre joyau.
JrDrnj. — A (juoi bon '!
Paul. — Il est vrai que j'aurais du mal à dénicher quel(|ue chose qui ne fasse })as tache dans votre écrin.
JuDrrn, ranilcusr. — Ah ! dame...
Paul. — Vous n'avez pas la moindre ambition. Vous ne cherchez pas à i)rendre de rinlluence sur moi... Au reste je ne le sup|)orterais point... Vous vous contentez de faire mon bonheur.
Judith. — Oui.
Paul. — C'est au point, tenez, que... je ne comprends pas... Vous ne vous montrez plus, au contraire '..vous vous cachez, de[)uis (|ue tout le monde sait ce qu'il en est... Vous avez [)lutôt diminué qu'augmenté votre situation mondaine... On dirait (ju'il vous suflît d'être, en secret, l'impératrice de la main gauche.
JuDuiii. — La vraie.
Paul. — Pourquoi reproche- t-on à vos coreligionnaires de ne songer qu'à paraître?
JuDrriï. — On se trompe joliment .: ils veulent r/rr. Je suis, ça me suffit, Ouand ce sera fini, j'aurai été, ra me suffira.
\2i LE GUAll DK L'ÉTAT
Paul. — Ça ne finira jamais.
Judith. — Ça finit toujours.
Paul. — Pas par moi, en tout cas.
Judith. — Eh bien, .par moi. peut-être, si jamais voire intérêt ou celui de l'Empire Texige... ou même celui de'mes coreligionnaires comme vous dites. Joséphine a bien consenti au divorce.
Paul. — Mais elle a crié.
Judith. — Moi, je ne crie jamais.
Paul. — C'est une justice à vous rendre. Quand je pense que vous avez souffert le martyre toute la journée.. .
Judith. — Moi, je prends de la morphine, je ne demande pas la permission au bon Dieu.
Bruit derrière la porte, appels bizarres, ^éiiùssenients. L'Empereur se précipite, ouvre. La comtesse cTEsclieDbach entre. Elle seuible désespérée.
Paul. — Il y a un malheur '?
La comtesse d'Eschemjach. — Oui...
Paul. — L'Impératrice?
La COMTESSE D'EscHErsHACH. — Nou. Au Contraire. Tout s'est 1res bien passé.
Paix. — Alors?... Ah!... Je comprends : c'est un monstre ?
La comtesse d'Esciienuach, lu(jubr(\ -^— C'est une fille !
Paul. — Ah ?... Ah ! ça m'est égal, pourvu qu'il n'y ait pas eu d'accroc.
Judith. — J'ose dire, en outre, à Votre Ma/esté que, polili(juement, la naissance d'une fille est pré-
férable : le parti de l'Usurpateur ne va pas rentrer dans Topposition.
Paul. — En effet... Et Tlmpéralrice ?
La comtesse d'EscuENHACH. — Sire, elle pleure de joie.
Paul. — Alors, c'est parfait. [Il tombe daus 1rs h ras do Judilh,)
La comtksse d'Esciii':M5ACii, sanylotanL — Sire... la petite archiduchesse... C'est moi... c'est encore moi... qui lui ai donné son premier bain!
JuDiiii, à roreillv de F Empereur. — Paul... vous me reprochiez presque tout à Theure de ne jamais vous donner de conseils. Je vais vous en donner un.
Paul, semouchanl. — Oui.
JuDrru. — Vous avez fait... à cause de moi... beaucoup de peine à cette pauvre Impéralrice. Failes-lui donc, à mon instigation, une grande joie. Puisque ce n'est pas un héritier qui vous est né, la religion de Tenfant importe peu. Permettez à l'Impératrice d'élever sa fille dans cette foi luthérienne à laquelle elle est si fort attachée.
Paul, avec etUhousiasme. — Ah ! Judith !... J'y conserjs. Vous êtes une femme admirable. [Il l'cm-' brasse emore. Un coup de canon. Il se redresse, înurlial.) Qu'est-ce que c'est?
La comtesse D'EscnENiiAcii. qui annonce à vos peuples archiduchesse.
Paul. — Ah ! c'est juste... Au fait, il faut descendre.
Sire, c'est le canon, a naissance d'une
Altiluclc impériule. Uogard de Frédéric le Grand. La comlcsse. un llaiii])oau à la main, le précède. Ils sortent par la porte dérobée. Aussifot, Judith se retourne et ouvre le prie-Dieu de jiauchc, (pli contient un ai)pareil téléphonique. Elle sonne. Une sonnciie étouffée lui répond.
JiniiH, () r appareil. — Le marquis '?
La voix d'Isidore. — C'est moi-même, ma chère.
Jldith. — L'Impératrice vient d'accoucher d'une lille.
La voix d'Isidoue. — Alors les partisans d'Hector ne bougeront pas !
Judith. — La Bourse va monter.
La voix d'Isidore. — Je suis à la hausse.
Judith. — AU right.
La voix d'Isidoke. — Et vous, comment allezvous ?
