‹ Le char de l'ÉtatChapitre 11 sur 26 · LES EFFETS ET LES CAUSES · texte numérisé non relu

LES EFFETS ET LES CAUSES

Le cal)iiioL de l'Impératrice (moderne style, galerie à miétage ; meubles à plusieurs lins).

Il est deux heures a}>rès midi. Paul celui de ses uniformes (|ui ressemble à la t»'nue de nos ])etils lélùgrapliistes). Anna (la [)lus allemande de ses matinées). Les Souverains sont en téte-à-téte, au coin du l'eu. Ils occuj)ent les deux sièges baro(jues ménagés, aux deux extrémités du loyer, dans le corps même de la cheminée.

Pal'l. — Tout s'est donc passé admirablemenl. Je n'étais [)as, à vrai dire, fort inciuiet sur Tissue de ce duel. Les témoins étaient des hommes compétents et raisonnables. Ils avaient stipulé que huit balles seraient échangées...

Anna. —Oh!..

Pall. — ... car la rencontre devait avoir un caractère sérieux. Mais ils m'avaient garanti d'une fa(;on absolue que ces huit balles seraient échangées sans résultat. Je n'avais donc plus de motifs pour oi)poser mon cela. Le rendez-vous était derrière le champ de courses, et l'heure, cinq heures et demie du matin. Les deux adversaires eu civil.

148 LE ClIAU UE L'ÉTAT

La police, avertie, s'occupait ailleurs. On avait réussi à dépister les curieux. Il n'y avait pas cent personnes, y compris les journalistes et les photograplies... A ce propos, toute la scène a été cinématographiée, et si cela vous amusait...

Anna. — Oh! non... Cela ne m'amuserait pas du tout... cela m'impressionnerait.

Paul. — Que vous êtes enfant!... Les places furent tirées au sort, l'archiduc Jean ayant bien voulu renoncer à choisir la sienne. Le témoin chargé de diriger le combat en rappela brièvement les conditions, en se tournant un peu plus vers Tarchiduc Jean que vers le comte de Schinznach, mais sans toutefois employer à l'égard de Tarchiduc aucune formule particulière. Puis il leurrerait les premiers pistolets, fît quinze pas en arrière et dit : « Ktes-vous prêts? — Oui », répondirentils tous les deux, avec une très belle assurance...

Anna. — Dame! Puisqu'il n'y avait pas de danger !

Paul. — Mais ils n'en savaient rien. J'étais seul à le savoir, et je vous prierai même de ne pas ébruiter cela... Le directeur du combat cria : (( Feu !...))

Anna, rpoavanlée. — Ah ! [Elle se bouche les orrilles.]

Paul, avec i}\u4que impatience. — Quand vous voudrez... [Elle écoule.) «Feu !... Un !... Deux !... » A ce moment, le vent souffla contre les assistants. Ceux-ci, qui s'étaient témérairement avancés^ prirent peur et se jetèrent à plat ventre comme un

LE CHAH DE I/ÉTAT 1 i»

seul homme. Sur ce, les deux adversaires tirèrent simultanément et les deux premières balles furent écliangèes sans accroc.

Anna. — (Vest terrible !

Pai:l. — Vous avez de Timagination... Je passe rapidement sur les six autres balles, qui furent échangées de même, et avec le même cérémonial... C'est à rissue de la rencontre que les choses se corsent... d'une façon imprévue... imprévue pour moi-môme, qui cependant me pique, et avec raison, d'un certain llair... ( Un tf'nfjis.) Merci.

Anna. —Plaît-il?

Pacl. — Rien. Poursuivons... La foule, attirée par les détonations, s'était massée derrière Jes grilles du pesage. Los combattants sortirent de ce côté, entourés de leurs témoins. Alors des manifestations se produisirent.

Anna. — En quel sens ?

