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LE CENTRE DU MONDE

Chez Paillard. Sept heures dix. Sauf les maîtres d'hôtel, les garçons, les deux caissières, personne. Les presses pour canetons ne gémissent pas, le ventilateur ne tourne pas, les fruits exposés sur la grande servante du milieu ne semblent mr;me pas comestibles, du moins jusqu'à nouvel ordre. — A chaque table, trois fleurs dans un cornet.

Entrent deux, trois, quatre exotiques sans importance, qu'on relèj,'ue dans la salle du fond. Le chasseur ouvre une cin- (juième fois la porte, mais cette fois-ci avec un rien de solennité (|ui commande l'attention. La domesticité s'émeut. L'archiduchesse Théodora entre, suivie d'une daine d'honneur, la baronne Fafner.

La baronne Fafner, sans présenter aux yeux tout ce que son nom pourrait suggérer de gigantesque, ne laisse pas d'affecter une certaine épaisseur. Elle est d'origine germanique et elle offre un spécimen de cette obésité particulière à ses compatriotes, qu'on pourrait appeler l'obésité sentimentale. La tête est d'une vieille Anglaise, également sentimentale, mais décharnée. Ce contraste entre la tôte sèche et le corps replet, a ou ne sait quoi d'attristant. — Soie noire. Le chiffre de Théodora en broche.

L'archiduchesse est, à son ordinaire, superbement vêtue : robe molle, d'un bleu très pâle, avec de lourdes garnitures qui semblent fatiguer l'étoile. Le corsage montant,- mais on n'y perd rien, car il bâille par devant de place en place, comme au hasard, et on entrevoit çà et là de son admirable peau, comme on entrevoit, — mufnh's mnlandis, —

de celle d'un mendiant à travers ses haillons. — Grand manteau bleu saphir, d'une somptuosité excessive et qui choquerait, si celle qui le porte n'avait pas l'air d'une impératrice. Chapeau formidable, et qui choquerait également, si celle qui le porte n'avait pas l'air de tout ce qu'on voudra.

Le premier maître d'hôtel, qui connaît toutes les royautés d'Europe, salue l'archiduchesse d'un sourire composite : respectueux (il sait ce qu'il doit aune Altesse), familier (il est chez lui, il reçoit), protecteur (il est Parisien).

Le premier maître d'hôtel. — Ici, Altesse Impériale, ici ! (// indique ime table placée sous la tribune de Vorchestve et qui occupe presque toute Vètroite façade du restaurant sur la Chaussée d' Antin : il ne reste plus d'espace^ à côté, que pour une toute petite table à deux couverts. — Sur un signe du premier maître d'hôtel, un autre maître d'hôtel dépouille r archiduchesse de son manteau. Théodora, lente et majestueuse en ses mouvements^ va s asseoir et se dégante. Ses mains sont chargées de bagues.)

La baronne Fafner, s'asseyant auprès de Farchiduchesse. — Votre Altesse Impériale a vraiment un magnifique manteau. Je n'avais pas eu le loisir de l'admirer comme il faut lorsque nous sommes parties de Thôtel.

Théodora. — Il est de chez Doucet. Doucet m'en a envoyé quatre ce matin, pour choisir. Je les porterai chacun deux fois, ensuite je les refuserai. D'aujourd'hui en huit, nous passerons chez Worth, qui m'en enverra quatre pour mes huit derniers jours de Paris, et je les refuserai la veille de mon départ.

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