Judith. — Merci, beaucoup mieux. Après une crise terrible! J'ai des calculs gros, comme mes perles.
CIIAPITKE VII A L OGCASlOiN D l NE POUPÉE
Au Château. L'appartement que Théodura et Sylvère occupaient au temps de leur enfance. C'est, tout là-hauf, deux chambres exactement pareilles, pitchpin, cretonne. Il y a une grande alcôve, divisée en trois sections inégales : dans celle du milieu, le lit de enivre et une pauvre table de nuit; à la tête du lit, un recoin, dissimulé par un rideau, et formant cabinet de toilette ; au pied du lit, autre cabinet, où couchait la personne de service. — La salle d'étude est meublée comme une classe d'école primaire : sphère terrestre, sphère céleste, cartes murales ; une table de bois blanc recouverte de toile cirée noire, des tabourets.
Dans la salle d'étude, tout est demeuré en l'état. Quant au.K chambres, elles présentent l'aspect des chambres d'amis h la campagne lors(juc les amis n'y sont pas : matelas plies en deux, couvertures pliées en quatre par-dessus. Parfum de naphtaline. C'est tout juste si on pense, une ou deux fois par an, à venir donner un peu d'air, à exproprier les araignées et ù passer le balai.
L'ARCinnucuESSE Thèodoha pénètre dans la salle d'étude, suivie de son frère, l'AHcniDUC Svlvèiie. Sylvère porte un uniforme blanc et or, avec dolman sur l'épaule, cramoisi,doublé de blanc. Cascpie de Walkyrie. Il est charmant eh cet équipage. Il a l'air d'un saint (ieorges un peu fatigué, en tenue de fantaisie. Théodora, <{ui a la spécialité des costumes somptueux et exccntri({ues. ressemble à une des
figurantes du Sacre, David ;>/?ia'/7. On croirait, à première vue, qu'elle a la laille marquée sous les bras : en réalité, elle ne Ta mar(]uée nulle part ; sa robe, de soie verte à gros grain, très souple, moule sans le déformer son admirable corps et obéit à tous ses mouvements. A la partie postérieure du corsage, outrageusement décolleté, est fixée une collerette rigide, très haute. La gorge, les épaules et les bras sont voilés de gaze, d'un vert plus pâle et pailletée d'or. Mitaines. Il est dix heures du matin.
TiïÉoDOi^A. — Je te dis que, d'ici, je verrai très bien. Ouvre la fenêtre. (Sylvi're fait de vains efforh.) Tu as du coton dans les bras !
Sylvèiu:. — Essaie. Nous allons rire. [Elle ouvre la feni'trc sans aucune difficulté.)
Tiit:oi)Oi\A. — Voilà. [Elle rit.)
lis découvrent de Ui-haut la cour d'honneur dans 'toute son étendue. Sur trois des côtés de cette cour est rangé, connue pour une revue, le régiment des gardes-nobles de l'Empereur et de rinipcratrice. C'est un régiment composé exclusivement de nobles antlientiques. et où les simples soldats ont grade de capitaine. Ils montent tous des chevaux de pur sang et de robe l)aic. ils portent Tuniforme blanc, avec dolman, blanc pour le preniiei' escadron, bleu jVour le deuxième, cramoisi pour le troisième et jaune pour le quatrième. Le casque de Wal kyrie.
SvLvÈRE. — Es-lu contente? Tu as la monomanie des spectacles militaires. Faut soigner ça.
TiiÉoDOHA. — Oui, je ferais peut-être pas mal... Dès que j'entends une trompette, je ne me connais plus... Tu vois, j'ai eu le courage de m'habiller comme je suis deux heures avant le déjeuner officiel, pour ne pas rater la parade de ce matin... Pourquoi TEmpercur ne m'y a-t-il pas invitée, moi, ni aucune femme ?
LE ClIAU DE L'ÉTAT 1:19
SvLVÈuE. — Il a ses raisons, qui sont bonnes. Tous les numéros du programme d'aujourd'liui ont élc discutés en Conseil. C'est de la haute diplomatie.
TuÉODOUA. distraitonenf. — Ah?... [Elira tirr une jimioUe dr son rrficitlr cl (die loryno,)
SïLvÈuE. — Tu vas saisir... La puissance amie et alliée, pour nous donner une nouvelle et touchante marque de sa sympathie, offre un présent à la petite archiduchesse née il y a aujourd'hui deux mois. Ce présent est une poupée. La remise de cette poupée doit coïncider avec les relevailles de ITmpéralrice.
TuÉoDouA. — Je sais tout ra.
Sylvèiœ. — Comment notre anû et allié devaitil s'y prendre pour faire tenir la poupée à l'archiduchesse? 11 y avait plusieurs moyens...
TiiÉODOHA. — Colis postal, petite vitesse.
Sylvèue. — Tu veux rire. La démarche de notre ami et allié perdrait tout son prix, si la poupée n'était remise en cérémonie et par un personnage considérable. Ce i)crsonnage pouvait être l'ambassadeur même de notre ami et allié. Mais, pour donner plus de relief à Tévénement, on a préféré confier cette mission à un envoyé spécial, à l'un des ministres, qui put en outre profiter de la circonstance pour s'entretenir avec nos ministres à nous. Le ministre ([ui paraissait indiqué était celui des relations extérieures...
