CHAPITRE V ARMES LOYALES
La comtesse d'Eschenbach a mal dormi. Elle a révé, sur le coup de deux heures, que des ennemis perfldes retrouvaient le talon du chèque (472.000). Sur le coup de trois heures, ses rêves ont pris une tournure plus spécialement erotique. Elle s'est apparue à soi-même sous les traits d'une sorcière au sabbat, flanquée d'une personne entièrement nue, qui ressemblait à M""" la marquise de Castelli Romani. La sorcière présentait la femme nue à un troisième personnage, une façon de sultan, qui avait les traits de Paul, mais qui portait fez et turban, au lieu de la couronne ou du chapeau mou.
Fort inquiète, la comtesse, en sortant de son petit lait, a envoyé sa camériste à la recherche de M. le professeur Schwan, qui vient au Château tous les matins, inspecter l'Empereur. — Elle attend le retour de cette vénérable servante. Elle est présentement dans le cabinet de toilette, assise devant la table à coiffer. Elle porte, par-dessus sa matinée d'ouatine bleu de ciel, un ample peignoir de simple toile blanche, festonnée. Sa tête blonde est hérissée de papillotes.
La femme de chambre reparaît. Elle commence à dérouler les papillotes.
La femme de chambre. — Excellence, j'ai réussi à mettre la main sur M. le professeur Schwan, à l'instant même où il traversait Tantichambre des appartements privés.
La comtesse d'Eschenbach. — Bien.
La femme de chambre. — Je lui ai dit que Votre Excellence n'était pas à son affaire. Il m'a promis de monter ici, aussitôt après avoir rendu visite à Leurs Majestés.
La comtesse d'Eschenbach. — J'ai peur qu'il ne me gronde d'avoir absorbé trop de chloral. Je me sens tout étourdie.
La femme de chambre. — Mademoiselle veut-elle ses lunettes ? parce qu'on m'a donné justement une lettre pour elle, en bas, et Votre Excellence pourrait la lire pendant que je la coiffe.
La comtesse d'Eschenbach, atteinte de phobie, — Une lettre ? Une lettre ? Montrez-moi ça. [Elle s'en saisit. Mais elle ne peut rien distinguer sans ses verres.) Mettez-moi donc mes lunettes, empotée !
La femme de chambre. — Tout le monde ne peut pas être allant comme Votre Excellence.
La comtesse d'Eschenbach, aijant enfin recouvré la vue, — Qu'est-ce que c'est?
La femme de chambre. — Mademoiselle ne connaît pas cette écriture-là?
La comtesse d'Eschenbach. — Au contraire, j'en connais cent, j'en connais mille ! Quelle stupide mode ! Toutes les femmes d'aujourd'hui ont la même écriture, et qui est une écriture d'homme.
La FEM3IE de chambre. — Votre Excellence se fait du mauvais sang à tourner et à retourner son enveloppe. Au lieu que, si elle l'ouvrait, elle saurait tout de suite d'oii cela vient.
La comtesse d'Eschenbach. {Les grands bras.) —
Ah !... Ah ! ma fille ! Ah ! vous vous croyez bien maligne d'avoir trouvé cela toute seule ! [Nranmoins^ comme le conseil 7i'est pas si haie, elle dêcaclietle et lit,)
La femme de chambre, après un instant. — Jo demande pardon à Son Excellence, mais si elle s'agite comme ça, je n'arriverai jamais à la coiffer.
La com tesse d'Eschenbach, d'une voix singulièrement altérée^ une voix d' outre-tombe , — Je m'agite? Moi?
La femme de chambbe. — Mademoiselle ne. s'en aperçoit pas ? On dirait que Mademoiselle a un tremblement nerveux.
La comtesse d'Esciienbach, avec une colère très rxagérée, — Ce n'est pas vrai! [Plus doucement,) C'est l'effet de l'insomnie ou du chloral.