Paul. — Kn sens divers... L'archiduc fut acclamé avec un enthousiasme (jue no justifient, ni son rang somme toute, ni son caractère, ni son intelligence. <iui est médioore. ni l'acte assez ridicule par lequel il venait de se signaler à l'attention. Je lui avais enjoint de se retirer, aussitôt après le duel, dans son gouvernement des marches de l'est. On détela sa voiture, et dos gens du peuple le traînèrent jus(|u'à la gare. Vax revanche, le comte de Schinznach fut hué...

Anna, a ver une crrlainn sati^factii))i. — Ah ?...

Pai:l. — La police, qui était de retour sur les lieux, dut le protéger. On l'aurait lynché, je

crois... Vous avez Tair de trouver ça tout naturel. Moi, je n'y comprends rien. Qu'est-ce qu'il leur a fait, ce petit sous-lieutenant ? Je Tai entrevu, il est joli homme. Et puis, enfin, c'est lui le personnage sympathique, puisqu'il a trompé les deux autres.

Anna. — Mon ami, les jugements de la foule ne sont pas toujours aussi superficiels que vous croyez. Ces braves gens sentent qu'il ne s'agit pas d'une galanterie ordinaire et que leurs propres intérêts sont en jeu. Vous m'ayez expliqué vousmême, un jour, que le ménage à trois de Théodora était un élément essentiel de votre politique et qu'il symbolisait la réunion des provinces occidentales aux marches de l'est... Je me rappelle même que cette démonstration m'avait beaucoup choquée... J'étais naïve... J'ai fait du chemin. J'ai vu, j'ai vécu... [Soupir.'

Paul, nerveux. — Oui, oui... Alors ?

Anna. — Alors la rupture de ce ménage à trois... le dénonciation de ce compromis... inquiète vos peuples. Ils en rendent le comte de Schinznach responsable, et ils le huent. Ils acclament l'archiduc Jean. Tout cela est clair comme le jour, logique...

Pail. — Peut-être. Ce qui s'explique moins, c'est la formule de l'indignation publique... la... la teneur des cris que l'on poussait.

Anna. — Quels cris ?

Paul. — On criait : « A bas les juifs! Vive l'armée ! » Voilà une étrange manière d'insulter le comte de Schinznach, puisqu'il est militaire et qu'il n'est pas juif.

Anna, vihranto. — N'importe. Dans nos provinces de l'est, renncmi, c'est le juif.

Pai L. — Je les ai dépouillés de tous leurs biens, je ne pouvais pourtant pas faire davantage !

Anna. — On publie partout que vous songez à leur rendre ce que vous leur avez pris ! Il s'ensuit (|ue l'archiduc Jean, qui représente le stiihi quo^ est devenu l'idole des antisémites, qui tiennent pour juifs tous ses ennemis.

IVvuL. — J{on ! Vous trouvez que ga a le sens commun de crier : « A bas les juifs ! » à un homme (|ui est catholique, et d'insulter un mililaire en lui criant : <( Vive l'armée ! » Moi je veux bien, mais je persiste à trouver cela déplorable. Enfin, Jean doit être arrivé depuis une heure au siège de son qouvernement. Celle seconde capitale de notre empire est une ville paisible. J'ai lieu de croire que nous en avons fini avec les désordres dans la rue. On [fruit o () la portf.) Entrez. {Le chain.hr II (in dr. service atf/jrfs de 1^ bnpcrair'icc est introduit.) Qu'y a-t-il. monsieur ?

Li: Cuamhkllan. — Sire, l'un des secrétaires de Votre Majesté demande à être admis auprès d'elle, pour lui communif[uer une dépèche delà dernière gravilé qui vient d'être téléphonée au ministère de la police.

l*Ai L. — Ça va bien. Qu'il entre. [Le chambellan introduit le secrétaire^ un t(»ut jeune homme très bien mis. Le secrétaire salue profondément I Impératrice, puis l Empereur. Il a quand même rair d^élre tout à fait chez lui., et il accomplit les rites

anec la drsinvo/lff/'r ol la aUénti* de qitplquun (jai uf'sf. pas ici pour s\i)/nfsrr.] Donnez-moi voire papier, monsieur. Nous vous ferons rappeler s'il y a lieu. (Le secrétaire sort comme il est entré. — Paul lit:

Anna. — Que se passe-t-il ?