Théodora. — Evidemment.
Sylvèue. — Eh bien, au lieu du ministre des relations extérieures, notre ami et allié nous a
i:îO LK Cil A II DE 1/KTAT
envoyé son ministre de la guerre. C'est très significatif.
TuKODoHA. — Crois-tu ?
Sylvi:iu:. — Très signilicatif... Mais il faut éviter que cela ne le devienne trop. L'Empereur veut montrer qu'il ne redoute pas la guerre, mais il tient essentiellement à ce que la paix ne soit jamais troublée. Aussi le général, notre hôte, a-t-il reçu, dès le jour de son arrivée, le grand cordon du Mérite civil. On ne pouvait cependant point lui refuser absolument la vue de nos braves soldats. Alors l'Empereur, sur la suggestion du Conseil d'Empire, a imaginé cette parade ù huis clos. On lui exhibe un régiment, qui n'est pas même un régiment et qui, en cas de guerre, ne marcherait pas. D'ailleurs, à la hn du déjeuner ([ui suivra la remise de la poupée, le ministre et l'Empereur lui-môme prononceront des toasts sans aucun intérêt.
TnÉODOiiA. /of (jours tlislralfe et lorynant. — Ah?...
Sylvkki:. — Tout ça n'a pas l'air de te passionner. Tu ne sais [>as goûter le byzantinisme de la diplomatie .. Sur ce. je prie Dieu qu'il ait ton Altesse en sa sainte et digne garde. Je n'ai que le temps de dégringoler les escaliers, de sauter à cheval et d'aller parader moi-même.
TuÉoDOKA." — Est-ce que Phili en est, de la parade ?
SvLVKiiE. — Tu rêves ! Tu sais bien que Phili n'est pas. ne peut pas être garde-noble... Mais il est quand même au Château. Il est de garde.
LE Cil AU DE L'ÉTAT 131
TiiÉODOiiA. — Encore ? C'est un métier de concierge qu'il fait là !... La garde est d'un escadron ?
Sylvèkk. — Oui.
TiiÉODOuA. — Avec tous les officiers ?
Sylvère. —Naturellement.
Théodora. — Alors il ne doit rien avoir à faire. Il pourrait monter me tenir compagnie.
Sylvère. — Tu es folle!... Il ne peut j)as... El puis...
Théodora. — Et puis ?
Sylvère. — Tant pis, il faut que je te dise ça une fois pour toutes... Tu as des allures... extraordinaires avec Pliili.
Théodora. — Mùle-toi de ce qui le regarde.
Sylvère. — C'est ce que je fais.
Théodora. — Tu es jaloux?
Sylvère. — Ne dis donc pas de bôtises... Je te répète que tu manques absolument de réserve avec lui.
Théodora. — Ali ?... Eh bien, il a de la réserve pour deux, lui.
Sylvère. — Tant mieux. A tout à Theure.
Théodora. — Bonsoir. (Sf/Zcèrr suri. Ellv conùnue à lorgner. Elle est 1res ?irrreuse. Elle rail Philippe (le Schinznack qui va et rient dans la cour. Elle se penche, à to)nl)er. Ah ! si elle osait, ellr rappellerait,.. Elle lien est pas encore là. — Elle le fixe, comme le 7na(jnêtiseur fue sa proie. Mais ce moyen de le faire niohter est peu pratique... Elle aperçoit, à ww fenêtre roisine, la comtesse d'Esch^n- /nich, fort curieuse^ elle aussi, des spectacles mili-
/airry.) Tiens... (Ji//e hrsile un instant^ puis.,.) Comtesse !... (La Co?nlesse fait respectueusement si y ne quelle a entendu^ quitte la fenêtre et, linstant aprh, fait son entrée.)
L\ COMTESSE d'Escuenbacq, après révérence et Iniisrmain. — Je n'en voulais pas croire mes yeux ! Voire Altesse Impériale dans son ancien appartement!
TiiÉODOuA. — Oui...
La comtksse D'EscuicNiiAcn. — Et Votre Altesse Impériale a daigné m'appeler ! Je ne me sens pas de joie. J'étais si mortifiée, si- désespérée de la... froideur, si j'ose dire... que depuis quelques mois Votre Altesse...
TiiÉoooiiA , très rondenwnt . — Quelle idée ! Je vous aime beaucoup, nous vous aimons tous beaucoup, ma chère comtesse, et je me plaignais encore Tautro soir qu'on ne vous voie plus... Rendez-moi donc un j)etit service.
La comtesse d'Esciienuacu. — Mais Votre Altesse me comble !
TuÉODouA . — Vous voyez le comte de Schinznach...
La comtesse d'Eschenbacu. — J'ai de si mauvais yeux...
TiiÉODOUA, lui prêtant. sa jumelle. — Là...