Ce n'est pas l'effet de l'insomnie, ni du chloral-, mais de la lettre, qui est ainsi conçue :
(( Vieille sibylle, vous chantez victoire : du calme. « Les paris restent ouverts, et votre impudente « coreligionnaire n'est pas encore dans le lit de Sa « Majesté. Nous tenons tous les fils de celte trame « malpropre et cosmopolite, nous n'hésiterons pas '< à frapper où il faut. L'Empereur serait moins « docile à suivre vos ignobles conseils s'il les savait « intéressés : on lui fournira les preuves de votre « participation au Syndicat. Au reste, nous vous « enfermons dans un dilemme : ou bien vous allez « de bonne grâce retourner votre casaque, ou bien
« on se charge de vous accommo4er à telle sauce « que votre situation devienne impossible dans la « société comme à la Cour. On n'aura pas besoin (c de se démancher rimagination, avec les créatures « de votre sorte, la vérité suffit. On publiera This- « toire de vos... complaisances depuis les origines « jusqu'à nos jours, enfin on vous peindra ce que « vous êtes, c'est-à-dire une vieille... {Ici un mot que nos lecteurs ne nous pardonneraient pas de reproduire : il commence par un m.) « A la suite « de ces révélations, vous serez'certainement exclue (( de la bonne compagnie, et si vous tenez à conti- « nuer Fexercice de votre sale métier, vous serez (( bien obligée d'aller l'exercer en ville, où il a <( moins de prestige que dans l'entourage des Sou- « verains. Je ne doute pas qu'avec vos quatre cent <( soixante-douze mille francs du Syndicat et votre (c expérience, vous soyez à même de créer un éta- (( blissement unique en son genre. Vous pouvez <( compter que je vous rendrai visite, n'étant pas (( plus bégueule qu'il ne sied. Je signe, car je ne « suis pas de ceux qui écrivent des lettres ano- <( nymes :
« Un de vos FUTURS CLIENTS. )> .
La FEMME DE CHAMBRE. — Enfin, voilà Votre Excellence coiffée, j'ai eu du mal... Ah !...
La comtesse d'Eschenbacu. — Quoi donc?
La femme de chambre. — Je ne veux pas inquiéter mademoiselle, mais elle a vraiment mauvaise mine. Tout à l'heure, ses yeux brillaient de fièvre.
et maintenant ils sont ternes !... Je vais vite lui préparer son thé.
La comtesse d'Eschenbaciï, faiblement, — Non, non... du tilleul... du tilleul sucré avec un peu de miel... [Entre les dents de son râtelier,) Quelle infamie ! [La femme de chambre s'en va préparer le petit déjeuner antinerveux de la comtesse, qui reste affalée sur la chaise à coiffer,)
La femme de chambre, revenant avec le tilleul, — Le comte de Lutzbourg est là, qui demande Votre Excellence.
La comtesse d'Eschenbach, se soulevant, — J'y vais. [Défaillance,) Ah î non, le cœur me tourne. Qu'il entre ici.
La femme de chambre, désignant d'un geste tous les petits pots. — Ici... Excellence...
La comtesse d'Eschenbach, abdiquant, — Tant pis !
La femme de chambre introduit Lutzbourg et sort. Le général est beaucoup plus vieux qu'hier. Il ne marche pas. il se traîne. \\ n'a pas la moindre pensée d'ironie à la vue des petits pots. A vrai dire, il ne voit rien. Il a la mine penaude, terrifiée, d'un potache qui a commis un crime et qui se demande si c'est écrit sur son visage. C'est écrit.
Lutzbourg. [Même voix d outre-tombe que la comtesse d'Eschenbach,) — Bonjour, comtesse.
La comtesse d'Eschenbach. — Bonjour, général. [Poignée de main d'obsèques.)
Lutzbourg, avec wi inexplicable embarras, — Je venais... en voisin... comme ça... C'est-à-dire... j'étais un peu inquiet...
yO LE CHAR DE L'ÉTAT
La comtesse d'Esciienbach, reprise de phobie. — A quel propos?
LuTZBouRG. — Vous n'êtcs pas venue à TOpéra, hier sqir.
La comtesse d'Eschenbach. — J'étais fatiguée... un peu enrouée... avec un point là... J'ai pensé... qu'il ne serait peut-être pas prudent de me décolleter.