Pal'l, sarcastiqiie. — Des choses que vous allez probablement trouver toutes naturelles.

Ann4. — Quoi ?

Paul. — Ça recommence, voilà. Ça recommence là-bas comme ici.

Anna. — Ali ?

Paul. — L'archiduc est arrivé, il v a une heure, au siège de son gouvernement. Une foule... [Jetant les j/eux sur le papier) que Ton peut évaluer à cinq ou cent mille personnes... ce doit être cinc] ou six mille...

Anna. — N'importe.

Paul. — En effet... ou six mille personnes. Tallendait à la gare. L'archiduc fut acclamé. Ensuite commença le pillage des magasins juifs. Ce pillage, qui dure encore, s'accomplit dans le plus grand ordre. Les femmes se sont mises de la partie. Elles font leurs provisions tout tranquillement. Dans les boutiques de nouveautés, elles procèdent même à de minutieux essayages avant d'emporter leur butin... Ça n'a pas l'air de vous émouvoir beaucoup ?

Anna. — Mon Dieu î non.

Paul. — Eh bien, écoutez la suite. On vient de massacrer un vieillard israélite avec des raffine-

LE CIlAil DE L'ÉTAT loii

monls inouïs. On lui a coupo le nez, les oreilles, la lan<rue... l^ouah î... Ah ! ça... tonnerre de Dieu ! nui chère, vous nie renversez. Tout à l'heure, vous vous houcliiez les oreilles et vous poussiez de petits cris d'elTroi quand je vous racontais un duel pour rire. Je vous raconte à présent des horreurs pour de bon et vous ne sourcillez pas !... {IldussfuU les rjKiulrs.) Vous êtes de cette école-là, vous ? Pour vous, un juif n'est pas un homme?

Anna, shhrnirat. — Nous ne nous entendrons jamais, nous ne jugeons pas les choses du mCMue point de vue. Vous, vous partez d'abord de ce prin- <:ipe qu'une juive est une femme comme les autres... Pail, otilrr. - Pas un mot de plus, madam(\ En elVet, nous ne nous plaçons pas au même point de vue. Vous ne songez qu'à vos petites animosités p(u\sonnelles. Moi, je songe aux intérêts de l'Kitat. // \oy7 m t laqucml. les porlrs, — ri mUnrclhnni'nl il Dionlr (nissllùl rhfz la marquisr tir C((strlli litjiiHini .)

•Iinlilli se licnl (l.ins un miiuisciilc caliinci «le dcharras. (Hj'c'lh' a Iranslormc, cl i|ui est devenu la sculo pièce aiimsaïUe de son apparlenient. llCsl, un rednil trian;^Milaire. dont tmil un eùté «'sl occupé par la fenèirc;. ICIle a lait construire dan.s l'oncadre- Mit'ut uièiue de cfdlc fenêtre \\\\(\ armoire touU^ en <,daces, (pii l)rend jour sur rexierieur. el où sont ran«,^és des verres d<' N'enise. Les deux autres coles du lrian«,^I{! sont occupés ]);ir un divan, au-dessus dutpud c^st construite une petite lMl)liotliLM|ue • ►Il il va autant de hilxdols (pu^ (!<• livres.

hcvant la fenêtre-vitrine, une sorte d(^ cliairo. Klh? est installée là pour lire. Désliabillé Ià<'lie (d somptueux.