La comtesse d'Escuenbacu. — Je crois en effet... Ah î si j'étais d<î plain-pied...
TiiÉoDOUA. — Justement. Descendez, et dites-lui, s'il vous plait, qu'il monte ici.
La comtesse d'Eschenbagh. enchantée de servir à
LE CHAH Di: l/KTAT 133
quelque chose, — J'y cours. Altesse Impériale, j'y cours !
Klle remplit sa mission avor iiiio louable célérilé. rar, moins de <|iiatrc minutes plus lard, Phili entre (uniforme de hussard). Théodora se précipite vers lui connne si elle avait dessein du lui sauter au cou.
Phili, arrc une corrccliou par [aile, — Votre Altesse Impériale m'a fait la grâce de me demander ?
ÏUKODOUA, ar(*C(iurlqur inipatience. — Oui, oui... [Baisemain,) Figurez-vous.. . j'ai eu l'idée de grimper jusqu'ici pour voir la parade... Sylvcre, qui était avec moi, a dû me hiclier, je suis seule, je m'ennuie...
PniLi. — Et Yotre Altesse Impériale a daigné...
'ïnÈODOWk, sècheiuf'iU . — Oui, j'ai daigné. [Elle se remet à la femUrr, Phili se tient près (Cfllc^ nn jn^n on arrière. Tons dvu.r mj ardent dans la cour, on il HP se passe rie)t, Silenrr morne. Théodora donne 1rs sif/nes de la pins vire irritation. — Après an lonij temps, brnsfinement :) Qu'est-ce que vous avez fait de beau, ces jours-ci ?
PuiLi. — Oh!... rien d'intéressant... depuis la dernière fois que j'ai eu la joie d'élre reçu par "Votre Altesse... J'ai une vie si... sim|)le... si monotone...
ïiiÉODORA. — Ah? [Silence.) Vous avez vu mon frère ?
Pniij, sourianL — Ohl... tous les jours... (Silence,)
TiïÉODOUA. — Vous avez fait de la musique?
Phili. — Un peu... [Lon(/ silence,] Oserai-je dire
13i u: eu AU DE L'ÉTAT
à Votre Altesse Impériale que jamais elle ne m'est apparue plus radieusement belle ?
TiiÉODOiiA, du Ion le plus démfjréahle, — Ah ?
Phili. drmontr. — Jamais... [Silence,)
Tiii':oDOHA, brusquement. — Oh ! bien, ça commence à devenir rasant. Ils ne bougent pas. J'en ai assez de les contempler. [Elle fait quelques pas^ /mis s'assoit, les jftmhes croisées, Mouveinent courulsif du [tied^ à croire que c'est elle qui a éc7*if le bordereau.) Asseyez-vous donc. Qu'est-ce que vous avez à tourner comme ça? Vous avez Tair d'une ûme en peine.
Philt, niais. — Oui, Altesse. [Il s'assoit gauchement. Silence.)
Tin':oDOUA, tout d'u/t coup, — Vous savez où nous sommes, ici?
PniLi. — Ici?...
TnÉoDOUA. — Oui : ici.
Phili. — Non, Altesse.
Théodoua. — Nous sommes dans le petit appartement que mon frère et moi habitions, lorsque nous étions enfants.
PniLi. — Ah ?
ïiiÉoDOUA. — Nous avons passé là une quinzaine d'années de notre vie. [Elle se lève, il la suit. Elle entre dans la chambre qui est à gauche,) Voilà la chambre de Sylvère. Vous voyez, c'est modeste. Nous étions élevés comme des petits bourgeois. [Elle rentre dans la salle d élude,) Ici, notre salle d'étude. [Elle s'assoit,) Nous faisions nos devoirs
LE CHAR DE L'ÉTAT la.i
ensemble. C'est ici que j\ai fume ma première cigarelte.
Phili. — Ah?...
Théodora, sr levant ot allant vrrs la droitr. — Ici était ma chambre, exactement pareille à celle de Sylvère.
PiiiLi. — Ah?... [lillr revient et se rassoit, Ln temps.)
TnÉODORA, reprenant, — Il s'asseyait à la place où vous (^tes...
PniLi, faisant machinalement tourner la sphère céleste, — Ah?...
Thkodora. — Et moi, où je suis... C'est drôle, chaque fois que, par hasard, je rentre ici, je viens toujours sans y penser, me rasseoir...
Pjiili. — Il y a des mouvements habituels, qui deviennent instinctifs, et...
ïiiKODOUA, toujours de la pire humeur, — Oui... [Elle imprime à la sphère terrestre un mouvement de rotation si violent (jue l'axe de fer se détache du pied de bois, la boule se déyar/e de lase et roule par terre, Phili se précipite^ ramasse et répare,) Merci bien. [Elle se lève et va vers sa chambre,)
PuiLi, allant vers la chambre de Sf/lcère. — Je ne saurais dire à Votre Altesse Impériale combien je suis ému...
Thlodoba. — Ah?
PiuLi. — Celte petite chambre, si mesquine...