LuTZBouRG. — Et ce matin ?
La comtesse d'Eschenbach. — J'ai passé une si mauvaise nuit que j'ai fait prier M. le professeur Schwan de monter me voir après sa visite à Leurs Majestés.
LuTZBouRG. — Ah ! j'en suis bien aise... c'est-àdire... enfin je vais l'attendre... Je ne serais pas fâché de le consulter aussi.
La comtesse d'EscHENBACH. — Qu'est-ce que vous avez ?
Lutzbourg, vivement. — Rien, rien du tout...
Mais vous savez, à nos âges...
La comtesse d'EscHENBACii. — Oui...
Lutzbourg. — Nous avons tous les deux des santés magnifiques... mais je crois que nous en abusons.
La comtesse d'Esciienbach, à cent lieues de la conversation. — Croyez-vous ?
Lutzbourg. — Nous nous surmenons... c'est folie... Le monde ne vaut pas qu'on se tue pour lui comme nous faisons, allez... Il est si malveillant, si perfide...
l.E CHAR DE L'ÉTAT 91
La comtesse d'Eschenbach, revenant à la conversation., — Oui.
LuTZBOURG. — Je n'ai jamais pu m'habituer à ça, moi, jamais... môme quand j'étais jeune, quand j'avais bec et ongles pour me défendre... Ce qu'on dit, ce qu'on invente sur les gens, est inimaginable !
La COMTESSE d'Eschenbach, qui aimerait bien chan- (jer de sujet. — N'y pensons pas.
LuTZBOuuG. — On ne respecte personne, pas môme les plus fidèles serviteurs de la dynastie.
La comtesse d'Eschenbach. — Ilélas !
LuTZBOuRG. — Encore, quand on sait d'où partent les coups... Mais il en est... d'anonymes...
La comtesse d'EsciiENBACH, comme un souffle. — D'anonymes... [Brusquement.) Ah !... [Elle se ranime. Ses yeux brillent.) Ah ! général, quelle méchante plaisanterie !
LuTZBouRG, étonné. — Quoi donc ?
La COMTESSE d'Eschenbach. — Parbleu ! c'est vous... Mais dois-je prendre cela en riant ?... Non certes, les termes étaient trop injurieux, trop précis, et cela passe la permission. Oui-da, je suis une vieille...
Ll'tzboubg. — Je ne comprends pas du tout.
La comtesse d'Eschenbach. — Faites donc le bon apôtre! C'est vous... D'ailleurs je me demande comment je n'ai pas reconnu votre écriture tout de suite. La similitude est frappante, un expert môme ne s'y tromperait pas... C'est vous qui m'avez envoyé la lettre anonyme...
LuTZBOuRG. — Moi?
La comtesse d'EscHENBAcii. — "Voilà le motif de cette visite matinale et de votre attitude embarrassée': vous veniez voir reiîet de votre inqualifiable fumisterie! {Tragique.) Eh bien, soyez content, mon général, vous avez fait passer à votre vieille amie un quart d'heure d'angoisses I... {Ses yeux se mouillent.)
LuTZBOuRG. — Plût au ciel, comtesse, que je méritasse vos reproches! Malheureusement, ils tombent à côté.
La comtesse d'Eschenbach. — Hein ?
LuTZBOURG. — Si vous me voyez à cette heure indue... si j'ai une altitude... comme vous dites... c'est que je suis moi-même... dans les affres... Moi aussi j'ai reçu... une lettre anonyme.
La comtesse d'Eschenbach. — Ah ! bah ? Montrezla-moi.
LuTZBOURG. — C'est bien dans cette intention-là que je suis monté... Mais je viens de réfléchir que... Elle est tellement ignoble... Jamais... Jamais je n'oserai la montrer... surtout à une personne du sexe.
La comtesse d'Eschenbach. — Allons donc "?
LuTZBOURG, désespéré, — Si vous saviez de quoi on m'accuse !