Idir lait mine de se hîver quand ri'^mpereur entrt\

Pail. — Hestez assise. Moi je vais m'allonger sur le divan. Il se plficr.) Vous m'attendiez*?

loi LE ClIAK 1>E L'ÉTAT

JcDiTii. — J'atlenJs toujours Votre Majesté.

Paul. — Je n'ai rien à vous apprendre, je pense ?

jLDrru. — Vos ordres sont exécutés à la lettre : toutes les nouvelles, môme confidentielles, qui peuvent m'intéresser, me &ont communiquées en même temps qu'à vous... Je suis confuse...

Paul. — Alors vous avez eu le téléphone du ministère de la police ?

JuDiTu. — 11 y a dix minutes... Je pensais bien que vous seriez chez l'Impératrice quand on vous le transmettrait...

Paul. — Et que je monterais aussitôt chez vous, parce que l'Impératrice ne manquerait pas de me dire, au sujet des événements, des choses qui me feraient bouillir. Eh bien, elle n'y a pas manqué et me voilà.

JuDrm. — L'Impératrice vous a dit que j'étais cause de tout?

Paul. — Tiens, non, elle n'est pas allée jusquelà. Elle m'a expliqué comme quoi il était tout simple que le duel de l'archiduc Jean et du comte de Schinznach donnât lieu à des manifestations antisémites. Elle m'a laissé entendre que le supplice d'un vieux juif à qui l'on coupait le nez, les oreilles et la langue, ne lui procurait aucun émoi. Mais elle n'est pas allée jusqu'à me dire que vous soyez la cause première de ces gentillesses.

JuDnn. — Eh bien. Sire. l'Impératrice a été bien modérée. Il n'est que trop certain que c'est à moi qu'on en veut. Si je ne pensais qu'à mes coreli-

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i^ioniiaires. comme ou prclend. je devrais vive la [)romière à me sacrilicr. je devrais...

Pai:l. — Xc parlons [)as de ça, s'il vous plaîl. Je su[)pose qu'avant de penser h vos coreli^^nonnaires, vous pensez un j)eu à moi... Vous ne m'avez seulement pas embrassé. Embrassez-moi {hllrcinic)

.liDiTii. — Ah 1 Paul... [On frappe. — Machina- Icnif'nL) Entrez.

J\\L'L, S (''Cariant vivemoit, — Ohé!...

On cMlro. r/osl lo iiirmc petit secrétaire (jne préc.ôdeniuK.'nt. (^hoz la ni;ir(niis<\ il est eiH'(>re l)eaiic(>iip [>lus chez lui «juc chez riiiip(''raliico. 11 semble tout interdit à la vue de l'Knipereur. (pTil ne s'attendait pas â trouver là.

Le si'XHKTAïui:. — Ah ! Sire...

IVvi:l. — Ça ne fait rien... Vous nous apportez encore des nouvelles ?

Li: se(:iu':taiui:. — Oui, Sire... Une bombe vient (Fétre jetée sur le seuil môme du palais de Tarchiduc Jean:

Paul, sai^^i. — Ah?... Et... elle a éclaté, monsieur?

Li: SECHÉTAïKi:. — Oui. mais elle n'a fait qu'une victime... rauteiir lui-même... Fauteur de ce lâche attentat. Son identité a pu être reconnue.

Pai L. — Ah! tant mieux... Un anarchiste, je présume ?

Li: sKcuKTAiiu:. — Oui, Sire, Tanarchiste Paul.. Que Votre Majesté me pardonne... Cette similitude de nom...

Pal'l. — Elle n'a aucune importance... L'anarchiste Paul ?

1u6 LK CIIAU DK l/KTAT

Le skcrktaiue. — Un des plus dangereux, des plus signalés, des plus surveillés...

Paul. — Des plus surveillés ? Il n y paraît guère... Enlin nous devons remercier Dieu. Laissez-nous. Dès que vous aurez de plus amples nouvelles, vous me les apporterez ici. [Sortin du spcrrlaire. — A Judith.) Qu'est-ce que vous en dites ? Voilà que les anarchistes s'en mêlent !