TiiÉonoRA, avec impatience, — Ktait celle de Sylvère, et celle-ci était la mienne.
PiHLi. — Mon cher Sylvère, tout enfant...
I3r, LK CHAR I)K L'ÉTAT
Tiïi':oDOHA. — Moi aussi. Il n'y ^t qu'un an de différence entre nous deux.
PiiiLi. — Je ne saurais vous exprimer à quel point...
TnÉODOnA. — N'essayez pas, ça vaudra mieux.
PniLi. — Ah?
TiiKODOUA. — Mais oui, prenez donc garde, vous n'allez plus pouvoir vous contenir.
Phili. — Moi?...
Tni:oDOiiA. — Je saisis même cette occasion pour vous dire que le sentiment que vous affichez pour moi...
INiiu. — Moi, j'affiche...
Tin^ODORA. — Le sentiment que vous affichez pour moi est la fable universelle. Sylvère m'en parlait encore tout à l'heure.
Pinu. — Sylvère?
TnÉODonA. — Modérez un peu vos ardeurs. Ici surtout. Je ne sais pas comment je m'en tirerais si vous aviez fantaisie de me manquer de respect. H n'y a même pas de sonnettes. Je n'ai habité ici que petite fille et on n'avait pas prévu le cas.
PniLi. — Oh! madame... Personne ne peut ignorer que j'ai pour Votre Altesse un... culte, un véritable culte... Mais vous manquer de respect!... Voire Altesse Jnjpériale veut se moquer de moi.
TiiÉoDOHA. — C'est clair.
PiiiLi. — J'ose à peine...
l'iiÉoDonA. sf(h('i)icnl. — Mais vous n'osez môme. pas du tout.
PiiiLi. — En elîetje... je... [Il se tait, fort mal à son aise. Un long temps.)
TiiKODOiiA, reprenant, — Quelle bêtise, ces polins !
PiiiLi. — Oh!...
ÏHÉODOHA. — C'est aujourd'hui lilléralement la première fois que nous nous trouvons seul à seule.
PuiLi. — Tiens, oui...
TiiÉODouA. — Sylvcre est toujours là, entre nous... On dirait qu'il le fait exprès... Ou bien mes ^ens circulent. Chez moi, toutes les portes sont toujours ouvertes à deux battants et on entr^ comme dans un moulin... Nlmportc, pour Topinion, ça y est, ça y est.
Phili. — Ça y est?
Théodora. — Oui, ça y est, je me suis compromise, j'ai marché avec vous, là!
PmLi. — Oh!...
Théodora, haussant les épaules. — Comme c'est vraisemblable !
Phili, avec une modestie hors de saison. — En effet, Altesse...
TiiÉoDOHA. — Je suis peut-être très naïve... malgré la réputation qu'on me fait d'être dévergondée...
Phili. — Oh!...
Théodora. — ... Mais je me demande comment il serait possible à une femme placée où je suis de se mal conduire... sauf, bien entendu, avec des hommes de son rang, et ce n'est pas drôle, je vous le garantis.
Phili. —Ah?...
i:i8 Li: CHAH de i/état
TiiÉODOUA. — Je ne connais pour ma part que deux... royautés contemporaines qui aient pu tenir compte (le leur co'ur. L'une, sur le retour, et quand il ne se pouvait i)lus agir pour elle que de platonisme, s'est attaché un vieil ami avec qui, tous les ans, elle s'en va passer deux ou trois mois dans les montagnes.
PniLi. —Ah?...
Théodoua. — L'autre... une reine en exil... pour qui, également, il ne devrait plus être question que de platonisme... mais son tempéramment a des exigences... l'aulre en est réduite à tarifer ses faveurs — vous entendez que ce n'est pas elle qui touche... et à faire réquisitionner ses amis d'un soir par son premier genlilhomme de la chambre.
PniLi. — Oh!...
Tukodoua. — Celait le système de Catherine II. c'est le seul. Mais il faut être Catherine II : une vraie femme ne s'accommode point de ce système- \ix. x\on par pudeur. Ah î Dieul... Je n'ai jamais compris pour ma pari qu'on puisse avoir sincèrement honlc de ce qu'on désire... Mais pour la femme, hi moitié de l'amour, c'est d'être prise : si elle s'offre, elle diminue tant son plaisir que ça ne vaut plus la peine de se remuer pour si peu.
PiiiLi, risquanf une timide offensive, — Oui. mais... est-ce qu'une femme en est jamais réduite à s'olTrir... à s'offrir posilivement?... Ne suffit-il point... pour enhardir l'amoureux le plus craintif, hî plus réserve... qu'elle se trahisse... d'un mot, d'un geste, d'un tremblement de voix?...
LK Cil A 11 DE l/ÉTAT 139
TiiKODoiiA. — Mon cher, une l'enime d'un ccilain rang qui se trahit, s'olïVe, (^a revient au niônic... et Je charme est rompu.
PniLi, (fvcc InniU'Hr. — D'où je conclus... que... Je Va part d'une Altesse Impériale, un... encouragement trop clair équivaudrait juslemenl à un refus préalable ?