La comtesse d'Eschenbach. — Et moi !... Voyons, général, ne me faites pas languir... Le mal des uns ne guérit pas celui des autres. Cependant on ne saurait nier... Enfin, tenez, si vous me montrez la vôtre, je vous montrerai la mienne.
Us s'n<îuichonl quelques secondes avec leurs papiers respectifs. Eufin- Kcchanf^e a lieu. Lutzbour^' s approche de la femHre pour déchilîrer la lettre adressée à la comtesse. La comtesse reste dans son fauteuil, assujettit ses besicles et lit tout bas, mais en renmanl les lèvres.
« Immonde youpin, si malgré la galette que tu
« as touchée, tu ne brûles pas la politesse au Syn-
« dicat de prostitution, si tu aides ta commère et
« complice la... d'Eschenbach... (// y a le même mot que dam Vautre lettre.) « Si tu aides ta com-
<( mère et complice la... d'Eschenbach à fourrer
« une femme youtre entre les toiles impériales,
« on t'avertit que toutes les turpitudes de ta vie
<c seront dévoilées. Le grand public sera édifié no-
<( tamment sur les bordées que tu as tirées à Paris,
<( en compagnie d'un évèquc et d'un prince, tous
« deux provisoirement défroqués. Ils y faisaient
« certes une sale noce, mais toi tu en faisais une
« bien plus sale encore, et ce n'est pas pour rien
« qu'on t'avait baptisé sur les boulevards exté-
<( rieurs : le général aux hanches souples. »
Nouvel cclian^'edes papiers, Lutzbour^' et la comtesse se re^'ardent sans rien dire, en hochant la tête.
LuTznoi'iiG, après un temps, — Mon Dieu !... Je trouve que... comparée à la mienne... la vôtre n'a rien d'exorbitant.
La comtesse d'Eschenbach, avec un rire nerveux. — Ah ! vous trouvez ? J'allais justement vous retourner la formule.
LuTZBoïKG. — Pardon... vous, en somme, on ne fait qu'interpréter vos actes d'une façon désobligeante, on n'invente rien.
La comtesse d'Eschenbach. — Merci.
LuTZBOLRG. — Tandis que moi... Non, mais je crois que vous n'avez pas compris.
La comtesse d'Eschenbach, haussant les épaules, — Mais si ! Parfaitement ! Ça n'a aucune importance. On dit ça de tout le monde... quand on n'a rien à dire.
LiJTZBOURG. — Permettez ! Je n'attache moi-même aucune importance à cette calomnie, quand elle vise les autres... Mais ça m'a fait un effet qu'on dise ça de moi!... Et puis, avez-vous remarqué comment il m'appelle ? Le général aux hanches souples !• C'est trop fort ! Il ne m'a donc jamais vu marcher ! Je suis raide comme un piquet ! [Au comble de r indignation.) C'est joindre la dérision à l'insulte !
La femme de chambhb, reparaissant. — Monsieur le professeur Schwan. (// entre ^ elle sort,)
Le professeur Scuwaîs, en civil, très pressé. — Bonjour, comtesse. Bonjour, général. [A la comtesse,) Vous m'avez fait demander. Qu'est-ce que c'est? Rien du tout, comme d'habitude, et j'aurais pu me dispenser de monter vos cinq étages. Une mauvaise nuit? Vous avez.pris du chloral malgré ma défense. Alors, à quoi bon me consulter, si vous faites toujours le contraire de ce que je vous ordonne ? Mais si, vous avez pris du chloral, je vois ça à votre tête : vous avez l'air complètement abruti. Et ce pouls ? [Il tdte.) Incohérent ! Les nerfs, exaspérés. Qu'est-ce que vous avez bu ce matin ? (// flaire la tasse vide,) Du tilleul. Bon. Continuez. Deux heures de chaise longue après le repas. Sauf
cela, mangez comme à Tordinaire, vivez comme à l'ordinaire ; surtout, pas d'agitation inutile, pas de préoccupation, pas de martel en tôte, ne pensez à rien. Voilà tout ce que j'ai à vous dire. Vous voyez que ce n'était pas la peine de monter pour si peu. {Il souffle. Il reprend.) D'ailleurs, bien que l'ayant promis à votre vieille camériste, je ne me serais certes pas dérangé si je n'avais eu un petit service à vous demander. Vous allez voir l'Empereur ?