Judith. — Ah ! Sire, c'était à prévoir.

Pat L. — Les anarchistes donnent dans l'antisémitisme, à présent?

Judith. — Mais non, Sire, au contraire.

Paul. — Comment ?

Judith. — La bombe était destinée à l'archiduc Jean. Ce n'est plus une manifestation de sympathie.

Paul. — Non.

Judith. — Le comte de Schinznach est l'ami le plus intime de votre neveu l'archiduc Sylvère, lequel est fort bien vu de tous les anarchistes. Il est donc normal que les anarchistes manifestent en faveur du comte de Schinznach et contre l'archiduc Jean.

Paul. — Ah 1 vous croyez ? Ah! je veux bien, mais, ma parole, c'est un casse-tète chinois. [On (/ratlr à la parle.) Entrez. [Cest encore le petit secrétaire.) Vous revoilà, vous! [D\in ton menaranf.) Vous nous apportez encore de mauvaises nouvelles ?

Le SEcuÉTAïuE, (lêmo)Ué. — Hélas ! Sire...

Paul. — Eh bien, parlez, sacrebleu ! Parlez! Je

lA'l CUAR DE I/ÉTAÏ io7

ne suis i)as un roi nègre. Je ne vais pas vous faire Iranchcr la IHe parce que ùtcs un messager de malheur !

Jrnrrii, /ms. — Paul, Paul...

IVviiL, dr nirtitc. — Oui... [Au socrétairc.) Parlez.

Lk si'XUKTAnu:. — Sire, depuis Taltentat de Paul... pardon...

Pai:l. — Mais oui, c'est entendu.

Lk skckktaiui:. — La foule est complètement déchaînée. Elle vient de donner l'assaut à l'oratoire protestant. Des femmes ont été injuriées, foulées aux pieds. Nous avons à déplorer plusieurs décès.

VwA.. — Qu'est-ce que vous me chantez? L'oratoire protestant?

Li: SKCHÉTAHu:. — Oui. Sire.

l*Ai L. — Ils en veulent aux protestants? [Gesfr frif/fionutcr,) C'est bon. retirez-vous. {Lr srcrrlairr sort .) Je ne suis pas plus bote qu'un autre. Je suis mome doué, je le disais tout à l'heure à l'Impératrice, j(î suis doué d'un certain flair. Eh bien, je n'arrive j)as à comprendre comment ce flagrant délit et ce duel, après avoir donné lieu à une manifestation antisémite et à un attentat anarchiste, donnent présentement lieu à des manifestations contre les protestants. Ça me dépasse.

.Irinrii. — Ah 1 Sire, c'était bien à prévoir...

1*ai:l, en colèrr. — Sacreblou î vous m'agacez, vous aussi ! C'est vrai, vous avez autant de sangfroid que l'Impératrice I 11 arrive des choses absurdes, ridicules... si elles n'étaient tragiques...

KiS LK ClIAll DE L'tTAT

et VOUS trouvez toujours que c'était à prévoir ! (S> ralmant.) Je vous demande pardon, ma chère amie...

Jl-dith. — L'emportement de Votre Majesté est trop naturel en de telles conjonctures.

Paul, encore un prii nerveux, — Oui. c'était aussi à prévoir... Eli bien, puisque tout cela est si concevable, faites en sorte que j'y entende quelque chose, je suis bouché.

Judith. — Sire, aucune opinion n'est plus odieuse aux catholiques militants que la prolestante. Ils préfèrent les juifs mêmes aux réformés. En outre, on sait bien que les protestants ne peuvent être antisémites, ayant Tesprit trop libre et aussi un souvenir trop frais des persécutions qu'ils ont euxmêmes endurées. Dès que les protestants ne sont pas antisémites, ils sont juifs.

Paul. — Voilà raisonner.