ÏHKODOHA. — reut-elre.
PiuLi. — C'est au moins paradoxal, convenezen.
TuLODOUA. — INous pouvons retourner fi la fenêtre, la parade est commencée. [En cfff'f, I orchrslrr drs (/(inlrs-nobles cirnl (l'rn/m/frr I lujDnir. D'abord l ht/m ne f/ Ici, rn^u'Ur celai de la [juissancr (Unie f*t allier, IJ Empereur et le minisire de la (fuerre de ladite puissance se tiennent debout, en haut du j>erron, L" étendard leur est a) ne né. Saints, rtc. Puis le défilé commence. Les f/frrdes-nobles doivent faire le tour de la eour d'/ionneur : T au pas, 2"" au petit trot, 3" au f/alop de nutnèf/e. — Les trin)ïpettes sonnetU la marche, dé filé uu pus. — ThéoflorUy ludetante, (/risée par la musi(/ue, se penche.,. Tout d^((n coup, Phili lui prend la taille, s(ms façon. — Stu/nfaitc :) Ah (jà, monsieur, vous ôles fou î [Elle a dit ht vérité : jamais elle )iest allée jusqu'au bout avec un inférieur, et elle est vrainwiit étonnée que Phili ose. C(nnme si ^ de/tuis une heure ^ elle n'avait pas tout fait...) Ah (;.à !... mais ah çà ! voulez-vous me ficher la paix !
PiULi. — Trop tard, tant |)is. J'ai trop risqué pour ne pas risquer tout.
Cette réi)rK|uc est plutôt un aparté et ne semble pas destinée à être enleiuliie de Théodora : elle se perd, heureusement, dans le l)ruit des fiiufares. — La marche au trot. — Théodora est trop icinnie j^our ue pas avoir, à l'instant suprême, Tinstinctive révolte de toute fennne qu'on... brusque. Elle résiste done de tout son cœur, et. comme elle est solide. Phili se voit <d)li«,M'; de jouer serré. La belle toilette Empire est déjà dansnn état jûtoyable. La haute c<dlcrette rigide a été cassée en deux dès le premier engagement...
Les trompettes, en bas, sonnent la marche au galop...
Et puis elles ne sonnent plus rien du tout. Mais ni Théodora ni IMiili ne s'en aperçoivent. 11 y a beau temps que la parade Cii terminée. Soudain Phili reçoit un vi(dent coup de poing entre les éi)aules. 11 se retourne et, sans prendre le temps de la réilcxion. administre deux gitles retentissantes à l'auteur ditcoup de poing. Après rjuoi il le reconnaît : c'est l'arcliiduc Jean (l amant). L'archiduc est en garde-noble, dolman jaune, casque <le Walkyrie.
Jkan, (nicorc plus i'ionné d'avoi?' vlê f/iflv qvr Théodora tfaroir f'dr prise au 7noL — Vous... vous m'avez donné un... soufflet, je crois?
PinLi, ^^s• bras en fair. — Eh ! que diable voulez-vous? Il ne fallait pas commencer!
Jean. — Ah ! c'est moi qui ai commencé"? Elle est rai Je !... (Furieux,) Ah ! mais ça ne se passera pas comme ça ! Nous nous battrons, monsieur!
PiuLi, ahuri, — Votre Altesse Impériale veut que...
Ji:an, rrumant. — Certainement!... (De la tenue!,..) Certainement... Je daignerai me battre avec vous. {Très archiduc) En allendanl, monsieur, que cette affaire ait les suites qu'elle comporte, vous êtes de service, retournez à votre poste et gardez les arrêts jusqu'à nouvel ordre. [Phili salue tnilitai renient et sort,)
TiiÉoDOHA, assise sur son a?icien?ie couche de jeune
LE CHAR DE l/KTAT 144
/ille, — Dites donc, Jean, vous ôles toqué?... Qu'est-ce que vous venez faire ici, d'abord?
Jean. — Je viens vous chercher. On n'attend plus que vous pour la remise de la poupée. Sa Majesté est dans une colère bleue. Sylvère nous a dit, à votre mari et à moi, que nous vous trouverions ici.
Théodoha, entre shs dents, — Quel daim !
Jean, rieanant. — Il ne soupçonnait pas à quel spectacle il m'envoyait... {liepris de fureur à vettr idée.) Ah !... Ah !.. (// élranf/le. Il ne peut Irourrr uucune parole pour exprimer ee quil ressent, ['ne p/irase df Meilhac hn rerient fort à propos :] C'est fini nous deux !
TnÉODouA. — \eine alors !
Jean. — Vous êtes une...
TiJivODOHA. — Vous êtes un... [Impossible de noter le lanf/af/e des cours. A .la fin, il se précipite sur elle, la 7nain levée.) Ah ! dites donc, vous.^q vous défends de me battre... vous ne payez pas pour ça.
Jean. — Ce n'est pas non plus ce petit officier qui paie pour ça, je suppose?