La comtesse D'EscnENBAcn. — Oui, mon cher professeur. A vos ordres.
Le pnoFEssEUR Scuw^an. — On m'a remis ceci, que je vous prie de lui montrer... (// tire une lettre (le sa poche,) au moment où je sortais de chez lui... C'est pour ça que je vous charge de la commission, sans quoi j'eusse fait la chose moi-môme... 11 faut que Sa Majesté sache que quelqu'un de son entourage s'amuse à envoyer des lettres anonymes.
La COMTESSE d'Escuenbacii. — Vous avez reçu...
Le PROFESSEUR Scuw^AN. — Oui. Ecoutez-moi ça. (// lit,) « Sale morticole, lu es aussi de la bande, « et tu le môles de procurer une maîtresse à ton « Souverain. Fichu métier pour un morticole, « môme juif. Contente-toi donc de procurer des « opérations à tes confrères chirurgiens, moyennant « finance, et tache de ne pas indisposer contre toi « des gens bien informés, qui savent que tu pra- « tiques l'avortement sur une grande échelle. »
Lulzbourg et la comtesse se regardent en ouvrant les bras.
La comtesse d'Eschenbacii, bas à Lutzbourg, — C'est la plus anodine des trois.
Lutzbourg, de même. — Oui... Néanmoins...
La comtesse d'Eschenbach, au professeur Sc/iwan, — Ah ! mon cher professeur, quelle indignité !... Croyez bien.,..
Le professeur Schwan. — Quoi?... Oh ! ça ne m'émeut pas. Comme je ne suis pas juif, comme je ne procure pas des opérations, comme je ne pratique pas l'avortement sur une grande échelle... ni même sur une petite... Mais je tiens à ce que vous mettiez ce chiffon de papier sous les yeux de l'Empereur.
La C03ITESSE d'Eschenbach. — D'autant plus volontiers, mon cher professeur, que nous-mêmes, le général et moi, nous avons reçu...
Le pbofesseur Schwan. — Ah ? {Elle lui tend les lettres.) Oh! non, merci, j'ai d'autres chiens à fouetter. Bonsoir. {Ils'en va,)
La comtesse d'Eschenbach, remontée par l'exemple de Sc/iwan. — Comme il prend ça!
Lutzbourg, de même. — Il a raison.
La comtesse d'Eschenbach. — Qu'avons-nous à craindre ? L'Empereur nous connaît et nous défendra. Nous sommes du coté du manche.
Lutzbourg, tout à fait ragaillardi. — En effet, comtesse, en effet.
Il prend congé, après avoir remis à la comtesse la lettre qu'il a re(;iie, afin (|u elle présente à Paul un dossier complet. Elle revêt une robe de soie noire et pîisse dans le salon, où elle re- (\oiiimeuce à lire les trois missives. Elle est soudainement
tirco de cette lecture par une exclamation de la femme de chambre :
— Excellence ! Excellence ! Sa Majesté !
La comtesse d'Eschenbach, levant le nez, — Hein ? [Elle voit devant elle r Impératrice Anna en personne. Cela est presque aussi inv7'aise77îl)lable que riiistoire de Schwan et du (jrand rabbin sous le pont,) Je rôve ! Votre Majesté chez moi! Je suis confuse... {La femme de chambre s est éclipsée.)
Anna. {Matinée. Mantille. Visage co7nposé.) — Pas tant de bruit, comtesse. Il me paraît à moimôme fort extraordinaire d'être ici, mais j'avais absolument besoin de vous parler... ailleurs que dans mes appartements. ^
La comtesse d'Eschendach. — Au moins, que Yotre Majesté daijjne s'installer dans le meilleur fauteuil et prendre un petit tabouret.