Judith. — Un autre grief qu'on a contre eux ici... Mais, de ma part, il est... délicat...

Paul. — Je vous en prie.

Judith. — Sire, c'est que Sa Majesté l'Impératrice est protestante.

Paul. — Mais elle est très populaire, l'Impératrice !

JuDun. — Ah ! Sire, quelle illusion !

Paul. — Je tombe des nues! Je la croyais très [)opuIaire. comme moi... Elle ne Test pas? Mais pourquoi? diable! pourquoi? Elle est si bonne! Lu peu pincée, un peu austère, mais ça, il n'y a que moi qui en souITre. Elle ne ferait pas de mal

LK eu An UK L'ËTAT lô9

îi une [mec. Je la trompe, mais je lui rends justice... Kl puis, enfin, elle ne compte pas, elle n'a sur moi au(îune iiilUience.

Judith. — Aucune! Certes î... Mais on dit le contraire...

IVm'l. — Kt (luelle apparence, madame?

Judith. — ... depuis qu'elle a obtenu de Votre Majesté (|uo la petite archiduchesse serait élevée dans la religion réformée.

Pauu. — Comment : depuis qu'elle a obtenu 1 Mais elle ne m'a rien demandé ! C'est vous qui m'avez souillé de lui faire ce plaisir. C'est vous, juive, qui mave/ engagé à faire ma fille protestante.

Judith. — Je m'en veux beaucoup de n'avoir suivi en ceci que mon cœur. Je crains fort de vous avoir donné un conseil funeste.

IVuL. — lion :

Judith. — 11 fallait au moins atténuer relTet de cette a|)Oslasie...

Paul. — En faisant quoi, bon Di.ui */

Judith. — Kn demandant au Pape son autorisalion.

Paul. — Hein? Ah! (;a, vous rêvez, vous devenez folle ? Demander au Pa[)e l'autorisation de faire ma iille protestante. J'aurais eu l'air de me mcxjuer de lui !

Judith. — Pas du tout. Sire. En ces derniers lemps, pour des motifs politiques, plusieurs princes régnants ont cru devoir élever leurs enfants dans une religion autre que la religion romaine. Aucun

n'a manqué de consulter le Pape avant de prendre officiellement ce parti.

Paul. — Et le Pape les a envoyés coucher I

JuDrriî. — Naturellement, Sire. Mais cela, peu importe. Les catholiques étaient sensibles à hi démarche. Quant à ce qui est de ne pas suivre les conseils du Pape. après les avoir sollicités, voilà une chose que les catholiques ne reprocheront jamais à personne : car ils passent leur temps h ne tenir nul compte des recommandations et môme des ordres émanant du Saint-Siège.

Paul. — C'est vrai, et je vois bien que j'aurais dû... Mais avouez, ma chère, qu'on ne saurait penser à tout. [On f/ratle. Nourelle apparition du sec rr taire.)

Le Secuétahœ. — Sire, Son Excellence le ministre des Allaires Etrangères supplie Votre Majesté de le recevoir sur-le-champ.

Paul. — Mon ministre des Affaires Etrangères ? Alors ça n'a plus de rapportavec ce qui précède... Du moins je l'espère... Faites-lui savoir que je le recevrai. Je me rends dans mon cabinet. [Ij' secrétaire sort. — .1 Jadith.) Vous me reverrez ce soir, si on ne tue personne d'ici là. [Baiser conjar/al. — Paul se rend dans son ccd>inet. Il se place à la cheminée, decant son huste, rœilfwê sur le portrait de rinoahliahle frère et jn'édécessear. Telle est son attitude lorsqu'il donne audience à un diplomate ou à son ntinistre des Affaires Étrangères, — Celuici entre. Il semble fort ému, presque tremhiant , Il est fhjé de quatre-ri)ujt-huit ans, 7nais il s\*st con-

LE Crua DÇ L*ÉTAT

srrrr , commo ou se confierve dans la Carrière* Absolument chauve, lï ailleurs ses favoris valent une chevelure •) ^ •

Le MiNisTHE. — Sire...