TuÉODOiiA. — Non, mon cher, il a tout pour rien, c'est l'amant de cœur.
Jean. — Vous choisisse/ bien ! Sacrcbleu î vous choisissez bien î Un sous-lieutenant, sans naissance! VA j'ai eu la bêtise de lui dire que je daignerais me mesurer avec lui !
Voix DE l'auciiidug Aknolphe [le nucri),, dans /'escalirr, — Théodora ! Jean !
Jean. — Ah ! voilà Tautrc !
lia lA'] Cil A II DK L'ÉTAT
Tiii':oDOi\A. — Il nous manquait.
AnNOLPiiK, enirant. — Ah çà, pour Dieu ! qu'estce que vous faites donc ici?
Jean. — Demandez-lui ce qu'elle y faisait quand je suis entré.
AuNOLPiiE. — Vous me raconterez cela plus tard. Allons d'abord déjeuner. L'Empereur ne se possède plus.
Jean, ricananf. — Ah ! vous ne voulez rien savoir? ('a ne me surprend pas. Décidément, mon cher, comme souteneur vous êtes complet.
Arnolphe, froissr, mais digne. — Hein ?
Jean, hors dr lui, — Vous pouvez vous mettre en quêle d'un autre gogo qui vous entretienne, votre femme et vous. Je ne casque plus.
AuNOLPiJE. froidement. — Vous perdez le sens. * Vous me rendrez raison,..
Jean. — N'y comptez pas. Merci ! J'ai déjà un duel sur les bras...
Arnolpue. — Comment : déjà un duel?
Jean. — Oui, j'ai eu la sottise de promettre à ce petit hussard que je daignerais lui envoyer mes témoins.
AuNOLPiiE. — Quel petit hussard*? [Soudain furieux.) Comment? C'est le petit hussard que je viens de croiser dans Tescalier ? Je croyais en effet le reconnaître. Et moi qui me suis excusé, parce que, en passant, je lui avais marché sur le pied!
Jean. — Eh bien, moi, je l'ai calotte!
TiiÉoDouA, Jusfj//\dors impassible. — Il vous Ta bien rendu !
LK CIIAU biù L'tTAT
AuNOLPHE. — Et VOUS avez la prélention de vous battre avec lui? De vous battre à cause do ma femme ?
TuÉODOuA, â Jean. — Qu'est-ce que je vous disais ?
Aknolpiie. — Je ne le souffrirai pas, monsieur. Je ne vous permettrai pas de nous ridiculiser, et peut-être de nous déshonorer tous les trois.
TuÉODOiiA. — Oh ! je vous en prie... Vous n'allez pas entamer cette discussion à l'heure qu'il est. L'Empereur nous attend pour déjeuner.
AuNOLPiiE, /a regardant. — Mais vous ne pouvez pas descendre à table dans cet équipage-là !
Tni'^oDouA. — Moi ? Je m'en fiche un peu ! Je serai toujours mieux ficelée que tous les laiderons qui seront là. Allons! Ouste! [Elle se lève. Ils la sfdveni.)
AuNOLPUK, à r oreille de Jean, avec un air d inliine salisfaction, — Tout de môme, mon cher, VOUS voilà ausi cocu que moi.
(^{îpeiid.aiit les coiivivos atUMideut. irmiis dans la salle Snint<*- (latlierine J()n«j^nc j^alcrio. voùlo eu berceau, feuètres oiulrécs (lu côté ouest : du cùlé est, frlaees de nuMue cadre, du les fenêtres se retlètcut. Décoration blanc et or. Dans chacun des caissons de la voùtt^ est [XMut lun des écussons de l'Euipereur, qui en a cent soixante-quatorze dilférents.^
En désespoir de cause, on s'est décidé à opérer la remise de la poupée pour tuer le temps, mal^u-é labsence irré^'ulière de deux archiducs et d'une archiduchesse.
Les invités, au nombre d'une vingtaine, forment demi-cercle à l'extrémité nord de la f^alerie. Ils se tiennent debout. Seule, l'Impératrice est assise, au premier rang, à gauche. Sa mère, la grande-duchesse de Hréiue {(|ui doit repartir aujourd'hui), est à la-^auche de Sa Majesté, — Au milieu, un peu. en avant du groupe, l'Empereur, le Ministre de la Huerrc de la puis-
lit LE Cil A II DE L'ÉTAT
sMiicc amie el îillirc, ot lui sciM'étaire (ranil)arfsa(lo qui porte la poupée.
La poupée, eu costuuie de courlisanc véuilieune, est prigautesque : l«* scîci'élaire, (|ui se sent uu peu ridicule, se dissimule autant (piil peut derrière cet eucouil)rant manne([uin.
Silence de nnu't.
1/Enq)creui'. que le pn>chain dci)art de sa belle-mère avait mis de joyeuse hmneur. est tellement exaspéré niaint'.-nant, rpril n'adresse luùme plus la parole au ministre de la puissance amie oÀ alliée. Celui-ci ne sait à quoi attribuer un tel rcfroidissemeuL «.'t, à tout hasard, se tient sur la réserve.