Anna, assise. — Merci. [Elle regarde tout autour délie avec une certaine curiosité. Elle est un peu surprise que la doyenne de ses da77ies dlio7meur soit si 77iéidiocre77ient logée.) Ce que j'ai à vous dire est... bien difficile... Aidez-=moi... Entendez-moi à demi-mot.
La comtesse d'EscuENBACH. — Oui, madame.
Anna. — Je puis... absolument compter sur vous ?
La C03ITESSE d'Escuenbach , avec 'piété. — Ah ! madame...
Anna, é7nue. — J'en étais sûre. [Elle lui tend sa main droite., que la comtesse baisote à petits coups précipités.) Eh bien... voilà... J'ai... beaucoup
98 LE CliAR DE L'ÉTAT
pleuré depuis huit jours... Inutile de vous dire pourquoi... Et puis, j'ai écrit à ma mère... je lui ai demandé conseil... Elle m'a répondu... Elle m'a fait comprendre qu'il est certaines... nécessités... pénibles... dans la vie... auxquelles il est chrétien de se résigner... Alors... je me résigne... Voilà.
La comtesse d'Eschenbach, enthousiasmée. — Ah ! madame !... Cela est beau. Cela est grand.
Anna. — Seulement, il me revient... de tous les côtés... que, si l'Empereur... se laissait aller à... enfin, si... si c'était cette marquise de Castelli Romani qui était désignée pour... de préférence à... n'importe quelle autre... cela pourrait entraîner les plus grands malheurs pour l'Etat et pour le Souverain lui-môme. Alors... enfin... vous aimez votre maître... Cela vous dicte votre devoir... Je n'ai rien à ajouter.
La comtesse d'Eschenbach. — Ah ! madame...
{V Impératrice se lève^ fait comprendre quelle ne veut pas être suivie , et se retire. La comtesse demeure quelques instants en méditation. Brusquement^ elle s'ébroue , et proclame avec une mâle décision :) Allons-y !
Elle y va. Ses fondions, mal définies, mais intimes, lui confèrent le droit d'entrer à toute heure chez le Souverain. Elle n'a qu'à se faire annoncer par le chambellan de service. Elle se fait annoncer. Paul donne l'ordre qu'elle soit introduite aussitôt dans son cabinet.
C'est une vaste pièce tapissée et meublée par le f^arde-meuble. Tout ce que l'on a fourre ici est historique et fort beau, mais serait à sa place n'importe où. La décoration semble pr(»visoire et improvisée. Le seul meuble pratique est un large divan orienlal, recouvert de tapis et de fourrures, surchargé de coussins. L'Empereur ne s'assoit guère dans ce merveilleux fauteuil-
trône Empire, devant cet immense bureau Louis XIV. Mais il est condamné à ref,'arder continuellement son propiv^ buslo (officiel, marbre blanc), placé sur la cheminée entr<î le ilambeau électrique portatif et le téléphone. Les tapisseries des nmrs ont pour sujets les épisodes les plus connus de Don Quichotte. Le portrait de Tinoubliable frère et prédécesseur est accroché vis-à-vis de la cheminée, au })eau milieu d'une de ces tapisseries. C'est un portrait f,'ran(leur nature, coupé aux genoux. Mais les jambes du défunt souverain se trouvent complétées par celles d'un Sancho Pança qui est dessous. Lorsque la comtesse d'Eschenbach entre, Paul est sur le divan, en petite tenue de colonel de sa p^arde, son unifornic préféré pour le matin — pantalon et vareuse vert bouteille — analogue, sauf la couleur, au costume des petits téléi,M'aphistes français. Pantoufles assorties, peau de serpent.
Paul. — Bonjour, comtesse. Vous arrivez comme marée.
La COMTESSE d'Eschenbacii, flattvo^ mais rien quà demi. — Ah ! Sire...
Paul. — Nous allions vous faire appeler.
La comtesse d'Eschenbach. — J'aurais dû venir en effet de meilleure heure rendre compte à Votre Majesté de la mission toute discrète dont elle avait daigné me charger hier. Mais je me suis trouvée retardée bien malgré moi par des événements inattendus et d'une gravité...
Paul. — Quelle mission?