Paul, usant cCun langage un peu plus apprêté que dans r ordinaire de sa vie, — Qu'y a-t-ildonc, monsieur, qui presse tant? J'ai à l'heure présente, vous ne l'ignorez pas sanç doute, les plus gi*aves soucis à l'intérieur. Je ne croyais pas avoir à redouter en outre, je vous l'avoue, des complications à l'extérieur.

Le Ministre, chevrotant, — Sire, je viens derece^ voir les nouvelles les plus affligeantes... les plus inquiétantes... de La Haye.

Paul. — De La Haye ?

Li: Ministre. — Votre Majesté me permettra de lui rappeler la ligne de conduite que son gouvernement s'était tracée, de concert avec celui de son ami et allié. Il avait été convenu que, durant toute la conférence de la paix, nos représentants respectifs marcheraient d'accord , et feraient avorter toutes propositions tendant à une modification quelconque de Tétat de choses actuel.

Paul. — Oui.

Li: Ministre. — C'était se conformer au désir manifeste et unanime de l'Europe. Car je ne pense point m'avancer trop en affirmant que l'Europe veut la paix, mais la paix armée... si j'ose dire, la paix jusqu'aux dents. [Il sourit avec grâce ^ ravi de ce fie trouvai Ile d'expression.)

Vx\:Lj soucieux, — Oui.

.. • • .-^ ; i';i^iiJisiïiïi^^ ^^:

Le MiNiSTHE. — L'événement n'a pas déjoué cette combinaison. La conférence n'a donné aucun résultai, et Votre Majesté croyait sans doute que votre allié s'en réjouissait comme vous. Or je viens d'apprendre que. hier soir, à la suite de l'un des banquets d'adieu, le représentant de votre allié s'est répandu en propos amers et inconsidérés contre le gouvernement de Votre Majesté. 11 a déclaré que c'était ce gouvernement qui avait neutralisé la bonne volonté du sien. Il a ose ajouter... Mais, Sire, ce qui diminue l'importance de ces propos, c'est que le représentant de notre ami et allié était, quand il les a tenus, dans un état d'ébriété scandaleux...

Paul. — N'importe, monsieur, je veux savoir ce qu'il a osé ajouter.

Le MiMSTiiE. — Que les façons arrogantes de Votre Majesté sont un danger permanent pour la paix, et qu'elle ne manque jamais à saisir les prétextes les plus invraisemblables pour défier tous les autres peuples de l'Europe.

Paul. — Qu'est-ce à dire ?

Le Mlmstiœ. — Sire, je ne l'avais tout d'abord ])as compris, mais nos journaux de ce soir viennent de m'éclairer. Ils insinuent que ces accusations sont fondée.s, que Votre Majesté veut la guerre, et d'abord le renversement des alliances. Ils se fondent sur ceci, que le ministre de votre allié, quand il est venu apporter la poupée à l'archiduchesse, a été reçu comme un chien dans un jeu de quilles, et et que le toast anodin prononcé par vous d'un ton

LK Cil AU I)K I/KTAT

ineiiaçanl. a pris le double caractère (rime injure l^raliiilo à votre allié et d'une provocation à vos ennemis.

Patl, perdant toufr IcnHc. — Eh î sacrebleu 1 monsieur, c'est ^)ien possible, mais est-ce ma faute ? Jetais d'une humeur massacrante ce jour-là. Un empereur n'a-t-il pas le droit, une fois par hasard, d'ùtre d'une humeur massacrante? Ilein ?

Lk Mimstki:, s'indinani /rès bas. — En effet. Sire, en eiïet...

Pai'l. — Nous ne sommes pas faits d'une autre pale que les autres! Nous somme? sujets aux mêmes accidents nerveux î Ilein ?

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