La petite archiduchesse parait enfin. Elle est portée par sa nourrice oflicielle, vieille demoiselle noble. ^La Tonction est pureujcnl honorifique.) Sou Altesse hnpériale dort profondémenl. Mais eMe s'éveille en sursaut lorsque le ministre, prenant In j)ou[)ée des mains du secrétaire, la lui présente. Est-ce la vue de la poupée? Est-ce la vue du ministre, qui est en vérité fort laid ? Son Altesse Impériale se met à pousser des cris si efirt>\ables qu.? Ton est obligé de la ramener sur-le-chanq) pour éviter nue convulsion. Cette fâcheuse attitiule de rarchidnchesse achève retlet produit par la fâcheuse attitude de i'Em- [)creur. Le ministre n'essaie même plus de dissimuler son niéconlenlement.
Le cercle se ronq)t.
Sur ces entrefaites, entrent Jean. Arnolphe et Théodora.
V.WLy â poiuo ùfis, à T/irodora, — Sacrebleu ! Théodora, vous pourriez bien prendre une fois pour toutes l'habitude d'être exacte!
TuÉouoRA, avec sa coutumièrc nisolencr. — Il n^y a pas de ma faute, Sire. Jean ou Arnolphe vous expliqueront pourquoi je suis tellement en retard. [Elle tourne le dos à IKnipereiir.)
Pall, voijanl le col hrisê ]tar le milieu, — Ah çà !. . . qu'est-ce que c'est que cette tenue? (.1 Arnolphe.) Voulez-vous me dire ce qu'il y a, je vous prie?
AuiNoLPiiE, avec calme. — Il y a, Sire, que Tarchiduchesse était moulée dans son ancienne chambre
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«le jeune fillo poui' voir la pamile, Gruijjiiant de s'y ennuyer seule, elle y uvaiL r-onvjc un sons-lieutonaot ilt^ hussards» el tout à Tlieure Jean Il^s a surpris dans une yosturc fiui ne lui a laissé auruii douté*
1*AGL. — Allons bon!,,. Encore, si r'ctaîL vous <]ui les eussiez surpris î [Àfiiulphr n^infjlhtfr.) Nous voitu dans de jolis draps!
AusOLPjiK, — C'est le cas de le dire... J'oubliais mi tlernier détail. Jeaa a levé la main sur eet officier.., ce ne serait rien encore, mais rarchidue s'est oublié jusqu'à promettre à un sons-licuteiuiuL lie lui faire rhonneiir d'une renconlre.
l*AL:r,. — C'esl cninfdet. Nous recan serons de i;a plus lard. Allons déjeuner.
L'Kinpereur, rimpr-ratrict* cl leurs invilés pîisscnl dans le salon Saiiit-Jeau (blaïKî et J)leu) où Jr couvert est dresse.
Le déjeiiiwn' est siM'vi ;ivee uno ineroyabh^ rapidilé (vin^t iniiuit(îs). Silence oi'a«,reux. IMaeé entre Théodora el sa })elle-Mière. pour la(pi(dl(Ml prol'esscî les senlinienls d'un «rendre de vaudeville, l*anl ne desserre pas les d(;nls. Il roule des Ixuiletles de mie.
Le niinistri; de la puissance aiui(* el alliciM'è^^lc son îillilude sur celle de rKni|)er(;ur. Il repond à jx'ine el par niojiosyllalx^s à rinii)ér;»trice, â la droite de <|ui il a llionneur d'être i)lacr'.
lOnfin, voici Tlicure des toasts. \ai ministre se lèv(\ jette un re<r«'U'd de dcii à rassemblée et crache comme une insulte la phrase suivante :
— Je lève mon verre à la santé de Sa Majeslé l'Impératrice, de Sa Majesté FEmperenr, et des augustes membres de la famille impériale.
On croirait entendre Lucrèce Hor^ia criant : « .lai une ciiose à vous dire, messeif^'ueurs. vous êtes tous empoisonnés, » — l ii froid.
Paijl se dressr cl, du invme ton: — Je vous remercie, monsieur le ministre,' des paroles que vous venez de prononcer... A mon tour^ je lève mon verre à lasanlé de notre ami et allié... La mission... {\rpj- tiii dédain //uirqiir] pacifique que vous êtes venu remplir ici nous a vivement touché... Nous espérons que cette visite... [Diin ion menaçant) sera le prélude d'autres visites... [Un temps. On se regarde) qui ne peuvent manquer de resserrer les liens [Aree ironie) déjà si étroits, existant entre le gouvernement que vous représentez ici et le mien, en vue d'un but commun :... (Sarcastique) le mainlien delà paix européenne.
Silence. Stupeur. C'est le ton qui fait la chanson. Le toast anodin produit ielîct d'une inexplicable et folle provocation. La paix cur(»péenne est menacée. L'alliance est compromise. — Leurs Majestés et les invites de Leurs Majestés retournent pour (jnel- (pies instants dans la salle Sainle-Catherihe.
CIIÂPITJIE Mil