La comtesse d'Escuenbacii. — Auprès de son Altesse Impériale madame Tarchiduchesse Tliéodora.
Paul. — Ah ! oui.
La comtesse d'Eschenbach. — Je m'y suis donc rendue hrer. La porte était consignée. J'ai été reçue néanmoins, par faveur, et cela m'a touchée bien vivemement. L'archiduchesse faisait de la
musique allemande avec son auguste frère et le comte de Schinznach...
Paul. — Eh bien, qu'ils en fassent tant qu'ils voudront, ça ne m'intéresse plus du tout. Parlons d'autre chose. Vous me disiez l'autre jour que les cadres de la maison de l'Impératrice sont pleins?
La comtesse d'Eschenbacu. — En effet, Sire.
Paul. — J'y ai réfléchi mûrement. Si je créais une charge supplémentaire de dame d'honneur, cela pourrait être malignement interprété, dans les ^conjonctures actuelles.
La cOxAitesse d'Eschenbach. — Ah! Sire...
Paul. — Quoi donc ?
La comtesse d'Eschenbacu. — Je ne puis me défendre de dire à l'Empereur combien je suis heu- Teuse de le voir dans cette disposition d'esprit.
Paul. — Bon... Il fallait trouver un moyen de faire de la place. Je viens de trouver ce moyen. Il •est très simple. C'est curieux comme les choses les plus simples sont toujours les dernières dont on s'avise... Vous allez vous asseoir là... [Il désigne le fauteuil-trône de bureau,)
La comtesse d'Eschenbacu , confondue d'un tel honneur, — Dans ce fauteuil. Sire?
Paul. — ... et faire une lettre à Sa Majesté rimpératrice, oii vous lui représenterez que vous avez soixante-seize ans , que vous ne pouvez plus supporter les fatigues de votre charge, et que vous lui demandez comme une grâce de vous reléguer dans l'honorariat.
La comtesse d'Eschenbach, suffoquée, — Moi,
Sire? Moi que je... Ah! voilà le dernier coup ! {Les larmes,) Et c'est Votre Majesté qui me le porte ! Votre Majesté, à qui j'ai donné son premier bain !
Paul, impatienté, — Ah! sacrebleu ! ne pleurnichez pas, vous savez que j'ai horreur de ça, comtesse. .. Ce n'est pas une disgrâce, bon. Dieu de bois ! Je ne l'oublie pas, que vous m'avez donné mon premier bain !... Ah ! là là! en voilà un tub dont j'aurai entendu parler souvent !... Mais non, je ne l'oublie pas. Et la preuve, c'est que je demande à votre fidélité éprouvée, à votre antique dévouement, une suprême complaisance. Vous voyez bien, comtesse, que je vous maintiens dans vos fonctions au moment même oîi j'ai l'air de vous dégommer!
La comtesse d'Eschenbach, larmoyant toujours. — Je suis bien sensible aux bonnes paroles de Votre Majesté.
Paul, ému, — Oui, oui...
La comtesse d'Eschenbach. [Nouvelle crise.) — Et je vais être remplacée... immédiatement?
Paul. — Ça, sur l'heure, comtesse. Vous pensez bien... Voilà dix jours que ça dure, j'en ai assez.
La comtesse d'Eschenbach. — Par la marquise de Caslelli Romani?
Paul. — Vous le savez mieux que personne.
La comtesse d'Eschenbach. — Ah ! ce n'est pas ma démission, c'est ma perte que je signe. De quoi vont-ils m'accuser ?
Paul, à tue-tête. — Mais qui ? qui ?
La comtesse d'Escuenbach. — L'Empereur dai-gnera-t-il m'écouter jusqu'au bout ?
Paul. — Il ne fait que ça! Mais vous proférez des paroles sans suite.
La comtesse d'Eschenbach. — Sire, les antisémites prétendent qu'il y a une machination des propriétaires juifs dépossédés, à l'effet de... de mettre auprès de Votre Majesté une de leurs coreligionnaires, qui prenne ensuite une grande influence sur vous...
Paul, avec hauteur, — Est-ce que j'ai l'air d'un type qui se laisse mener par les femmes ?
La comtesse d'Eschenbach. — Ils prétendent que Tor juif a corrompu vos plus vieux, vos plus passionnés serviteurs, moi, le général de Lutzbourg, le professeur Schwan. Hier, au cours de mes visites, j'ai essuyé des avanies sans nombre, et nous avons reçu ce matin, tous les trois, des lettres anonymes.
Paul. — Des lettres anonymes? Montrez-moi donc ça.
La comtesse d'Eschenbach. — Ah ! Sire, l'Empereur va-t-il souiller sa vue?...
Paul. — Oui. Dépêchons. [Elle remet les lettres à rEmpcreiir. Il les déguste. Long silence.) Il n'y en a qu'une des trois que je trouve plaisante, c'est celle jqui vous est adressée.
La comtesse d'Eschenbach, interloquée. — Ah ?
Paul. — Les deux autres... Mais j'en fais mon affaire... Asseyez- vous là et écrivez- moi votre démission.
La comtesse d'Escuenbach, tout à coup. — Ah ! Sire, j'y pense : je ne peux pas, je ne peux pas !... Que dirait rimpératrice ?
Paul. — L'Impératrice ne dira rien du tout.
L'Impératrice n'a pas l'habitude de se mêler de ce qui ne la regarde pas.
La comtesse d'Eschenbacii. — Voilà ce qui vous trompe, Sire.
Paul. — Plaît-il ?
La comtesse d'Eschenbach. — Je veux dire... Ah ! j'aurai plus court de tout raconter sans ambages à Votre Majesté.
Paul. — Oui.
La comtesse d'Eschenbach. — Eh bien, Sire...
l'Impératrice sait à quoi s'en tenir et elle vient tout à l'heure de s'en ouvrir à moi, si j'ose m'exprimer ainsi... Elle a écrit à Son Altesse Sérénissimo madame la Grande-Duchesse de lîrôme, sa mère, pour lui demander conseil...
Paul. — Elle a écrit ça à ma belle-mère !
La comtesse d'Eschenbach. — La Grande-Duchesse lui a fait comprendre par sa l'éponse qu'il est certaines nécessités pénibles dans la vie, auxquelles Dieu aime qu'on se soumette.
Paul. — Allons, tant mieux !
La comtesse d'Eschenbach. ^- Seulement, l'Impératrice n'ignore rien de ce qu'on dit au sujet de la marquise, et elle m'a priée, oui, Sire, elle m'a priée d'intervenir auprès de l'Empereur pour qu'il daigne jeter les yeux sur toute autre personne.
Paul. — Ah ! par exemple, celle-ci est monumentale !
La comtesse d'Eschenbach. — De quel front oserais-je me représenter devant ma Souveraine, si, loin de me conformer à ses désirs qui sont des ordres, je prêtais les mains...
Paul. — En voilà assez ! On avait naguère aménagé un très joli appartement à Fintention de cette M"'*' de Schneegans, que mon inoubliable frère avait choisie pour... déniaiser mon neveu Sylvère, alors héritier présomptif. Cet appartement est-il resté en état depuis la disgrâce de la belle madame ?
La comtesse d'Eschenbach. — Sire, je pense.
Paul. — Vous allez me faire le plaisir d'y aller voir vous-même. Ensuite vous notifierez à M™® la marquise de Cast'elli Romani sa nomination, et vous lui ferez savoir que notre désir est qu'elle occupe dès ce soir l'appartement Schneegans. Vous entendez : ce soir — ce — soir.
La comtesse d'Eschenbach. — Mais, Sire...
Paul. — Qu'est-ce que c'est ?
La comtesse d'Eschenbach. — L'appartement Schneegans est situé juste au-dessus de celui qu'occupe rimpératrice...
Paul. — Tant mieux, ce sera plus commode...
Ah ! et puis, vous savez, si on m'embête, je fais construire un escalier de communication !
La comtesse d'Eschenbach, suppliante, — Sire !...
Paul. — L'audience est levée.